2

Joan Delaunay

vendredi 23 avril 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Chapitre 1 - Les Jours Passaient

Je crois ne pas avoir quitté ce port. Bien entendu, le décor est différent : le cercle et mes sœurs Sorcières n’ont rien de commun avec l’horreur de la ville humaine. Pourtant, je m’y trouve encore, la nuit, avant de dormir. Quand la dernière bougie a été soufflée et que je n’ai d’autre choix que de contempler le plafond noir, à peine éclairé par les rayons des lampions qui traversent les rideaux, je me vois à nouveau portant Talleck hors de la ville. Je sens sous mes pieds cette plage de sable froid où nous nous sommes tous séparés. J’espère que nous nous retrouverons plus tard. Elle l’aurait voulu.

— Extrait du journal d’Arlam Nessem, 25 rustier, an 1151

Rustier 1151, cercle de Pzerion.

Les jambes de Luan pendaient dans le vide. Elle avait eu seize ans la semaine précédente et dégustait chaque jour un peu plus cette nouvelle sensation qu’était la majorité. Sa première mesure avait consisté à signifier à Talleck qu’il ne pouvait plus exercer de réelle autorité sur elle, non pas qu’il en ait possédé en premier lieu. Puis, elle s’était empressée d’exploiter un peu cette émancipation en écumant les quartiers riches du cercle.

À trois îles de son lieu de vie, son agilité lui avait permis de se hisser sur les toits, et ainsi d’éviter de croiser des gardes royaux zélés. Elle constatait avec curiosité que les Sorcières pzerionnoises utilisaient très peu leurs artefacts pour voler, et avaient à l’évidence perdu l’habitude de regarder en hauteur. Des sentinelles louvoyaient autour du palais, mais les rues ne désemplissaient pas malgré la foule. Javeet leur avait expliqué que de trop nombreux accidents avaient poussé les autorités à dissuader l’usage du vol, sans pour autant pouvoir le prohiber.

De son perchoir, Luan apercevait la résidence impériale. Elle n’y avait pas remis les pieds depuis leur premier passage au grand cercle, plus d’un mois auparavant, et elle n’éprouvait pas d’envie d’y retourner. Cela ne l’empêchait pas d’admirer la splendide bâtisse où l’on devinait, même à distance, les ornements taillés dans la pierre.

La jeune fille se demanda où se situaient les quartiers de l’Impératrice en son sein. Cette femme, avec laquelle elle ne s’était pourtant entretenue que brièvement, lui avait laissé une impression étrange, insaisissable, qu’elle n’avait jamais perçue en rencontrant les Reines du continent. Elle peinait à saisir les ramifications de la politique pzerionnoise, mais elle avait bien compris que personne ne jouait franc-jeu.

Elle demeura ainsi à rêvasser sur un coin de toit, au-dessus de ce qui devait être une demeure de nobles. En escaladant la façade, elle avait observé l’intérieur par l’une des fenêtres et vu une pièce à vivre richement meublée, dans laquelle elle aurait pu entrer sans problème. Peut-être aurait-elle dû songer à se reconvertir dans les cambriolages.

Au lieu de cela, elle avait préféré l’astralisme.

Le soleil printanier se cachait derrière un filet de nuages et les imbibait de couleurs crépusculaires. Luan fit mine de balayer cette image d’une main ; dans son sillage, un écran rosé vint ajouter un ton supplémentaire, pour s’évanouir presque aussitôt. Après s’être consacrée au bellicisme durant des années, elle éprouvait de grandes difficultés à se réorienter vers une autre spécialité, et ce malgré ses connaissances préalables en la matière. Arlam la lui avait toujours conseillée, mais elle n’en avait fait qu’à sa tête : elle s’était fantasmée en grande guerrière, avant de prendre conscience qu’elle n’était qu’une petite fille apeurée qui jouait avec des couteaux.

Et toute son habileté, toute sa maîtrise des arts du combat, tout cela n’avait servi à rien.

Un soupir rampa dans la gorge sèche de Luan. Quand elle fermait les yeux, la vision de Talleck couvert de sang lui revenait comme un raz-de-marée. Et sa voix faible, qui parlait de Nara. Nara, morte. Nara, tuée par un Prêtre.

La nuit ne tomberait pas avant plusieurs heures encore, surtout dans cette partie plus occidentale du monde. Luan jugea toutefois plus sage de retourner chez elle ; inutile d’alarmer qui que ce soit alors qu’elle ne faisait que se balader. Et les cours de l’académie d’astralisme reprenaient le lendemain, elle devait être en forme pour progresser plus vite.

Elle se glissa le long de la façade du bâtiment, se fondit parmi les badauds et repartit en direction de l’île septentrionale.

***

Avant de pousser la porte de la maison, la même que celle où ils avaient logé lors de leur premier passage au cercle, Luan marqua une hésitation. Elle s’imagina ce qui l’attendait derrière : une table dressée, peut-être un repas chaud ; son lit à l’étage, un peu à l’étroit entre les deux cloisons de sa chambre, et à côté duquel s’empilaient des ouvrages sur l’astralisme.

Elle tourna enfin la poignée. Tout d’abord, elle remarqua que la table était encombrée de papiers et de ce qu’elle supposait être des instruments de mesure. Ensuite, elle s’aperçut que plusieurs voix s’échappaient de la pièce à vivre. Elle ouvrit le battant en grand pour découvrir Talleck en pleine conversation avec des gardes impériaux, distinguables de leurs homologues royaux par les couleurs qu’ils arboraient.

— Luan ! s’exclama-t-il, presque surpris. Je pensais que tu rentrerais plus tard, vu qu’hier tu…

L’un des gardes le coupa d’un geste de la main et déclara :

— Luan Ertolomaï ? Veuillez nous suivre, je vous prie.

Impossible de ne pas déceler l’ordre sous cette demande. La jeune Sorcière osa un regard vers Talleck qui ne répondit que d’un haussement d’épaules qu’il voulait rassurant.

— Est-ce que je pourrais au moins savoir où vous comptez m’emmener ?

Les deux gardes se dévisagèrent comme si elle était idiote.

— Au palais, répondirent-ils en chœur.

Une évidence, à laquelle pourtant elle ne s’attendait pas. Ils firent mine de la prendre par le bras, mais elle se dégagea. Hors de question de les suivre sans plus d’explications. Talleck s’empressa d’intervenir :

— Vous êtes sûrs que je ne peux pas l’accompagner ? Je veux dire…

— Maître Hogon a besoin de vos annotations sur cette carte pour demain matin, dit calmement l’un d’eux. Aucune inquiétude, nous la raccompagnerons dès que l’Impératrice en aura fini.

La respiration de Luan s’accéléra soudain : l’Impératrice ? Que lui voulait-elle ? Elle pensait devoir assumer une quelconque bêtise, peut-être même ses escapades dans les beaux quartiers, pas rencontrer la souveraine de toutes les Sorcières. Elle ressassa leur dernier tête-à-tête, sans parvenir à y déceler les raisons de cette nouvelle entrevue.

Les visages impassibles des deux hommes lui passèrent toute envie de contestation. Elle attrapa une veste sur le porte-manteau sans faire d’histoire, et ignora son artefact, les deux disques argentés qui gisaient là depuis des jours. Après un dernier coup d’œil à son ami, elle leur emboîta le pas.

***

Elle n’aurait su dire si elle était amusée ou agacée à l’idée de revenir ainsi sur son chemin. Sur le pont principal, ils ne croisèrent qu’une poignée de passants emmitouflés dans des capes pour échapper à l’humidité. Dissimulé dans une brume nouvelle, le palais s’élevait, immense bâtisse circulaire qui surplombait cette île. Le silence ambiant jurait avec l’animation qui l’entourait encore une paire d’heures auparavant. L’espace d’une seconde, Luan s’inquiéta : et s’il s’agissait d’un guet-apens ? Puis elle chassa cette idée de son esprit. Personne ne lui souhaitait le moindre mal à Pzerion, et Talleck ne l’aurait jamais laissée entre les mains des gardes s’il avait douté de leurs intentions.

La grande allée qu’ils remontèrent pour atteindre le bâtiment s’avéra déserte : il devait être interdit de s’en approcher sans autorisation à partir d’une certaine heure. Luan essaya de se souvenir de ses virées nocturnes, mais à son grand soulagement, elle n’avait jamais tenté de rôder dans les parages quand elle aurait dû se trouver dans son lit. Loin de la rassurer, ce constat renforça son angoisse. Que lui voulait donc l’Impératrice ?

Le ciel tendait vers le noir d’encre quand ils parvinrent enfin à l’entrée du palais impérial. Malgré ce nom, il s’agissait également du lieu de vie de la Reine Gallia, ainsi que du point de rendez-vous du gouvernement du cercle. Devant les immenses portes ornées de fer forgé, une demi-douzaine de Sorcières scrutait les alentours avec vigilance. Quand Luan et ses deux accompagnateurs arrivèrent, ils vérifièrent leurs identités, puis poussèrent une ouverture de service dans l’un des battants pour les laisser entrer.

Bien qu’impressionnée, Luan ne parvenait à réprimer son impatience. Ils pénétrèrent dans le hall de marbre blanc, dont la démesure frappa la jeune fille comme au premier jour. Chacun de leurs pas résonnait dans cet espace majestueux, et étrangement vide. Elle détailla les colonnes qui soutenaient le plafond et sur lesquelles étaient gravées des pans entiers de l’histoire de son peuple. Elle crut reconnaître le chaos des armées des différents cercles lors de la grande guerre des Sorcières, qui avait eu lieu près de huit siècles auparavant. Elle aurait voulu s’approcher pour poursuivre sa rapide étude, mais se contenta de suivre les gardes avec autant de docilité qu’elle le pouvait.

— Dites-moi…

Sa voix s’éleva jusqu’à la voûte, mais l’écho qui lui répondit l’incita à se taire ; l’œillade qu’on lui asséna la confina dans le silence. Luan imaginait qu’en un tel lieu, chaque conversation devait se faire avec la plus grande prudence, à l’abri des mauvaises oreilles. Javeet avait suffisamment insisté sur les tensions politiques actuelles pour qu’elle comprenne cette nécessité et n’insiste pas.

L’angoisse serpentait en elle tandis que défilaient escaliers et corridors. Elle ne voyait aucune raison pour que l’Impératrice s’intéresse à une Sorcière d’à peine seize ans, même en considérant son rapport à Javeet, qui avait retrouvé sa place privilégiée auprès de Jahanna, ou à Talleck, devenu un très bon informateur pour les services d’espionnage. Ne restait qu’une explication, trop invraisemblable, trop effrayante.

Ils gravirent une tour où de petites fenêtres laissaient passer l’éclat de la lune, tamisé par l’épais brouillard nocturne. Même en tendant le cou pour observer l’extérieur, Luan n’aurait rien vu d’autre que le sommet des bâtiments les plus proches.

Elle décida de se laisser guider par les deux hommes devant elle. Ils bifurquaient sans cesse, montaient et dévalaient des dizaines de marches, comme s’ils cherchaient à la désorienter plutôt qu’à la mener à bon port. Opération réussie : jamais elle n’aurait pu retrouver son chemin jusqu’à la sortie. La plupart des Sorcières qu’ils croisèrent en route semblaient s’affairer aux diverses tâches d’intendance, d’autres se rendaient vers ce qui devait être la salle à manger commune : des effluves de nourriture flottaient dans le couloir, sans doute du poisson ce soir-là, et le cliquetis métallique des couverts se mêlait à la rumeur des conversations. Quand enfin Luan et son escorte s’arrêtèrent, elle fut presque surprise de ne plus sentir ses jambes avancer de façon machinale. Incapable de se situer dans le bâtiment, Luan gratifia les gardes d’un rictus énervé.

— Alors ? Quel est le programme maintenant ? Vous voulez voir si je suis capable de me repérer après m’avoir fait visiter tout le palais ?

Elle constata avec une certaine satisfaction qu’ils commençaient à manquer de souffle, alors qu’elle-même ne peinait pas. Ils choisirent d’ignorer son insolence et la flanquèrent. Celui à sa droite frappa trois coups. Derrière les battants de bois, Luan crut percevoir de légers pas sur le sol, mais elle obtint confirmation qu’une personne se tenait bien de l’autre côté de la cloison quand un des hommes acquiesça en silence. Sans doute communiquaient-ils par télépathie car il continua de secouer la tête sans que le moindre son lui parvienne. Enfin, la porte s’ouvrit.

Luan se trouva ébahie, et donc un peu stupide, de découvrir l’Impératrice. Elle avait imaginé qu’une servante la mènerait à travers les appartements et jusqu’à Jahanna. Remarquant son trouble, elle badina :

— Bonsoir Luan. Je préfère rester tranquille à partir d’une certaine heure, et mon astralisme est assez efficace pour que j’assure ma protection sans qu’on vienne m’embêter à tout bout de champ.

Cette intervention très directe dénoua l’appréhension dans les entrailles de la belliciste. L’espace d’une seconde, elle aurait presque pu oublier que cette Sorcière qui lui faisait face possédait le plus haut rang existant parmi son peuple.

— Entre, ajouta cette dernière avec un geste de la main. Messieurs, je compte sur vous pour revenir d’ici une heure. Merci.

À peine son invitée eut-elle passé l’encadrement de la porte qu’elle la ferma aussi sec.

— Tu as faim ? demanda-t-elle en se dirigeant vers le centre de la pièce. On vient de m’apporter mon dîner, et je me doute que tu n’as pas eu le temps d’avaler quoi que ce soit depuis ce midi.

Peu étonnée par ce soudain passage au tutoiement, qu’elle supposait dû à son jeune âge, Luan déclina toutefois l’offre de l’Impératrice. Son regard se perdit sur les riches détails de la pièce à vivre. Son interlocutrice haussa les épaules, s’assit sur l’une des méridiennes qui occupaient son salon et commença à déguster à main nue les morceaux de viande disposés sur la table basse. L’adolescente allait de surprise en surprise face à cette femme.

— Je passe mes journées à me tenir droite et à veiller à ce que chacun de mes gestes n’offense personne, expliqua Jahanna en réponse à ses interrogations silencieuses. Tu me permettras de me relâcher un peu en privé.

En s’approchant d’elle, Luan distingua les odeurs d’amande et de miel chaud qui s’échappaient du plat ; son estomac trouva alors judicieux de lui indiquer qu’elle aurait dû accepter l’offre de l’Impératrice ; cette dernière se fendit d’un rictus compréhensif en poussant une assiette en sa direction. Luan profita des premières bouchées pour trouver la formulation la plus adéquate pour interpeler la souveraine, mais devant cette scène peu protocolaire, elle lança finalement :

— Excusez-moi, mais pourquoi est-ce que je suis ici ?

Jahanna ne répondit pas tout de suite, occupée à mâchonner un morceau un peu trop gros. Elle s’essuya avec une serviette jusqu’alors immaculée, avala avec difficulté et désigna d’un geste de la main l’autre banquette, sur laquelle Luan s’assit, un peu frustrée.

— Je sais que tu dois trouver ça très soudain. Et je suppose que ça doit être intimidant pour toi de te retrouver dans une situation pareille.

Entre deux hochements de tête, la belliciste en profita pour l’observer un peu plus. À une telle distance, elle pouvait remarquer qu’aucune trace de maquillage ne relevait ses traits. Couleur atypique sur le continent, mais assez fréquente à Pzerion, le lilas de sa chevelure se déclinait en tons plus foncés dans ses sourcils. De petites rides se formèrent aux coins de ses yeux, vague rappel de la trentaine masquée derrière sa peau lisse, où toute tension semblait s’être évanouie. Un tableau étrange, qui attisa à l’inverse l’anxiété de la jeune fille :

— Ça a un rapport avec Talleck ?

— Non. Enfin, le travail qu’il fournit est très précieux, mais si je t’ai fait venir, c’est pour parler de toi.

Luan sentit le rouge lui monter aux joues, en même temps qu’un vague malaise. Ne pouvait-elle pas en venir aux faits ? Cette attente devenait insoutenable.

— Bien entendu, j’ai été mise au courant de votre retour à Pzerion, mais j’ai mis du temps à me décider. J’attendais que tu atteignes la majorité pzerionnoise.

— C’est aussi la majorité au Bois Refuge, nota Luan.

— En effet. Bref, tu as désormais seize ans et une semaine, ça me semble un âge décent pour te faire passer certains tests.

La boule d’angoisse qui s’était formée dans le ventre de Luan remonta dans sa gorge, jusqu’à lui donner une voix étranglée quand elle s’enquit :

— Quel genre de tests ?

— Rien de bien méchant, rassure-toi ! Juste examiner ton potentiel, magique et physique.

— Mais… C’est une pratique du cercle ? Je…

— Non, la coupa Jahanna. Ces tests seront réalisés pour moi, et pour moi seule. Si tu acceptes, bien entendu.

— Si j’accepte ?

— De rejoindre ma garde personnelle. Au terme d’un entraînement de plusieurs années, bien sûr.

Sous le coup de la stupeur, Luan pensa d’abord avoir mal entendu. Jahanna picora des amandes grillées, mais son expression demeura sérieuse et dissipa les doutes restants.

— Mais… Pourquoi ?

— J’ai besoin d’une personne extérieure au cercle et qui n’a pas encore été polluée par les jeux politiques. Quelqu’un qui a un autre regard sur la culture pzerionnoise et qui pourra me protéger d’une façon inattendue face à mes adversaires. Je sais que nous avons beaucoup de Sorcières qui arrivent chaque année des autres cercles, mais je n’ai que rarement le plaisir d’en rencontrer. J’ai eu cette chance avec toi quand…

— Oui, quand vous avez réprimandé Nara en public et que vous nous avez demandé de la surveiller pour qu’elle ne sorte pas du chemin que vous aviez choisi pour elle.

Luan avant prononcé son nom sans réfléchir.

Elle aurait voulu le reprendre, le conserver en elle, le verrouiller là où personne d’autre ne pouvait l’entendre.

Contre toute attente, le sourire de Jahanna s’élargit. Luan ne comprenait pas en quoi sa réaction, plus brusque qu’elle ne l’avait voulue, donnait matière à plaisanterie. Même dans l’intimité, la souveraine ne se défaisait pas entièrement de son masque de politicienne.

— Je ne sais pas si tu as eu l’occasion d’en discuter avec elle, mais…

— Non, elle a disparu avant.

Une morsure, plus qu’une réponse. Les sourcils de Jahanna s’arquèrent de façon presque imperceptible ; elle accusa une pause, déglutit, puis continua :

— …mais il s’agissait d’une malheureuse manœuvre pour sauver les apparences auprès de la noblesse pzerionnoire, qui tire en bonne partie les ficelles du cercle. Et pour me donner l’occasion de discuter avec elle de façon totalement privée.

— Par projection astrale ? Vous êtes entrée dans un de ses rêves.

— Je vois qu’on ne m’aura pas menti sur tes connaissances de l’astralisme. Et je suppose aussi qu’elle t’en a touché un mot. Et oui, je l’ai contactée durant la nuit pour éviter que des oreilles indiscrètes ne s’invitent dans notre conversation.

Un bref silence s’installa ; Jahanna s’empara de la coupe posée près de son assiette, y fit tournoyer le vin d’un rouge profond qui l’emplissait et en but une gorgée. Les paupières closes, elle parut apprécier le breuvage autant que cet arrêt dans leur discussion. Luan imaginait que ses journées devaient l’accabler de lassitude. Ne pas chercher à le dissimuler à une interlocutrice aussi jeune l’apaisait peut-être un peu.

— Je me suis inscrite à l’académie d’astralisme, confirma Luan. J’ai encore beaucoup de travail à fournir avant de pouvoir prétendre le maîtriser.

— Je parie que tu feras des progrès formidables. De toute façon, comme je le disais, l’entraînement se fait sur plusieurs années. Tu auras le temps d’achever tes études.

— Mais dans ce cas, pourquoi me convoquer maintenant ?

— Déjà, pour te laisser le temps de prendre une décision. Et aussi parce que si tu acceptes de rejoindre mes rangs, il faudra t’y préparer dès maintenant.

La jeune Sorcière lâcha un soupir de soulagement. Elle avait redouté un problème avec Talleck, ou quoi que ce soit en rapport avec la folle quête de l’Arbre de Feu. Elle repoussa l’idée et tout ce qui s’y associait ; elle ne pouvait pas se permettre de perdre toute contenance dans cette situation.

— J’accepte.

Ce fut au tour de l’Impératrice d’être surprise, par la rapidité de sa réponse autant que par le ton décidé avec laquelle elle avait été prononcée.

— Tu n’as pas été difficile à convaincre.

— J’ai toujours le droit de changer d’avis, de toute façon. Enfin, je crois ?

— Bien sûr. Mais j’ose imaginer que tu te laisseras convaincre par tes nouveaux privilèges.

— Mes privilèges ?

— Un meilleur logement, un salaire conséquent, un laissez-passer sur l’ensemble du cercle… Toi qui aimes tant te balader, tu n’auras plus à t’inquiéter de savoir si tu as le droit de circuler dans les endroits que tu visites.

Ses balades illégales n’avaient donc pas échappé aux services de renseignement de l’Impératrice. Luan n’avait pas imaginé une seconde que des espions dédieraient leur énergie à la garder à l’œil, plutôt qu’à des affaires plus pressantes. Malgré ses efforts pour demeurer impassible, Jahanna perçut son trouble et ajouta :

— Nous avons demandé à un illusionniste de te suivre discrètement ces derniers jours. C’est assez drôle de se dire que tu as fréquenté une Sorcière capable de se rendre invisible durant toute ta vie, mais que tu n’as jamais soupçonné la présence de notre agent.

N’ayant pas autre chose à se reprocher que des promenades dans les quartiers à l’accès restreint, Luan n’éprouva qu’une vague exaspération envers Javeet, qui aurait pu la prévenir de cette éventualité, mais elle soupçonnait que sa loyauté envers la souveraine dépassait leur accointance.

— Je… Qu’est-ce que je dois faire, alors ?

La coupe de vin dans une main, la tête posée dans la paume de l’autre, Jahanna parut rassembler ses idées. Luan piqua un grain de raisin dans le plat disposé sur la table basse ; à une telle distance, elle voyait nettement que l’Impératrice avait le double de son âge, et que la fatigue pesait sur ses paupières et aux commissures de ses lèvres.

— Rentre chez toi. Repose-toi. Demain matin, j’enverrai les mêmes gardes te chercher, et nous pourrons te faire passer les tests. Mais sincèrement, je sais déjà que tu feras l’affaire.

— Comment vous pouvez en être sûre ?

— Tu es belliciste, et je n’ai pas besoin d’espions pour savoir que tu es en excellente forme.

— Et la magie ?

— Est-ce que tu sais que les arcanistes peuvent sentir le potentiel magique d’une Sorcière ?

Jamais elle n’avait eu vent de cette information ; encore une fois, Lucanos avait préféré garder pour elle les secrets des Paludoniennes, même si celui-ci ne paraissait pas bien dangereux.

— Je n’ai pas tous les détails, poursuivit Jahanna. En bref, les arcanes représentent la magie sous sa forme la plus pure, la plus brute. Les arcanistes développent donc une certaine sensibilité à ce sujet, qui leur permet de percevoir la puissance des autres. Et, évidemment, cela leur permet de distinguer un Homme d’une Sorcière.

— Vous avez donc des arcanistes qui peuvent m’évaluer ?

— Oui. Mais le fait que Lucanos des Marais ait eu l’air de te porter un minimum de considération, ce qui n’est à l’évidence pas chose gagnée avec elle, m’a déjà donné un indice. Je suis sûre que tes résultats seront très satisfaisants.

Luan aurait voulu partager sa confiance. Même si les cours de l’académie d’astralisme s’avéreraient certainement passionnants et qu’elle travaillerait dur afin de rattraper son retard sur les autres élèves, elle redoutait déjà de se trouver parfois désœuvrée et de se lover dans son ennui des heures durant. La perspective de suivre une formation supplémentaire auprès des services impériaux la réjouissait. Elle espérait réussir les tests avec le brio attendu.

Elle voulait aussi prouver qu’elle pouvait protéger quelqu’un.

— Écoute, conclut Jahanna, personne n’attend de la part d’une Sorcière de seize ans qu’elle atteigne une maîtrise extraordinaire. Tu as encore beaucoup à apprendre, et nous veillerons à ce que tu l’apprennes vite. Mais tu nous surprendras peut-être, qui sait ?

***

De petits coups sur la porte de sa chambre réveillèrent Luan. La voix encore enrouée de Talleck la traversa :

— Il faut te lever si tu veux avoir le temps de manger quelque chose avant qu’on vienne te chercher.

À travers les rideaux opaques, la Sorcière devina qu’il faisait à peine jour. Elle se tourna et se retourna entre ses draps ; la nervosité l’avait empêchée de dormir une bonne partie de la nuit. Après avoir ronchonné cinq minutes, elle se redressa enfin et posa ses pieds sur le parquet, avant d’étirer dos et membres.

Elle choisit ses vêtements de sorte qu’ils lui laissent une totale liberté de mouvement : un pantalon ample, mais assez serré au niveau des articulations pour qu’elle ne le perde pas en bougeant, et un simple débardeur. Elle se rappela la fraîcheur de la veille, sur le trajet du retour, et ajouta une veste assez chaude à sa panoplie. Aucune harmonie dans son ensemble, mais elle n’aurait pu s’en moquer davantage. Elle descendit l’étage qui la séparait de la cuisine.

Talleck semblait encore moins éveillé qu’elle : assis à la table, il buvait du thé par petites gorgées, les yeux mi-clos.

— Salut, lança Luan en s’asseyant en face de lui.

Elle mordit à pleines dents dans une poire et il lui versa une tasse sans un mot. Ses cheveux châtains lui tombaient en partie sur le nez ; il avait pris l’habitude de les attacher pour se rendre plus présentable quand il travaillait au palais. Ses larges mains vinrent frotter son visage encore endormi. Luan observa ses traits se défiger, ses iris clairs peiner à s’adapter à la luminosité grandissante, sa barbe de trois jours. Une fatigue évidente l’écrasait, et elle ne savait comment lui signifier qu’il devrait exiger un temps de repos.

— Alors, nerveuse ? demanda-t-il.

— Penses-tu, j’ai tous les jours l’occasion d’affronter des épreuves qui détermineront mon avenir.

Le sourire en coin de l’Homme vint tracer un pli assez prononcé sur sa joue ; Luan le préférait à la ride d’inquiétude qui commençait à s’imprégner dans sa peau à force de froncements de sourcils.

— Tu parles presque comme Arlam, ces temps-ci.

La jeune fille aurait souhaité qu’il s’abstienne de ce commentaire-là. Elle tenta de boire une gorgée de thé pour se donner une contenance.

— Écoute, il faudra bien…

— Il faudra bien rien du tout. Je dois me préparer.

Sans lui laisser le temps de répondre, elle retourna à l’étage à la hâte. Malgré les grands airs qu’elle se donnait depuis qu’elle avait atteint son seizième anniversaire, elle ne pouvait empêcher certaines de ses réactions de déborder d’immaturité. Un peu honteuse, elle entra dans la salle d’eau et verrouilla la porte, dans l’obscurité. Amener son cousin comme sujet de conversation dès le matin n’était pas le meilleur moyen de la mettre de bonne humeur, Talleck ne pouvait l’ignorer. Mais il avait raison : ils devraient en discuter un jour ou l’autre.

Les prouesses des élémentalistes pzerionnoises, couplées à l’ingénierie importée des terres humaines, permettaient des installations sanitaires bien plus sophistiquées que sur le continent. Luan se doucha ainsi avec énergie pour chasser ses idées noires et retrouver la concentration dont elle aurait besoin pour cette journée décisive, puis elle retourna dans sa chambre enfiler ses habits. Elle disciplinait sa chevelure en une tresse serrée quand retentirent les coups sourds contre la porte d’entrée.

— Luan ! appela Talleck, visiblement plus réveillé.

— J’arrive !

Elle n’aurait pas imaginé que de simples évaluations lui feraient un tel effet. Arrivée au rez-de-chaussée, elle trouva les deux gardes qui l’avaient escortée la veille en train de parler avec l’Homme, toujours installé à table.

— À tout à l’heure, ajouta ce dernier avec un sourire encourageant.

Elle nota qu’il avait pris sa tasse de thé pour la finir à sa place ; ses lèvres vinrent tranquillement se poser contre la porcelaine, comme s’il était toujours en train de déjeuner seul. Derrière lui, une pile de documents avait toutefois pris la place de la coupe de fruits. Un discret soupir dévoila qu’il redoutait déjà la journée à venir.

Luan s’approcha de lui, se pencha et posa un baiser sur sa joue, pour se faire pardonner son emportement. Puis, elle emboîta le pas aux deux gardes, en veillant bien à fermer la porte derrière elle.

***

Plutôt qu’au palais, les gardes conduisirent Luan dans un bâtiment adjacent, une structure de bois et de pierre, assez austère dans le paysage du quartier noble. Ils y pénétrèrent sans même justifier leur présence ; leur uniforme leur ouvrait la voie. Une fois dans l’enceinte, la Sorcière découvrit une cour intérieure à ciel ouvert, où elle supposa que se déroulaient les entraînements. Elle songea un instant au maigre petit-déjeuner que l’angoisse lui avait accordé et espéra ne pas tomber de fatigue avant la fin.

— Par quoi je commence ? s’enquit-elle, désireuse de terminer au plus vite.

— Il vous faut d’abord remplir quelques papiers. Juste certaines informations vous concernant, pour garder une trace de votre passage ici.

Peu surprise, elle s’installa à un guichet, où on lui tendit un simple formulaire qu’elle compléta de façon aussi précise que possible. Toutefois, elle ignorait encore certaines données demandées, perdue dans les interminables listes administratives ; encore une preuve que sa majorité ne faisait pas d’elle une parfaite adulte.

— Ça ira ?

— Oui, répondit le secrétaire. Ne vous en faites pas, c’est une formalité, étant données les circonstances.

Cette seule phrase amplifia encore la pression que Luan ressentait depuis son réveil. Elle les suivit une nouvelle fois, agacée de devoir sans cesse se laisser guider. Elle lorgnait la cour intérieure pour apercevoir d’éventuels indices sur la procédure à venir ; l’un des hommes le remarqua et lui dit :

— Vous passerez le test d’aptitudes physiques plus tard. D’abord, il faut évaluer votre magie.

— Avec les arcanistes, c’est ça ? s’enquit-elle, intriguée.

— Exact. Mais vous n’aurez pas d’effort à fournir, vous verrez.

Luan aurait préféré une réponse moins obscure, mais elle s’en contenta. Ils la menèrent dans une salle circulaire, avec une ouverture dans le toit comme seule source de lumière. Les rayons qui en provenaient, tamisés par une fumée d’encens, baignaient le centre de la pièce. Là, des coussins étaient disposés et, juste à côté, une Sorcière assez âgée s’assurait que la cendre du bâtonnet d’encens ne tomberait pas sur le sol. La scène n’aurait pas détoné au cercle des Marais de l’Est.

— Voici Luan Ertolomaï, déclara l’un des gardes. Venez nous voir quand vous aurez fini.

La jeune fille sourit et acquiesça, tandis qu’ils tournaient les talons pour les laisser seules.

— Viens, susurra la vieille Sorcière d’un ton rassurant.

Sa voix possédait un accent familier aux oreilles de Luan. Elle prit sa main tendue et se laissa porter jusqu’au centre de la salle, en-dessous du puits de lumière.

— Comment est-ce que vous…?

— Ne pose pas de questions, tu n’as pas besoin de savoir.

Une réponse énigmatique et un tutoiement un peu condescendant. Pas de doute possible, cette femme était Paludonienne.

— Contente-toi de suivre mes instructions. Ne t’en fais pas, tu n’as rien à craindre.

Lèvres pincées, l’adolescente s’assit jambes croisées au centre de la flaque de lumière, sur l’un des coussins. Son nez se fronça dès que les premiers effluves lui parvinrent.

— Ferme les yeux.

Elle s’exécuta à contrecœur et essaya de se détendre. À travers ses paupières, les rayons du soleil semblaient aller et venir, sans doute un effet de l’encens, conjugué aux nuages qui se coursaient au-dessus de l’archipel.

— Je vais prendre ta main. Essaie de te concentrer sur toi, sur ton corps, rien d’autre. C’est tout ce que je te demande.

Ses doigts froids ne tardèrent pas à frôler son poignet, puis à agripper fermement sa paume ouverte. Toute son attention se focalisa sur cette pression étrangère, désagréable sans être menaçante, avant de se diffuser à travers ses membres, ses muscles et ses nerfs, son souffle. Chaque battement de cœur se fit plus lent, plus lourd que le précédent. Luan ne perçut bientôt plus le parfum de l’encens, pas plus que les jeux de lumière autour d’elle. Pendant un instant d’une longueur incertaine, elle flotta ainsi, avec pour seules sensations celles de son propre corps.

— Tu peux ouvrir les yeux.

Comme un sursaut au milieu d’un rêve, la voix de l’arcaniste perça le demi-sommeil de Luan. Elle n’aurait su dire combien de temps cet état second avait duré.

— Alors ? demanda-t-elle sans attendre.

— Je ferai parvenir les résultats à sa Majesté.

Abasourdie, Luan se leva et la regarda la Paludonienne se diriger vers la porte pour interpeller les deux gardes, qui menèrent la jeune fille dans la cour pour la suite des évaluations.

***

Les premiers coups portés par ses adversaires lui parurent d’une lenteur déroutante. Luan les para donc sans le moindre problème. Au fur et à mesure, les gestes des Sorcières qui l’affrontaient se firent plus fluides, plus rapides. La règle était claire : interdiction d’utiliser la magie. Cela expliquait qu’elle devait faire face à deux bellicistes solidement bâtis, et sans conteste des guerriers expérimentés.

Ses esquives se firent de plus en plus audacieuses. Un premier coup vint la cueillir au creux de l’épaule, la forçant à reculer pour retrouver son souffle. Son autre adversaire ne lui en laissa pas le temps ; seule une pirouette lui permit d’éviter le poing qui l’aurait sans doute envoyée au tapis.

Après plusieurs minutes de combat acharné durant lesquelles Luan lutta pour ne pas finir à terre, une troisième Sorcière intervint pour leur donner des armes de bois. Une fois de plus, la jeune fille se retrouva vite en position défensive, devant contrer coups et estocs avec toujours plus de violence et d’habileté. Si les lames avaient été faites d’acier, elle s’en serait tirée avec des coupures sur les membres, mais rien de plus sérieux, fort heureusement. Elle essaya de jouer sur sa petite taille et sa souplesse, esquiva des coups inattendus et parvint même à les toucher à plusieurs reprises, sans jamais les mettre en péril.

On les arrêta à nouveau, pour de bon cette fois-ci. Trempée de sueur, le souffle court, Luan rendit les armes factices et s’allongea par terre. Pourtant loin de l’épuisement, elle apprécia le contact du dallage contre la peau de ses bras. Les yeux braqués vers le ciel, elle grimaça en sentant les ecchymoses naissantes un peu partout sur son corps.

— Tenez, lui lança la belliciste qui l’avait touchée à l’épaule. Cet onguent devrait suffire.

Luan se redressa et s’empara du pot qu’elle lui tendait. Elle prit une dose de pâte et l’étala. La douleur commença tout de suite à se dissiper.

— Vous m’avez ridiculisée, lâcha-t-elle avec dépit.

— Vu que nous faisons tous deux partie de la garde impériale, vous n’avez pas à rougir.

Surprise, elle en fit tomber le pot d’onguent. Sans un sourire, mais avec chaleur, elle ajouta à mi-voix :

— Il vous faudra encore de l’entraînement, mais à votre âge, vos résultats sont très prometteurs. Si votre puissance magique est satisfaisante, vous aurez votre place parmi nous, soyez-en sûre.

Elle s’éloigna rapidement pour rejoindre ses collègues. Derrière elle, seule au milieu de la cour intérieure, Luan affichait une mine béate.

***

Plutôt que de se rendre à l’académie d’astralisme pour y suivre les cours de l’après-midi, Luan préféra retourner chez elle. Elle aurait l’occasion de prouver son sérieux un autre jour, même si Talleck lui indiquerait à raison que sa négligence risquait de se retourner contre elle. Les journées s’avéraient parfois interminables et il rentrait alors à des heures improbables. Luan s’inquiétait vraiment pour sa santé.

En entrant, elle trouva la vaisselle du matin posée dans la cuisine et s’empressa de la laver. Elle avait délaissé les tâches domestiques ces derniers jours, elle aurait dû faire des efforts pour alléger les charges de Talleck, surtout qu’elle risquait de déserter leur maison dans les mois à venir. Il tâchait de lui cacher son surmenage, mais elle entendait les marches de leur escalier craquer au milieu de la nuit, qu’il ait passé la journée au palais ou non. Un peu coupable, elle poursuivit et rangea le reste du rez-de-chaussée, sans oser toucher aux cartes et notes qui jonchaient la table. Enfin, elle prépara à manger pour combler son maigre petit-déjeuner.

La poussière soulevée dans l’agitation diffusait les rayons de soleil qui s’insinuaient par la fenêtre. Luan s’assit à la table du séjour avec son repas et demeura immobile et silencieuse. Si elle avait bel et bien réussi les épreuves de la journée, sa vie deviendrait très différente de ce qu’elle avait imaginé des mois auparavant, durant son périple à travers les cercles.

Elle songea à Nara.

Parfois, elle oubliait que son amie avait disparu, emportée par un Prêtre-Chasseur. Et parfois, l’Aïckoise lui manquait de façon atroce, à lui en faire perdre le sommeil, à arracher l’air dans ses poumons.

Du bout de sa fourchette, elle toucha ses légumes sans oser les porter à sa bouche. Même si la nourriture locale était délicieuse, elle venait de perdre toute saveur. Seule et abattue, Luan avala son assiette par gestes mécaniques. Un coup d’œil vers la pendule fixée au mur lui indiqua que ce n’était que le milieu de l’après-midi. Elle espérait que Talleck rentrerait d’ici peu.

Il n’en fut rien.

Elle ne cessa de bouger, alternant entre le divan du salon, la table de la cuisine et son lit. Elle termina un livre de théorie sur l’astralisme, en entama un autre. Talleck ne revenait toujours pas.

Avec un pincement au cœur, elle abandonna l’idée de dîner en sa compagnie. Quand la lune remplaça enfin le soleil, elle ferma la porte d’entrée à clef et s’installa à l’étage. Une longue douche chaude emporta sa sueur, et une partie de son malaise. Elle retrouva ensuite sa chambre, revêtit une chemise de nuit et s’allongea afin de poursuivre sa lecture.

La fatigue se manifesta quand elle manqua de s’écraser le nez avec le volume qu’elle déchiffrait. Après avoir soufflé la bougie posée sur sa table de chevet, juste avant de sombrer dans le sommeil, sa dernière pensée fut pour Arlam.

Luan ignorait où il se trouvait. Et elle n’était pas non plus sûre de vouloir l’apprendre.

Commentaires

Y a de la joie dans l'air ! Quelque chose me dit que Nara n'est pas si morte que ça. Arlam et Talleck m'inquiètent un peu, mais Luan semble bien entourée pour avancer !
 1
vendredi 23 avril à 11h14
Luan a de la ressource (et elle va en avoir besoin...).
Tu auras quelques nouvelles d'Arlam au prochain chapitre, mais effectivement, il y a de quoi s'inquiéter :x
 1
lundi 26 avril à 15h22