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Joan Delaunay

vendredi 7 août 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 9 - En Territoire Ennemi

J’ai rencontré de nombreuses Sorcières qui nous haïssaient. Certaines portaient les marques de notre folie : des brûlures à l’acide. L’une d’elles avait perdu la vue, son visage et son cou étaient totalement ravagés. Elle m’a dit avoir subi une douleur qu’elle ne souhaitait pas à son pire ennemi.

 

— Extrait des « Voyages en Terres Sorcières » d’Aldon Varret, an 903

Destembre 1151, campagne et ville d’Asnault

Esra Tialle observait sa petite sœur avec inquiétude. La fatigue accentuait sa pâleur naturelle et elle dégageait une impression de saleté et de maladie. Il avait ôté le cristal dès qu’il avait pu, mais son emprise imprégnait toujours l’élémentaliste.

— Salut, frangin.

La gorge nouée, elle avait prononcé ces mots, les premiers qu’il entendait de sa bouche depuis des années. Sans plus attendre, ils avaient fui. Esra avait dû la porter sur les premiers kilomètres qu’ils avaient survolés. Il avait fini par se poser, exténué par son voyage de la journée et par l’angoisse qui le tenaillait. Il avait trouvé un étang ceinturé d’un bois plus au sud et avait décidé de s’arrêter là pour reprendre des forces.

— Qu’est-ce que tu fais ici ? demanda Nara, assise sur un rondin.

Devant son état flagrant de déshydratation, il s’empressa de lui tendre une gourde. Elle but à grandes gorgées, ce qui laissa à Esra le temps de réfléchir à sa réponse. Comment justifier une absence de près de six ans et son retour dans une situation si inattendue ?

— Tout le monde parle de toi au cercle, finit-il par répliquer.

Nara reprit son souffle, ébahie. Elle paraissait au bord de l’évanouissement, mais son visage regagnait des couleurs. Esra contempla avec tristesse les cicatrices qui le striaient.

— À propos de Froidelune ? s’enquit-elle.

Il acquiesça et voulut poursuivre, cependant elle l’interrompit :

— Attends, tu étais à Aïcko ? Quand ?

Esra grimaça, gêné. Il avait rallié son cercle d’origine durant l’été, au mois d’ovocet, une semaine à peine après le départ de sa sœur, et la Reine l’avait dissuadé de la rejoindre. Lorsque les Aïckoises qu’elle avait libérées étaient rentrées à leur tour, elles s’étaient empressées de raconter les événements vécus dans la demeure du Seigneur humain. Esra avait alors eu vent de l’avis de recherche lancé par les Hommes contre les responsables de ce désastre, et il avait ignoré les ordres de la Reine pour prendre la route.

Il avait ainsi fait appel au Lien, ce pouvoir qui permettait aux Sorcières de même sang de se retrouver, un compas mental pour suivre le bon cap en direction d’un frère ou d’une sœur. Chez certaines de ses consœurs, cette capacité s’étendait également aux cousins proches. Pour la première fois, il avait choisi de l’utiliser pour rejoindre un membre de sa famille, et non simplement s’assurer de sa localisation ; la tâche s’était avérée d’une facilité déconcertante. Heureusement, d’ailleurs, quand il songeait à la position dangereuse dans laquelle il avait découvert Nara.

— Je te raconterai tout demain…, soupira-t-il. Repose-toi, tu es épuisée.

Malgré les années qui les avaient séparés, Esra Tialle connaissait sa sœur et redoutait son caractère. Il espérait bien obtenir un délai avant d’avoir à lui fournir des explications.

***

Assise sur une large pierre, Luan attendait que Talleck revienne. Ils s’étaient relayés pour poursuivre Nara durant la journée, en vain. Aucun d’eux ne connaissait cette région, et retrouver la route pour la capitale s’avérait plus difficile qu’escompté.

— Je me demande si ce Prêtre l’a massacrée finalement, lâcha Lucanos. Un vrai petit carnage, si c’est le cas. Il vaut mieux que tu ne voies pas ça.

L’accent chantant des Marais, aussi agréable qu’il fût à l’oreille, devenait difficile à supporter pour la jeune fille. Elle avait fait preuve d’une mauvaise volonté évidente dans ses propres recherches. La voix de Talleck, qui revenait enfin au campement, s’éleva en retour :

— S’il avait voulu la tuer, il ne se serait pas donné tant de mal pour la capturer.

Un claquement de langue dédaigneux répondit à cette remarque. Les relations entre l’Homme et l’arcaniste ne s’arrangeaient pas. Lorsque le Prêtre avait emmené Nara, une énorme dispute avait éclaté entre eux, au cours de laquelle Lucanos avait laissé exploser quelques étincelles, qui lui avaient brûlé les avant-bras. Luan avait pu intervenir à temps, mais il souffrait atrocement.

— Il a raison, rétorqua-t-elle à son tour. Et toi, tu n’as pas l’air de vouloir la retrouver…

Lucanos haussa les épaules et s’éloigna, suivie du regard par Luan. À force de la côtoyer, elle trouvait que son absence d’empathie représentait un danger plus grand encore que sa terrifiante maîtrise des arcanes. Talleck s’exclama soudain :

— Mais, c’est… !

Luan se retourna et comprit d’où venait son excitation : deux silhouettes à la chevelure couleur cerise approchaient. Elles se déplaçaient sur un bâton semblable à l’artefact de vol de l’élémentaliste, à une allure rapide, mais impossible de se tromper quant à leurs identités.

Des cernes gris entouraient les yeux de Nara, toutefois illuminés par un sourire. La belliciste se trouva stupéfaite en découvrant l’homme qui accompagnait l’Aïckoise. Lorsqu’ils atterrirent, Talleck se jeta sur Nara avec soulagement et Luan s’avança à pas lents.

— Je suis tellement heureuse que tu ailles bien, déclara-t-elle.

Nara hocha la tête et désigna la Sorcière mâle d’un geste de la main.

— Talleck, Luan, voici mon…

— …frère, acheva l’Homme. Oui, difficile de ne pas s’en rendre compte.

Tous deux considérèrent l’Aïckois. Tandis que Nara possédait un visage plutôt rond et des traits nerveux, il avait un physique élancé, un long nez, le tout accompagné d’une attitude nonchalante. Ils semblaient s’être distribué les caractéristiques de leurs parents pour s’assurer qu’ils ne partageraient que les mêmes yeux d’un bleu vif, la même chevelure flamboyante, et le même sourire franc.

— Esra Tialle, je suis alchimiste, déclara-t-il en tendant sa main à Luan.

Cette dernière, toujours éberluée, répondit à sa présentation tandis que Talleck et Nara échangeaient un regard amusé. Celui de l’ancien garde s’assombrit toutefois et il demanda, d’une voix timide :

— Désolé de couper court aux retrouvailles, mais est-ce que l’un de vous pourrait m’aider… ?

Il découvrit ses bras ; sa nature humaine ne faisait aucun doute devant les brûlures qui le marquaient. Esra acquiesça cependant avec gentillesse, s’avança pour examiner sa peau, puis fouilla parmi ses fioles et jeta son dévolu sur un onguent guérisseur.

— Ça devrait suffire.

Cette spontanéité prit les autres Sorcières de court : personne ne s’attendait à une telle démonstration de générosité pour un ennemi potentiel. Nara se sentit d’ailleurs obligée d’expliquer la situation :

— Talleck m’a aidée à la demeure Rerus. Sans lui, ça aurait pu très mal tourner pour moi.

Elle baissa les yeux sans ajouter un mot. Le visage de son aîné se teinta de peine ; il imaginait à quels supplices elle avait échappé.

Lucanos s’approcha, indifférente à ce bouillon émotionnel. Puis, soudain, sans un salut pour le nouvel arrivant, elle se précipita sur l’énorme sac de ce dernier et entreprit de le fouiller.

— Tu n’aurais pas de l’huile par has…

L’arcaniste n’acheva pas sa question. Elle avait trouvé ce qu’elle cherchait et le brandissait avec une exclamation de triomphe. Luan leva les yeux vers l’objet dans sa main : une fiole de verre contenant un liquide jaunâtre à l’aspect visqueux, l’huile des Sorcières des Marais, le catalyseur des arcanistes.

— Tu n’as que ça ? Tu m’as pas l’air bien doué comme alchimiste.

Elle s’approcha d’Esra, tourna autour de lui et l’observa avec attention, puis reprit :

— J’espère que tu as d’autres qualités.

Les joues de l’alchimiste s’empourprèrent et Nara plaça ses mains sur les oreilles de Luan, qui se dégagea avec agacement.

— Mais que… tu es qui, toi, d’abord ? bredouilla l’Aïckois.

— Lucanos des Marais de l’Est, répliqua-t-elle avec morgue. Je suis à court d’huile, j’espérais qu’un alchimiste puisse m’en procurer, mais il a fallu que je tombe sur toi. Tu as intérêt à faire des efforts.

Elle repartit d’une démarche souple, son trophée en main. Talleck soupira avant de remarquer qu’Esra la suivait du regard avec fascination.

— Ne fais pas cette tête-là, souffla-t-il. D’ici quelques jours, tu ne pourras plus la supporter. Si elle ne te tue pas avant.

— Disons que j’ai jamais rencontré une personne qui sait ce qu’elle veut à ce point, répondit l’alchimiste, les yeux toujours rivés sur l’arcaniste.

Luan éluda la conversation en s’adressant à Nara :

— Raconte-nous donc ce qu’il s’est passé avec le Prêtre. On comprend pourquoi tu as préféré te rendre, mais tu nous as fait une de ces frayeurs.

Le frère et la sœur n’entrèrent pas dans les détails et expliquèrent rapidement leur fuite.

— Il faut repartir, déclara-t-elle enfin. On doit retrouver Arlam.

— Tu devrais plutôt te reposer, non ? s’inquiéta Luan. M’en veux pas, mais tu as une tête à faire peur.

— Je t’ai dit que je le sauverai. Alors je vais le sauver. Et le plus tôt sera le mieux.

— Si tu arrêtes de te faire capturer par des Chasseurs, lança Talleck, je suis sûr qu’on ira plus vite.

— Je fais ça pour voir si vous êtes capables de vous débrouiller sans moi, répliqua Nara en lui tapant l’épaule.

Ils s’éloignèrent, toujours en faisant mine de se disputer, même si le soulagement se lisait sur leurs visages. Esra s’approcha de Luan, surprise par cet intérêt soudain. Il lui demanda alors :

— Dis-moi, Arlam, c’est un membre de ta famille, c’est ça ?

— C’est mon cousin, oui. Il voyage avec Nara depuis presque deux mois.

— Et Nara et lui sont amis ? Je veux dire, elle a l’air très décidée à le retrouver.

La belliciste mit un petit instant à comprendre le sens réel de sa question.

— Ah ! Non, crois-moi.

— Tu es sûre ?

— Oui, oui.

Esra acquiesça, ayant visiblement compris où elle voulait en venir. Ce n’était pas son rôle de parler des amours masculines de son cousin. Non pas que l’information aurait choqué l’alchimiste, ou n’importe quelle autre Sorcière, mais elle avait toujours respecté l’intimité d’Arlam et dans la situation présente, cela lui paraissait encore plus important.

Son cœur se pétrissait d’angoisse dès qu’elle songeait à lui ; elle se mura dans le silence et rejoignit les autres.

***

Zylph étendit ses pattes sur le pantalon sale de Nara. Apaisé, le petit caméléon se baladait de jambe en jambe.

Le regard perdu, l’élémentaliste faisait glisser ses doigts sur la peau écailleuse de l’animal. Ses compagnons s’étaient endormis très vite après les jours agités qu’ils avaient vécus. Pourtant, elle qui aurait dû s’écrouler d’épuisement ne parvenait pas à fermer les yeux.

— On va retrouver ton maître, t’en fais pas, murmura-t-elle au petit caméléon.

— N’attends pas de réponse de sa part, Zylph est pas très bavard.

Nara sursauta en entendant le timbre de Luan. L’adolescente s’était glissée dans son dos avec un silence étonnant. Elle s’assit à ses côtés et gratta le cou du reptile.

— Tu penses qu’on retrouvera Arlam… ?

La fin de la phrase resta en suspens. Il devait être trop dur pour elle de prononcer le mot « vivant » en parlant de son cousin.

— On repart demain pour Asnault. Je peux pas te promettre qu’il sera totalement indemne. Mais on ne va pas le laisser là-bas, ça je t’en donne ma parole.

Luan acquiesça, les traits tirés par l’angoisse. Elle abandonna son amie et retourna à sa couche. Nara doutait que le sommeil vienne les cueillir, l’une comme l’autre.

***

Ils aperçurent les portes d’Asnault bien avant de les atteindre. Talleck leur avait fourni de précieux conseils afin de se fondre dans la masse : pas de bijoux trop visibles ni de vêtements colorés. Nara et Esra avaient aussi dû se teindre les cheveux, et Lucanos s’était débarrassée de son masque et dissimulait son visage sous un capuchon.

Lorsqu’ils abordèrent la route pavée qui menait de Froidelune à Asnault, ils tentèrent de prendre un air naturel, mais tous bouillonnaient d’angoisse. L’ancien garde encore plus que les autres. La punition pour trahison consistait en une flagellation mortelle. Il ignorait combien de coups de fouet permettaient de tuer un homme et préférait ne jamais l’apprendre.

Une fois les murailles de la capitale humaine plus proches, il comprit que ses conseils seraient à double tranchant : il n’avait pas pris en compte les différentes modes qui régnaient à Asnault et à Froidelune. Les Asnalliens, même les plus modestes, se vêtaient de tenues ornées de symboles bigarrés. Talleck les considéra avec aversion : la sobriété froidelunienne lui paraissait soudain du meilleur goût. S’il ne détonnait pas, leur petit groupe risquait d’attirer l’attention des curieux désirant en apprendre plus sur les récents événements de sa ville natale.

Malgré leur anxiété, les Sorcières ne semblaient pas gênées par ce qu’elles découvraient. Talleck ne comprenait pas leur réaction. S’il se sentait dépaysé, que dire d’elles ? Tant de choses lui échappaient.

Leur attitude changea cependant lorsqu’elles constatèrent que des cristaux, les plus gigantesques qu’ils aient jamais vus, dominaient la ville et empêchaient l’usage de la magie à toute Sorcière aux alentours.

— C’est un cauchemar, c’est ça ? déglutit Luan.

— J’ai oublié de vous en parler…, répondit Talleck.

— Oublié, ou omis de nous le préciser ? gronda Lucanos, suspicieuse.

Talleck tenta un geste d’apaisement.

— Je ne m’étais jamais rendu à Asnault avant aujourd’hui. Un collègue qui venait de la capitale m’avait glissé une ou deux fois que sa ville était sûre grâce à ses nombreux cristaux. Je n’imaginais pas qu’il y en aurait une telle quantité…

L’explication, bien que sincère, ne contenta pas Lucanos, mais tant qu’elle suffisait à Nara, il ne risquait rien. Pour une raison qui lui échappait, la Sorcière paludonienne se pliait encore à la volonté de l’élémentaliste. Nara sortait de l’ordinaire, il fallait l’avouer. Talleck se souvenait de la détresse dans son regard lorsqu’il l’avait escortée jusqu’à Hution Rerus. Elle refusait de l’admettre, de se laisser abattre, mais cela lui crevait les yeux : la terreur la tenaillait toujours. La brutalité du monde des Hommes lui explosait au nez et personne ne semblait s’en rendre compte. Le soutien que d’autres Sorcières apportaient à sa cause ne changeait rien au mal-être qu’elle éprouvait.

— De toute façon, c’est pas non plus une surprise, murmura Luan. On devra être très prudents. Où est-ce qu’on va trouver Arlam ?

Malgré le côté oppressant de la ville, Luan tâchait de conserver son calme. Talleck était impressionné par son sang-froid, en dépit de son jeune âge.

— Il doit y avoir une grand-place, dit Esra. Ça sera déjà un bon départ.

Ils avancèrent à pas mesurés parmi la foule. Talleck nota que les Sorcières blêmissaient tandis qu’ils approchaient de la cité. Il pensa tout d’abord que la seule présence de gardes armés jusqu’aux dents les effrayait. Mais lorsqu’ils passèrent les lourdes portes d’acier qui menaient au centre de la ville et que Nara fut saisie d’un haut-le-cœur, il découvrit qu’il s’agissait de l’action des cristaux.

— Ça va aller ?

Tous acquiescèrent d’un sourire crispé. À plusieurs reprises, ils baissèrent les yeux lorsqu’ils croisaient des passants d’un peu trop près. Talleck craignait que leur attitude n’éveille la suspicion des soldats de la capitale.

Asnault était une cité immense, bien plus grande que n’importe quel cercle. De larges murailles de terre rouge la ceinturaient et Talleck nota à plusieurs endroits des petits éclats verdâtres entre les briques.

— Ils ont intégré des cristaux dans les murs…, souffla-t-il. Tout autour de la ville, c’est incroyable.

— Même si ça nous arrange pas, il faut reconnaître que c’est malin, soupira Nara. On devrait pas être surpris.

Talleck fut également étonné de découvrir des habitations propres, peintes dans des tons chauds, coiffées de tuiles rondes. Pas de détritus ni d’égouts en plein air. Et tandis que l’on ne pouvait échapper à la pauvreté dans le reste du Royaume, aucun mendiant ne se présenta à eux.

— Je m’attendais pas à ça, remarqua Luan.

— Une des mesures du Roi Dameth IV pour lutter contre la misère, je suppose. Mesure que le Seigneur de Froidelune n’a pas dû juger assez intéressante pour sa ville.

Un sentiment d’injustice envahit soudain Talleck. Sans même s’en rendre compte, le gouvernement privilégiait toujours les habitants de la capitale.

— C’est pas parce qu’on ne les voit pas qu’ils ne sont pas là, remarqua Nara. Ceci dit, les gens ont l’air… heureux.

Talleck observa le visage contrit de l’élémentaliste, partagée entre la colère et l’envie. Il comprit sans peine d’où provenait son trouble : dans leurs cercles, les Sorcières devaient sans doute raconter que la société humaine demeurait la pire qui soit, tout comme on lui avait répété l’inverse. Découvrir une vérité moins caricaturale ne l’enchantait guère.

***

Ils se faufilèrent entre les passants et parcoururent l’allée principale afin d’atteindre la grand-place. Les Sorcières restèrent ahuries devant d’immenses bâtiments, à l’architecture étrangère, qui s’élevaient haut dans le ciel. Au loin, Talleck reconnut ce qui devait être la fameuse Citadelle de Cristal, le repaire des Prêtres, une bâtisse élégante et froide, de pierre noire et de vitraux.

— Évitons d’aller de ce côté-là…, lança-t-il avec un geste du menton.

Un carillon se propagea alors à travers les rues de la capitale. Les Sorcières se trouvèrent confuses lorsque les habitants sortirent de leurs maisons et se précipitèrent en direction du cœur de la cité. Au milieu de cette ambiance fébrile, le petit groupe détonnait : Talleck prit la main de Nara et l’initiative de suivre le mouvement.

Enfin, ils arrivèrent sur la grand-place, de forme hexagonale, au milieu de laquelle se dressait une large estrade de bois et de fer. D’immenses étendards aux couleurs du Royaume de Pressiac, argent et azur, se balançaient au gré d’une légère brise. La foule se rassemblait au son de la cloche, envahissait les lieux dont la taille démesurée donnait le vertige au petit groupe. Le carillon rythmait presque les conversations autour d’eux. Talleck s’aperçut que le tintement provenait de la Citadelle de Cristal et sentit son estomac se nouer.

Un homme d’un certain âge s’avança sur la scène, la posture sévère malgré son dos voûté. Il leva les bras avec lenteur et son auditoire se tut aussitôt. Il ouvrit la bouche et déclara d’une voix rude et profonde :

— Mes amis, aujourd’hui encore nous allons épurer notre monde de la perversion de la sorcellerie.

Il ménagea un silence dramatique durant lequel quelques chuchotements parcoururent la population. Nara et Talleck frayèrent un chemin au groupe pour s’approcher davantage de l’estrade. L’ancien garde eut peur que leur comportement ne suscite la méfiance, mais plusieurs personnes les imitaient.

— Vous me connaissez tous, poursuivit l’homme. Depuis cinquante ans, je vous livre chaque jour cette vérité que nous avons apprise il y a un millénaire.

Des acclamations plus vives se firent entendre. Talleck ignorait qui était cet homme, mais il possédait à l’évidence une certaine popularité. La réponse à cette interrogation arriva vite :

— C’est en tant que Haut-Prêtre Inquisiteur que je vous présente les Sorcières que nous allons exterminer aujourd’hui.

***

Ils cessèrent leur avancée dans la foule. Le brouhaha alentour écrasa leur silence hébété. Cinq paires d’yeux se braquèrent sur les soldats qui amenaient leurs compatriotes sans la moindre précaution. Malgré la distance, Luan voyait qu’ils réussissaient à peine à marcher. Leurs pieds ensanglantés s’emmêlaient, trébuchaient.

Sans même s’en rendre compte, elle agrippa le bras de Nara.

— Qu’est-ce qu’ils vont faire ?

Elle crut avoir posé la question, mais sa bouche restait scellée. Les mots d’Esra lui étaient parvenus au sein du vacarme ambiant, mais ne trouvèrent pas de réponse. Les yeux de Luan ne quittaient pas le Haut-Prêtre et leurs sept consœurs. Nara lui rendit son étreinte, tenta de la rassurer, mais les cris de la foule avalaient ses paroles.

— Mais… Arlam !

Talleck pointa du doigt le bas de l’estrade, où d’autres Sorcières attendaient, en pleurs pour la plupart. Les cheveux d’un noir bleuté de l’illusionniste apparaissaient en effet au milieu du rang, et Luan reconnut définitivement son visage. Leurs regards entrèrent en contact une fraction de seconde et une nouvelle vague de crainte transparut dans les yeux de son cousin.

— Que triomphe l’Ordre naturel !

L’attention du groupe se reporta sur le Haut-Prêtre ainsi que sur les Sorcières sur le point d’être exécutées. La plupart d’entre elles tentaient de rester dignes malgré les mutilations qu’elles présentaient. Luan songea à Arlam qui n’avait pas l’air d’avoir reçu d’autres égratignures que celles obtenues lors de sa capture, étrange soulagement devant une telle scène.

— Ne regarde pas.

La belliciste perçut la voix de Lucanos. L’espace d’un instant, son esprit trouva curieux que ce soit l’arcaniste qui lui donne ce conseil, mais elle l’oublia bien vite et se concentra sur les Sorcières condamnées, trois hommes et quatre femmes. Le plus jeune entrait à peine dans l’adolescence et son œil gauche luisait d’un pus jaunâtre. Les soldats les poussèrent sans ménagement et elles tombèrent à genoux. Luan distinguait les multiples entailles sur leurs visages et leurs corps. Certains présentaient des doigts coupés, d’autres des phalanges écrasées.

— Libérons notre Royaume du fléau des Sorcières.

Luan crut que la foule exulterait, mais au contraire les ovations s’éteignirent. Dans un mouvement solennel, le Haut-Prêtre ordonna à ses confrères de monter sur la scène. Chacun tenait une énorme marmite de fonte. Luan, dans ses pensées embrumées, nota leur solide musculature et un frisson se fraya un chemin le long de sa colonne vertébrale.

L’une des Sorcières éclata en sanglots. Elle commença à supplier le Haut-Prêtre, lui demanda de l’épargner, lui jura de ne plus user de sa magie. Une autre se joignit soudain à elle, mais sa mâchoire brisée ne lui permettait de prononcer que des sons inarticulés. Les Prêtres restèrent de marbre et se placèrent derrière elles sans leur adresser un regard.

Pas un bruit ne parcourait la grand-place. La voix du Haut-Prêtre répéta :

— Que triomphe l’Ordre naturel !

Les Prêtres déversèrent le contenu de leurs récipients sur les Sorcières. Les hurlements de leurs victimes se mêlèrent à un gargouillis atroce tandis que leurs visages s’évanouissaient dans un torrent d’acide. La belliciste vit leurs muscles et leurs os fondre dans un nuage âcre ; une odeur écœurante attaqua son nez et envahit ses poumons. Les Sorcières furent bientôt réduites à une bouillie de sang et de chair en ébullition.

Luan contempla ce qu’il restait de ses consœurs, contempla le gouffre qui venait de s’ouvrir dans son âme.

Le cri naquit dans sa gorge et explosa dans le silence.

***

Arlam ne sentait pas les larmes couler sur ses joues. Il ne sanglotait pas, la peine et l’effroi d’un tel spectacle l’écrasaient. Il oubliait la douleur encore présente des coups qu’il avait reçus, l’humiliation d’être attaché et maltraité, l’angoisse de ces dernières semaines. L’odeur de la chair brûlée planait autour de lui, s’infiltrait dans ses vêtements. Bientôt, ce serait son tour.

Le hurlement de sa cousine le tira de sa peine ; il darda vers elle des yeux ahuris. Sa bouche devenait un trou béant dans son visage et sa main se crispait sur le bras de Nara.

L’élémentaliste la secoua et elle cessa de crier. Déjà les Asnalliens se tournaient vers eux, choqués que cette exécution se voie perturbée ainsi. Un petit garçon comprit à qui ils avaient affaire lorsqu’il découvrit le visage marqué de Lucanos et s’exclama, presque trop loin pour qu’Arlam l’entende :

— Sorcières !

La rumeur se propagea, s’amplifia, devint une clameur effrayante :

— Sorcières ! Sorcières !

Une telle distraction s’avérait une véritable aubaine pour l’illusionniste, même s’il ne pouvait utiliser ses pouvoirs. Il réprima la terreur irrésistible qui se frayait un chemin sous sa peau et analysa la situation. Chaque garde, chaque Prêtre prêtait attention à ces intrus sans se soucier de leurs prisonniers. Les liens qui l’enserraient avaient été enlevés pour qu’il puisse se déplacer plus aisément. La logique se tenait : tenter de fuir une exécution dans une telle ville reviendrait à précipiter la mort plutôt que d’y échapper. Arlam regarda ses consœurs à droite, puis à gauche. Puis il rugit :

— Courez !

***

Nara s’avança d’un pas et les Asnalliens les plus proches reculèrent, effrayés.

— On doit se tirer d’ici, maintenant ! s’écria Lucanos.

— Pas sans Arlam !

Du coin de l’œil, l’élémentaliste repéra des soldats qui accouraient dans leur direction, mais elle cherchait son ami qui ne se trouvait plus au pied de l’estrade. Elle entendit la voix du Haut-Prêtre tonner :

— Attrapez-les ! Ils périront pour leurs crimes !

Esra prit la main de sa sœur, mais celle-ci se dégagea tout en continuant de scruter la foule. Soudain, boitant un peu parmi les Hommes qui s’attroupaient autour du petit groupe, la silhouette apeurée d’Arlam surgit. Par ses gestes désordonnés, il bousculait les badauds qui refusaient de le laisser passer. Il sonna un des gardes d’un coup de coude et attrapa la main de Nara tendue vers lui.

— Allez, on file d’ici !

Chacun prit ses jambes à son cou dans le but unique de distancer les Asnalliens enragés. Les autres Sorcières s’éparpillèrent, créant une confusion générale chez les gardes.

Arlam accéléra l’allure, obsédé par une seule idée : courir toujours plus vite. Un coup d’œil en arrière lui révéla Luan, dont la respiration devenait anarchique dans la panique. Elle voulut s’arrêter pour retrouver son souffle, mais Talleck la prit par l’épaule et la poussa à continuer sa fuite.

Le groupe de Sorcières atteignit l’avenue principale par laquelle il était arrivé. Les soldats Asnalliens les attendaient, lances brandies ou lames au clair.

— Par la Grande Tortue ! jura Esra.

Il se tourna vers sa sœur et prit sa main. Arlam, médusé, ne posa pas de question quand elle l’imita et s’empara de la sienne.

— Accrochez-vous et fermez les yeux, poursuivit l’alchimiste. Et Talleck, couvre ton visage. Je vais tenter quelque chose, vous n’aurez qu’à me suivre.

Arlam donna son bras à Talleck qui, un bandeau noué autour de la tête pour cacher son nez et sa bouche, agrippait déjà Luan. Avec un soupir résigné, Lucanos compléta la chaîne. Nara sentit un mouvement devant elle et un claquement vint battre les pavés alentour. Un des soldats poussa un beuglement, suivi d’une explosion sonore.

— C’est un éther fumigène ! lança Esra. Vous pouvez entrouvrir les yeux, mais ne vous lâchez pas !

L’élémentaliste se laissa guider au pas de course. Elle sentait la moiteur de la main de son frère contre la sienne. Il l’entraîna sur plusieurs mètres, sûr de lui.

— Comment fait-il pour se repérer ? s’enquit Arlam, inquiet.

— Il y a une chose que tu dois savoir sur Esra : il a la tête bien faite. Et un excellent sens de l’orientation.

Autour d’eux, les voix des soldats révélaient qu’ils n’avaient jamais envisagé pareille situation. Au bout de nombreuses minutes, Nara put de nouveau distinguer Esra devant elle. Ils étaient arrivés dans une ruelle déserte.

— C’est bon, on s’en est sorti, déclara Esra.

Ils se lâchèrent avec hésitation, mais continuèrent de s’éloigner d’un pas pressé.

— Comment tu as fait ? demanda Talleck, intrigué. Les soldats nous cernaient, j’ai vraiment pensé qu’on allait mourir.

— Je me suis déjà retrouvé dans ce genre de situations il y a quelques années. Le fumigène les a presque tous éblouis. Le nuage d’éther a désorienté ceux qui y ont résisté. Crois-moi, c’est largement suffisant !

Malgré son scepticisme, Nara dut reconnaître qu’ils se trouvaient à présent hors de danger. Arlam, toujours terrorisé par sa captivité, s’assura toutefois de l’état de Luan : elle tremblait et semblait sur le point de s’effondrer, mais ne présentait aucune blessure. L’illusionniste lui passa son bras sur l’épaule, conscient qu’il en faudrait bien plus pour la rasséréner. Sans converser plus longtemps, ils s’enfuirent à toutes jambes.

***

Ni l’Homme ni les Sorcières n’osaient prononcer le moindre mot. Seul un mélange incertain d’expertise des philtres et de chance leur avait permis de s’en sortir indemnes. Pris dans sa course, l’espion ne put retenir une grimace en repensant à cette Sorcière, à la peau blanche et aux yeux clairs : un vrai physique de bourbeuse. Il devait s’agir de Nara Tialle, la fameuse élémentaliste qui avait fomenté l’évasion à Froidelune. Voilà qui devenait intéressant.

L’espion les suivait depuis les toits. Sa silhouette athlétique se déplaçait avec une silencieuse habileté sur les tuiles écarlates. Il avait appris que les Hommes ne levaient presque jamais les yeux pour observer ce qui se passait au-dessus de leurs têtes. Perdu dans ses pensées, il ne remarqua pas tout de suite que le petit groupe avait bifurqué pour se diriger vers la sortie de la ville. Il pesta et s’élança à leur poursuite. S’il parvenait à les rattraper et qu’ils l’acceptaient parmi eux, sa mission prendrait alors une tout autre tournure. Un rictus s’étira sur ses lèvres : il devenait malade à force de rester à Asnault, un retour dans les terres sorcières lui ferait le plus grand bien. Il espérait bientôt retrouver le cercle de Pzerion.

Les Prêtres avaient commencé à se mobiliser à travers toute la cité. Les habitants n’avaient pas encore réinvesti les rues, car des soldats aboyaient çà et là des ordres pour bloquer les accès. L’espion jeta un œil plus bas et aperçut un homme de la section rouge accompagné de son chien qui regarda soudain dans sa direction. Ses poils se hérissèrent et son estomac se noua. Il détestait les canidés, quels qu’ils soient.

Il accéléra. Sans sa magie, faire face à un Prêtre-Chasseur lui vaudrait un aller simple pour la tombe. Ou l’acide, plutôt. Ses ordres consistaient à s’infiltrer et non combattre. L’Impératrice allait être fière de lui quand il reviendrait. Il avait récolté des informations primordiales et avait retrouvé Nara Tialle. Une pierre, deux coups.

L’espion sauta entre deux toitures et repéra les Sorcières. Les murailles d’Asnault se rapprochaient à chaque pas et il espéra qu’ils atteindraient tous la sortie avant que les Prêtres ne les rattrapent.

Quand il vit qu’ils rejoignaient l’allée principale, il lâcha un juron et descendit dans un enchaînement de gestes agiles. Étaient-ils idiots au point de tenter une telle chose ? L’espion emprunta un raccourci afin de leur couper la route et percuta un des hommes Sorcières de plein fouet.

— Mais c’est pas vrai ! grinça-t-il, désorienté.

Il évita juste à temps le crochet du gauche que la petite Sorcière blonde essaya de lui envoyer et lui attrapa le poignet avec fermeté.

— Nara Tialle, je vous conseille de me suivre !

Sans attendre leur réponse, il fila à travers les ruelles. Une approche frontale, peu diplomatique, mais efficace.

Il tira la jeune belliciste sur plusieurs mètres. Elle voulut le frapper, se dégager, mais sa prise sur son avant-bras ne lui en laissa pas l’occasion. Il entendit derrière lui les pas du groupe de Sorcières. Et de l’Homme qui les accompagnait. Encore un détail à tirer au clair avant de poursuivre leur périple.

L’espion les mena entre les différentes allées, parfois cachées, jusqu’à la porte principale de la ville. Il craignait que les soldats royaux et les Prêtres ne l’aient déjà scellée, mais il discerna l’ouverture béante l’espace d’une seconde. Il faudrait cependant faire vite. Une chance pour eux que cette situation soit inhabituelle, cela rallongeait le temps de réaction des autorités.

— Dépêchez-vous ! lâcha-t-il, agacé.

Leur attitude le confortait dans sa principale raison pour préférer le travail solitaire : en règle générale, ses collaborateurs le ralentissaient. Même s’il devait admettre que la blondinette avait une sacrée foulée pour réussir à le suivre sans trébucher.

Ils parvinrent enfin à la sortie d’Asnault. L’espion s’arrêta un instant pour observer la grande avenue de la capitale. Personne.

— Tu pourrais t’expliquer, espèce d’enfoiré !

Le jeune homme auprès de Nara fulminait, les poings crispés et le visage rougi par la colère. Il esquissa un geste pour l’apaiser, mais la belliciste en profita pour se délivrer de son emprise ; l’Homme se précipita sur lui et le souleva par le col. L’espion refoula la peur qui se distillait dans ses veines : même s’il faisait lui-même une taille honorable, ce colosse le dépassait de dix bons centimètres.

— Qu’est-ce que vous nous voulez ? gronda-t-il.

Un sourire se dessina sur le visage de l’espion, qui cherchait à se montrer bien plus assuré qu’en réalité.

— On se calme, s’il vous plaît… Je suis une Sorcière.

L’Homme hésita à le reposer et consulta ses compagnons du regard. La petite blonde, qui ne devait pas avoir plus de seize ans, affichait une expression craintive, un peu perdue. L’espion essaya d’imaginer ce qu’elle ressentait après avoir assisté à des exécutions aussi atroces. Après six mois passés dans la capitale de Pressiac, lui ne pouvait plus se permettre le luxe d’être choqué.

Il comprit qu’il n’avait pas convaincu son auditoire, aussi poursuivit-il :

— Vous êtes Nara Tialle, n’est-ce pas ? Je serais curieux de savoir comment vous vous y êtes prise pour libérer nos consœurs à Froidelune. Mais si ça ne vous dérange pas, on devrait partir d’Asnault avant ça. Ils vont verrouiller la ville, et ni vous ni moi n’aimerions être coincés ici.

L’élémentaliste le considéra, échangea un regard avec un homme qui lui ressemblait fortement, puis répondit :

— Allons-y, on parlera plus tard.

***

Esra usa une fois de plus de ses éthers pour les dissimuler lors de leur fuite. La confusion totale qui régnait dans la cité leur permit d’en passer la porte sans problème. Soldats comme Prêtres ne semblaient pas habitués à faire face aux philtres des alchimistes. Les cristaux les avaient sans doute persuadés qu’aucune Sorcière n’oserait pénétrer ainsi dans leur ville.

— Après ce qu’il s’est passé aujourd’hui, ils vont augmenter la sécurité dans la région, soupira le nouveau venu.

Esra approuva à contrecœur : il n’avait guère apprécié ses méthodes, mais ces réactions se justifiaient par la situation désastreuse. Il le considéra du coin de l’œil. S’il ne possédait aucune trace d’accent, sa haute taille et sa peau noire ne trompaient personne quant à ses origines erroubéennes, qui passaient inaperçues dans une ville aussi grande et hétéroclite qu’Asnault. Des fossettes apparaissaient au coin de ses lèvres à chacun de ses sourires ; et il souriait beaucoup, souvent avec ironie.

— Vous ne devez franchement rien connaître aux Hommes pour agir comme vous l’avez fait, soupira-t-il. Notre bonne Impératrice sera furieuse quand elle apprendra à quel point vous avez compromis ses missions de renseignement.

Toujours sur les nerfs, Nara se contenta de rétorquer :

— Et si tu commençais par nous dire qui tu es avant de nous donner des leçons ?

Il gratta les tresses qui nouaient sa chevelure. Esra ne put réprimer un petit rire. Sa sœur parvenait souvent à mettre ses interlocuteurs mal à l’aise sans même s’en rendre compte, notamment par excès de familiarité.

— Je me nomme Javeet Hogon, belliciste de Pzerion. Ah, et je suis un espion au service de l’Impératrice Jahanna III.

La stupeur gomma toute autre expression de leurs visages. L’alchimiste croisa les regards effarés de Talleck et Nara, mais n’osa prononcer le moindre mot. Quelques mètres plus loin, Luan, les yeux dans le vague, ne paraissait pas concernée par leur conversation. Assis à ses côtés, son cousin avait passé sa main sur son épaule et tentait de la rassurer, alors que lui-même avait bien besoin de soutien. Enfin, Lucanos poussa un bâillement sonore et brisa le silence :

— Qu’est-ce que ça peut nous faire ?

— Vous gênez mon travail.

— Quel travail ? Je ne t’ai pas vu porter secours aux pauvres Sorcières qui ont été exterminées aujourd’hui.

— Ne vous faites pas plus stupide que vous ne l’êtes, vous savez très bien qu’il aurait été suicidaire de tenter quoi que ce soit. D’ailleurs, je ne vous ai pas remarquée sur l’estrade non plus.

Esra était médusé par le ton de la conversation. Déjà parce que Javeet Hogon parlait de façon détachée des exécutions de leurs consœurs, mais surtout à cause de la peine et de la colère dans la voix de Lucanos. La Sorcière paludonienne, d’habitude si froide, si désinvolte quand il s’agissait de vie ou de mort, semblait bouleversée par ce qu’elle avait vu sur la grand-place. Mal à l’aise, Talleck s’éloigna pour rejoindre Arlam et Luan.

— Au fait, reprit Javeet, plutôt malin, le gaz empoisonné.

L’alchimiste s’empourpra devant le compliment et les visages interrogateurs de ses compagnons se tournèrent vers lui.

— Co… comment ? bafouilla-t-il.

— Oui, vous avez intoxiqué les soldats à l’aide du fumigène. D’ailleurs, vous avez bien fait de conseiller à votre ami humain de se couvrir le nez et la bouche, sans quoi il serait sans doute en piteux état à l’heure où nous parlons.

Esra blêmit. Cet homme devenait de plus en plus dangereux à ses yeux. Il avait espéré cacher aux autres la présence de toxines dans sa bombe-éther ; lui-même trouvait la pratique pernicieuse. À sa grande surprise, Nara afficha un air approbateur, sans parler de Lucanos qui commença à l’applaudir en silence.

— Bon, passons, il y a plus important, reprit l’espion. Tout le monde a entendu parler de votre intervention à Froidelune. La nouvelle s’est répandue comme une traînée de poudre ! Je dois dire que je suis assez impressionné, personne n’avait osé tenter une chose pareille depuis des siècles.

Nara resta interdite ; Esra perçut cependant quelques tensions dans sa posture. Javeet poursuivit :

— Le problème avec votre acte, c’est qu’il n’a été suivi que par du vent. Vous avez promis de libérer d’autres Sorcières, je me trompe ?

— Et qu’est-ce que tu as vu tout à l’…

— Ce que vous avez fait aujourd’hui aurait pu très mal finir pour tout le monde, je parle d’actions ordonnées et réfléchies.

Mitigé, Esra ne chercha pas à défendre sa sœur. Comme tous, il avait bondi de joie lorsqu’il avait appris le sauvetage de Froidelune, mais il avait bien vite déchanté en prenant conscience des conséquences que cela pouvait avoir sur toute la communauté sorcière. Javeet continua :

— Toujours est-il que votre intervention m’a parue courageuse, je dirais même gonflée, pour être franc. Beaucoup de Sorcières doivent penser la même chose.

— Où voulez-vous en venir ? l’interrompit Esra.

— Ce que j’essaie de vous dire, c’est que vous pourriez lancer un véritable mouvement si vous preniez la peine d’aller à l’essentiel : rendez-vous dans les cercles ! Allez plaider votre cause aux différentes Reines !

Lucanos esquissa un geste dédaigneux. Nara se massa les tempes un instant avant de répondre :

— Ça me semble une bonne idée. Je pense qu’un retour au Bois Refuge ferait du bien à Luan et Arlam, surtout après ce qu’ils viennent de traverser. La population de ce cercle est assez grande pour organiser une action importante si besoin. Sans compter l’école de bellicisme qui s’y trouve.

— Je pensais surtout à Pzerion, mais autant commencer par le continent, oui.

— Et moi, j’aurais besoin d’huile, intervint Lucanos qui avait retrouvé son ton habituel. Un passage aux Marais serait plus qu’utile, vu que notre cher alchimiste n’en a presque pas.

Esra sentit une nouvelle fois le rouge lui monter aux joues. Il devait admettre que le contraste entre leurs deux caractères lui plaisait : il s’avérait souvent d’un altruisme abusif, et l’arcaniste ne semblait avoir aucune considération pour qui que ce soit, à l’exception peut-être de Nara.

— D’accord, déclara enfin Nara. Dans ce cas, on part pour le Bois Refuge. Les autres cercles suivront.

***

Le groupe se mit en marche. Arlam se précipita vers Nara pour lui parler de façon empressée. Sans dire un mot, Luan emboîta le pas à ses compagnons. Elle ne comprenait pas que Nara fasse ainsi confiance à Javeet.

— Le Bois Refuge ? demanda Talleck. C’est de là que vous venez, Arlam et toi ?

La belliciste acquiesça, désorientée. Il lui tenait le bras, mais elle était trop sonnée pour trouver la situation étrange, et appréciait au contraire son attitude bienveillante.

— Je crois que je t’aime bien, susurra-t-elle enfin, la voix enrouée.

Le jeune homme, qui devait avoir une demi-douzaine d’années de plus qu’elle, écarquilla les yeux de surprise. Luan s’aperçut qu’il interprétait mal ses paroles et ajouta :

— Tu ne ressembles pas aux Hommes dans les contes. Et ceux que nous avons vus aujourd’hui étaient pires encore.

***

Accroché au bras de son amie, Arlam mettait un pied devant l’autre, un peu absent. Il avait encore du mal à comprendre qu’il n’allait pas mourir, du moins pas ce jour-là.

— On peut considérer que j’ai remboursé ma dette ? demanda Nara. Enfin, une de mes dettes, vu que tu m’as aussi sauvée à Froidelune.

La plaisanterie tomba à l’eau devant le silence fébrile de l’illusionniste. Il ne se sentirait pas en sécurité avant d’avoir retrouvé son cercle. Nara pinça les lèvres et ajouta :

— Je t’aurais jamais abandonné à Asnault. Ça va s’arranger maintenant, on est de nouveau ensemble.

Arlam tourna enfin son visage vers elle et plongea ses yeux hagards dans les siens avant de murmurer :

— On ne peut pas. On ne peut pas laisser ça arriver à d’autres.

***

L’humus craquait et s’enfonçait sous les pas des Sorcières. Nara observait le ciel crépusculaire, lasse. Elle avait la sensation d’avoir vieilli de plusieurs années en quelques jours à peine. La cruauté des Hommes l’avait percutée de plein fouet à son entrée dans l’adolescence ; elle pensait alors tout savoir de leurs pratiques. La brûlure de l’acide sur sa peau la mordait encore par moments.

La vision de ces visages qui se dissolvaient, le bruit des hurlements qui s’éteignaient dans des gargouillis infernaux. Nara ignorait comment elle avait pu retenir ses vomissements. Ses yeux s’étaient braqués sur les suppliciés, comme hypnotisés, sans assimiler ce qu’il se passait. Cet état second la hantait toujours ; ses sens engourdis percevaient à peine les variations d’atmosphère à mesure qu’ils s’éloignaient de la ville.

Le groupe arriva à l’orée du bois qui bordait la route, là où ils avaient abandonné leurs affaires. Nara s’isola pour changer ses vêtements, sans grand enthousiasme. La perspective de rendre visite aux différentes Reines ne l’excitait pas encore, la brume qui envahissait son esprit l’engourdissait toujours.

Une fois rhabillée, elle s’assit à même le sol et plongea ses doigts dans la terre. Cette sensation si familière d’humidité et de friabilité ne la rassura qu’à moitié. De petits insectes caressèrent ses phalanges sans la tirer de ses pensées.

En songeant à tout ce qu’elle avait pu voir à Asnault, elle avait froid dans le dos. S’ils exécutaient les Sorcières grâce à l’acide, elle n’osait pas imaginer les tortures qu’ils leur faisaient subir en amont.

Nara ferma les yeux afin de laisser les sons autour d’elle l’apaiser. Impossible.

— Tu dois apprendre à réagir mieux que ça, sinon tu n’avanceras jamais.

La voix cassante de Lucanos sortit enfin l’élémentaliste de sa rêverie. Elle fronça les sourcils et l’observa avec attention. Dans ses propres vêtements, elle semblait plus à l’aise et se déplaçait avec élégance entre les racines. Nara ne répondit pas à sa remarque, trop écrasée par ce charme animal que la Paludonienne exerçait sur elle.

— Tu es censée nous guider, c’est un rôle que tu as accepté dès l’instant où tu as quitté ton cercle. Alors maintenant, bouge-toi !

Comme toujours, les paroles qui traversaient le masque de l’arcaniste tranchaient avec son attitude. Nara baissa les yeux, silencieuse. Jamais elle n’avait pensé devenir la meneuse de quoi que ce soit quand elle était partie d’Aïcko avec Mezina. Elle voulait juste libérer ses consœurs qui souffraient dans l’indifférence générale. Bien sûr, elle avait été naïve : Carsis Bramin l’avait capturée sans problème et l’avait vendue sans autre forme de procès à l’Homme qu’elle souhaitait attaquer.

L’image de la lance qui fracassait le torse de Mezina revenait encore en elle comme un raz-de-marée.

La claque que Lucanos lui asséna la ramena cependant à la réalité.

— Je te parle ! Secoue-toi !

Sans une once de réflexion, le poing de Nara s’abattit sur le masque de l’arcaniste, qui ne chercha pas à l’esquiver. Dans un délicat bruit de fracas, la porcelaine explosa sous l’impact et s’éparpilla sur le sol humide. La Paludonienne la contempla, interdite, la brûlure sur son visage semblable à un tragique écho des exécutions du jour.

— On part pour le Bois Refuge ! s’écria l’Aïckoise, excédée. Prépare-toi au lieu de me chercher des noises !

Lucanos ne lança aucune réplique cinglante à son égard. Fulminante, Nara se redressa et s’éloigna à grands pas.

***

L’arcaniste resta quelques secondes prostrée dans les feuilles couleur rouille. Les yeux fixés sur son masque brisé, elle s’interrogeait : était-elle allée trop loin ? Ses doigts caressèrent la cicatrice sur son visage d’un geste absent. La vision de ses consœurs consumées par l’acide lui avait retourné le cœur. Pourtant rien n’avait changé, ses pensées noires l’accompagnaient toujours. La tendresse, ce poison des faibles, ne l’avait pas envahie. Elle ne suffoquait pas sous le poids de la pitié.

Lucanos rassembla les restes de son masque et le répara à l’aide de sa magie. Quand elle le posa sur son visage, elle laissa échapper un soupir d’aise.

Le plaisir de n’avoir rien à cacher.

Commentaires

Lucanos m'est de plus en plus insupportable x)
 1
mercredi 11 novembre à 15h18
Elle est horrible, honnêtement haha
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vendredi 13 novembre à 14h51
Et bien, ils n'y vont pas de main morte avec leur acide, les hommes sont vraiment atroces dans ce monde ! En tout cas, la compagnie s'agrandit, il va être encore plus dur de s'entendre !
 0
mardi 13 juillet à 16h59