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Joan Delaunay

mardi 23 juin 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 6 - Confrontations

L’astralisme représente une discipline complète. Elle permet de s’améliorer tant sur le plan spirituel — via les voyages astraux — que sur le plan physique. Nous autres, astralistes, sommes, avec nos consœurs bellicistes, les Sorcières les plus douées pour les magies communes. La télépathie, le vol, le Lien, la nyctalopie n’ont généralement aucun secret pour nous. Mais gardez en mémoire que si les bellicistes ont une vocation offensive, l’astralisme se fonde avant tout sur la défense.

 

— Retranscription d’un cours de l’école d’astralisme à Pzerion.

Destembre 1151, campagne de Froidelune

Lucanos se leva la première.

Les événements de la veille lui semblaient encore n’être qu’un rêve. Son attente avait duré sept ans, sept années à cultiver son jardin de haine. Elle regrettait de ne pas avoir eu l’occasion d’égorger ce porc de Hution, mais elle savait que l’opportunité se présenterait tôt ou tard. Il y avait des années que cet homme n’avait plus toute sa tête, il organiserait sans doute une Chasse pour la retrouver. Son « Odalisque ».

Derrière son masque, Lucanos affichait une grimace méprisante. Elle détestait ce surnom. Il lui rappelait constamment que, sept ans durant, sa chair lui avait été arrachée, son corps avait cessé de lui appartenir. Et son âme était devenue noire.

Perdue dans sa haine matinale, Lucanos fut la seule à voir la silhouette d’un cheval se dessiner au loin. Malgré le danger qu’il représentait, elle ne prit pas la peine de réveiller les autres Sorcières. À l’instant même où elle s’était envolée de la résidence de Hution Rerus, l’arcaniste avait compris quelque chose : sa peur l’avait quittée.

C’était au monde de la craindre, désormais.

***

Le soleil brillait depuis une bonne heure quand Arlam s’éveilla. Il pesta et se leva en vitesse. Lucanos et Nara discutaient, tout en trempant leurs pieds dans le ruisseau près duquel ils avaient passé la nuit. L’élémentaliste peinait à ouvrir ses yeux cernés de fatigue. Elle rentra la tête entre ses épaules en l’apercevant, comme si la présence d’un homme la prenait de court. Arlam lui accorda quelques secondes de répit et se détourna pour découvrir Luan, toujours endormie. Il poussa un soupir de soulagement : la crainte de trouver son amie et sa cousine en pleine dispute, une fois encore, se dissipa.

À son tour, Arlam s’approcha du ruisseau pour se laver le visage. Il se contenta d’un petit signe de main pour saluer Nara et Lucanos. Depuis que Luan avait partagé son intention de le ramener dans leur cercle, le Sylvestre nageait en pleine confusion. Il demeurait son point de repère et ne pouvait lui reprocher son attachement parfois trop envahissant. Mais il n’abandonnerait pas Nara. Cette fois-ci, il en avait trop vu. La peur éprouvée lors de la capture de son amie lui nouait encore la gorge. Et la lance qui avait transpercé le corps de Mezina lui étreignait le cœur. Impossible de se voiler la face.

Arlam chercha sa gourde en fer blanc au fond de sa besace, vida ce qu’elle contenait pour la remplir d’une eau claire. Ses pas le menèrent ensuite auprès de Nara :

— Lucanos a aperçu un cheval passer au loin, à l’aube, l’informa-t-elle.

— Pourquoi ne pas nous avoir réveillés ? s’enquit l’illusionniste, alarmé.

Lucanos balaya la question d’un revers de la main.

— Il ne se dirigeait pas vers nous. Et je n’aurais eu aucun problème à m’en occuper, le cas échéant.

Arlam restait interloqué face à tant d’orgueil. Mais en se remémorant ses incroyables capacités, il s’abstint de tout commentaire.

— Je m’inquiète plutôt de la suite des événements, reprit l’arcaniste. Qu’avais-tu prévu, Nara ?

L’élémentaliste grimaça, manifestement gênée.

— Je dois avouer que je n’ai pas réfléchi à ce que j’allais faire une fois les Sorcières de Froidelune libérées. On devrait sans doute faire profil bas un moment.

— C’est plutôt évident, railla Lucanos.

— Je ne dirais pas non à un peu de tranquillité, approuva Arlam.

— Quelle surprise.

L’illusionniste leva les yeux au ciel. Une moue vexée se figea sur son visage, mais il ne prononça pas le moindre mot. Nara déglutit avec difficulté et prit le relai :

— Il me semble qu’il y a des camps nomades dans le coin. La campagne entre Froidelune et Asnault est un endroit dangereux pour les Sorcières, mais certaines se débrouillent pour faire un peu de commerce avec certains villages.

Tous trois hochèrent la tête à l’unanimité. Enfin, ils parvenaient à trouver un terrain d’entente sans qu’une remarque désagréable ne fuse.

— On pourrait rejoindre un de ces camps pendant quelque temps, conclut Nara.

— J’espère que par « on », tu veux dire Lucanos et toi, interrompit la voix de Luan, derrière eux. Arlam rentre avec moi au Bois Refuge. Tout de suite.

La jeune Sorcière venait à peine de se lever et déjà son timbre transpirait l’agressivité. Confuse, Nara tourna son visage vers l’illusionniste. Les yeux de ce dernier oscillèrent entre elle et Luan. Il finit par pousser un soupir et s’éloigner des trois Sorcières avec lassitude. Pourquoi n’était-il entouré que de femmes ? Qui plus est, toutes capables de lui mettre une raclée.

— Eh, arrête de te défiler, lui lança Nara.

— Mais pour qui tu te prends pour lui donner des ordres ?

— Ça suffit, j’ai compris que ça sert à rien d’essayer de te parler.

Nara et Luan continuèrent leur échange de piques, toujours plus violentes. L’Aïckoise gardait cependant une attitude posée, presque apathique, qui contrastait avec les grands gestes indignés de Luan. Arlam leur accorda un regard et nota le comportement détaché de Lucanos. Alors qu’il voulait tenter de les calmer, la situation dégénéra.

La benjamine du groupe envoya un coup de poing dans la tempe de sa consœur. Sous le coup de la surprise, celle-ci perdit l’équilibre et tomba dans le ruisseau. Elle se redressa, trempée ; toute trace de sang-froid avait disparu de son visage.

— D’accord, j’ai compris… !

Luan n’eut pas le temps de se reprendre : un jet d’eau la heurta de plein fouet et la projeta des mètres plus loin. Médusé, Arlam contempla sa cousine qui essayait de se relever avec difficulté. Nara ne lui en laissa pas l’occasion et lui envoya quatre nouvelles gerbes d’eau. Tandis que Nara tentait de sortir du ruisseau, Luan profita de la situation. Elle se redressa et opta pour l’offensive. Une demi-douzaine de poignards apparurent devant elle et la jeune fille les dirigea sans plus tarder vers l’élémentaliste. Celle-ci esquiva le premier avant de s’abriter derrière un mur de terre.

— Arrêtez ça ! cria Arlam, paniqué.

L’illusionniste s’inquiétait davantage pour sa cousine que pour Nara : il ne doutait pas des compétences de la belliciste et la savait capable d’immobiliser l’Aïckoise sans pour autant la blesser gravement. Arlam avait plutôt peur qu’elle néglige toute prudence en omettant d’utiliser ses quelques techniques d’astralisme pour se défendre.

Il voulut intervenir, interrompre ce combat inutile qui risquait de tourner à la catastrophe. Un geste de la main de la part de Lucanos l’en empêcha.

— Laisse les jeunes se défouler, lâcha-t-elle avec nonchalance.

Avant que la moindre protestation ne passe ses lèvres, l’arcaniste lui coupa la parole.

— Elles vont régler cette histoire entre elles et après, tu suivras l’une ou l’autre. J’ai compris que tu savais très bien faire ce genre de choses.

Arlam sentit le rouge lui monter aux joues, de colère et de honte. Il trouvait injuste le jugement que la Paludonienne portait à son égard. Derrière son masque, il aurait parié qu’elle souriait sans retenue.

***

Ravie d’avoir détourné l’attention d’Arlam, Lucanos reporta la sienne sur le combat. Elle souhaitait évaluer les réelles facultés de Nara, mais aussi observer les réactions de Luan. Elle aimait bien le caractère enflammé de la jeune Sorcière. Cependant, elle appréciait beaucoup moins de la voir fermer les yeux sur les événements du domaine Rerus. Lucanos voulait savoir si Luan lui serait utile. Et au vu des acrobaties de plus en plus périlleuses qu’elle réalisait dans le but d’éviter les assauts de Nara, le test s’avérait concluant. Il suffisait d’appuyer là où ça faisait mal. Et pour cela, Lucanos n’avait qu’à laisser l’élémentaliste s’en charger.

***

Nara décida qu’il était temps de mettre fin à leur affrontement. Elle attendit que Luan reprenne son souffle pour s’avancer, presque avec tranquillité, jambes fléchies et bras ouverts. Deux solides pans de terre surgirent de part et d’autre de Luan et englobèrent ses coudes. Neutralisée, elle se débattit avec acharnement. Nara marcha vers la jeune fille, dont le visage avait rougi sous l’effort. Des larmes de rage perlaient sur les cils de l’adolescente.

— Quelles méthodes de lâche ! hurla-t-elle. Libère-moi !

Mais bien vite, la colère et l’humiliation s’évanouirent pour laisser place à une détresse plus profonde : l’angoisse de l’impuissance. Nara dégagea une mèche blonde de son visage et dit :

— Tu ne penses pas qu’on devrait arrêter de se disputer pour Arlam ? Tu ne peux pas décider pour lui. Et moi non plus. C’est un grand garçon.

Son regard se porta sur l’illusionniste. Celui de Luan s’inonda pour de bon.

— Tu n’as jamais rien perdu à cause des Hommes, continua Nara d’une voix douce.

— Arrête, ça, t’en sais rien, lança Luan dans un sanglot. À ton avis, pourquoi est-ce que je veux que ce crétin rentre au Bois Refuge ?

Nara demeura silencieuse, mais la libéra de ses entraves. La jeune belliciste se redressa, dans un désir de conserver sa dignité. Son regard embué se tourna vers son cousin. Ce dernier s’approcha et tenta de lui rendre un sourire d’encouragement, sans grand succès. Durant de longues secondes, Nara observa cet échange. Puis, enfin, elle murmura :

— C’est normal d’avoir peur. Mais ne laisse plus cette peur te diriger. Je l’ai fait pendant trop longtemps et crois-moi, ça mène nulle part. Ça te paralyse.

Avec lenteur, Luan reporta ses yeux sur elle, puis effectua un léger mouvement du bras. Arlam avança, affolé à l’idée que le conflit ne reprenne. Mais presque aussitôt, il s’arrêta dans sa course.

Luan tendait sa main vers Nara, un geste sans équivoque. Cette dernière la prit et la serra avec aplomb. Face à la solennité de la scène, Arlam se demanda s’il avait bien devant lui les deux Sorcières qu’il connaissait et qui s’écharpaient quelques minutes auparavant.

— D’accord, déclara Luan en essuyant ses larmes d’un revers de manche. Tu peux compter sur moi.

Le même rire nerveux s’échappa de leurs gorges.

***

Lucanos s’éloigna, déçue.

Un autre dénouement l’aurait sans doute arrangée. Elle avait oublié à quel point les Sorcières de l’âge de Luan étaient parfois vulnérables, émotionnelles et influençables. Pathétiques, même.

Si Arlam et Luan les accompagnaient, elle devrait reconsidérer tous ses plans. Et elle ne comptait pas lâcher Nara aussi facilement. Elle possédait un tempérament bien différent du sien, à l’évidence, avec malgré tout de nombreux points communs.

La vengeance motivait Nara, cela ne faisait aucun doute.

Lucanos le sentait dans toutes les fibres de son être. Quand elle avait vu son visage, le jour de son arrivée chez Hution, elle l’avait tout de suite deviné. Après tout, les Sorcières qui avaient eu le malheur de brûler par l’acide ne cherchaient-elles pas toutes à faire payer le responsable ? Du moins, celles qui avaient survécu.

Pourtant la blessure de Nara n’avait rien à voir avec la sienne. Et il en allait de même pour sa vengeance.

Malgré cela, Lucanos ne voulait pas se séparer d’elle. La route de Nara serait pavée d’embûches, même si elle ne paraissait pas le comprendre pleinement. La mort de son amie, Mezina, n’était qu’un début. Elle semblait à tout prix refuser d’y faire face ; aucun mot à ce sujet n’avait franchi ses lèvres. Aucun sur Hution Rerus non plus, uniquement des sursauts et des gestes nerveux vers son oreille fendue, comme pour chercher le bijou qui y avait été arraché.

Mais si elle projetait de détruire les Hommes, Lucanos voulait être de la partie. Arlam et Luan risquaient de la ralentir, voire de la détourner de son objectif. Une guerre d’influence se jouerait sûrement d’ici peu : elle comptait bien la gagner.

Après avoir assisté à ce combat, la Paludonienne ne pouvait nier la valeur de Luan, valeur qui risquait de leur manquer au cours d’un tel périple. La belliciste s’avérait inexpérimentée, incapable de se protéger de façon correcte, mais elle possédait une dextérité hors du commun. Un atout de taille !

À présent, seul Arlam lui paraissait inutile. Elle n’avait jamais pris les illusionnistes bien au sérieux : elle les considérait comme des lâches qui ne savaient faire autre chose que se cacher tandis que d’autres Sorcières, de préférence des bellicistes, se faisaient tailler en pièces. De la vermine.

Et il y avait Nara. L’Aïckoise qui avait osé défier les Hommes sur leurs propres terres. La Sorcière qui lui avait rendu le feu.

***

Arlam se précipita vers Luan, accablé. Une palette d’émotions se mélangeait en lui : peur, mélancolie, inquiétude. Honte. Cette dernière avait fini par l’emporter. Il s’était comporté comme un enfant : son absence n’aurait dû durer que quelques semaines et au lieu de cela, il était parti depuis près de deux mois, poussé par le désir de quitter un foyer déprimant et des responsabilités qui n’auraient pas dû lui incomber. Que serait-il arrivé si Luan avait été capturée par un Chasseur ? Il l’imagina un instant à la place de Nara ou de Mezina dans la demeure Rerus et son sang se glaça d’effroi.

Il prit sa cousine dans ses bras, prêt à essuyer un rejet, mais elle lui rendit son étreinte. Luan n’avait que quinze ans. En tant qu’aîné, son rôle consistait à la soutenir à travers une jeunesse passée loin de ses parents. Et Arlam avait échoué.

— Finalement, on ne va pas rentrer tout de suite, murmura-t-elle.

Pris au dépourvu, Arlam s’empressa de bafouiller :

— On dirait bien. Mais on ne se quittera plus, tu peux me faire confiance.

À sa grande surprise, Luan se mit à glousser. Il lui lança un regard confus auquel elle répondit :

— Tu parles presque normalement. On dirait que Nara a une bonne influence sur toi.

À son tour, Arlam laissa échapper un petit ricanement.

— N’aie point d’inquiétude, jeune Sorcière : les habitudes que j’ai héritées de la culture illusionniste ne me quitteront jamais.

— Ah, c’est pas vrai, tu recommences !

Même si elle avait encore l’air à fleur de peau, la belliciste semblait plus détendue. Arlam espérait que ses pitreries verbales l’aidaient à se sentir mieux.

— Je vais me laver, je suis couverte de crasse.

Sourire aux lèvres, elle se dirigea vers le ruisseau, dans lequel elle se jeta sans hésiter.

***

Nara évaporait l’eau de ses vêtements pour se préparer au voyage. Arlam se dirigea vers elle, accordant à sa cousine un moment de solitude. L’élémentaliste esquissa une légère moue en voyant le pli soucieux sur son front.

— Puis-je te parler un instant ? s’enquit-il à voix basse.

Elle acquiesça, gênée. Elle n’avait pas voulu attaquer Luan avec autant d’ardeur, mais la belliciste ne lui avait pas vraiment laissé le choix. Et leur combat achevé, heureusement sans qu’aucune des deux ne soit blessée, l’incident était désormais clos.

— Alors ? demanda-t-elle, sentant que la suite de cette conversation risquait de ne pas lui plaire.

— Nous devons nous rendre dans le Bois Refuge sans attendre plus longtemps.

Cette déclaration, appuyée d’un ton ferme, surprit l’Aïckoise. Les mots franchirent sa bouche de façon mécanique :

— Je suis pas sûre de comprendre.

— Tu as une dette envers moi : je t’ai sauvée. Par deux fois. Je rentre dans mon cercle avec Luan, et tu m’accompagnes.

Nara prit conscience avec angoisse de la tournure que prenaient les événements. Arlam avait enfin décidé que les choses devaient retourner à leur ordre naturel : la victime devait suivre son sauveur, et non l’inverse, comme cela avait été le cas depuis leur rencontre. Sans l’appui de Mezina, elle ne pouvait le contredire. Et Mezina n’était plus là.

— Mais Luan…, commença-t-elle.

— Luan est trop jeune pour que l’on puisse l’entraîner dans tes histoires insensées de guerre contre les Hommes !

Jamais jusqu’alors elle n’avait vu Arlam dans un tel état. Son visage demeurait neutre, aucune colère ne transparaissait dans sa voix ferme, mais ses mains s’agitaient avec fébrilité. Soudain, il se calma et laissa retomber ses bras le long de son corps. Puis, il s’éloigna sans un mot, comme si la discussion s’était achevée d’un commun accord. Nara l’interpella par télépathie.

— Qu’est-ce que tu nous fais, là ?

Arlam ne répondit pas et rejoignit Luan, qui peignait sa longue chevelure blonde. Celle-ci l’accueillit avec un sourire apaisé qui s’effaça quand il s’assit à ses côtés.

Lucanos se glissa derrière Nara et s’exclama :

— Je me demande ce qui cloche chez lui.

L’Aïckoise contempla l’illusionniste, pensive. Les semaines qu’ils avaient passées ensemble lors de la descente du fleuve les avaient rapprochés, Mezina, Arlam et elle. Persuadée d’avoir assisté à toutes ses excentricités, qu’il s’agisse de ses tours de passe-passe ou de ce journal qu’il tenait avec assiduité, elle pensait le connaître. Il n’avait pas hésité à accompagner Mezina quand elle avait rejoint Froidelune pour lui venir en aide.

À présent, elle avait l’impression de s’être fourvoyée.

— J’aimerais bien le savoir moi aussi, murmura-t-elle.

***

Le groupe de Sorcières profita de cette journée pour reprendre des forces et élaborer le programme de leur périple. Personne ne mentionna l’incident survenu entre Luan et Nara, et cette dernière n’adressa la parole à Arlam qu’en cas de nécessité. Leur destination demeurait encore incertaine, mais il fut décidé que le voyage s’effectuerait à pied durant plusieurs jours, vers l’ouest, afin de ne pas attirer l’attention. De nombreux villages se dressaient dans la campagne de Froidelune ; il suffirait que leurs habitants aperçoivent des Sorcières voler au loin pour qu’une cohorte de Chasseurs envahisse la région. Le paysage variait entre des exploitations agricoles, de vastes plaines nues et de petits bosquets où ils pourraient se reposer sans craindre d’être repérés. Quelques ruisseaux sinuaient entre les champs et se lovaient en mares à l’ombre des arbres.

— Quand même, est-ce qu’on ne se déplacerait pas plus rapidement en volant ? soupira Luan.

Le soleil de ce début d’automne brillait intensément, et elle était en nage. Nara, la peau rougie et brûlée, répondit avec une grimace :

— Même en volant, il nous faudrait encore plusieurs jours pour traverser ces plaines. Et nous pourrions nous faire surprendre par des Chasseurs lors d’une halte.

Lucanos approuva d’un petit signe de tête.

— Et on va où finalement ? interrogea la belliciste. Tu veux toujours trouver un abri avant de reprendre la route ? Retourner à Aïcko ?

Nara et Arlam échangèrent un bref coup d’œil avant de détourner le regard. La scène n’échappa pas à Luan, qui épia l’élémentaliste avec insistance.

— Je pense plutôt que nous allons nous diriger vers le Bois Refuge…, déclara cette dernière d’un ton incertain.

Les sourcils de Luan s’élevèrent, deux arcs blonds sur son front.

— Tu ne veux même pas rencontrer les Sorcières qui s’occupent de ces abris ? Ou des marchands qui se débrouillent pour commercer avec des Hommes ? Et ce serait pas plus prudent de rester avec eux un moment ?

Pour toute réponse, elle obtint le silence. Elle comprit soudain :

— C’est à cause de moi, c’est ça ?

— Pas du tout ! Sois pas ridicule !

Nara avait parlé bien trop vite pour que cela ne paraisse naturel ; la Sylvestre le remarqua et s’écria :

— Je t’ai dit que tu pouvais compter sur moi ! Tu as eu raison de partir pour Froidelune, et Arlam a eu raison de te suivre ! Depuis la fin de la guerre de 1110, les dirigeantes des cercles ne font rien pour nous protéger des Hommes.

Nara fut épatée de constater que l’opinion de Luan avait changé aussi vite. Mais la surprise cueillit Arlam au creux de l’estomac : il observait sa cousine, bouche bée, les yeux écarquillés par l’effarement.

— Écoutez, poursuivit Luan, un peu mal à l’aise devant toute cette attention, mes parents sont partis pour Itera depuis presque quatre ans. Ceux d’Arlam aussi. Et cette fille, Mezina, elle est…

Elle déglutit avec difficulté, incapable d’achever sa phrase. Jamais elle n’avait vu une Sorcière mourir, encore moins une Sorcière qu’elle avait côtoyée. En face, le visage de Nara avait perdu le peu de couleur qu’il possédait, mais elle conservait une retenue presque surnaturelle. À l’évidence, elle ne voulait pas l’interrompre, même pour parler de son amie.

— Tant que personne ne se décidera à agir, aucune Sorcière ne sera en sécurité. Et peut-être qu’on pourrait tirer la sonnette d’alarme.

Arlam prit une grande inspiration. Nara se doutait qu’il ne partageait pas l’opinion de la jeune fille, et en obtint confirmation dès qu’il ouvrit la bouche.

— Après tout ce qu’il s’est passé à Froidelune, il semble plus sage de nous diriger vers le Bois Refuge. Ne fais pas cette tête, Luan, c’est la meilleure solution et tu le sais. En plus, il faut aller voir la famille de Mezina. En route.

Lucanos émit un petit claquement de langue, sans répondre.

Nara voulut protester, mais ces dernières paroles lui firent l’effet d’un coup de poing. Des sanglots muets nouaient sa gorge, une sensation de vide impossible à remplir, même avec tous les mots du monde. Sans faire de commentaire, elle les suivit, avec l’atroce impression que le sol s’étiolait à chacun de ses pas.

***

Une fois le soleil couché, ils s’installèrent non loin d’une petite bourgade entourée de champs et d’arbres fruitiers et profitèrent de la présence d’un enchevêtrement végétal pour s’abriter durant la nuit.

— J’essaierai d’aller chercher quelque chose à manger plus tard, déclara Arlam tout en sortant ses cartes.

Si Arlam et Nara avaient déjà établi un campement ensemble, Luan peinait à trouver sa place et se contenta d’installer une table de fortune. De son côté, l’arcaniste s’employait à ramasser du bois en les ignorant tous, comme si elle voyageait seule. Un peu plus loin, Arlam s’assurait qu’ils pouvaient camper là sans crainte d’être repérés. L’Aïckoise, qui avait retrouvé sa contenance sur la route, profita de l’occasion pour l’interroger :

— L’avis de Luan ne compte pas ?

Arlam fronça les sourcils et lâcha :

— Elle est jeune et influençable. Et surtout, elle ne sait pas ce qui est bon pour elle. Dans quelques années, je la laisserai prendre ce genre de décisions. Je ne veux pas qu’elle finisse comme Mezina.

Le nom suffit à imposer le silence à Nara durant de longues secondes. La main de l’illusionniste plongea dans la poche de son manteau, comme un automatisme, et sortit Zylph, roulé en boule. Il le caressa avec douceur, et fut surpris de l’affection inconditionnelle que lui vouait l’animal alors même qu’il l’avait envoyé dans une maison humaine. Il oublia un instant la présence de son amie, qui rétorqua avec une rage contenue :

— Écoute, il va falloir qu’un jour tu te décides à la traiter soit comme une adulte, soit comme une enfant. Et au fond de toi, tu sais qu’elle a raison.

La voix de l’élémentaliste tremblait de malaise et d’impuissance. Arlam se montra inflexible.

— Nous arriverons au Bois Refuge d’ici fin destembre.

Il s’éloigna en ignorant le soupir que poussait une Nara résignée.

***

La scène se déroula sous l’œil attentif de Lucanos. Derrière son masque, un rictus dépité se dessina. Nara la décevait. À quoi bon se lancer dans un projet aussi démesuré si c’était pour courir après des Sorcières faibles et indécises ? Elle avait la sensation que Luan, pourtant la plus jeune du groupe, avait bien plus de volonté et de clairvoyance qu’Arlam. Peut-être se trompait-elle, et la peur serait toujours son guide.

Lucanos avait admiré la capacité de Nara à ne pas se laisser polluer par ce qui lui était arrivé au domaine Rerus. Elle avait craint que la mort de Mezina ne détruise sa persévérance. Sans parler de ce qui avait pu se passer avec Hution. Mais voilà que l’Aïckoise perdait son temps à parler des états d’âme des uns et des autres.

Lucanos haussa les épaules, exaspérée. Elle s’approcha du petit tas de bois qu’elle avait formé, et, d’un simple geste de la main, y mit le feu.

— Est-ce que tu pourrais m’apprendre ?

Luan, assise sur une souche de chêne, avait observé l’arcaniste pratiquer sa magie. Une lueur d’admiration brillait dans ses yeux écarquillés, pour la fierté de Lucanos. Sa réponse fut cependant sans appel :

— Non.

Luan s’approcha d’un air impatient et rétorqua :

— Je suis une très bonne élève, j’apprends vite et…

— Tu es trop vieille. Et l’art du feu, ça n’a rien à avoir avec le bellicisme, c’est bien plus difficile à maîtriser.

La jeune Sorcière, vexée, voulut répliquer, mais Lucanos l’en empêcha, implacable :

— Je pourrais faire tes tours de couteaux en un an à peine. Et je suppose que tu as aussi une autre spécialité. L’astralisme peut-être ? Maintenant, imagine que j’ai commencé ma formation à l’âge de trois ans et que maîtriser le feu m’a pris plus de quinze ans. Et sache qu’aucune autre forme de magie n’a de place dans ma vie.

Luan chercha ses mots dans une ultime tentative pour se défendre, quand une autre voix intervint :

— Laisse tomber. Même si ça ne te plaît pas, elle a raison.

Arlam s’assit à leurs côtés, suivi de Nara, toujours murée dans son silence. Lucanos les considéra une seconde avant de lâcher un petit bruit de dédain.

— Bien sûr que j’ai raison. Bon, maintenant qu’Arlam a enfin trouvé une once de courage en lui et que Luan a compris qu’il était temps de grandir, peut-être que l’un de vous pourrait se porter volontaire pour le premier tour de garde ?

Les deux cousins grimacèrent, choqués par le mépris que la Sorcière masquée ne prenait pas la peine de dissimuler. Afin d’éviter un autre silence embarrassant, Nara intervint :

— Bon, je commencerai. Arlam doit aller chercher à manger de toute façon.

***

Luan entendit le cheval la première.

Son tour de garde, le dernier, devait durer jusqu’à l’aube. Une demi-heure à peine après que la torpeur eut gagné Lucanos, les yeux encore ensommeillés de la jeune belliciste s’ouvrirent soudain. Dans l’obscurité, les sons lui parvenaient avec netteté. Elle pensa tout d’abord à un voyageur de passage. Mais quand les claquements des sabots se firent de plus en plus distincts, elle comprit qu’un danger rôdait. Bien décidée à ne pas être prise au dépourvu s’il attaquait, elle se concentra afin d’user de nyctalopie, avant de réveiller ses compagnons.

— Il y a un Chasseur dans les parages ! leur susurra-t-elle.

Nara et Arlam bondirent. Lucanos, quant à elle, ne sembla pas s’émouvoir d’une telle annonce.

— Qu’il vienne, je le brûlerai et je pourrai enfin dormir ! siffla-t-elle avec irritation.

Luan fit apparaître deux poignards entre ses mains. Arlam, en retrait, avait tiré son jeu de cartes, et observait les alentours d’un air angoissé, visiblement incapable de choisir quelle illusion utiliser en cas d’attaque. Quant à Nara, elle déplorait l’absence de son arc brisé, mais sa magie compenserait ce manque.

Le cheval approchait toujours. Malgré sa vision nocturne, Luan ne voyait pas assez loin pour discerner leur ennemi. Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale. La situation ne ressemblait en rien à celle de Froidelune, où elle savait à quoi s’attendre. S’il ne s’agissait que d’un voyageur ou d’un Chasseur solitaire, l’affaire serait réglée en l’espace de quelques minutes. Mais ce n’était peut-être pas le cas. Elle redoutait un piège, une embuscade orchestrée par des Chasseurs en groupe.

La belliciste jeta un coup d’œil en direction de Lucanos, puis cette dernière, impatiente, envoya un bouquet de flammes vers le cavalier invisible. Un hennissement perça dans la nuit et tous purent entrevoir le cheval ruer et projeter un homme à terre avant de s’enfuir au galop.

Nara et Arlam se retournèrent vers Lucanos. Luan crut que la mâchoire de l’élémentaliste allait tomber par terre tant elle paraissait estomaquée.

— Mais… qu’est-ce que tu fais ? s’enquit-elle, la voix rauque.

— On perd notre temps. Je veux dormir. Au pire, il nous tuera.

Trois paires d’yeux contemplèrent l’arcaniste avec ahurissement tandis qu’elle s’avançait vers l’inconnu inerte.

— Et ce n’est pas un Chasseur, ça je peux vous le garantir ! lança-t-elle sans ralentir.

À leur tour, Arlam, Luan et Nara s’approchèrent avec prudence. La belliciste restait toujours sidérée par le comportement de Lucanos. Son désir de mort ne regardait qu’elle, inutile de les y mêler.

La jeune Sylvestre s’accroupit devant l’homme qui était venu à eux. Il était immense, plutôt athlétique, à peu près de l’âge de Nara. Mais Lucanos avait raison. Les Chasseurs étaient d’excellents cavaliers et leurs chevaux entraînés à réagir face à la magie. L’arcaniste fit naître une flamme dans sa main et éclaira son visage. En le découvrant, Nara laissa échapper une exclamation de surprise. Luan fronça les sourcils, incapable de dire où elle l’avait vu.

— Tu le connais ? demanda-t-elle.

Lucanos leva les yeux au ciel et esquissa un geste menaçant vers le jeune homme. Arlam bloqua son bras avant qu’il n’atteigne sa cible.

— Calme-toi, tu pourras bientôt dormir.

L’arcaniste retira sa main avec un claquement de langue. La Sylvestre n’aurait su dire laquelle l’agaçait le plus : Nara et ses plans douteux, ou Lucanos et son attitude aussi dangereuse pour elle-même que pour les autres.

— Il m’a aidée à m’échapper, murmura Nara.

Avec la fatigue, Luan avait déjà oublié sa question, elle ne comprit donc pas immédiatement. Son visage s’éclaira ensuite de stupéfaction.

— Tu dis n’importe quoi, rétorqua-t-elle, un garde humain qui aide une Sorcière, ça n’a pas de sens !

— On s’en fiche ! s’écria Lucanos. On devrait le tuer tant qu’il est inconscient et foutre le camp.

Arlam pointa l’intrus du doigt et s’exclama :

— Trop tard, je crois qu’il revient parmi nous.

Lucanos se leva et s’éloigna à grands pas, partagée entre l’exaspération et la fureur. Luan ne bougea pas, intriguée par cet étrange individu. Les rares Hommes à apprécier les Sorcières étaient généralement les parents des Prêtres et des Mages, certains vivaient même dans les cercles. On ne comptait que très peu de gardes et de soldats parmi eux.

— Talleck ? questionna Nara tandis qu’il ouvrait ses yeux clairs.

À la vue de ces trois visages qui le toisaient avec curiosité et méfiance, il se redressa brusquement et renversa Arlam. L’air apeuré, Talleck Neius chercha à s’éloigner d’eux, mais il trébucha avec maladresse. Nara présenta ses mains vides pour s’assurer de ne pas le brusquer. Les traits tirés du garde s’apaisèrent, il avala sa salive avec difficulté et déclara :

— Je ne pensais pas vous retrouver aussi facilement. Quel coup de chance !

— Pardon ? intervint Luan.

Toute cette situation, sans pour autant l’inquiéter, commençait à lui sembler grotesque. Peut-être dormait-elle toujours et son esprit lui jouait-il des tours avec un rêve particulièrement tordu. Elle se pinça, sans résultat.

— Je… je suis venu vous aider.

Luan, abasourdie, consulta Nara. D’un petit signe de tête, celle-ci confirma une chose : cet homme ne représentait pas un danger. Elle semblait tout de même perturbée par ses paroles.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

Le jeune garde marqua une pause, comme s’il hésitait sur la réponse à donner. Ou comme si, au contraire, elle lui paraissait d’une évidence désarmante :

— Parce que ce que nous faisons est mal.

Talleck ne trouvait plus les mots et la peine lui nouait la gorge. Luan, quant à elle, avait dépassé le stade de la surprise. Depuis qu’elle avait quitté son cercle, la belliciste allait de découvertes en stupéfactions.

Nara tendit sa main à Talleck, comme s’il s’agissait d’un animal blessé.

— J’accepte ton aide.

Comme dans un rêve éveillé, Luan observa l’Homme et la Sorcière se serrer la main, étrange écho de la scène jouée la veille. Arlam s’approcha d’elle, tout aussi pantois.

— Je ne suis pas sûr de comprendre ce qui se passe, murmura-t-il avec irritation.

— Moi non plus. Comment peut-elle avoir autant confiance ?

Luan considérait néanmoins que même si Nara n’était pas une Sorcière très réfléchie, elle n’aurait pas hésité à tuer Talleck s’il avait représenté une menace. Ils retournèrent au campement pour y découvrir Lucanos, somnolente.

— Demain, nous reprendrons la route pour le Bois Refuge, poursuivit Nara. Tu pourras peut-être donner des informations précieuses aux Reines.

— Je refuse de voyager avec lui.

La voix tranchante de l’arcaniste s’était élevée. Luan poussa un soupir excédé et Nara leva les yeux au ciel. Arlam ne se retint pas plus longtemps :

— Écoute, si tu n’es pas contente, tu n’as qu’à rentrer aux Marais ! Il me semblait pourtant que tu avais décidé d’accompagner Nara partout où elle se rendait. Et figure-toi que Nara me suit pour effacer sa dette. Mais j’oubliais… je parle à une Sorcière dont la parole ne vaut rien. Tu es une vraie plaie, c’est pas croyable !

Lucanos se retourna pour lui faire face. Elle avait ôté son masque pour dormir, et l’immonde brûlure sur son visage la rendait plus effrayante que jamais. Arlam déglutit, mais soutint son regard, impassible. Au terme de ce duel silencieux, l’arcaniste s’en alla retrouver son sommeil fragile, sans un mot. L’homme Sorcière afficha une expression de triomphe que lui renvoya sa cousine. Cette dernière espéra qu’ils avaient raison de se réjouir.

Commentaires

Je n'arrive pas à déterminer qui m'exaspère le plus ! Cette ambiance tendue fait bien ressortir les mauvais côtés de chacun. C'est bien de ne pas avoir des personnages parfaits, ça les rend plus réels.
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lundi 29 juin à 13h27
C'est vrai qu'ils sont un peu exaspérants à se chercher sans arrêt des noises, on dirait une bande de gamins dans une cour d'école, complètement inconscients des enjeux !
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mardi 22 juin à 15h06