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Joan Delaunay

mardi 7 juillet 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 7 - L'Abri

L’aspect sacré et l’indépendance des cercles devinrent très vite les points parmi les plus sensibles de la politique des Sorcières. Certaines Reines utilisèrent cet argument pour mettre en valeur leur culture, et ainsi s’assurer la sympathie de leurs sujets. Des conflits, parfois armés, en furent également la conséquence. L’aspect mythique de la naissance des cercles demeure encore de nos jours un sujet d’interprétations qui rend les actions communes aux sociétés sorcières difficiles à réaliser.

 

— Extrait de « l’Histoire des Sorcières » d’Oltun Damialle, an 885

Destembre 1151, campagne de Froidelune

Sur une étendue plate comme celle de la campagne entre Froidelune et Asnault, il devint vite difficile de ne pas attirer l’attention. Nara songea à les protéger en modifiant le terrain pour leurs campements, mais Talleck l’en dissuada : les Chasseurs connaissaient très bien la région, et le moindre relief inhabituel les alerterait, même de loin.

Les jours s’écoulèrent donc péniblement tandis qu’ils marchaient en direction du nord-est. Parfois, à l’aube et après le coucher du soleil, ils se permettaient quelques heures de vol. Les plaines herbeuses s’étendaient à perte de vue et bientôt, ils comprirent qu’à moins de demander à Arlam de veiller la nuit entière pour les dissimuler sous un sort d’invisibilité, ils ne pouvaient rester à l’abri. L’illusionniste passait ainsi ses journées à somnoler contre l’épaule de Luan, incapable de voler sans s’écrouler.

— Il faut se rendre à l’évidence, déclara la petite belliciste. On ne peut pas continuer comme ça jusqu’au Bois Refuge. Tu vas t’épuiser avant qu’on ne l’atteigne.

Pâle de fatigue et toujours secouée par la mort de Mezina, Nara acquiesça. Elle-même se déplaçait avec Talleck sur son artefact, et puisait à présent dans ses dernières forces pour installer leur bivouac.

— Il faudrait trouver les Sorcières qui s’occupent des camps dissimulés dans les environs, affirma Lucanos. Même au sein de mon cercle, on raconte que ce sont les endroits les plus sûrs dans les territoires humains.

— Mais ça nous ralentira, protesta Arlam.

— Ne sois pas ridicule, tu tiens à peine debout.

Le ton tranchant de l’arcaniste se voulait blessant, mais Nara n’aurait pu l’apprécier davantage. Seul Arlam semblait déterminé à filer sans escale jusqu’au Bois Refuge ; ils allaient probablement avoir l’occasion de côtoyer des Sorcières nomades, autant les faire avancer dans la bonne direction.

L’illusionniste céda dans un haussement d’épaules.

— Très bien. Mais comment allons-nous les dénicher, ces abris de Sorcières ?

Nara se mordit la lèvre : elle n’avait pas songé à ce détail. Il lui semblait évident qu’elle parviendrait à les trouver sans peine. Elle ne s’était pas attendue à ce retournement de situation. Luan vint à son secours :

— La visibilité est excellente tant que nous sommes dans ces plaines. Soit on n’a croisé aucun de ces abris, soit les Sorcières en charge les cachent dès que quelqu’un approche. Ce qui ne me semble pas très logique, sachant qu’on se déplace parfois en volant…

— Autant continuer un peu notre route, acquiesça Nara. Le relief a l’air de changer, un peu plus loin au nord, essayons dans cette direction.

Sans même les avoir déballées, ils reprirent leurs affaires et s’éloignèrent.

***

Aux plaines desséchées succédèrent des collines recouvertes d’arbres. Même s’ils ne trouvaient pas un camp de nomades, ils pourraient se dissimuler dans les cimes épaisses, sans qu’Arlam ait à user de son pouvoir. Ce dernier s’apprêtait à faire cette remarque, mais Nara anticipa :

— Les Chasseurs sont plus malins que tu le crois. Ils savent que loin d’un cercle, comme ici entre Froidelune et Asnault, les Sorcières cherchent à se cacher un minimum. Quand ils sont dans le coin, ils laissent rien au hasard.

Le jeune homme fronça les sourcils et exprima son mécontentement d’un raclement de gorge. Malgré la douleur écrasante du meurtre de Mezina, toujours lisible sur son visage, Nara mettait tout en œuvre pour éviter de le suivre jusqu’au Bois Refuge. Il comptait bien lui faire tenir son engagement, cependant. Talleck et Lucanos montraient clairement leur désir de l’accompagner où qu’elle aille, de préférence si elle-même choisissait la destination, et le rapprochement de Luan avec l’Aïckoise ne l’aidait pas : la belliciste semblait davantage encline à explorer la région qu’à retourner chez elle. C’était le monde à l’envers.

— Ça ne me plaît pas, cette histoire…

— Tu es surtout vexé parce qu’on n’écoute pas tes petits caprices, rétorqua Lucanos.

Arlam se rembrunit et se mordit la langue pour ne pas répondre. Cette femme n’avait aucune leçon à lui donner ; il devenait à chaque fois plus difficile pour lui de l’ignorer. Elle n’avait pas à protéger quelqu’un, à l’élever, à s’assurer de sa santé et de son bien-être.

L’illusionniste observa Luan qui marchait une dizaine de mètres devant lui. Elle semblait chercher à approcher Talleck avec sa maladresse habituelle. Il comprenait sans problème la curiosité qu’elle éprouvait au sujet de l’Homme, lui-même se retenait de le bombarder d’interrogations. Mais il n’appréciait guère de la voir côtoyer de si près un ennemi héréditaire, du moins tant que ce dernier n’avait pas prouvé ses bonnes intentions.

Sa cousine osa enfin poser une question :

— Pourquoi ne pas avoir cherché à rejoindre un cercle, si la cause sorcière est si importante pour toi ?

Arlam laissa échapper un petit rire : cette absence de tact, si charmante à son âge, finirait par lui jouer des tours en grandissant.

— Si des Sorcières voient arriver un Homme, elles parlent ou elles attaquent d’abord ?

Une moue de dépit se peignit sur le visage de Luan, qui acquiesça devant l’évidence de la réponse, illustrée quelques jours auparavant par Lucanos. Même si certains Hommes vivaient parmi les Sorcières, ils devaient souvent attendre longtemps avant d’être intégrés à leur société, parfois des années. Certains étaient les descendants de Mages, d’autres des immigrés qui avaient fui pour des raisons politiques. Arlam en avait croisé certains, mais n’avait jamais eu de réelle occasion de discuter avec eux. Et même dans les villages humains moins hostiles aux Sorcières, où les habitants commerçaient avec elles, on chassait les sympathisants. En quittant Froidelune, Talleck aurait simplement acquis le statut de fugitif sans aucune solution de repli.

Ils s’enfoncèrent un peu plus profondément dans les bois, les cuisses maltraitées par les montées et descentes imposées par le relief. Ils traquaient le moindre indice qui pourrait les mener à un potentiel refuge. De la cime des arbres au creux des collines, chaque taillis était scruté par cinq paires d’yeux fatigués, mais alertes.

— Nous y sommes.

Un murmure ferme s’était échappé de la bouche de Nara. Au sommet, elle braquait son regard sur le vallon d’herbe en contrebas. L’endroit ne semblait pourtant pas suspect.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ? s’enquit Arlam. Je ne vois rien.

— La forêt est plus clairsemée, le terrain est accessible au vol, et surtout j’ai l’impression que cette surface est un peu trop plate. Ce doit être le toit, et l’abri se trouve sans doute sous terre.

Arlam s’en voulut de ne pas avoir fait preuve d’un tel sens de l’observation, mais mit cela sur le compte de la fatigue. Un instant de silence flotta, fruit de l’incertitude et de la peur d’une cruelle désillusion. Puis Luan se décida :

— Qu’est-ce qu’on attend pour vérifier ?

***

Avec un délice certain, la benjamine dévala la pente à toutes jambes. Elle en perdit le contrôle et dégringola sur les derniers mètres ; le tapis d’herbe gondolé qui faisait office de toit au fameux abri amortit sa chute. Elle sentit toutefois un édifice assez dur en dessous des brins qui lui chatouillaient la peau : plus de doute, ils avaient bien trouvé un camp de réfugiés, dissimulé au creux des collines.

— Dépêchez-vous ! s’écria-t-elle. J’ai hâte de pouvoir dormir sur mes deux oreilles !

— Nous sommes au beau milieu de l’après-midi, bougonna Arlam au loin.

— Arrête, toi aussi tu en rêves, rétorqua Lucanos de façon à peine plus audible.

Sans les attendre plus longtemps, Luan parcourut le toit de long en large afin de trouver l’ouverture. Elle découvrit une partie un peu plus rigide, qui n’avait pas le naturel du reste du tapis d’herbe. En tâtonnant, elle dénicha les bords d’une trappe de bois dissimulée sous les brins verts. À l’évidence, elle n’avait pas servi depuis plusieurs mois, à moins qu’il ne s’agisse d’une sortie de secours.

Le groupe la rejoignit et s’accroupit autour de l’entrée pour l’examiner. Nara ouvrit le bal :

— Il risque d’y avoir des pièges, non ? Tu as trouvé cette trappe un peu trop facilement…

— Je doute que les Chasseurs cherchent les Sorcières sous terre, rétorqua Lucanos. N’oublie pas que les Hommes ne sont pas des lumières. Il suffit de voir comment se débrouillait Carsis. Pourquoi les autres seraient plus malins ?

Talleck essuya sa remarque en roulant les yeux.

— Je peux entrer en premier si vous voulez, proposa-t-il. Comme ça, vous arrêterez peut-être de me regarder de travers.

Même s’il avait employé le pluriel, Luan sentit que cette réplique s’adressait à l’arcaniste. Elle partageait sa méfiance, mais avait décidé d’accorder le bénéfice du doute à l’ancien garde. D’après les dires de Nara, il l’avait aidée face à Hution Rerus. Si tel était le cas, cela démontrait un courage certain.

Lucanos tendit la main vers l’ouverture sans la moindre équivoque. Les Sorcières reculèrent pour lui faire place. Malgré une grimace, l’Homme ferma les yeux et tira sur la trappe d’un coup sec. Aucun mécanisme ne s’enclencha. Il distinguait le plancher du repaire, aussi n’attendit-il pas plus longtemps pour s’y engouffrer.

— C’est bon, il n’y a rien ! lança-t-il.

Luan le suivit sans hésiter. Elle s’agrippa à la paroi et se laissa glisser, tête la première, avant d’atterrir souplement sur ses pieds. Depuis l’entrée, les rayons du soleil se ruaient vers la pièce envahie d’obscurité.

— C’est vraiment bizarre…, commenta Luan.

Nara, puis Lucanos les rejoignirent tandis qu’Arlam surveillait leurs affaires et la forêt qui les entourait. Sous leurs orteils, le bois sec craquait. Quand la belliciste se cogna dans ce qui devait être une chaise, elle se décida à solliciter sa nyctalopie, vite imitée par ses consœurs. La sensation, familière et naturelle, ressemblait à l’ajout d’une paupière transparente qui permettrait soudain de voir aussi clair que dans la lumière du jour.

— Qu’est-ce qui est bizarre ? demanda l’illusionniste, plus haut.

— L’endroit est désert, expliqua Nara. Et vu l’état de cette pièce, ça doit faire longtemps que personne n’y a mis les pieds.

Lucanos fit naître une flamme dans sa paume afin d’éclairer la scène. Malgré son masque, Luan la trouvait nerveuse, et cette attitude agitée ne lui disait rien de bon.

— On devrait partir d’ici. Tout de suite.

— Ce n’est pas parce qu’il n’y a personne que nous ne pouvons pas profiter de cet abri, rétorqua Arlam depuis l’extérieur. On tombe de fatigue, autant se reposer même si le confort n’est pas de mise.

Entre deux claquements de langue, Lucanos continuait de scruter la pièce dans laquelle ils se trouvaient, sa flamme toujours en main. Luan s’approcha d’une table et passa le doigt dessus : la poussière s’était installée depuis bien longtemps. Jalonnée de mobilier, cette salle aurait pu ressembler à un restaurant s’il n’y avait pas eu des lits le long des murs. En apparence, le bois n’avait pas trop souffert de l’humidité. Luan s’approcha de l’extrémité de la pièce pour y trouver une porte. Elle s’acharna quelques secondes sur la poignée avant d’admettre qu’elle était bel et bien verrouillée. Soudain, elle comprit :

— Je crois que je sais ce qui est étrange, ici. Un endroit abandonné depuis si longtemps devrait avoir une odeur de renfermé assez coriace, non ? Et pourtant…

Nara acquiesça, sourcils froncés. Des vagues de tension semblaient émaner d’elle. Talleck s’empara d’un pied de table brisé ; les flammes dans la paume de Lucanos gagnèrent en intensité.

— Partons ! s’exclama cette dernière.

Malgré la source de lumière supplémentaire, la scène demeurait lugubre. Un filet de sueur froide se fraya un chemin entre les omoplates de Luan : elle commençait à totalement partager l’avis de Lucanos.

— Arlam ! lança Nara. Je remonte !

Pas de réponse, sinon un silence brisé par le crépitement du brasier.

— Arlam ? insista-t-elle.

Sa voix vrilla dans les aigus. Talleck se dirigea vers l’entrée et tendit le cou pour tenter d’apercevoir l’illusionniste. Son visage s’habilla de panique : il ne l’avait pas trouvé.

— Lucanos a raison : il faut partir maintenant, siffla Luan.

Nara commença à exécuter des figures d’élémentalisme, avant d’abandonner :

— Le bois me gêne et j’ai jamais su maîtriser les plantes correctement. Talleck, fais-moi la courte échelle, qu’on se tire d’ici en vitesse !

Alors qu’elle esquissait le premier pas dans sa direction, un lourd fracas retentit à l’autre bout de la pièce. À la lueur des flammes qui jaillissaient du poing de Lucanos, une dizaine d’hommes se précipita sur eux. Plusieurs d’entre eux arboraient des armes blanches, d’autres des filets. Des Chasseurs.

Le feu grandit entre les doigts de Lucanos jusqu’à créer un bouclier entre elle et les assaillants. Luan fit apparaître des poignards. Elle n’était pas à l’aise avec l’idée de donner la mort, mais la situation ne lui permettait pas d’y réfléchir à deux fois : elle tuerait si nécessaire.

Talleck brandissait toujours son pied de table et l’agitait devant les autres Hommes avec incertitude. Quand l’un des assaillants osa s’avancer, il esquiva la lame d’un pas de côté, et lui fracassa le crâne avec son arme de fortune, avant de la lâcher enfin. Le Chasseur s’écroula ; Talleck se remit en garde.

Sa grande taille et sa force lui permettaient de s’en sortir face à une paire de combattants, mais, dans cette situation-là, impossible pour lui de s’en tirer sans l’aide des Sorcières. Les Chasseurs continuaient de les observer tout en mettant leurs lames en avant.

— Prends ça ! s’exclama Luan en faisant apparaître une nouvelle dague et en l’envoyant vers Talleck.

Dans une posture de combat assez incertaine, Nara s’avança à son tour. Impossible de lui donner un poignard, elle ne saurait pas l’utiliser et risquerait de se blesser.

Les Chasseurs se mirent en mouvement : ceux hérissés d’épées et de sabres s’élancèrent vers les Sorcières qui n’hésitèrent pas à répliquer. Luan esquiva un coup d’estoc, puis un second, avant de se baisser pour faucher son adversaire. Ce dernier à terre, elle planta son arme dans sa poitrine, jusqu’au manche. Un filet de sang se dessina entre ses lèvres : mort, ou trop blessé pour poursuivre le combat. Luan retira la lame. Un autre Chasseur arrivait déjà sur elle.

Talleck usait de sa taille avantageuse pour parer les attaques : ses poings écrasèrent plusieurs tempes et fracassèrent une paire de pommettes. À l’évidence, tuer le répugnait, lui aussi, mais il n’hésita pas à taillader un ennemi trop véhément.

Plus loin, Lucanos virevoltait, dansait parmi les flammes qui surgissaient de ses paumes. Les Chasseurs n’osaient l’approcher : l’un d’eux lança son filet vers elle, mais le feu le grignota avant même qu’il n’atteigne sa cible. L’arcaniste se rendit toutefois compte qu’elle ne pouvait risquer d’embraser la bâtisse sous peine de la voir s’effondrer. Elle se concentra pour que ses jets de flammes ne dépassent pas une distance raisonnable tandis qu’elle visait ses proies.

L’Aïckoise se trouvait dans une posture nettement moins plaisante. Ses quelques compétences en bellicisme ne suffisaient pas : elle avait besoin de son élémentalisme, mais ne pouvait l’utiliser sans risquer de voir le toit de terre les ensevelir. Alors que l’environnement forestier aurait dû lui conférer un sérieux avantage, elle devenait le poids mort du groupe. Luan voulait intervenir, mais les Chasseurs l’entouraient et la forçaient à redoubler d’agilité pour ne pas se faire transpercer.

Tâchant de faire preuve de sang-froid, Nara décida de se tenir au plus près de la sortie et trouva enfin une occasion : un Chasseur courut dans sa direction. Tendue comme un ressort, elle réussit à parer son attaque et utilisa son corps comme un tremplin : un pied sur le genou, un autre sur l’épaule, ses mains parvinrent à attraper le rebord de la trappe. Elle se hissa tant bien que mal.

— Venez, vite !

Luan ne se fit pas prier : elle évita une lame, donna un coup dans une glotte pour se frayer un chemin jusqu’au bras tendu de l’élémentaliste. En passant la tête par l’interstice, elle constata que leurs affaires n’avaient pas bougé. Arlam, lui, était hors de vue.

Talleck suivit bientôt et l’adolescente dut aider Nara à le remonter. Une fois dehors, il se remit en garde et observa les environs pour s’assurer qu’ils n’étaient pas attaqués là aussi.

— Ils ont dû passer par une autre entrée, ça veut dire qu’ils vont sans doute sortir !

— Qu’ils viennent, je les attends, rétorqua Luan.

— Ne sois pas ridicule ! lâcha Nara.

Elle remonta vivement son bras pour éviter un sabre, puis plongea sa tête par l’orifice :

— Lucanos ! Maintenant !

Une gerbe de flammes la frôla, puis elle parvint à attraper la main de la Paludonienne. Elle la tira de l’abri et referma la trappe.

— Allez, partons !

— Mais, et Arlam ? demanda Luan, paniquée.

— C’est trop tard pour lui, répliqua l’arcaniste.

Sans ajouter quoi que ce soit, Lucanos et Nara prirent leurs artefacts de vol : Talleck s’agrippa au bâton de l’Aïckoise, mais Luan ne semblait pas décidée à bouger.

— Non, je ne pars pas sans lui !

Déjà leur parvenaient les premières exclamations des Chasseurs. Ils débouchaient d’une autre entrée, dissimulée en aval. Un mélange de soulagement et d’horreur envahit la belliciste quand elle distingua son cousin dans le filet que l’un d’eux traînait.

— Nara ! Nara ! criait-il.

Alors que la situation ne s’y prêtait pas, Luan se trouva curieusement vexée de ne pas entendre son nom, plutôt que celui de l’élémentaliste. Elle effectua un pas dans la direction des traqueurs, quand son cousin ajouta :

— Mets Luan en lieu sûr !

Cette dernière se retourna vers les trois autres. Nara approuva, mais ce fut Lucanos qui la rejoignit et lui prit le bras. Sans avoir pu prononcer le moindre mot, Luan se trouva en vol avec l’arcaniste aux commandes de son éventail de plumes.

— Non, non ! s’époumona-t-elle. Lâche-moi ! Arlam !

Malgré ses protestations et ses gesticulations, Lucanos ne broncha pas et fila au-dessus des arbres, suivie de près par le second duo. Quand l’image d’Arlam, emprisonné, se volatilisa entre les feuilles, Luan cessa de se débattre. Elle l’avait perdu.

***

Ils trouvèrent en catastrophe une zone de la forêt où les arbres étaient plus resserrés. L’atterrissage fut brutal, mais aucun d’eux ne se blessa.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? gronda Lucanos.

À ses côtés, Luan reprenait son souffle : entre la lutte, la fuite et le choc de la capture d’Arlam, elle cherchait visiblement à calmer les battements de son cœur. Nara, quant à elle, peinait à mettre de l’ordre dans ses pensées encore confuses. Talleck la lâcha, se plaça auprès de la belliciste et tenta de la rasséréner, mais celle-ci hurla :

— Arlam… Arlam !

Le garde dut la contenir quand elle commença à s’agiter comme une folle.

— Il faut retourner le chercher ! Maintenant, ils vont le tuer !

— Calme-toi ! tonna Lucanos. Si c’était ce qu’ils voulaient, ils l’auraient fait sur-le-champ. Ils vont le revendre, sans doute aux Prêtres d’Asnault.

La poigne ferme de Talleck empêcha l’adolescente de perdre ses moyens. Elle criait et se débattait avant de fondre en sanglots incontrôlables. Déjà, Lucanos s’était tournée vers Nara :

— Comment se fait-il qu’on soit tombés dans un piège pareil ?

— Je… Je pense que c’était vraiment un abri à une époque, mais qu’ils ont dû l’attaquer il y a longtemps et s’en servir de traquenard depuis…

Pour la première fois, le fait que l’arcaniste porte un masque empêcha Nara de deviner précisément ses émotions. Les bras croisés, elle semblait à mi-chemin entre la fureur et la froide réflexion. Derrière elle, Luan continuait de pleurer dans les bras d’un Talleck désarmé.

— Je suppose que tu veux récupérer Arlam ? lâcha la Paludonienne.

Son manque d’empathie l’emportait une fois de plus. Nara poussa un soupir peiné et acquiesça. Arlam ne pouvait pas finir chez les Prêtres, pas après Mezina. Elle ne supporterait pas de le perdre, lui aussi.

— Évidemment, dit-elle, la voix tremblante. Mais partir à sa recherche maintenant, ce serait du suicide. On est trop fatigués. Sous le choc.

Cette fois-ci, elle la vit clairement lever les yeux au ciel. Elle s’empara ensuite de son sac et déballa ses affaires.

— Inutile de prendre une décision tout de suite. Il vaut mieux dormir. Et l’Homme n’aura qu’à monter la garde, histoire de servir à quelque chose.

Sans autre forme de procès, elle installa sa paillasse, s’enroula dans une couverture et s’immobilisa. Tétanisée, l’Aïckoise ne sut comment réagir. Talleck parvenait peu à peu à calmer Luan, qui braqua son regard sur elle et lança :

— Il faut y aller maintenant, tant que les Chasseurs sont dans ce bois.

— Non, Lucanos a raison. Et on tient à peine debout.

Elle s’accroupit face à la belliciste et écarta une mèche de ses cheveux blonds. Ses yeux écarquillés laissaient transparaître une fatigue qu’elle ne pourrait combattre. Dans le même état, Nara inspira longuement et murmura :

— Je sais que c’est dur, mais il faut que tu dormes. Que tu reprennes des forces. Demain, on continue la route.

Luan hocha la tête et se dégagea avec douceur des bras de Talleck. Ses gestes demeuraient machinaux, mais sa respiration avait regagné une certaine harmonie. Elle vérifia que son artefact de vol se trouvait bien parmi ses affaires, déplia ses couvertures, se glissa entre elles, puis se tourna et se retourna en quête d’une position confortable. L’humain se dirigea vers Nara et chuchota :

— Tu ne penses pas que j’y suis pour quoi que ce soit, rassure-moi.

— Non, répondit-elle. J’ai vu ta tête quand ils nous ont attaqués. Tu étais beaucoup trop surpris pour être dans le coup. Et tu en as blessé plus d’un, ce serait pas très cohérent de ta part.

Il esquissa un sourire qui ressemblait plutôt à une grimace, puis imita la jeune Sylvestre. Nara s’assura qu’ils étaient assez dissimulés par les branchages autour d’eux, puis déplia sa couche et s’y installa.

Avant de tomber d’épuisement, elle se tourna vers Luan et murmura :

— Ne t’en fais pas, on va le retrouver.

***

Des bruits se frayèrent un chemin jusqu’aux oreilles de Nara. Confus, ils gagnèrent en netteté à mesure que la Sorcière s’éveillait. Les premiers rayons du soleil éclaircissaient l’aurore de touches jaunâtres dans le ciel sombre.

Les bruits se firent plus forts, plus intenses. Des coups. Un hurlement.

Nara se leva en vitesse, pour découvrir le campement ravagé qui l’entourait. Lucanos et Luan étaient aux prises avec un homme aux habits étranges, sabre à la main, qui les attaquait avec une adresse stupéfiante.

Un autre se précipita sur elle.

L’Aïckoise chercha à se défendre en envoyant des morceaux de terre vers son ennemi. Elle se décomposa en découvrant que les projectiles évitaient son opposant comme des mouches du vinaigre. Elle esquiva un premier coup, en encaissa un second. Nouvelle tentative d’élémentalisme, nouvel échec. Incapable de contrer son adversaire, la Sorcière s’enfuit sans réfléchir davantage.

La peur étreignait son cœur et donnait à ses jambes la force d’aller toujours plus loin. Elle ne cherchait pas à comprendre ce qu’il s’était passé quelques minutes plus tôt, pas plus qu’elle n’essayait de savoir si l’un de ses compagnons était le responsable de l’attaque.

Une terreur brute l’envahissait, à la manière d’une vague irrésistible.

Elle refusait de se retourner pour vérifier ce qu’il advenait des autres. Quels autres ? Nara ne songeait qu’à elle en cet instant, et à mettre le plus de distance possible entre elle et le campement. Ses compagnons avaient cessé d’exister dans son esprit. Talleck s’était mué en une ombre qui avait peut-être causé ce désastre. La confiance qu’elle lui avait accordée prenait un goût de poison dans sa gorge. Mais la seule chose qui comptait, c’était la fuite.

Les bruits de pas derrière elle s’intensifièrent. Il allait bientôt la rattraper.

Jamais Nara n’avait fait face à un tel adversaire, et l’effroi qu’elle ressentait ne provenait pas uniquement de leur confrontation. Son origine demeurait plus lointaine, plus viscérale : elle remontait aux jeunes années de la Sorcière, quand ses parents lui racontaient des histoires pour l’effrayer.

L’Aïckoise s’arrêta pour tenter de ralentir son poursuivant en créant un mur de terre. Mais à peine eut-il commencé à se former qu’il s’écroula. Elle reprit sa course.

Ni blessure ni épuisement ne la freinaient, contrairement au jour de sa rencontre avec Arlam. Pourtant la situation présente était bien plus critique.

Les tubercules d’un arbre surgirent devant Nara. Malgré sa surprise, elle les esquiva sans problème. La peur lui procurait des réflexes accrus, mais embrouillait ses pensées. Si elle trouvait de l’eau, l’élément qu’elle maîtrisait le mieux, peut-être que ses chances de survie augmenteraient.

Une nouvelle racine s’élança dans sa direction. Cette fois-ci, l’Aïckoise ne parvint pas à l’éviter et s’écroula par terre, prise dans son étreinte. Son assaillant s’approcha d’elle d’un pas serein ; la panique submergea Nara, véritable raz-de-marée.

Efficace et silencieux, ce Chasseur appartenait à une tout autre espèce que Carsis ; en tant que Prêtre, il ne pouvait laisser sa proie lui échapper. Le premier coup qu’il lui asséna fut aussi le dernier : Nara sombra dans l’inconscience.

 

Commentaires

Oh la vache ! Il s'en passe des choses dans ce chapitre. Et je ne l'avais jamais lu celui-là, c'est donc le début de la découverte de mon côté !
 1
vendredi 10 juillet à 09h12
Eh bien, décidément, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils ont la poisse ! Après les esclavagistes, les chasseurs, maintenant les prêtres, et ils tombent dans tous les panneaux possibles et imaginables. Je suis curieuse de découvrir ces prêtres, à présent, du coup.
 0
mardi 22 juin à 15h36