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Joan Delaunay

jeudi 23 juillet 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 8 - Rencontres

Les Sorcières sont des abominations de la nature. Elles en brisent les règles et abusent de leur magie pour pervertir le monde. Notre devoir est de les étudier pour mieux les détruire.

 

— Introduction du Livre des Prêtres, retranscription moderne de l’an 1079

Destembre 1151, campagne de Froidelune

Quelques rayons de soleil se faufilèrent entre les paupières closes de Nara. Elle ouvrit les yeux, hésitante et effrayée à l’idée de se retrouver nez à nez avec le Prêtre. Mais si la personne la plus proche d’elle possédait la même chevelure d’encre que son assaillant, elle demeurait bien trop longue pour lui appartenir.

— …comprends toujours pas comment ils ont pu nous trouver ici, au milieu de nulle part, lâcha Lucanos.

— Ils travaillent peut-être avec les Chasseurs qui ont capturé Arlam, répondit Luan. Ils doivent avoir une sorte de sixième sens pour retrouver les Sorcières, ou de Lien…

— Arrête, ça commence à devenir ridicule.

Nara se redressa péniblement pour contempler ce qui se passait autour d’elle : un coup de pied de l’arcaniste fit voler des bouts de bois noircis : restes piteux de leur campement de fortune à présent dévasté. Talleck se tenait en retrait, craintif, les yeux rivés sur les deux Sorcières qui devisaient sur l’attaque de la nuit passée.

— Où est le Prêtre ? demanda Nara, la voix enrouée.

Ses trois compagnons se tournèrent vers elle. Talleck et Luan s’approchèrent pour vérifier qu’elle allait bien, mais Lucanos esquissa un geste méprisant et rétorqua :

— Je l’ai fait fuir. Il n’était que contre-élémentaliste, et il ne voulait pas finir comme son petit camarade.

Elle désigna le corps gisant un peu plus loin. Luan se tourna à son tour et l’observa, entre frayeur et fascination. Aucune des Sorcières présentes n’avait vu de Prêtre avant cela. La silhouette fumante étendue sur le sol brûlé appartenait elle aussi à leurs pires cauchemars. Nara trouva curieux que Lucanos ait accordé à leur ennemi le rite funéraire de son cercle, qui rappelait qu’après la mort, leur immunité au feu s’évanouissait. Elle réprima une nausée et se leva enfin.

— J’ai l’impression que quelqu’un m’a écrasé la gorge…

— Pas vraiment. Mais ça doit venir du cristal que le Prêtre t’avait mis autour du cou.

L’Aïckoise se souvint de l’atroce sensation de la pierre contre sa peau lorsque Carsis l’avait capturée, mais celle-ci s’était vite dissipée. Les cristaux des Prêtres devaient être plus efficaces.

— Il faudrait partir pour Asnault, lança Talleck. Déjà, pour éviter qu’il nous tombe dessus s’il revient ici, mais surtout pour retrouver Arlam.

L’Homme semblait soucieux. Rien d’étonnant : si les Sorcières imaginaient qu’il avait un quelconque rapport avec le piège de la veille et l’attaque de cette nuit, il risquait de finir comme le Prêtre-Chasseur. Nara vola à son secours en acquiesçant et en rangeant ses affaires. Malgré la fatigue et la nervosité, Luan paraissait plus déterminée que jamais à retrouver son cousin. Quant à Lucanos, soupçonneuse, elle jetait des coups d’œil réguliers en direction de l’ancien garde, mais garda ses réflexions pour elle-même.

Lorsque chacun eut récupéré ses affaires, ils quittèrent la colline en volant.

***

La mauvaise humeur de Carsis Bramin disparaissait peu à peu.

À peine rentré chez lui, à Froidelune, on avait de nouveau sollicité ses services. Certes, il avait profité d’une semaine de calme et avait pris du bon temps grâce à la prime de Hution, mais il aurait apprécié un peu plus de repos.

Il s’estima heureux de ne pas partir chasser la même Sorcière pour le compte du Seigneur. Malgré l’habitude, capturer cette élémentaliste sur son terrain n’avait pas été une mince affaire. Il avait rarement fait face à une telle ténacité dans son métier. En apprenant quels ravages elle avait causés dans la demeure Rerus, il s’était inquiété qu’on l’en tienne pour responsable. Au lieu de cela, Hution lui avait demandé de retrouver et de ramener sa précieuse Odalisque. Quel vieux pervers : se concentrer sur la recherche d’une femme plutôt que sur les conséquences de son évasion.

Carsis était reparti de Froidelune sur son cheval, Feguy, une magnifique bête à la robe alezan qui l’accompagnait dans ses chasses depuis à présent sept ans. Il avait traversé de nombreux villages, mais on lui avait constamment répété le même discours : oui, les habitants avaient eu vent de l’évasion des Sorcières, non, ils n’en avaient aperçu aucune. Rien d’intéressant. Il se doutait bien que des messagers s’étaient rendus à Asnault et avaient diffusé la nouvelle dans la région.

Quelques jours auparavant, Carsis avait enfin obtenu des informations valables. Au terme d’une longue chevauchée, il s’était arrêté dans une bourgade du nom d’Ilanie. À peine avait-il posé pied à terre que deux hommes avaient fondu sur lui. Difficile pour un Chasseur de passer inaperçu : peu de gens voyageaient seuls et les traques exigeaient un équipement conséquent. Les habitants lui avaient fait part de leur inquiétude : ils avaient cru apercevoir des rodeurs habillés de façon étrange et avaient tout de suite pensé à des Sorcières.

Aussi Carsis avait-il repris la route, cherché des traces de campements à travers les plaines. Il adorait cette partie de la chasse. La capture pouvait être passionnante ou ennuyeuse, mais la traque solitaire possédait un charme particulier. Son instinct le guidait, et peu à peu il récoltait les indices qui le mèneraient à sa proie. Cette tension qui grimpait au fur et à mesure lui procurait une sensation de bien-être inexplicable.

Quand, plus loin, il avait trouvé les restes d’un feu de camp dissimulé entre de larges rochers, le Chasseur avait senti cette exaltation si familière l’envahir. Impossible qu’il s’agisse d’Hommes. Il avait tapé dans le bois carbonisé du bout du pied.

— Ça me rappelle des souvenirs, ma chère Lucanos.

Selon la trajectoire effectuée depuis Froidelune, les Sorcières devaient se diriger vers les collines. Non pas via le chemin le plus direct menant au Bois Refuge, mais celui qui présentait des avantages certains, et notamment une facilité à s’y dissimuler.

Ravi de ses découvertes, Carsis s’était remis en selle.

À présent, la fatigue s’abattait sur sa monture et lui. Un hameau se trouvait non loin de là et il espérait y dormir. Alors qu’il s’apprêtait à orienter son cheval vers le nord, une lueur à l’ouest, près d’un bosquet fourni, attira son regard. Il s’en approcha au trot tout en s’emparant de son arc, qu’il reposa presque aussitôt.

Le camp, trop petit et trop peu protégé, ne pouvait appartenir à des Sorcières en fuite. Carsis distingua une silhouette assise près du feu. Il plissa les yeux et reconnut les vêtements que portait cette personne, en particulier la large écharpe bleue qui lui barrait le torse.

Le Chasseur descendit de cheval. Le Prêtre se leva et dégaina son sabre avant de se raviser.

— Bonsoir, cher confrère, lança Carsis.

L’ironie perçait dans sa déclaration, mais camouflait mal le respect qu’il éprouvait également. Une vieille rivalité perdurait entre Prêtres et Chasseurs, celle de deux enfants d’une même famille se chamaillant car l’un serait plus doué, alors que l’autre devrait redoubler d’efforts pour lui arriver à la cheville.

Le Prêtre le salua à peine. Carsis poursuivit :

— Je suis curieux d’entendre la raison de votre présence ici.

Son interlocuteur haussa les épaules, comme si la réponse tombait sous le sens.

— Je chasse.

— Vous chassez quoi ?

— Une élémentaliste.

Carsis vit là une brèche.

— Ce serait pas celle à l’origine de l’évasion de Froidelune, par hasard ?

Le jeune Prêtre n’afficha pas la moindre surprise ; son visage n’exprimait pas grand-chose, à vrai dire. Son flegme déstabilisait le Chasseur, qui attendait toujours une réponse.

— J’ai pour mission de la ramener à Asnault, oui.

Carsis sourit plus franchement. Les Prêtres se montraient souvent si prévisibles ! Il prit soudain conscience d’un détail :

— Vous n’êtes pas censé la tuer ?

— Non.

Son ton sec piqua la curiosité de Carsis. Il insista :

— Pourquoi l’emmener à Asnault ? Si c’est à cause des événements de Froidelune, je ne comprends pas l’intérêt.

— Vous n’êtes qu’un Chasseur qui revend les Sorcières pour de l’argent. Évidemment que vous ne comprenez pas la mission qui m’a été confiée. D’ailleurs, que faites-vous là ?

La colère montait en Carsis, qui laissa échapper un grognement rauque. La plupart du temps, Prêtres et Chasseurs ne se fréquentaient pas, mais rien ne justifiait que le jeune homme s’adresse ainsi à lui.

— Je chasse aussi, figurez-vous ! gronda-t-il. Et pas une simple élémentaliste, mais une arcaniste de renom !

Son torse se gonfla dans une fierté puérile : il supportait mal qu’on dénigre son travail. Carsis s’attendit à un encouragement, voire à de l’admiration. Il n’obtint qu’une réplique teintée de surprise :

— Quel hasard. Lorsque j’ai voulu la capturer, l’élémentaliste était accompagnée d’une arcaniste.

Le Prêtre haussa à peine les sourcils, mais Carsis devina la sincérité de son étonnement.

— Quand ça ? le pressa-t-il.

— Avant-hier. Les habitants de Brunal nous ont dit qu’ils avaient aperçu des Sorcières. En supposant qu’elles se dirigeaient vers le Bois Refuge, nous les avons retrouvées.

— « Nous » ? nota Carsis.

— Mon collègue, le Prêtre-Chasseur Gyden Reloh de la section bleue. Il est mort durant notre affrontement avec les Sorcières, tué par la petite belliciste. Ensuite, votre arcaniste m’a attaqué avant que je ne puisse emporter l’élémentaliste avec moi. J’ai fui, pour éviter de finir comme mon partenaire.

Le mépris qui s’affichait une seconde auparavant sur le visage du Prêtre s’était évanoui. Ses traits semblaient plutôt tirés par l’abattement ; la solitude ne devait pas lui réussir. Il déclara enfin :

— Je ne peux vous expliquer les raisons de ma chasse, je n’ai moi-même pas toutes les cartes en main. Mais j’espère que mes informations vous aideront à neutraliser l’arcaniste que vous recherchez.

Carsis se rendit compte qu’il ne connaissait toujours pas son nom. À quoi bon ? Ils ne se croiseraient sans doute plus, et si le Prêtre ne l’avait pas mentionné jusque-là, peut-être était-ce parce qu’il n’avait pas l’intention de se présenter.

— Je devrais la retrouver d’ici peu, rétorqua Carsis en souriant.

— Vous devez être payé grassement pour laisser vivre de telles créatures.

— Certains Seigneurs aiment les trophées de chasse ! Si vous acceptiez de nous verser plus d’argent pour nos prises, peut-être que nous vous les céderions plus facilement. Et puis, je vous rappelle que vous ne devez pas la tuer non plus, la petite élémentaliste…

Sans plus attendre, Carsis retourna auprès de son cheval, occupé à brouter aux alentours. Il devait trouver un lieu où se reposer. Avant de partir, il donna un ultime conseil au Prêtre :

— En tout cas, merci pour l’information. Si j’étais vous, je ferais attention, avec cette Sorcière que vous traquez. Elle a une fâcheuse tendance à passer entre les mailles du filet.

***

Avec Talleck accroché aux épaules, le vol fatiguait Nara plus vite que ses consœurs. Lucanos évoqua plusieurs fois la possibilité de se passer de l’Homme, sous-entendant souvent qu’elle se ferait une joie de les en débarrasser, mais l’Aïckoise le gardait près d’elle pour veiller à ce qu’on ne s’en prenne pas à lui.

Après deux jours de voyage, ils trouvèrent une large rivière où ils décidèrent de s’arrêter. Nara s’empressa de s’y plonger jusqu’au cou et d’utiliser un peu sa magie pour lutter contre le courant : l’eau restait son élément préféré, elle n’appréciait pas d’en être éloignée trop longtemps. Quant à Luan et Talleck, ils y trempèrent les pieds, tandis que Lucanos installait ses affaires pour le campement.

Quand l’Aïckoise revint au bord, elle fit mine d’emporter Talleck avec elle, mais il la hissa hors de l’eau dès qu’elle lui attrapa le poignet. Sans magie, impossible d’espérer prendre le dessus sur un colosse tel que lui. Une exclamation de surprise poussée par Luan la tira de cette réflexion. Nara se retourna, inquiète, toujours trempée.

En face, sur l’autre rive, se tenait le Prêtre-Chasseur.

— Lucanos ! appela-t-elle.

L’arcaniste se rua vers eux et jura :

— Merde ! Comment il nous a retrouvés ?

— Mon idée de sixième sens n’est pas si ridicule, finalement…, grimaça Luan.

— Il doit plutôt être un excellent Chasseur, la coupa Nara. Et avoir de la chance.

— Je dirais surtout de la malchance, souffla Lucanos en faisant jaillir des étincelles de ses paumes.

Nara s’approcha de la rivière, effectua un pas sur l’eau, puis un second. À cette distance, elle distinguait le visage du Prêtre, toujours immobile. Elle se demanda comme un tel monstre pouvait être aussi beau. Puis, elle songea étrangement que ce questionnement pouvait s’appliquer à Lucanos. L’arcaniste, d’ailleurs, lança les hostilités. Un trait de feu vola en direction de leur ennemi, qui l’esquiva sans peine d’un pas sur le côté.

— Je viens réclamer mon dû, déclara-t-il d’une voix forte.

Les Sorcières et Talleck échangèrent un regard confus : de quoi parlait-il ?

— Vous avez tué mon partenaire, il y a deux jours. Je viens pour Nara Tialle.

Cette dernière recula de quelques pas, jusqu’à se retrouver sur la terre ferme. Luan voulut se placer à ses côtés, mais elle la repoussa du bras. Hors de question de l’impliquer davantage. Elle comptait plutôt sur Lucanos. Elle lança :

— Dans ce cas, j’aimerais connaître le nom de l’homme qui va me tuer.

Elle donnait à sa voix plus d’assurance qu’elle n’en possédait réellement.

— Je suis le Prêtre-Chasseur Dalen Tarah, et tu ne mourras pas de ma main.

Sans chercher à en savoir plus à propos de cette réponse énigmatique, Nara passa à l’assaut. Il n’avait pas l’avantage de la surprise, cette fois-ci : elle allia l’eau et la terre d’un seul geste et envoya ce mélange boueux dans sa direction. L’ensemble se désagrégea avant d’atteindre sa cible. Ne restait que le liquide qui éclaboussa le Prêtre ; son contre-élémentalisme œuvrait à travers une série de mouvements qui rappelaient à Nara ceux qu’utilisaient les Sorcières, sans pour autant y correspondre tout à fait.

Dalen demeura sur la rive et ne tarda pas à user de la magie à son tour : derrière Nara, un grondement retentit : un large pan de terre se détacha pour se renverser sur Talleck et Lucanos. La Paludonienne se dégagea vite, mais seul un réflexe de Luan lui permit de sauver l’Homme en se jetant sur lui.

— C’est moi que tu veux ! hurla Nara. Alors, laisse-les tranquilles !

Pour réponse, elle entendit un éclat de rire sec, suivi par un mouvement de bras qu’elle identifia sans peine : immédiatement, des entraves de terre tâchèrent de s’emparer de ses jambes. D’une petite série de bonds, elle les évita et ricana à son tour.

— Je connais ça par cœur, siffla-t-elle entre ses dents.

Elle se tourna vers ses compagnons : Lucanos chercha à envoyer son feu vers le Prêtre, mais la distance entre les deux berges ne jouait pas en sa faveur. Seules des flammèches l’effleurèrent et comme pour les Sorcières, il ne sembla pas s’en trouver affecté. De son côté, Talleck tenta de traverser la rivière, mais que pourrait-il faire face à de tels pouvoirs ? Quant à Luan, elle invoqua couteaux et poignards sans parvenir jusqu’à lui.

— Éloignez-vous, ordonna Nara. Il veut me gêner en vous attaquant.

Cette phrase paraissait prétentieuse, mais elle s’appuyait sur une réalité : le Prêtre utilisait l’élémentalisme pour les atteindre depuis l’autre rive et risquait ainsi de tous les blesser, voire pire. Soudain, Nara exulta. Elle venait de comprendre la raison de cette stratégie.

Dalen ne maîtrisait pas l’eau.

Leurs faiblesses se complétaient : elle devait éviter de tomber entre les griffes de ses plantes, mais lui redoutait qu’elle utilise la rivière à son avantage.

— Restez loin de la berge, lança-t-elle à ses camarades.

Du coin de l’œil, elle aperçut leurs trois silhouettes qui couraient dans la direction opposée à la sienne. Elle esquiva de nouvelles entraves de terre, cette fois-ci mêlées de racines, et se concentra à nouveau sur le Prêtre. Il l’avait surprise la fois précédente, à son tour désormais.

Elle se précipita sur le cours d’eau, en appuyant la plante de ses pieds avec plus de force à chaque pas. Quand elle arriva devant l’autre rive, des morceaux de terre jaillirent à nouveau dans sa direction, mais elle les évita dans une roulade efficace, quoique disgracieuse, qui lui permit d’atteindre la berge. Aussitôt, elle se redressa et reprit son souffle : Dalen fonçait déjà sur elle. Jamais elle n’avait tenté un geste de cette ampleur-là ; l’échec n’était pas une option dans une situation pareille. Et peu lui importait le contrecoup après une telle action.

Les jambes ancrées dans le sol, bras écartés, paumes ouvertes, elle fit tourner son torse avec pesanteur. La sueur perlait à son front sous l’effet de la concentration. Le Prêtre ralentit, intrigué. Cette attitude n’augurait rien de bon pour lui.

Le cours d’eau bougea.

Les remous se firent de plus en plus forts : la rivière cherchait à sortir de son lit. Elle bouillonnait, écumait, grondait.

Dalen recula. Trop tard.

La vague jaillit, comme douée d’une volonté propre, mais il n’y avait aucun doute sur l’origine de ce phénomène : Nara la contrôlait. Elle l’envoya sans plus attendre se fracasser contre le Prêtre-Chasseur. Il se débattit, enfonça ses doigts dans la terre bientôt devenue boue. Puis, le torrent l’emporta. Chaque goutte d’eau semblait s’accrocher à lui sans vouloir le libérer. Sa silhouette disparut, prise par la rivière qui peinait à retrouver son calme. L’étrange silence qui régna alors contrasta sévèrement avec le fracas que venait d’encaisser le paysage.

En face, Lucanos, Luan et Talleck approchèrent d’un pas hésitant, comme s’ils craignaient de subir eux-mêmes une attaque similaire.

— Promets-moi de ne jamais recommencer ça ! cria l’Homme, une fois rassuré.

Nara laissa échapper un léger rire, avant de tomber à genoux, épuisée.

***

Les bruits de la rivière bercèrent les voyageurs jusqu’à les plonger dans une torpeur sereine. Ils avaient remonté son cours pour s’éloigner du lieu du combat et se réfugier entre des bosquets touffus. Éreintée par son exploit, Nara rêvait de longues nuits au fond de son lit. La maigre victoire que lui avait concédée le Prêtre lui permettait d’envisager la suite des événements de façon un peu plus positive, mais elle ne parvenait pas à trouver le sommeil.

Quand elle fermait les yeux, Mezina et son sourire ensanglanté lui apparaissaient.

Elle s’éloigna des autres pour éviter de les réveiller à force de se tourner et se retourner. Elle déglutissait avec difficulté pour empêcher ses larmes de couler. Des larmes de rage, contre tous les Hommes. Contre elle-même. Savoir que désormais, Arlam courait lui aussi un danger mortel car il l’avait accompagnée lui était insupportable.

Une brise secouait les branches des arbres, agitait les feuilles qui découpaient le ciel étoilé de leurs mouvements. Un autre bruit, à peine plus important, s’échappa des buissons. Avant même que Nara soit certaine de l’avoir perçu, quelque chose en surgit et se rua vers leur campement.

Qu’il s’agisse ou non d’un animal, l’Aïckoise partit à sa poursuite pour s’assurer de la sécurité de ses compagnons. Un peu plus loin, des flammes s’allumèrent là où Lucanos s’était installée. Quand Nara la rejoignit enfin, son cœur rata un battement.

À distance de cette dernière et de Talleck se dressait Dalen Tarah, lame sortie. Il maintenait Luan contre lui en lui compressant les deux poignets d’une seule main. Malgré la lueur vacillante des flammes dans la paume de l’arcaniste, aucun stigmate de leur précédente rencontre n’apparaissait sur le visage du Prêtre. Quand il vit enfin Nara s’avancer, il pressa son sabre contre la gorge de Luan.

La lame d’acier mordait la peau de la jeune Sorcière, qui resta toutefois impassible. Nara, impressionnée par son sang-froid, tâcha de garder le sien. Elle tendit les bras afin de montrer qu’elle ne comptait pas utiliser la magie. À ses côtés, Talleck serrait les poings et Lucanos n’avait toujours pas esquissé le moindre geste de reddition. Même si elle seule possédait encore assez de forces pour combattre, jamais ses flammes n’atteindraient l’assaillant avant qu’il ne tranche la gorge de Luan.

— Écoute, tu veux pas me tuer, c’est ça ? Tu veux que je vienne avec toi à Asnault ?

Dalen hocha la tête, mais n’adoucit pas pour autant sa poigne sur Luan.

— Si tu les laisses partir, je te suivrai sans broncher.

La jeune belliciste écarquilla les yeux pour lui intimer que cette décision relevait de la pure folie. Lucanos émit un claquement de langue méprisant, comme si elle croyait à une ruse ; un regard lui suffit pour comprendre que Nara n’avait jamais été aussi sérieuse.

— Je pourrais tout à fait les tuer tous les trois, puis t’amener à Asnault.

— Tu es en bonne posture pour tuer Luan, c’est sûr. Mais face à un ancien garde et une arcaniste, permets-moi de douter de ta survie.

Plusieurs incertitudes ternissaient toutefois ses propos : Dalen paraissait bien moins fatigué qu’eux, possédait une arme, et les Prêtres partageaient avec les Sorcières l’immunité au feu.

Talleck approcha, mais Nara lui fit signe d’arrêter. Même si la solution lui répugnait, jamais elle ne risquerait la vie de Luan de façon aussi vaine. Pour la première fois, elle aurait pu jurer que Lucanos et lui partageaient le même regard, ahuri et indigné, tandis qu’elle esquissait les premiers pas vers le Prêtre-Chasseur.

— Je me débattrai pas. Et ils t’attaqueront pas.

Après une seconde d’hésitation, Dalen rangea son sabre dans le fourreau accroché à son dos, sans défaire son emprise sur la belliciste. Il écarta l’écharpe bleue de son uniforme, fouilla dans une boîte pendue à la ceinture de son manteau et en tira enfin l’objet que Nara redoutait tant. Un pendentif au bout duquel luisait un cristal. Il le lança à ses pieds.

— S’ils nous suivent ou nous attaquent, tu meurs.

Le ton sans appel de sa sentence l’incita à ramasser le collier et à le passer à son cou sans autre forme de procès. Elle perçut presque toute magie lui échapper quand la pierre toucha sa peau, accompagnée de la familière sensation de faiblesse. Dalen libéra Luan et la poussa en direction de Nara, tandis que celle-ci allait à la rencontre du Prêtre, les mains tendues devant elle. Il s’empressa de les lier tout en veillant à ce que ses trois autres adversaires ne tentent rien.

— J’espère avoir été clair, lâcha-t-il enfin. Pour vous comme pour elle.

Les poings de Talleck blanchissaient tant il les fermait avec force, mais il resta immobile. Lucanos et Luan secouaient la tête, comme pour lui ordonner de revenir à la raison.

Une main sur le pommeau de son sabre, l’autre sur l’épaule de Nara, Dalen recula. Elle se laissa mener avec obéissance jusqu’à ne plus pouvoir distinguer ses amis, engloutis par les bosquets alentour. Tenter de fuir ne lui vint pas à l’esprit : même avec sa magie, face à un contre-élémentaliste, elle n’irait pas loin. Heureusement, la route jusqu’à Asnault prendrait des jours, peut-être des semaines. Elle se libérerait, par n’importe quel stratagème, ou Luan, Lucanos et Talleck parviendraient à contourner les menaces du Prêtre pour lui porter secours. Elle avait promis qu’elle retrouverait Arlam et elle comptait bien s’y tenir.

Mais dans le silence et l’obscurité, accablée par la fatigue et la nausée, aucune solution ne se présenta.

***

Le cristal, bien plus gros que celui de Carsis Bramin, pesait lourdement contre la poitrine de Nara. Elle avait d’abord essayé de lutter contre les haut-le-cœur, avant d’abandonner, à bout de forces. Son corps tout entier rejetait ce caillou attaché contre sa peau. Les vomissements lui avaient brûlé la gorge et vrillé l’estomac pour se calmer peu à peu. Allongée à même le sol, parcourue de frissons et de sueurs froides, Nara lança un regard suppliant au Prêtre assis non loin d’elle.

— En plus d’être particulièrement fastidieuse à capturer, on ne peut pas dire que tu sois une compagnie très agréable.

Le mépris qu’il éprouvait pour elle se peignait sur son visage aux traits fins.

— Pour… pourquoi tu me fais ça ?

Cette familiarité, si naturelle pour Nara, le surprit l’espace d’un instant. La question en elle-même était ridicule, l’élémentaliste s’en rendait compte. Le Prêtre se renfrogna. Il n’avait pas l’habitude de converser avec ses victimes, pour la simple raison qu’elles ne devaient pas souvent lui survivre. Sa chevelure de jais détonnait avec son visage pâle et ses yeux clairs. L’esprit embrouillé, Nara crut le reconnaître un instant. Une pensée folle : quelques jours auparavant, elle n’avait encore jamais vu de Prêtre.

Des larmes perlaient lorsqu’elle se redressa. Elle l’avait enfin admis : elle allait mourir. Rejoindre Mezina, où que ce soit. Une Sorcière seule ne pouvait faire face à un Prêtre, surtout quand il maîtrisait le même style de magie qu’elle. Il avait affirmé le contraire, mais elle attendait le moment où il déciderait de l’achever.

Nara cracha les dernières traces de bile dans sa bouche et tourna les yeux vers Dalen.

Elle préférait regarder la mort en face.

***

Dalen ne remarqua pas le regard insistant de Nara. Il repensait au Chasseur qui avait croisé sa route. Même s’il ne possédait pas le talent des Prêtres, il lui avait paru doué dans son métier : il ne mettrait pas longtemps avant de rattraper sa proie. Un grondement dans son estomac le sortit de ses réflexions. Sans un coup d’œil pour la Sorcière, il s’approcha du feu, saisit le lapin qu’il avait fait griller et y mordit à belles dents. Le goût était exécrable, carbonisé. Dalen n’avait jamais développé le moindre talent pour la cuisine, et ce malgré ses nombreuses chasses solitaires dans les plaines de Pressiac.

Il hésitait à nourrir sa prise. Elle survivrait sans manger le temps du trajet pour Asnault. La mission du Haut-Prêtre Bozen Vusih ne fournissait aucune précision quant à l’état de santé de l’élémentaliste à son arrivée. Dans le doute, il préféra lui donner de l’eau et un peu de viande. Elle le fixait avec férocité, sans dire un mot.

Le Prêtre ne savait comment s’occuper d’une proie vivante. Ses missions consistaient toujours en l’élimination pure et simple de la Sorcière qu’il pistait, des élémentalistes sylvestres ou aïckoises. Pourquoi lui avait-on ordonné la capture de celle-ci plutôt que son exécution ?

Le visage fermé, Dalen rumina à la vue de la créature qui peinait à avaler la nourriture. La déferlante qu’elle lui avait envoyée plus tôt dans la journée avait manqué de l’emporter pour de bon. Il lui avait fallu des heures avant de retrouver ses moyens. Les traits familiers de cette femme le troublaient ; une désagréable sensation de déjà-vu l’envahissait chaque fois qu’il croisait son regard. Il pesta intérieurement contre la perte de temps qu’elle lui infligeait.

— Merci, murmura-t-elle entre deux gorgées d’eau.

Confus, il tâcha de ne pas laisser paraître sa surprise. Il crut percevoir un sourire ironique sur le visage de Nara et se souvint du conseil du Chasseur, se remémora les enseignements des Prêtres. Les Sorcières manipulaient leurs adversaires, celle-ci cherchait sans doute à pervertir son esprit dans le but de s’échapper.

Ainsi, aucune réponse ne passa ses lèvres, il but seulement un peu d’eau pour se donner une contenance.

L’air se rafraîchissait au fil des jours et Dalen craignait que les pluies du mois de destembre ne commencent avant qu’ils n’aient atteint Asnault. Les averses d’automne l’irritaient, et ses lacunes en élémentalisme l’empêchaient de se protéger de leurs désagréments. Avec nervosité, il saisit l’écrin dans lequel il rangeait ses cristaux : comme tous ses congénères, il possédait ce boîtier renforcé de plomb, qui permettait d’arrêter l’action des pierres et donc d’utiliser la magie. Il ouvrit et referma le clapet comme pour vérifier que sa réserve n’avait pas disparu ; un geste rassurant, mécanique. S’il ne pouvait cacher l’existence de la boîte, jamais ses ennemis ne devaient apprendre les propriétés du plomb sur les cristaux.

— Nous devons nous dépêcher.

Le Prêtre fronça les sourcils. Venait-il de penser tout haut ? Maussade, il s’assit près du feu. Toute communication avec la Sorcière devait cesser. Il devait garder en tête qu’elle allait essayer de l’embrouiller pour s’enfuir. Il contempla les flammes qui dansaient devant lui. Bras tendu, ses doigts valsèrent entre les étincelles sans jamais se brûler. Dalen songea à nouveau au Chasseur et à l’arcaniste qu’il voulait capturer : une proie magnifique, il ne le niait pas. Contrer ce type de pouvoirs, les plus immondes de tous, quel prestige. Cet enseignement lui avait été refusé et il devait se contenter de contre-élémentalisme, ce qui constituait déjà une noble tâche.

Un bruissement dans les fourrés l’interpella. Il se releva aussitôt, la lame au clair, les sens à l’affût. Qu’il s’agisse d’un animal ou d’une Sorcière, il n’aurait sans doute pas de problèmes à s’en débarrasser, mais cela ne l’empêchait pas de se montrer prudent. Alors qu’il s’apprêtait à avancer en direction du bruit, un craquement retentit de l’autre côté du campement. Dalen se retourna et scruta l’obscurité. Deux Sorcières tentaient sans doute de l’encercler. Aucun problème, il avait été formé pour utiliser au mieux sa force et son agilité, autant que ses dons de Prêtre.

Soudain, un projectile sortit du bosquet à sa droite et atterrit à ses pieds. La prisonnière le contempla, stupéfaite. Les cheveux de Dalen se hérissèrent sur sa nuque. Une bombe-éther.

Avant qu’il n’ait le temps de réagir, elle éclata à ses pieds, libérant une fumée très dense. Dalen jura, perdu dans la brume. Le feu y diffusait une lueur orangée qui agissait comme un écran. Le Prêtre voulut se repérer à l’ouïe, mais seuls le crépitement des braises et la respiration sifflante de Nara Tialle lui parvenaient.

Le nuage opaque se dissipa peu à peu. Dalen tourna sur lui-même, chercha son agresseur. Plus de doute possible : il s’agissait bien d’une Sorcière. La langue du Prêtre claqua avec agacement.

— Montre-toi, espèce de lâche !

Aucun mouvement ne troubla les ténèbres. Dalen avança vers l’élémentaliste, ses pas silencieux sur la terre humide. Elle tenta de se lever, mais un coup de pied dans le ventre l’en empêcha. Sans pour autant douter de l’efficacité de son cristal, le jeune homme ne voulait pas risquer de la voir s’échapper. Il observa les alentours avec attention.

Une nouvelle bombe-éther parvint au milieu du campement. Avant qu’elle n’explose, Dalen se précipita vers les buissons dont elle provenait. La déflagration souleva un tapis de poussière qui le déstabilisa, mais il poursuivit sa course.

Lorsqu’il atteignit son but, il se mit en garde, prêt à faire face à l’attaque des Sorcières. Personne. Il examina les environs avec attention. Ses dents grincèrent : la situation risquait de se compliquer, il en était certain.

En baissant les yeux, il comprit qu’il aurait préféré se tromper. Une autre bombe-éther attendait à ses pieds.

***

La détonation ravagea les fourrés dans lesquels le Prêtre venait de se jeter. Nara n’éprouva qu’un soulagement passager : ce genre de philtres explosifs se contentait d’assommer ses victimes.

Ses yeux fiévreux se levèrent vers le nuage de poussière. Quelque part dans son cerveau se fraya l’idée d’un sauvetage. Elle crut apercevoir Talleck et Luan parmi les particules en suspension. L’élémentaliste frissonna, de peur ou de froid, elle l’ignorait. Le cristal sur sa peau lui donnait toujours la nausée et elle peinait à déglutir. Les débris retombèrent doucement, accompagnés d’un silence de plomb. Derrière ce voile, une haute silhouette se dessina, se précisa. Des lunettes rondes reflétaient les flammes qui mourraient dans leur foyer. Un homme, une Sorcière, s’avança vers la prisonnière d’un pas décidé.

Quand il fut assez proche, et malgré la fumée, Nara distingua ses traits et reconnut enfin son sauveur. Elle identifia sans problème cette silhouette élancée et ce visage allongé sur lequel flottait un sourire rassurant.

Deux mains ôtèrent le cristal autour de son cou, deux bras la soulevèrent. Son frère l’emporta dans la nuit.

Commentaires

Oh bah ! Je ne m'attendais pas à la fin. Le calvaire des captures de Nara prendra-t-il fin ? Haha
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samedi 25 juillet à 19h23
Donc, si je comprends bien, les prêtres ne sont pas comme les chasseurs, ils se rapprochent un peu des sorcières, dans le sens où ils ont aussi des pouvoirs voisins des leurs ? Mais alors, pour quelle raison les éliminent-ils ?
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mardi 29 juin à 13h37