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Joan Delaunay

mercredi 7 avril 2021

L'Arbre de Feu - Livre II

Prologue

Rustier 1151, cercle de Pzerion.

Ses doigts fins tapotaient la table de marbre blanc à un rythme régulier. Dans un sens. Puis dans l’autre. Les voix des conseillères et conseillers, déjà peu joyeuses de nature, se faisaient monotones à mesure que la matinée s’écoulait.

L’Impératrice Jahanna, troisième du nom, luttait contre le sommeil qui l’assaillait depuis la minute où sa gouvernante l’avait réveillée. Ses paupières s’abattaient sur ses beaux yeux d’ambre, et un cil maquillé de noir venait parfois s’y échouer, la tirant alors de sa torpeur le temps de l’en ôter.

— Majesté ?

— Oui, oui, poursuivez…

— C’est que… nous vous avons posé une question.

Jahanna n’éprouva pas la moindre gêne : même si tous semblaient déstabilisés par son attitude inhabituelle, aucun ne le lui signifia. Seule la Reine Gallia penchait la tête, sourcils froncés et vague rictus aux lèvres. Son sourire s’étira quand elle lâcha :

— Vous deviez être prise dans des pensées plus importantes que les problèmes de traitement de l’eau potable sur l’île orientale.

Excédée, Jahanna parvint à conserver une attitude neutre, mais rétorqua :

— Vous savez, un courrier du Roi Pajera est arrivé hier soir. Il apportait des nouvelles particulièrement inquiétantes.

La souveraine du cercle leva les yeux au ciel :

— Notre civilisation doit cesser d’exister uniquement via ses rapports avec ses ennemis, protesta-t-elle. Les Sorcières doivent construire pour les Sorcières, pas contre les Humains.

Malgré la superficialité d’un tel argument, Gallia avait le sens de la formule, Jahanna ne pouvait le nier. Elle n’en répliqua qu’avec plus d’acidité :

— Facile de répondre cela quand on vit protégée dans un palais à Pzerion.

— Tout comme vivre protégée dans un palais à Pzerion rend facile de prendre des décisions qui mettront d’autres communautés en danger.

Les conseillers n’osaient plus bouger le petit doigt, conscients que la prochaine pique risquait d’être accueillie comme un affront à laver, si possible dans le sang.

— Quel dommage que mon rôle ne se limite pas au vôtre et que je doive aussi penser aux autres cercles.

La Reine serra la mâchoire, cherchant visiblement une réponse. Jahanna ne se sentait pas d’humeur à supporter ses sempiternels reproches vis-à-vis de la politique extérieure : elle vivait à Pzerion et devait avant tout se consacrer à Pzerion, contre toute logique. À quoi bon posséder le titre d’Impératrice s’il ne lui octroyait pas plus de pouvoirs, ni de devoirs, qu’une Reine ? Ses ancêtres s’étaient décidément bien perdus en refusant de prendre leurs responsabilités pour se vautrer dans la symbolique la plus futile.

— D’ailleurs, excusez-moi, mais je propose de reporter la séance à cet après-midi. Il me faut envoyer des missives.

Joignant le geste à la parole, elle se redressa, observa une seconde les quinze paires d’yeux ronds qui la dévisageaient, puis se leva avec énergie et s’avança vers la splendide porte en chêne de la salle du conseil.

— Vous n’avez donc aucune considération pour le peuple de Pzerion, au point d’oublier le protocole le plus élémentaire face à ses dirigeants ? lança la Reine Gallia, visiblement courroucée.

Sans se détourner de sa route, l’Impératrice rétorqua :

— Vous l’aurez compris, j’ai d’autres préoccupations. Ceci dit, vous devriez avoir les mêmes : il s’agit des Hommes.

Les lèvres pincées avec amertume, Jahanna s’éloigna à vive allure : elle avait l’incongrue et désagréable sensation de se comporter en enfant échappant à une remontrance de ses parents.

***

L’Impératrice s’installa près de la fenêtre de la volière ; ses mains nerveuses cherchaient une surface plus rugueuse que la pierre lisse, sans succès. Les températures estivales arrivaient peu à peu et laissaient sur sa peau un souffle agréable, encore loin de l’insoutenable chaleur du mois d’ovocet.

Elle écarta une mèche de cheveux pastel et contempla le magnifique cercle dans lequel elle habitait, où se mêlaient bois, pierre et métal, et qui s’étendait aussi loin que son regard se portait à l’ouest. Ses quelques escapades, déjà rares dans sa jeunesse, avaient quasiment cessé après la mort de sa mère et son accession au trône. Un rictus entailla ses joues : quel trône ? En dehors de décisions sans conséquences et de quelques cérémonies tape-à-l’œil, son rôle dans les hautes sphères des Sorcières demeurait trop limité. Mais elle comptait bien remédier à cela, même si cela lui prendrait toute sa vie.

— Seriez-vous en train de vous cacher ?

La voix grinçante de la Reine Gallia perçait dans son dos. Elle hésita une seconde, se força à garder une expression impassible et lui fit face. Cette Sorcière avait le double de son âge : ses cheveux gris clair, presque blancs, étaient serrés en un chignon qu’elle ornait d’une couronne dorée. Au milieu de son visage anguleux, ses yeux marron trahissaient une froideur désagréable.

— Je ne me cache pas. Je me repose un peu. Toutes ces jacasseries me donnent mal à la tête.

La Reine observa la volière autour d’elles ainsi que les oiseaux qui y piaillaient, et la gratifia d’un air sarcastique. Jahanna dissimula son embarras derrière un sourire insolent. Gallia le lui rendit, plus tranchant encore.

— Vous devriez songer aux gens du cercle. Que penseraient-ils s’ils vous voyaient ainsi fuir vos responsabilités à leur égard ?

— Mais nous savons bien que le peuple m’aime, rétorqua l’Impératrice.

— Pour l’instant.

Le ton avait perdu son côté mielleux ; le sourire de Gallia n’avait pourtant pas bougé.

— Ils vous trouvent sympathique parce que vous êtes jeune et que vous avez un esprit rebelle, mais ils ne comprennent pas que vous êtes obnubilée par Itera et le continent. Rendez-vous service : acceptez de suivre la tradition mise en place par vos ancêtres et concentrez vos efforts sur le grand cercle. C’est le cœur de notre civilisation.

— Mais notre civilisation ne s’arrête pas là. Mon rôle est justement de…

— Votre rôle, l’interrompit la Reine, consiste à montrer à nos ennemis que toutes les Sorcières sont unies. Bien sûr, si vous pouvez faciliter la collaboration entre les cercles, c’est une très bonne chose, mais cessez de rêvasser le regard au loin, par-delà les mers. Votre place est ici.

Jahanna la laissa finir sa leçon de morale : on lui avait toujours appris qu’une personne qui ne coupait pas la parole à l’autre gagnait en prestance en démontrant ainsi une grande notion de respect. Elle cherchait aussi le meilleur moyen de détruire son argumentaire, mais alors qu’elle s’apprêtait à lui rappeler que tradition ou non, elle la surpassait en rang et n’avait donc aucun ordre à recevoir de sa part, Gallia reprit :

— Et n’oubliez pas que si le peuple vous aime, ce n’est pas franchement le cas des nobles… qui, eux, ont un pouvoir décisionnel. Vous et moi ne sommes rien face à cela.

L’Impératrice crut déceler une insistance sur le mot « vous ». L’aristocratie vieillissante de Pzerion commençait en effet à démontrer une vive antipathie à son égard à cause des réformes qu’elle souhaitait mettre en œuvre. Les Sorcières en question craignaient d’assister à un total chamboulement de leur système de valeurs ; et notamment de devoir dire adieu à leurs privilèges en tant que femmes, et en tant que nobles.

— Soyez raisonnable, termina la Reine.

Elle tourna les talons et sortit de la volière sans autre forme de procès. Jahanna, un peu hébétée par ce qu’elle venait d’entendre, demeura immobile. Seule sa respiration pesante et les roucoulements des volatiles troublaient le silence. Enfin, elle se décida à emprunter la même route que l’autre souveraine et passa la porte de bois. Dehors, elle retrouva deux membres de sa garde personnelle, qu’elle fustigea :

— Quand je dis que je ne veux pas être dérangée, ça signifie que personne ne doit m’approcher. Y compris la Reine Gallia.

« Surtout pas la Reine Gallia » ajouta-t-elle en pensée. Un vrai poison, cette Sorcière. Un soupir siffla de ses lèvres entrouvertes ; de lassitude, mais aussi de soulagement à l’idée d’avoir échappé à une confrontation plus longue.

En décortiquant ses palabres, Jahanna ressentait un malaise grandissant. Les murs du palais impérial semblaient se rapprocher, comme pour l’engloutir sous ses pierres et ses secrets. Elle accéléra l’allure pour se réfugier dans sa chambre. Sa préférence serait allée vers la salle des reliques, la seule pièce qui l’emplissait réellement de quiétude, mais des érudits l’occupaient pour la semaine entière. Ses gardes la talonnaient ; elle aurait donné cher pour qu’ils disparaissent, en cet instant. Quand elle parvint enfin devant les lourds battants de ses quartiers, elle s’insinua par l’ouverture et la referma aussi vite que sèchement.

Adossée contre le bois peint, elle souffla, heureuse de retrouver son intimité. Ses yeux se baladèrent sur la pièce à vivre pavée de marbre : deux méridiennes au tissu bleu foncé entouraient une simple table basse en verre. Quelques fruits déposés dans une corbeille attendaient leur heure. Rares étaient les personnes qui lui rendaient visite, aussi les coussins qui jonchaient les canapés semblaient-ils encore neufs.

Un courant d’air vint soulever les rideaux colorés à l’une des fenêtres. Jahanna se précipita pour la fermer et s’assura de pouvoir utiliser la magie en s’entourant d’un bouclier astral. Elle inspecta ainsi chaque recoin de ses appartements avant de s’asseoir sur son large lit. Les draps avaient été changés pour du coton léger, dans des tons plus lumineux. La souveraine s’étala jusqu’à sentir la moindre de ses vertèbres s’enfoncer dans le matelas. Les pupilles rivées sur le plafond peint en volutes insaisissables, elle respira profondément, soucieuse.

Plus que vers la Reine et sa conception archaïque de la société sorcière, son amertume se dirigeait vers ses prédécesseurs. S’ils n’avaient pas fait de l’inaction une philosophie, sa situation aurait été différente ; celle de l’ensemble des Sorcières aussi. Certaines paroles de la Reine Gallia masquaient à peine ses menaces : sa référence à la noblesse prouvait bien qu’elle bénéficiait d’appuis politiques non négligeables. Elle lui mettrait des bâtons dans les roues à la moindre occasion. Il fallait espérer qu’elle n’irait pas plus loin.

Jahanna ferma les paupières avec lassitude. L’angoisse d’une attaque commanditée par des opposants l’étreignait depuis l’enfance, mais elle ne l’avait jamais ressentie de façon aussi brute. Elle devait se préparer à une éventuelle offensive.

Il lui fallait du sang neuf dans son entourage.

Commentaires

La Reine Gallia a l'air d'une sacrée plaie (pour être polie). Allez Jahanna, on se bouge !
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mercredi 7 avril à 10h47
Une sacrée plaie, c'est effectivement un euphémisme, mais Jahanna saura réagir !
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lundi 12 avril à 14h20
J'aime beaucoup le fait que ce soit Jahanna qui fasse l'ouverture de tome, ça donne vachement de hauteur à cette entrée en matière !
Mais j'ai aussi hâte de retrouver tout le monde (ou presque... Nara...
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lundi 7 juin à 10h23