6

Joan Delaunay

samedi 23 mai 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 4 - Caméléons

Chaque Sorcière possède un « potentiel magique » qui lui donne sa puissance. Elle se doit de l’accepter et vivre avec. Il faut imaginer la magie comme un muscle qui peut se développer avec plus ou moins de facilité. Mais n’oubliez jamais que, comme le muscle, la magie ne détient pas de ressources illimitées et l’épuisement vous guette si vous en abusez.

 

— Extrait d’un cours oral de l’école d’élémentalisme du cercle d’Aïcko

Sluncet 1151, région des rivières

La lune avait disparu ; l’obscurité et le silence régnaient entre les quatre murs de terre.

Son artefact de vol coincé en dehors, Mezina avait abandonné l’idée de sortir seule de leur protection d’élémentalisme, qui avait vite pris des allures de prison. Elle tournait encore et encore, prête à imploser sous l’inquiétude et la nervosité. Aucune réponse ne lui était parvenue de la part de Nara, et les bruits captés de l’autre côté des pans de terre s’étaient atténués peu après. Il fallait se rendre à l’évidence : le Chasseur avait neutralisé et enlevé Nara. Et elle n’avait rien pu faire pour l’éviter.

Le sang avait cessé de couler de la plaie dans l’abdomen d’Arlam, mais Mezina préférait ne pas courir le moindre risque. Ils sortiraient à la levée du jour, et surtout dès que l’illusionniste serait en état d’utiliser la magie pour se déplacer. Même si l’onguent avait agi assez vite, Mezina lisait sur son visage la faiblesse causée par la perte de sang. Il plongea toutefois la main dans sa poche pour en extraire une unique carte, différente de celles qu’il utilisait pour ses illusions : une carte-fée. Celle-ci se pliait à sa volonté, et adoptait la forme et la dimension qu’il désirait ; il s’en servait donc pour voler, il en avait fait la démonstration à plusieurs reprises depuis leur rencontre. Il fit mine de se redresser en la brandissant.

— On doit aller la chercher, articula-t-il avec difficulté.

— Pas tout de suite.

Arlam voulut protester, mais étouffa plutôt une exclamation de douleur.

— Je dois insister ou tu as compris tout seul ? rétorqua Mezina, la voix tendue.

Ses propos semblaient durs, cependant ils ne pouvaient négliger leur santé s’ils souhaitaient secourir Nara. Arlam ne serait pas capable de voler avant plusieurs heures, le Chasseur devait certainement se déplacer à cheval et ils ignoraient quelle direction il avait empruntée. Ils s’étaient rapprochés de Froidelune, aucun doute là-dessus : cela impliquait le risque de croiser davantage de Chasseurs, s’ils rejoignaient la route des Hommes. Au moins les murs les protégeraient-ils pendant cette nuit-ci.

— Il faudra qu’on aille directement à Froidelune. On fera des pauses régulières pour que je te mette de l’onguent, mais on ne devrait pas arriver à la ville longtemps après eux.

Les lèvres tordues, tant par la résignation que par la souffrance, Arlam s’allongea et cala sa tête contre son sac.

— Je sais que ça va paraître étrange, mais j’espère que ce Hution Rerus va l’acheter.

La gorge de Mezina se noua à cette pensée, mais elle ne pouvait qu’approuver : tout sauf les Prêtres de la capitale humaine.

Arlam s’endormit bientôt, éreinté par sa blessure. La belliciste s’assit à ses côtés et s’assura que sa respiration demeurait normale et régulière. Le saignement s’était résorbé, mais elle se méfiait des armes des Chasseurs, qui contenaient parfois des poisons pernicieux.

La tête lourde, Mezina lutta de nombreuses heures pour ne pas tomber de fatigue. Au milieu de la nuit, incapable de tenir plus longtemps, elle se plaça près d’Arlam et sombra à son tour.

***

Le soleil matinal irisait le feuillage des arbres au-dessus de leur campement et effleurait le visage de Mezina de sa lueur froide, mais bienfaisante. Elle ouvrit les paupières avec lenteur, dans un instant de flottement. Depuis toujours, la jeune Sorcière préférait l’automne, la symphonie des gouttes de pluie en destembre, les chants du vent dans les feuilles au mois de vitrembre. En se dépêchant, ils atteindraient le Bois Refuge pour assister à ces phénomènes saisonniers qu’elle appréciait tant. S’ils parvenaient à sauver Nara à temps.

Mezina ferma les yeux, les rouvrit en hâte.

Nara.

Elle se redressa, presque en sursaut. Ils étaient arrivés au bout de cette nuit interminable. Le ciel pâlissait dans le cadre formé par les murs de terre, au-dessus de leurs têtes, et elle découvrit Arlam, déjà en train d’ajuster la taille de son artefact pour les transporter tous deux hors de cette enceinte.

— Ah, bonjour, j’allais justement te réveiller, déclara l’illusionniste.

Il l’aida à se placer sur la carte-fée, désormais aussi grande qu’un tapis, et ils s’extirpèrent enfin de cette cellule d’infortune. Une fois de l’autre côté, ils s’empressèrent de ranger leurs affaires afin de voler sans gêne. Il veillait à tout emporter, surtout l’artefact de l’Aïckoise. L’urgence de la situation n’échappait ni à l’un ni à l’autre, aussi partirent-ils dès qu’ils furent prêts. Le bâton de vol de son amie accroché sur le dos, Mezina aida Arlam à se stabiliser sur sa carte-fée, et ils prirent leur essor dans le jour naissant.

***

— Comment vous êtes-vous rencontrées, toutes les deux ?

Mezina commençait à s’endormir quand Arlam l’interrogea. Elle se rendit compte que malgré le mois qu’ils avaient passé ensemble, jamais il n’avait posé cette question, ni à elle ni à Nara. Sans doute n’avait-il pas voulu s’immiscer entre elles. Pourtant, le sujet méritait d’être abordé. Même si cela devenait de plus en plus fréquent, les Sorcières ne quittaient pas longtemps leurs cercles, véritables terres sacrées depuis leur création. Mezina était partie du Bois Refuge trois ans auparavant, sans jamais y retourner. Pour un illusionniste qui avait passé sa vie là-bas, cela restait difficile à concevoir.

— Je ne vais pas entrer dans les détails, mais… j’ai trouvé Nara.

Ils arrivaient au quarante-cinquième et dernier jour du mois de sluncet, ce qui signifiait le début imminent de l’automne. Les pluies saisonnières se présenteraient bientôt, mais semblaient prendre du retard, rien de surprenant dans cette région méridionale et sèche. Pourtant, Mezina crut entendre quelques gouttes rebondir sur les pierres alentour.

— Trouvé ?

— Je ne pourrais pas te l’expliquer.

— Mais toi, tu viens du Bois Refuge, alors pourquoi t’être rendue à Aïcko ?

Pourquoi souhaiter à tout prix devenir élémentaliste, après des années à pratiquer l’art du combat, à faire honneur au nom de sa mère ? Pourquoi nier ainsi ses qualités physiques et magiques dignes des grandes bellicistes du Bois Refuge ?

— Je voulais changer de spécialité, mais ma famille est très traditionnelle : en tant que Sylvestre, il fallait que je devienne illusionniste ou belliciste, rien d’autre. Mais après des années à lutter contre eux, j’ai fini par craquer. Je me suis enfuie de chez moi et j’ai rejoint le cercle d’Aïcko pour y devenir élémentaliste.

— Et là, tu es tombée sur Nara.

Un sourire s’étira sur les joues de la rouquine au souvenir de leur première interaction. L’Aïckoise, d’un an son aînée, quittait à peine l’adolescence, mais semblait vouloir conserver toute la rage qu’elle avait ruminée ces années-là. En colère contre le monde entier, elle l’avait pourtant tout de suite accueillie, comme si l’injustice à laquelle elle avait fait face trouvait écho dans la sienne. Quelles chances avait-elle de rencontrer une Sorcière qui la comprendrait si facilement ?

— Tu as vu que mes capacités en élémentalisme restent vraiment médiocres. Nara m’a prise sous son aile et n’a jamais abandonné l’idée que je puisse me reconvertir. Et quand elle m’a parlé de ses projets, j’y ai adhéré sans même me poser de questions : elle représente pour moi l’espoir que notre façon de vivre pourrait changer, pour peu que nous soyons prêts à nous impliquer pour faire la différence.

— Je vois. Attends, tu as dit « ses » projets ?

Le sang cognant contre ses tempes, elle répliqua en hâte :

— Oui, libérer des Sorcières, convaincre les Reines de sortir de leur immobilisme, toute cette histoire.

Arlam acquiesça et enchaîna avec des questions sur la vie au cercle d’Aïcko, auxquelles Mezina répondit avec plaisir et soulagement, jusqu’à ce qu’il s’endorme enfin. Cette fois-ci, elle avait failli trop en dire.

***

Arlam et Mezina atteignirent Froidelune en une douzaine de jours. Un long et douloureux périple durant lequel la belliciste dut, jour après jour, appliquer l’onguent médicinal sur la plaie de son confrère. Ils auraient besoin de toutes leurs forces pour sauver Nara, sans parler des autres Sorcières retenues captives. La mixture curative avait toutefois fait des miracles sur la blessure d’Arlam : la douleur et le saignement avaient cessé. Il ne resterait pas la moindre cicatrice une fois la plaie guérie.

Tous deux venaient du plus grand cercle au monde, dans lequel des habitarbres servaient de demeures aux Sorcières : le Bois Refuge. Même si des différences existaient dans cette région du continent, la forêt n’avait aucun secret pour eux : ils s’étaient familiarisés avec le moindre bruit, le moindre relief des sous-bois.

Arrivés aux environs de la cité, cachés dans les arbres, ils observèrent les Hommes qui voyageaient sur la route afin de mieux les imiter. Ils dissimulèrent leurs affaires dans les buissons et s’attelèrent ensuite à leur apparence. Arlam aplatit les mèches d’un noir bleuté au sommet de son crâne tandis que Mezina disciplinait ses boucles rousses pour les attacher en chignon. La couleur de peau d’Arlam, bien que peu courante dans cette région, ne soulèverait pas de questionnements : il passerait pour un habitant de l’ouest du pays. Ils enlevèrent ensuite tous les bijoux et vêtements typiquement sorciers qu’ils possédaient.

Enfin, Zylph, ses petites pattes accrochées dans le manteau de son maître, près du col, tenta d’échapper à sa prise. Il finit par abandonner et se laissa tomber avec paresse dans la paume de sa main. Ses écailles alors violettes s’éclaircirent pour adopter la même teinte que la peau cuivrée de l’illusionniste.

— Désolé mon grand, mais il va falloir oublier ça pour le moment, soupira Arlam. Ici, on ne peut pas te laisser vagabonder à ta guise.

Avec un petit couinement, la langue du caméléon fusa en direction de l’homme Sorcière, comme une marque de protestation. Arlam le considéra avant de le replacer en douceur dans sa poche, les lèvres tirées en un sourire d’excuse.

Désormais certains de passer inaperçus parmi les Hommes, ils se mirent en route.

***

Comparé au cercle du Bois Refuge, Froidelune faisait office de petite ville. Arlam observa avec attention ce port entouré de monticules de sable gris, paysage insolite dans l’est de Pressiac. Après d’interminables minutes à regarder par-dessus leurs épaules, Mezina et lui avaient compris qu’aucun des habitants ne les soupçonnait. Une fois rassurés, s’ils savaient vers quel lieu ils devaient se diriger, ils en ignoraient la localisation précise. Aussi l’illusionniste demanda-t-il à une passante d’un air un peu trop naturel :

— Excusez-moi, pourriez-vous m’indiquer où se situe le marché aux esclaves, s’il vous plaît ?

La femme, d’un certain âge, les toisa avec ses petits yeux perçants et rétorqua :

— Z’êtes pas du coin vous ! M’étonnerait qu’vous puissiez acheter quoi qu’ce soit, mais c’t’à vous d’voir.

D’un geste vague, elle leur indiqua la direction à prendre et s’en alla en boitant. Les deux Sorcières s’élancèrent d’un pas vif malgré leur appréhension, pour arriver sur une place où trônait une large scène. De nombreux badauds s’arrêtaient pour assister aux enchères. Lorsqu’il leva les yeux vers l’estrade, Arlam sentit son estomac se nouer et un bref regard vers Mezina lui révéla qu’il n’était pas le seul.

Des visages de Sorcières, femmes, hommes, enfants, l’air abattu. Un Homme les présentait un à un, énonçait leurs diverses qualités. Un rapide coup d’œil d’un bout à l’autre de l’estrade dévoila à Arlam la raison pour laquelle aucune Sorcière ne tentait d’utiliser la magie : des cristaux étaient maintenus par des cercles de métal au sommet de piquets disposés tout le long de la scène. Mezina et lui se trouvaient cependant suffisamment loin pour ne pas être affectés, et la fabrication des cristaux restait trop complexe et coûteuse pour que les simples gardes en portent sur eux.

Aucune trace de Nara : le Chasseur et elle avaient dû arriver quelques jours plus tôt. Mais, alors qu’ils s’apprêtaient à tourner les talons pour partir à sa recherche, un détail interpella Arlam : personne ne semblait vouloir intervenir dans la vente des prisonniers. Curieux, il demanda à une jeune fille :

— Pourquoi est-ce que personne ne participe aux enchères ?

— Vous n’êtes pas d’ici, hein ? Le Seigneur Rerus s’arrange pour bloquer les prix sur les Sorcières : il est le seul à pouvoir offrir plus de mille pressics, à Froidelune. Elles sont souvent exposées pour la forme. Bref, les hommes l’intéressent pas et les femmes dont il ne veut pas finissent à Asnault.

Avec un sourire mauvais, elle ajouta :

— Et c’est pas plus mal !

Arlam dissimula avec difficulté son malaise. Mezina ouvrit la bouche pour l’interroger à nouveau ; un cri d’alerte la stoppa net :

— Sorcière ! Sorcière !

Une boule glacée fraya son chemin dans le ventre d’Arlam. Puis il découvrit qu’ils n’étaient pas les Sorcières en question : personne ne s’était jeté sur eux, personne ne paraissait même les remarquer.

De nombreux soldats sortirent de deux rues adjacentes à la place pour s’engouffrer dans une troisième, de toute évidence celle d’où provenait l’alerte. Arlam et Mezina envisagèrent de les suivre, mais leur attitude aurait semblé suspecte ; ils rebroussèrent chemin et se séparèrent, chacun empruntant une avenue parallèle à celle où avait été aperçue la Sorcière. Dans la mesure du possible, ils devaient l’aider à échapper aux soldats.

Arlam pressa le pas sans courir pour autant, afin d’éviter de se faire repérer. Alors qu’il arrivait au bout de la rue, il entrevit la Sorcière en fuite : une jeune fille qui portait des vêtements couleur pastel. Un ensemble bien trop remarquable pour les Hommes qui, à l’exception des Seigneurs, des Prêtres et de riches marchands, se contentaient d’habits aux tons ternes.

Arlam sortit son jeu de cartes de sa poche, sachant parfaitement laquelle utiliser à condition de se rapprocher de la jeune fuyarde.

Il fallait qu’il tente de lui parler par télépathie. Cette capacité, commune à toutes les Sorcières, fonctionnait mieux dans des conditions de proximité, géographique ou émotionnelle. Arlam essaya de garder en tête la frêle silhouette qu’il avait entraperçue et d’établir le contact avec elle par la pensée. À sa grande surprise, cela s’avéra d’une facilité déconcertante :

— Dès que vous le pouvez, tournez sur votre droite. Je me chargerai de vous cacher aux yeux des soldats.

Arlam n’attendit pas de réponse de sa part : il s’empara de la carte qui contenait le sort qui l’intéressait et l’activa. Plaqué contre le mur, il patienta jusqu’à ce que l’autre Sorcière arrive à lui. Une manche de tissu rose apparut ; tout en l’attrapant par le bras pour l’empêcher d’aller plus loin, il lança l’illusion.

— Elle est partie par là ! cria l’un d’entre eux.

Les soldats s’élancèrent à la poursuite du mirage sans leur accorder un regard. Dans la tête des quatre Hommes, une figure identique à la jeune Sorcière s’enfuyait désormais à travers les venelles de Froidelune. Une fois que tous les troupiers eurent bifurqué dans la rue adjacente, Arlam lâcha sa consœur avec un soupir de soulagement.

— Vous n’avez pas choisi les bons habits pour vous aventurer sur les terres des Hommes.

La Sorcière se retourna et le dévisagea avec un air quelque peu énervé. Arlam écarquilla les yeux, puis s’écria d’une voix aiguë :

— Luan ?

***

Mezina les retrouva dans une ruelle plus tranquille, tandis qu’Arlam s’arrangeait pour rendre la jeune Sorcière plus présentable aux yeux des Hommes. S’il existait une personne qu’il ne s’était pas attendu à rencontrer à Froidelune, il s’agissait bien de sa cousine. Voilà qui expliquait la facilité qu’il avait eue à la contacter par télépathie. La jeune fille fulminait, mais se contenait pour ne pas lui crier dessus, de peur d’être remarquée. Mezina enleva sa veste et l’en enveloppa. Après un regard peu convaincu et un haussement d’épaules, Arlam posa la question qui lui brûlait les lèvres :

— Luan, qu’est-ce que tu fais ici ?

Mezina parut surprise de constater qu’ils se connaissaient, mais n’intervint pas, sentant la tension palpable entre eux. La jeune Sorcière écarta une mèche de cheveux blonds puis répliqua avec colère :

— Qu’est-ce que toi, tu fais ici ? Tu es parti il y a des semaines du Bois Refuge ! Tu te souviens encore de mon nom, c’est déjà un exploit !

Malgré la gémellité de leurs pères, Luan Ertolomaï et Arlam Nessem ne se ressemblaient pas le moins du monde. De petite taille, blonde, elle devait ses yeux bleus et un teint plus clair à un grand-père Aïckois, du côté de sa mère. Mais plus encore, alors qu’Arlam possédait un naturel doux et calme, Luan se transformait souvent en véritable volcan. Mezina se tint davantage en retrait. Arlam rétorqua cependant :

— Ne serais-tu pas en train de dramatiser, là ? Évidemment que… Attends, c’est moi qui te fais la leçon, et non l’inverse !

Luan croisa les bras et leva le menton d’un air de défi. Arlam était trop préoccupé et énervé pour trouver une pique à lui lancer. Il reprit de plus belle :

— Comment aurais-tu fait si je n’avais pas été là ?

— J’aurais sauté sur les toits des maisons et volé jusqu’à atteindre le fleuve.

— Et si par malheur il y avait eu des cristaux ?

Cette fois-ci, Luan baissa les yeux, embarrassée. L’illusionniste croisa le regard de Mezina, qui secoua la tête pour l’inciter à faire preuve de clémence.

— J’étais toute seule au cercle… souffla Luan.

Sa cousine tentait de le faire culpabiliser. Et elle y parvenait. Leurs familles respectives étaient parties des années plus tôt afin d’aider les Sorcières du cercle d’Itera, qu’une chaîne de montagnes séparait des Hommes. Luan avait quinze ans à présent, mais elle allait toujours à l’école. Arlam était devenu son tuteur légal après maints efforts administratifs. Il soupira et répondit :

— Tu n’étais pas si seule que ça. Et tu es assez grande pour te prendre en main. Mais tu as raison, j’aurais dû te prévenir que mon absence allait être plus longue que prévu. D’ailleurs, comment m’as-tu retrouvé ?

— J’ai utilisé le Lien, évidemment. Ça n’a pas été facile, j’ai cru que cette espèce de boussole faisait n’importe quoi quand j’ai senti ta présence au sud-est, vers une ville pleine de Chasseurs.

Un peu coupable, Arlam se tint coi. Faire appel au Lien à son âge était en général révélateur d’une absence gênante dans la famille.

— Maintenant, explique-moi ! reprit Luan. Tu devais aller à Aïcko pour deux semaines ! Et… t’es qui, toi ?

Peu impressionnée par la hargne de l’adolescente, Mezina arqua un sourcil et répondit :

— Mezina Meroaï, belliciste.

— Contente pour toi.

— Quelque chose me dit que tu pratiques la même spécialité que moi…

Arlam le lui confirma d’un bref hochement de tête, mais recentra la conversation :

— Je suis venu aider une amie de Mezina. Une Aïckoise.

Luan se renfrogna, à la fois intriguée et agacée.

— Depuis quand est-ce que tu connais quelqu’un chez les bourbeux ?

Arlam lui raconta sa rencontre avec les deux Sorcières, mais des soldats qui passaient dans la rue interrompirent son récit.

— Venez, intervint Mezina. Il faut qu’on trouve l’endroit où elle est retenue captive. Luan, attention à ne pas te faire remarquer !

— Surtout, ne m’expliquez pas, ironisa-t-elle. Ça sert à rien que je comprenne ce qu’il se passe.

Arlam prit la main de sa cousine et l’entraîna dans l’avenue principale, à la suite de Mezina. Malgré leur attitude étrange, personne ne sembla les soupçonner : les nerfs des habitants avaient été éprouvés par la présence d’une Sorcière en liberté. Ils se rendirent dans une boulangerie et allèrent à la rencontre du vendeur, trop occupé à compter ses gains pour lever les yeux vers eux.

— Pardonnez-moi, commença Arlam, nous venons d’arriver par bateau et nous sommes un peu perdus. Nous devons nous présenter à la demeure de Hution Rerus pour lui remettre une commande. Pourriez-vous nous indiquer la direction à emprunter ?

L’homme leur jeta un bref regard avant de se désintéresser d’eux.

— Vous avez un drôle d’accent, vous êtes Maréalais ? Pour aller chez notre bon Seigneur, il vous suffit de continuer tout droit vers l’est et de prendre à droite au carrefour. Vous ne pouvez pas vous tromper.

Arlam le remercia puis se tourna vers le visage effaré de Luan, emmitouflée dans la veste trop grande pour elle. Ils sortirent en silence de la boutique et marchèrent dans la direction indiquée durant quelques secondes avant que Luan ne s’arrête, les yeux baissés vers ses pieds. Même à son jeune âge, elle n’avait pas été épargnée par les effroyables récits qui remontaient jusqu’au Bois Refuge. Mezina partit un peu en avant pour repérer les soldats et les laisser seuls un instant.

— Je pense que tu as compris pourquoi nous sommes venus aider l’amie de Mezina, déclara Arlam d’un air peiné. Allez, c’est par là. Plus vite nous aurons réglé cette affaire, plus vite tu sortiras de cette ville.

— Attends, Arlam.

Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre Mezina, l’illusionniste s’arrêta. Il poussa un léger soupir et reporta son attention vers la jeune Sorcière. Interloqué par son expression déterminée, il comprit enfin les raisons de sa présence à Froidelune lorsqu’elle prononça ces mots :

— Je suis ici pour te ramener au Bois Refuge.

***

Comme l’avait indiqué le boulanger, impossible pour Arlam, Mezina et Luan de faire erreur en cherchant la demeure de Hution Rerus. Elle se situait en légère périphérie de la ville et était bien plus richement décorée que toute autre bâtisse aux alentours. Les trois Sorcières l’observèrent à l’ombre d’une ruelle. Des gardes se tenaient à l’entrée de l’enceinte, devant un haut portail de fer hérissé de piques.

— Il va falloir attendre la nuit, chuchota Arlam d’un air dubitatif.

— Ou alors, on peut partir tout de suite pour le Bois Refuge, rétorqua Luan.

Arlam la considéra avec sévérité, mais comprit qu’elle ne pensait pas ce qu’elle venait de dire. Même si elle essayait de le cacher, la vue de la demeure Rerus l’angoissait.

— Et tu comptes faire ça comment ? lui demanda-t-elle.

— Regarde l’étage, il y a des barreaux aux fenêtres, les chambres des Sorcières doivent s’y trouver. Il faudrait grimper jusque-là.

— Pourquoi ne pas voler ?

Mezina lui montra des éclats verts que l’on apercevait légèrement sur le toit.

— Saleté de cristaux ! cracha Luan. C’est la première fois que j’en vois en vrai. En tout cas, ça va pas être évident, surtout avec tous ces gardes.

— Il faudra faire diversion. Une illusion ne serait que temporaire et risquerait de ne pas les emmener assez loin. Par contre, j’ai remarqué que tu t’y prends très bien.

Cette fois-ci, ce fut Luan qui lança un regard de reproche à son cousin. Mezina l’empêcha de répondre :

— Je ferai diversion. Luan, passe-moi un ou deux poignards s’il te plaît.

La cadette s’exécuta, un peu inquiète :

— Tu sais t’en servir ?

— Sans doute pas aussi bien que toi, je me bats plutôt à mains nues. Mais ça devrait aller. Tu pourras les récupérer quand la voie sera libre.

— Et toi, comment tu vas grimper là-haut ? demanda-t-elle à son cousin.

— J’ai vu des arbres dans les jardins autour du bâtiment principal.

Cette fois-ci, tous trois échangèrent un sourire complice. Pour avoir grandi dans le Bois Refuge, escalader jusqu’au sommet d’un arbre était pour eux aussi naturel que respirer.

Ils attendirent la nuit en silence : Arlam voulait que Mezina se concentre et, surtout, il ne désirait pas discuter de son retour au Bois Refuge avec Luan. Ils observèrent le jeu des lumières qui s’allumaient ou s’éteignaient aux fenêtres de l’étage.

Quand enfin vint la relève des gardes, Mezina se précipita vers eux. Sous leurs yeux stupéfaits, elle lança le premier poignard dans l’épaule de l’un d’eux, assez fort pour le projeter en arrière et ainsi leur faire comprendre sa nature sorcière, puis envoya le second, qui frôla la jambe d’un autre soudard. À peine eut-elle tourné les talons et fait mine de vouloir contourner le mur d’enceinte que les gardes sonnaient les renforts, avant de se lancer à sa poursuite. Le blessé arracha l’arme fichée dans sa chair et partit à leur suite en braillant.

Une fois le calme revenu, Luan s’avança pour récupérer ses lames et retourna se dissimuler dans l’ombre. Puis, Arlam se glissa discrètement jusqu’au mur d’enceinte, qu’il entreprit d’escalader. Quand il posa enfin le pied sur l’herbe jaunie, dans le jardin du domaine, il s’arrêta un instant pour écouter et observer. Pas de gardes, pas de bruits. Un magnifique pin se pliait vers le toit voûté de la résidence, et il s’empressa de l’atteindre. Il monta jusqu’au sommet avec des gestes fluides et se laissa souplement retomber sur les tuiles du premier étage. Il s’avança avec prudence, prêt à fuir en cas de besoin. L’illusionniste jeta un coup d’œil entre les barreaux de la lucarne la plus proche. Malgré l’obscurité ambiante, il distinguait deux silhouettes féminines enlacées dans un lit. Il nota qu’aucune d’elles n’avait la chevelure flamboyante de Nara.

Il continua d’avancer sur les tuiles, en veillant à ne faire aucun bruit. Il passa devant trois autres fenêtres avant d’atteindre l’une des dernières à laisser transparaître de la lumière. Avec plus de précautions encore, Arlam s’approcha, mais il sut vite qu’il avait trouvé celle qu’il cherchait.

Les mèches écarlates de Nara semblaient s’enflammer à la lueur des lucioles coincées dans un bocal. Elle parlait activement avec deux Sorcières, l’une au sourire volontaire, l’autre au visage dissimulé par un masque. Alors qu’il s’apprêtait à toquer à la fenêtre du bout du doigt, il observa Zylph gravir son épaule, presque avec nonchalance, puis ouvrir la bouche et coller sa longue langue rose sur la vitre dans un claquement sonore.

Nara et ses deux acolytes se tournèrent aussitôt dans leur direction et Arlam vit les yeux de son amie s’illuminer. Elle se leva précipitamment et l’illusionniste ne fut qu’à moitié étonné de découvrir son corps en partie dénudé. Quand elle ouvrit la fenêtre dans un couinement, elle chuchota avec hâte :

— Attends, cache-toi !

Il s’exécuta et, dans la seconde qui suivit, la porte de la chambre grinça, accompagnée d’un grognement d’homme. La voix tremblante, Nara bafouilla quelques mots, puis il s’en retourna dans le couloir. Arlam se releva avec lenteur pour trouver face à lui les grands yeux de l’élémentaliste, le visage barré d’un large sourire.

— Je savais que tu viendrais, j’en étais sûre !

Il passa son bras à travers les barreaux et serra celui de son amie avec force. Elle semblait ne jamais vouloir le lâcher.

— Et Mezina ?

— Elle va très bien, tu la connais.

— Oui, on a cru entendre du boucan dehors, j’aurais dû me douter que c’était elle.

— Elle distrait les gardes. D’ailleurs, je risque de ne pas avoir beaucoup de temps, s’empressa-t-il de dire. Il faut vous faire sortir de là, mais il y a des cristaux énormes sur le toit et des gardes partout.

— On peut s’occuper des gardes, intervint la Sorcière masquée.

— Voici Lucanos et Auléna, expliqua Nara. Ensemble, on a mis au point un semblant de plan. Mais Mezina et toi en étiez la pièce maîtresse.

Elle étouffa un petit rire d’excitation avant de reprendre :

— J’étais tellement inquiète pour vous.

— As-tu conscience de la situation dans laquelle tu te trouves ?

— Ce n’est pas moi qui ai pris une flèche dans le ventre…

Auléna s’éclaircit la gorge, agacée par cet échange qui cessa aussitôt pour se recentrer sur des affaires plus importantes.

— Bon, je peux m’occuper des cristaux, déclara l’illusionniste. J’ai juste besoin de temps et d’un objet pour les briser.

— Très bien. Si tu peux faire ça après-demain dans la matinée, ça serait parfait. Mais il nous faudrait un signal : si d’un côté comme de l’autre on a un empêchement, ça risque de mal se passer. Une idée ?

Arlam afficha une moue distraite. Puis il tourna les yeux vers Zylph qui lança un regard interrogatif en direction de son maître et un nouveau sourire creusa les fossettes sur ses joues.

***

— C’est pas possible, elle a pas pu partir bien loin !

Les gardes du domaine Rerus râlaient et tapaient du pied avec rage. Ils revinrent bredouilles devant le portail de fer.

Perchée sur le toit d’une maison, cachée dans la pénombre, Mezina leur lança un rictus méprisant. Elle était presque déçue qu’aucun d’eux ne l’ait repérée.

***

— Je me joins à vous. Au pire, ils prendront nos vies. Mais… aller voir toutes nos consœurs une à une attirera l’attention, et on ne peut pas courir le risque que le message se déforme par le bouche-à-oreille. Pourquoi ne pas laisser un écrit ?

Après cette déclaration de Rohe, Nara et ses complices avaient réussi à répandre parmi les Sorcières de la demeure une unique consigne : lire le dernier des « Sonnets du Prêtre Perdu ». Ce recueil avait été rédigé dans l’anonymat plus de trois cents ans auparavant et était devenu un classique de la littérature Froidelunienne. Mais ses vers n’intéressaient pas Nara, qui les jugeait de mauvais goût. En revanche, Lucanos avait profité de ses privilèges pour obtenir de l’encre et un pinceau, et ainsi écrire un message très clair sur la page où figurait le poème. Au matin du trois destembre, qui signifierait aussi le sixième jour de captivité de Nara, lorsque l’arcaniste brandirait un caméléon, les Sorcières passeraient à l’attaque.

Il s’agissait tout d’abord de créer une diversion. Les gardes risquaient d’être sur le qui-vive après l’incident causé par Mezina, elles devraient donc user de tous les moyens possibles pour tous les appâter à l’intérieur et permettre à Arlam d’atteindre les cristaux. Une fois qu’il les aurait brisés, elles pourraient employer leur magie afin de sortir de la demeure de Rerus. Échapper au cauchemar, obtenir leur vengeance.

Nara était assise dans l’un des bassins ; le bout de ses cheveux trempait dans l’eau. Pour des raisons inconnues, et à son grand soulagement, Hution n’était toujours pas venu la réclamer depuis son retour le matin même. Du regard, elle trouva Lucanos sur les marches qui menaient aux bassins, qui discutait avec une petite Sorcière blonde. Sans elle, toute son entreprise aurait sans doute été irréalisable. Elle ne dénigrait pas le travail de Rohe et Auléna, mais l’hypnotisante arcaniste avait, à elle seule, réussi à pousser la moitié des captives à participer à ce plan d’évasion à l’allure bancale.

Nara commençait à entrevoir un futur où la Sorcière des Marais aurait une place à ses côtés.

***

Après avoir passé une journée entière à chercher comment briser les cristaux, enchâssés dans la structure du toit d’après les descriptions des captives, Arlam, Mezina et Luan étaient sur le point d’agir. La plus jeune Sorcière avait d’abord déniché une énorme pierre, mais ils s’étaient vite rendu compte que sans l’aide de la magie, ils auraient bien du mal à la transporter sur le toit de la demeure Rerus. Après un certain temps de réflexion, ils finirent par trouver la solution : voler des burins à des constructeurs sur un chantier à l’autre bout de Froidelune.

L’illusionniste usa de ses cartes pour passer inaperçu et dérober les outils en question se révéla un jeu d’enfant.

***

Des nuages épars entouraient la pleine lune, donnant une lueur surnaturelle à l’ensemble de Froidelune. La ville dormait, à l’exception des soldats qui patrouillaient, une lanterne à la main.

— Je ne sais pas s’ils se feront avoir une deuxième fois.

— Je pense au contraire qu’ils seront encore plus déterminés ! Je les ai franchement humiliés, ils vont être en rogne. Et ils seront fatigués par leur nuit de veille, tu verras. De toute façon, c’est un plan de secours, rien de plus.

Tapis dans l’obscurité, Arlam et Mezina observaient la demeure Rerus et luttaient contre le sommeil. L’illusionniste n’arrivait pas à calmer sa nervosité, mais surprit sa cousine à dormir profondément, calée contre la belliciste. Son voyage l’avait épuisée. Mezina trépignait d’impatience : savoir son amie au sein du domaine la travaillait un peu plus chaque minute.

Les jambes croisées et le visage entre ses mains, Arlam somnola sans même s’en rendre compte, la tête posée contre le mur de la bâtisse, éreinté par des jours de recherches et d’inquiétude.

***

Nara et Auléna s’éveillèrent dès les premières lueurs de l’aube, surexcitées en songeant à ce qui les attendait ce matin-là. L’élémentaliste avait fait des rêves agités, des cauchemars de lézards, de noyades et de bains d’acides. Et de sa mère.

Nara passa une main dans ses cheveux afin de les discipliner un peu, chose à laquelle Auléna ne semblait donner aucune importance. Elle bâillait derrière sa crinière brune désordonnée ; ses yeux ensommeillés s’ouvrirent pourtant sans le moindre problème.

— Bonjour, finit-elle par articuler d’une voix pâteuse.

Nara lui répondit avec un signe de main et un sourire. Elle n’arrivait pas à savoir si elle appréciait vraiment cette Sorcière, même si son soutien lui avait été précieux. Auléna ne perçut pas l’attention que lui portait sa consœur et attacha sa chevelure à l’aide d’un ruban pour dégager son visage.

Sans plus attendre, Nara sortit dans le couloir et découvrit l’un des gardes qui y étaient postés. Ce dernier lui lança un regard torve et fatigué, mais ne broncha pas, entraîné à faire face au mépris et aux attaques des Sorcières. Elle fronça les sourcils dans un air de défi puis, devant le peu de réactions que cela suscitait chez l’Homme, franchit les quelques pas qui séparaient sa chambre de celle de Lucanos.

Sans même frapper, elle ouvrit la porte et découvrit l’Odalisque à demi nue. Cette dernière choisissait le masque qu’elle allait arborer ce jour-là et ne daigna pas la saluer. Nara n’était venue que deux fois dans la chambre de l’arcaniste, aussi prit-elle le temps de l’observer davantage. Son statut de favorite transparaissait clairement. Hution l’avait couverte de cadeaux : des vêtements colorés et des bijoux de bronze et d’or s’amoncelaient en une joyeuse pagaille dans ces appartements qui, s’ils possédaient les mêmes dimensions que ceux de Nara et Auléna, n’étaient occupés que par Lucanos. Elle avait accroché au mur une collection de masques, certains accompagnés de parures de plumes et de perles, d’autres d’une élégante simplicité.

Lorsqu’elle eut effectué son choix parmi ces derniers, elle sembla enfin noter sa présence.

— Prête ? demanda-t-elle à mi-voix.

Nara serra la mâchoire et acquiesça avec nervosité.

— Espérons que ton copain ait fait le nécessaire.

***

Les trois Sorcières à l’extérieur attendaient que le soleil soit levé avant de passer à l’action. L’illusionniste avait envoyé Zylph plusieurs minutes auparavant et jetait des regards inquiets vers sa cousine. Elle avait les yeux cernés de gris et ses lèvres gercées se crispaient sous l’effet du stress. Si des gardes décidaient de rester à l’entrée, elle devrait peut-être à son tour faire diversion, et cette idée ne plaisait ni à l’un ni à l’autre. Arlam lisait l’anxiété sur son visage pâle entouré de mèches blondes. S’il ne se permettait pas de le montrer, il angoissait tout autant qu’elle.

Dans sa jeunesse, Arlam avait développé des liens étroits avec la sœur de Luan. Mais en grandissant, il s’était vite attaché à cette petite cousine, si curieuse, aux yeux bleus insolents et à la mine boudeuse. Quand son aînée était partie sans un au revoir, à l’adolescence, Luan n’avait plus lâché Arlam d’une semelle.

Mais, à son tour, il l’avait quittée. Un sentiment de honte bourgeonnait en lui comme une fleur insidieuse.

— Ça ne devrait pas tarder à se dégager, déclara-t-il pour masquer son trouble. Tenons-nous prêts.

***

Après l’habituel déjeuner de fruits et de petits pains, les Sorcières descendirent toutes dans la grande salle sous la coupole de verre, pour vaquer à leurs ennuyeuses occupations quotidiennes. Même si elles agissaient de façon presque normale, un observateur attentif aurait remarqué les coups d’œil que plusieurs d’entre elles lançaient en direction de Nara et Lucanos. Les gardes présents étaient cependant trop fatigués pour noter le moindre geste suspect. Ils commençaient à pester contre la relève qui mettait toujours plus de temps à arriver et certains plaisantaient sur l’éventualité d’une protestation à l’encontre du Seigneur Rerus.

Les bassins avaient été vidés durant la nuit et de l’eau s’écoulait de larges tuyaux pour les remplir à nouveau. Nara, Auléna et Lucanos attendaient le signal d’Arlam, tranquillement installées sur un sofa. L’élémentaliste avait du mal à masquer sa fébrilité et tapait du pied, sous le regard désapprobateur de l’Odalisque.

La relève arriva enfin, le moment idéal pour qu’Arlam envoie Zylph à leur rencontre. Certains gardes reprochaient à leurs collègues leur absence d’assiduité et une bagarre manqua d’éclater. Ils se séparèrent pourtant sans autre forme de procès et chacun gagna sa place dans l’immense amphithéâtre.

Cependant, l’un d’eux s’approcha du trio de Sorcières d’un pas mal assuré. Nara n’avait jamais vu un homme aussi grand : elle dut se tordre le cou afin de trouver ses yeux. Malgré son attitude nerveuse, il gardait une expression étrange, presque douce. Aucune animosité n’apparaissait sur ses traits encore jeunes, qu’une barbe de trois jours cachait à peine. Auléna échangea avec Nara un bref coup d’œil avant d’essayer d’avoir l’air la plus naturelle possible.

— Oui ? demanda-t-elle d’une voix sucrée.

Le garde lui adressa un geste maladroit en guise de réponse et tourna son visage vers Nara :

— Je suis assigné aux appartements du Seigneur Rerus. Il désire te voir.

Les yeux de l’Aïckoise s’écarquillèrent sous le choc. Abasourdie, incapable de trouver le moindre mot pour protester, elle se leva avec lenteur, les mains tremblantes et moites. Elle chercha un soutien chez Lucanos, mais impossible de décrypter son attitude.

Nara suivit le garde, prise de vertiges et de sueurs froides. Son esprit désorienté ne formulait qu’une pensée : « ça ne fait pas partie du plan ».

Avant de passer la porte en direction des appartements de Hution Rerus, elle jeta un bref coup d’œil en arrière : un petit caméléon se frayait un chemin jusqu’aux pieds de Lucanos. Cette dernière s’en empara et considéra Auléna d’un air interdit.

Commentaires

Oulaaaah, c'est chaud là... Allez-y les Sorcières, défoncez-les !
 1
mercredi 27 mai à 00h43
Le bottage de cul est en route !
 1
dimanche 31 mai à 21h29
Ce serait trop simple si tout se passait comme prévu hein ! Mais on y croit !
J'aime bien Luan **
 1
samedi 30 mai à 19h44
Je l'avoue, Luan, c'est mon bébé, celle que je ne m'attendais pas à aimer autant à l'écriture...
 1
dimanche 31 mai à 21h30
Y en a toujours un comme ça ! Ils savent prendre en traître haha
 1
lundi 1 juin à 14h30
Evidemment, cela aurait été trop beau que tout se passe bien du premier coup... Ma pauvre Nara, te voilà dans de beaux draps à plus d'un titre !
 0
mardi 15 juin à 11h05