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Joan Delaunay

jeudi 7 mai 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 3 - L'Odalisque

Avertissement de contenu

Ce chapitre comporte des sujets sensibles : mention de viols et mutilations, séquestration.

 

Les élémentalistes possèdent d’incroyables capacités liées à la nature. Ils peuvent, grâce à leur magie, contrôler l’eau, la terre et les plantes. L’académie où ils sont formés se trouve au cercle du fleuve Aïcko, où le terrain est très favorable à la pratique de cet art.

Il est malheureux de voir que de telles mœurs sont perçues comme un danger par mes pairs. Les élémentalistes pourraient tant nous aider, si seulement nous leur laissions une chance…

— Extrait des « Voyages en Terres Sorcières » d’Aldon Varret, an 903

Sluncet 1151, ville de Froidelune

Les liens qui enserraient les poignets de Nara attaquaient sa chair ; irritée, sa peau commençait à perdre sa pâleur et à virer au rouge vif. Les jambes engourdies par l’absence d’exercice, la Sorcière parvenait à peine à tenir debout. La douleur dans ses chevilles nourrissait ses grimaces. Plusieurs fois déjà, elle avait manqué de s’écrouler, mais elle ne comptait pas perdre la face devant l’assemblée méprisante. Avec le bruit et les mouvements qui l’animaient, elle ne parvenait à fixer son attention sur les individus qui la constituaient. Il pouvait s’agir d’hommes ou de femmes, de marchands ou de mendiants, cela lui importait peu. Ils ne méritaient pas qu’elle leur accorde la moindre considération.

Nara avait toujours imaginé qu’en sa qualité de plus grande ville de l’est du Royaume de Pressiac, Froidelune l’impressionnerait la première fois qu’elle y mettrait les pieds. Elle s’était attendue à une cité austère, immense, sombre. Elle avait découvert de petites rues pavées de pierres aux tons clairs, des bâtisses sobres aux murs presque blancs et aux tuiles orangées. Son port abritait à peine une dizaine de navires marchands et des dunes de sable terne encerclaient cette bourgade, aux dimensions qu’elle supposait modestes.

Cependant, son marché aux esclaves sidéra la jeune élémentaliste. D’après ce qu’elle avait pu lire, l’esclavage des Hommes consistait en une période de travaux forcés qui dépendait du crime commis. Une fois leur dette payée, souvent après de longues années, leurs maîtres les libéraient. Bien entendu, la durée de cette sentence n’expirait jamais pour les Sorcières.

Des dizaines de prisonniers se tenaient sur une immense estrade : des Sorcières, mais aussi des criminels en tous genres, attendaient d’être vendus sous le soleil de plomb du mois de sluncet. Et Nara se trouvait à présent parmi eux. Ses cheveux sales se plaquaient sur son front avec la sueur, et la faim tiraillait son ventre, vide depuis plusieurs jours. L’astre quittait son zénith, mais ses rayons lui matraquaient le crâne.

Lorsque vint son tour, Carsis Bramin détacha ses chevilles et la poussa vers l’avant de la tribune, mais elle perdit l’équilibre et tomba sur les genoux. Au milieu des rires de la foule, toujours floue et indistincte, une voix s’éleva, haute et claire :

— Une élémentaliste qui nous arrive du Fleuve Aïcko ! Ses pouvoirs sont impressionnants et son tempérament explosif !

Carsis la prit par le bras et l’obligea à se relever afin de mieux l’exhiber.

— Cinq cents ! s’exclama quelqu’un dans la foule.

— Huit cents ! reprit un autre.

— Mille deux cents !

Nara fut secouée de colère : on allait l’acheter comme un vulgaire objet. Elle laissa échapper un grognement, auquel Carsis répondit avec un rictus :

— Je vois que nous avons des intéressés.

L’Aïckoise redouta le raisonnement derrière ce sourire : si, comme elle le craignait, le Chasseur travaillait avant tout pour Hution Rerus, les enchères ne constituaient qu’une manipulation de sa part pour faire augmenter ses tarifs. La nausée l’envahit ; elle n’était rien d’autre qu’un produit. La tête lui tourna au milieu du torrent de voix et elle vacilla de nouveau.

— Deux mille.

Un timbre plus fort, plus grave, retentit. Sans pour autant le reconnaître, Nara devina à qui elle avait affaire. Elle chercha le Seigneur Hution Rerus, avant de le repérer grâce aux gardes qui l’entouraient. Il s’agissait d’un quadragénaire à la carrure encore solide sous sa bedaine naissante. Ses cheveux grisonnaient, mais sa barbe demeurait d’un noir de jais. Ses yeux vifs et clairs examinaient sa nouvelle proie avec avidité.

Carsis Bramin émit un petit claquement de langue, visiblement agacé que ses complices ne relancent pas l’enchère. Malgré le brouhaha environnant, aucun autre acheteur ne se manifesta. La vente se conclut ainsi et les Hommes reportèrent leur attention sur les prisonniers restants.

Sur l’estrade, Nara ne bougea pas, épuisée et à deux doigts de pleurer de rage. Deux mille. Sa liberté, son corps, valaient deux mille pressics.

Après de longues minutes durant lesquelles elle tourna et retourna ce nombre dans son esprit, elle descendit enfin, à la suite d’autres prisonniers, pour rencontrer son acquéreur. Elle observa la vingtaine de Sorcières qui l’accompagnaient : on en avait amoché certaines, qui présentaient plusieurs blessures. Parmi ses consœurs, elle remarqua un jeune garçon d’une dizaine d’années au regard rougi par les larmes. Il s’accrochait à la main de sa mère, dont Nara distinguait à peine les yeux sur son visage contusionné.

Carsis se dirigea sans hésiter vers Hution Rerus et sa garde. L’Aïckoise éprouva la soudaine envie de prendre ses jambes à son cou, mais ses articulations douloureuses lui rappelèrent que l’idée était peu judicieuse. Elle se laissa entraîner au milieu des badauds, certains engoncés dans de riches étoffes, d’autres clairement issus de classes plus modestes, mais tous glissant sur son passage un regard où se mêlaient peur et mépris : ils ne voyaient tous qu’une Sorcière de plus qui recevait un sort qu’elle méritait par sa nature même.

Le Chasseur et son employeur se saluèrent comme de vieux amis. Elle remarqua que plusieurs mots et expressions lui échappaient : les variantes entre les dialectes sorcier et humain du pressican, leur langue commune, se ressentaient davantage maintenant qu’elle avait passé les portes de la cité des Hommes.

— J’ai dit deux mille. Mais c’était avant de voir qu’elle est un peu abîmée, déclara le Seigneur au bout d’un moment.

— Oui, vous avez dit deux mille et vous vous y tiendrez, répliqua Carsis d’un air assuré. Sa capture a été des plus difficiles. Et elle est en bon état.

En entendant ces mots, la mine de l’Aïckoise se renfrogna plus encore. Ils lui donnaient l’impression que Carsis était un charlatan qui tentait de se débarrasser d’un simple bibelot. Ils devaient négocier de façon régulière après les enchères, elle crut déceler un ton amusé dans leurs voix.

— Mille six cents, annonça l’acheteur avec fermeté. Elle est jeune, en bon état, mais elle a des cicatrices sur le visage qui ne l’arrangent pas. Il faudrait qu’elle soit bien plus belle pour que j’accepte de payer le prix fort. Vous avez déjà de la chance que j’achète une Sorcière, le lot du jour n’était pas très engageant.

Il attrapa Nara par les joues et la rapprocha de son visage. Elle resta immobile, mais dénuda ses dents dans une expression de mépris sans équivoque. Si l’épuisement ne l’avait pas tant accablée, elle aurait tenté de le mordre.

— Je dois reconnaître qu’elle a un sacré caractère ! Mille huit cents, c’est ma dernière offre.

Toujours furieuse, Nara remarqua les chevalières qui ornaient ses doigts. Son cœur se serra quand elle songea à Arlam, à ses bagues d’argent, à la flèche dans son flanc.

— Très bien, soupira Carsis, mais la prochaine fois vous ne vous en tirerez pas comme ça.

Hution Rerus dévoila une bourse, que Nara savait remplie de petites plaques en métal précieux. Il recompta la somme qu’elle contenait puis posa le sac dans la main du Chasseur. Sans la moindre délicatesse, celui-ci poussa la Sorcière en direction des gardes.

— Vous prenez de l’âge, Carsis, poursuivit Hution Rerus, vos chasses se font moins efficaces ces derniers temps. Mon domaine devra bientôt s’approvisionner ailleurs…

— Oh, laissez-moi vous rappeler que vous aussi, vous vous faites vieux ! Et vu votre train de vie, vous arrêterez de venir chercher des petites Sorcières bien avant que je ne cesse de les chasser !

Carsis Bramin éclata d’un rire guttural et s’éloigna en agitant la bourse dans laquelle tintait sa prime. Une vague de panique s’empara de Nara.

Elle quittait le statut de trophée de chasse pour devenir une nouvelle pièce dans la collection d’Hution Rerus.

***

Comparé au reste des habitations de la ville, le domaine Rerus exhibait des dimensions immenses. Devant Nara se dressait un bâtiment de pierre, de bois et de métal à la forme circulaire, doté d’un étage et orné de motifs dorés. Les murs blancs se mêlaient à ceux des habitations de la cité, mais la richesse de la demeure jurait avec les maisons les plus proches. La Sorcière nota la présence d’un dôme de verre sur le toit et crut apercevoir un éclat vert parmi les tuiles rouges. Une nouvelle appréhension enfla alors en elle.

L’air ravi, Hution Rerus ouvrit la grande porte et s’engouffra dans sa propriété, suivi de Nara et des deux gardes qui l’avaient accompagné au marché aux esclaves. Ils empruntèrent un petit vestibule puis un couloir qui entourait le cœur de la demeure. Enfin, le Seigneur entra dans la pièce principale, qu’elle découvrit à sa suite : une vaste salle couronnée du dôme de verre d’où pénétrait la lumière du jour, qui se reflétait sur des bassins. Des escaliers descendaient à chacun de ses quatre coins et lui donnaient des airs d’amphithéâtre. À cet instant, elle sentit de nombreux regards se porter sur elle. Des regards de femmes.

Une trentaine de Sorcières, ni tout à fait habillées, ni tout à fait nues, se tenaient là ; certaines assises sur des divans, d’autres près des bassins. La rumeur de leurs conversations s’était éteinte à l’entrée de Hution. Devant l’attention qu’elle suscitait, une bouffée d’angoisse envahit Nara.

— Mesdemoiselles, s’exclama Hution Rerus d’une voix forte, voici une nouvelle venue. Cette charmante jeune fille nous arrive d’Aïcko. Je vous laisse prendre soin d’elle, je dois m’absenter quelques jours.

Il s’éclipsa et ferma la porte derrière lui, les gardes sur ses talons. Nara, désemparée, regarda les prisonnières les unes après les autres. Enfin, l’une d’elles s’approcha, une expression indéchiffrable peinte sur sa peau noire comme la nuit. Avant que Nara ait pu esquisser le moindre geste, elle défit la corde qui l’entravait.

— Merci, balbutia-t-elle.

— Comment t’appelles-tu ? demanda la Sorcière.

— Nara Tialle. Je suis élémentaliste.

— Ça n’a plus d’importance maintenant. Suis-moi.

Désarmée par cette réponse, l’Aïckoise se massa les poignets et lui emboîta le pas. Elles descendirent dans l’amphithéâtre, passèrent à côté des lagunes artificielles, avant de remonter vers une salle d’eau, aux carreaux immaculés et calligraphiés de complexes ornements bleus, dans laquelle elles pénétrèrent. Une baignoire de belle taille s’enfonçait dans le sol, entourée de nombreux produits colorés qui ne ressemblaient nullement au savon ordinaire que Nara utilisait. La Sorcière tourna le simple robinet de faïence, vérifia la température de l’eau et lui lança :

— Tu vas prendre l’onde pendant que je vais te chercher des habits.

— Qu’est-ce que vous allez faire des miens ? demanda Nara, surprise par sa façon de s’exprimer.

— Hution collectionne les biens des Sorcières. Vêtements, armes… Tu n’en as plus besoin de toute façon. Au fait, je suis Rohe, la doyenne.

— Rohe… Tu viens d’Erroubo, n’est-ce pas ? s’enquit Nara.

La peau des Sorcières du cercle d’Erroubo s’avérait souvent foncée, parfois jusqu’au noir de l’encre. Elles vivaient au pied d’un volcan, sur une île méridionale, et cultivaient de nombreuses plantes, ce qui en faisait des expertes de l’alchimie. Elles possédaient également leur propre langue, ce qui expliquait l’accent très prononcé ainsi que les étranges expressions qu’elles employaient lorsqu’elles parlaient le pressican, l’idiome des Sorcières dans les autres cercles.

— Oui, mais ça n’a plus d’importance, répliqua Rohe.

Cette réponse, une fois encore. Rohe laissa dans la salle d’eau une Nara silencieuse et troublée. Elle se refusait à quitter ses vêtements. Cela constituerait un point de non-retour. Mais ne l’avait-elle pas déjà atteint ? Elle se retrouvait captive dans la demeure de Hution Rerus, un Homme dont la réputation de pervers fasciné par les Sorcières n’était plus à démontrer. On lui avait enlevé ses armes. Elle était seule.

Nara retira sa veste de cuir avec résignation, comme si elle arrachait sa propre peau. Puis elle se débarrassa de ses bottes et de sa ceinture, faites du même cuir noir ; son pantalon de toile aux surpiqûres rose thé ; le corsage assorti. De crainte de ne plus jamais les revoir, elle s’appliqua à mémoriser chaque détail de ces vêtements qu’elle avait maltraités, dans lesquels elle s’était battue, avait volé, couru, dans lesquels elle avait vécu libre.

Elle garda ses bijoux, les larges anneaux argentés agrémentés de perles à ses oreilles. Ils appartenaient à sa mère, personne ne pourrait les lui enlever.

Nue comme au jour de sa naissance, elle frissonna dans l’élégante salle d’eau. Elle trempa un orteil et, devant la délicieuse température, s’y glissa totalement. Elle admit malgré elle que prendre un bain après des jours de voyage en captivité lui procurait un véritable plaisir.

Nara ferma les paupières et le désespoir contracta son visage. Comment avait-elle pu se comporter aussi stupidement ? Elle sentait ses larmes poindre, quand elle entendit un bruit derrière elle : Rohe revenait, les bras chargés de ses nouveaux habits.

L’élémentaliste ouvrit les yeux et se tourna pour lui faire face.

— Je dépose ça ici.

Elle plaça les vêtements, une toge couleur crème d’après ce que voyait Nara, sur un petit banc de bois à côté du lavabo. Celle-ci prit un peu plus de temps pour détailler Rohe. Il s’agissait d’une grande femme d’une quarantaine d’années, à la chevelure crépue et aux yeux aussi sombres que sa peau. Son visage au nez droit et aux lèvres larges témoignait d’une beauté fatiguée, lointaine. Son regard sans éclat laissait transparaître une lassitude constante. Nara avait devant elle un oiseau prisonnier de sa cage depuis bien trop longtemps.

— Ça fait combien de temps que tu es ici ? lui demanda-t-elle, la voix rauque.

— Presque seize ans.

Rohe lui lança un sourire qu’elle voulait encourageant, mais qui ne s’en trouvait que plus triste. Elle s’assit près de la baignoire. Nara n’éprouva pas la moindre gêne : la nudité entre Sorcières de même sexe n’avait jamais constitué un tabou à Aïcko. Elle soupira et frotta ses mains abîmées sans rien dire.

— Il ne m’a pas touchée depuis des années, confia Rohe. Je suis juste une pièce de sa collection maintenant.

Nara grimaça devant l’indolence avec laquelle l’Erroubéenne lui annonçait cela.

— Il n’y a vraiment aucun espoir, c’est ça ?

Rohe acquiesça avec mélancolie. Les larmes montèrent à nouveau aux yeux de Nara.

— Je venais pour vous sauver ! s’exclama-t-elle, la gorge nouée. Ce que j’ai pu être bête… Naïve ! Inconsciente !

L’élémentaliste prit son visage entre ses mains. Rohe lui caressa doucement la tête dans un geste maternel.

— Dis-toi que ça pourrait être pire. Tu n’es pas à Asnault, où les Prêtres t’auraient coupée en morceaux… Même si Hution… Tu as déjà été avec un homme, dis-moi ?

Nara acquiesça sans un mot. À vingt-deux ans, ses expériences amoureuses ne s’étaient cependant jamais révélées très sérieuses ; elle n’y avait guère accordé d’intérêt.

— C’est toujours ça, dit Rohe. Certaines arrivent sans avoir jamais été qu’avec des femmes, parfois même sans rien du tout. C’est difficile pour elles.

Nara devina que son aînée n’employait pas ces expressions afin d’édulcorer la conversation, mais qu’elles étaient dérivées du dialecte d’Erroubo. L’élémentaliste restait malgré tout perturbée devant le calme affiché par Rohe lorsque celle-ci évoquait l’esclavage sexuel qui avait lieu entre ces murs.

L’eau, dans laquelle elle s’était glissée quelques minutes avant, lui sembla tout à coup glacée, toxique.

— Laisse-moi s’il te plaît, articula-t-elle d’une voix tremblante.

Rohe sourit à nouveau et lui indiqua quels produits utiliser avant de partir avec ses anciens habits. Nara se contenta de se frotter rapidement avec du savon : hors de question de se faire belle pour le Seigneur. Elle sortit de la baignoire sans plus attendre. Soudain, elle avança les doigts vers l’eau tourbillonnant au fond, puis retira sa main aussi vite que si un animal venait de la mordre. Totalement confuse sur ce qui avait motivé ses gestes, elle s’éloigna pour de bon.

À proximité de ses nouveaux vêtements, elle trouva une serviette avec laquelle elle s’essuya avant d’enfiler la toge avec une moue réprobatrice. Il s’agissait en réalité d’un enchevêtrement de tissu qui dévoilait ses bras et ses jambes, et qui laissait apparaître son nombril ainsi qu’un large décolleté. Malgré ses tentatives pour faire en sorte que le bout d’étoffe dissimule davantage son corps, sa tenue demeurait résolument indécente.

Elle sortit enfin de la salle d’eau, les yeux baissés, le dos courbé.

***

Lorsqu’elle arriva dans l’amphithéâtre, Nara trouva tout de suite Rohe. L’élémentaliste n’avait conversé qu’avec elle ; il lui paraissait normal de rechercher sa compagnie. Cependant, la doyenne était en pleine discussion avec une autre Sorcière, et bien qu’elle ait remarqué son approche, elle ne paraissait pas vouloir venir à sa rencontre.

Confuse, Nara tourna sur elle-même et observa la salle plus en détail. Sept colonnes soutenaient la voûte qui se terminait avec le dôme de verre. Elle savait qu’un couloir encerclait cette salle. Les chambres des Sorcières devaient se trouver à l’étage, mais elle ne comprenait pas comment y accéder ; sans doute par un escalier qu’elle n’avait pas vu à son arrivée. Elle supposa aussi que les appartements de Hution Rerus étaient situés dans un autre bâtiment.

Nara s’approcha d’un des bassins, s’assit sur son rebord et y trempa les pieds avec lassitude. Une Sorcière brune, les cheveux mouillés, s’avança alors avec un sourire désolé. Elle semblait un peu plus jeune que Nara et portait le même type de vêtements.

— Je suppose que te souhaiter la bienvenue n’est pas franchement approprié.

— Non, c’est sûr. Mais merci d’avoir essayé.

Entre deux rictus ironiques, la Sorcière déclara :

— Je suis Auléna Poronam. Belliciste.

Nara fut surprise par cette présentation, directe et typique du Bois Refuge. Et le fait que son interlocutrice soit une belliciste, une combattante comme Mezina, lui redonna espoir. Elle sourit avec un peu plus d’enthousiasme et répondit :

— Nara Tialle, élémentaliste. J’ai été capturée en descendant le fleuve Aïcko il y a une semaine.

— Mais pourquoi est-ce que tu descendais le fleuve ? Vous avez déjà pas mal d’ennuis dans votre cercle, inutile d’aller les chercher…

— Je venais pour vous.

Bouche bée, Auléna écarquilla ses grands yeux noisette. Nara redouta une réaction brusque, mais au lieu de cela, elle balbutia :

— Tu voulais nous libérer ? Sérieusement ? Raconte !

Un peu décontenancée, Nara vit dans sa réponse la preuve que l’idée d’une évasion lui avait déjà traversé l’esprit. Cela faciliterait peut-être les choses. L’élémentaliste remarqua l’air curieux de sa consœur avant d’expliquer :

— On était deux au départ, une belliciste Sylvestre et moi. Il y avait aussi un illusionniste, mais… Bref, pour être honnête, on avait pas vraiment de plan. On voulait observer d’abord. Les rumeurs les plus folles circulent à propos de cet endroit, mais on savait pas trop comment est fichue cette maison.

Le semblant de sourire qui était apparu sur le visage d’Auléna s’effaça doucement. Le silence s’installa entre les deux Sorcières. Nara n’osait plus prononcer le moindre mot, rongée par l’inquiétude. Et si Mezina et Arlam ne parvenaient pas à atteindre Froidelune ? S’ils ne venaient pas la libérer ? Auléna se décida à reprendre la conversation :

— On m’a attrapée au printemps dernier, au mois de bourier. Je chassais à l’orée du Bois Refuge. À l’évidence, je n’étais pas la seule…

Nara soupira à l’idée d’avoir peut-être donné de faux espoirs à sa camarade d’infortune. Un soudain gargouillis lui fit prendre conscience qu’elle mourait de faim.

— Dis-moi, il y aurait pas de quoi à manger ici ? s’enquit-elle.

— Ils servent les repas à heure fixe, mais on peut certainement t’avoir des fruits.

Auléna sortit du bassin et prit la main de Nara. L’élémentaliste se sentait mieux auprès de la Sorcière brune. Sans doute le devait-elle à l’attitude de cette dernière, qu’elle trouvait réconfortante, ou en tout cas plus optimiste que celle de Rohe. Auléna mena Nara vers l’un des divans disposés à travers la salle. D’un côté se situait une table avec une coupe remplie de divers fruits colorés. De l’autre, une petite bibliothèque où des ouvrages usés étaient classés par ordre alphabétique.

— Ça devrait te faire tenir jusqu’à ce soir, lui déclara-t-elle avant de lui tendre une poire de taille exceptionnelle.

Nara la remercia d’un bref signe de tête avant d’entamer le fruit avec avidité. Le jus coula sur le menton de l’Aïckoise, ce qui tira un nouveau sourire à Auléna.

— Hution est peut-être un sacré salopard, mais il ne plaisante pas avec la nourriture.

Nara, la bouche pleine, ne répondit pas et se contenta d’apprécier le goût sucré qui s’offrait à ses papilles. Elle regarda les livres avec curiosité, ce qui suscita une nouvelle remarque de la belliciste :

— Nous n’avons pas beaucoup d’occupations, donc il a mis à notre disposition une trentaine de bouquins.

— C’est étrange de la part d’un type comme lui d’être aussi concerné par votre bien-être, fit Nara entre deux bouchées.

— Notre bien-être, corrigea Auléna avec amertume.

***

Auléna et Nara passèrent une bonne heure assises sur le divan. L’Aïckoise mangea plusieurs fruits, avant de voir que l’un d’eux était gâté, ce qui atténua sur-le-champ son appétit pourtant insatisfait. L’autre Sorcière en profita pour lui décrire sa vie en tant que captive.

— Je suis une chanceuse, si l’on peut dire. Tu te doutes bien que Hution a ses préférées parmi nous, et je n’en fais pas partie. Il ne m’a demandée dans sa chambre qu’une seule fois, et il m’a à peine regardée avant de me renvoyer. Imagine mon soulagement…

— Alors, pourquoi acheter des femmes qui ne lui plaisent pas ?

— C’est un collectionneur, c’est la variété qui l’intéresse, même si ce n’est que pour les yeux. En tout cas, je ne suis pas à son goût et je ne vais pas m’en plaindre !

Nara laissa échapper un soupir de soulagement : les cicatrices qui couraient sur son visage ne risquaient pas de lui attirer les faveurs du Seigneur humain.

— Qui sont ses préférées dans ce cas ? s’enquit-elle.

— Les blondes, je dirais. Et des filles qui ont du caractère.

— Aïe, ça, c’est un mauvais point pour moi. Tu apprendras vite que je ne tiens pas en place !

Auléna lui donna une légère tape sur le bras, accompagnée d’un rictus compatissant. Nara trouvait les renseignements qu’elle lui fournissait de plus en plus encourageants. Ce qui la mena à poser une nouvelle question :

— Dis-moi, il y a combien de bellicistes ici ?

Elle ne parut pas surprise. L’air distrait, elle compta sur ses doigts avant de répondre :

— Une bonne douzaine. En fait, je crois que la majorité des captives sont des Sylvestres. Certaines maîtrisent aussi d’autres styles de magie, mais il me semble qu’avec moi, il y a douze ou treize bellicistes.

— Et pour le reste ? demanda Nara avec empressement.

— Cinq élémentalistes… Pardon, six. Je ne suis pas sûre… Deux illusionnistes, je crois. Une dizaine d’astralistes, qui pour la plupart pratiquent une spécialité supplémentaire. Rohe est alchimiste, et il y en a trois autres qui ont été capturées alors qu’elles faisaient du commerce dans un petit village près d’Asnault. C’est tout.

Même si le ton d’Auléna s’était fait plus hésitant, Nara ne doutait pas de la véracité des informations qu’elle venait d’énumérer. L’Aïckoise voulut reprendre leur conversation quand elle ajouta :

— Ah, et comment oublier : une arcaniste.

— Une arcaniste ?

L’étonnement de Nara fit monter sa voix dans les aigus, ce qui lui valut des regards interrogateurs de la part des autres prisonnières. Les arcanistes, les Sorcières initiées à l’art du feu sacré, vivaient en règle générale dans le seul cercle situé dans la République de Maréal, et s’aventuraient très peu en dehors de leur province orientale. Se trouver en présence d’une Sorcière paludonienne aussi loin à l’ouest était incongru.

Auléna lui siffla de se faire discrète et tourna la tête vers les bassins. Nara mit un temps à apercevoir ce que sa nouvelle compagne cherchait à lui montrer, surtout parce qu’elle n’avait pas remarqué qu’une autre Sorcière venait de pénétrer dans la salle. Mais une fois que ses yeux se posèrent sur elle, impossible pour eux de s’en défaire.

Grande et mince, la Sorcière descendait avec grâce les marches qui menaient aux lagunes. Ses quelques pièces de vêtements laissaient paraître un corps des plus féminins, et Nara remarqua qu’elle portait une étoffe plus riche que les autres. Des perles ornaient son opulente chevelure noire et de nombreux bijoux brillaient à ses poignets et ses chevilles. Mais son visage demeurait l’élément le plus fascinant du personnage, pour la simple raison qu’il restait invisible aux yeux de tous. La Sorcière portait un masque d’un blanc immaculé, peint avec de fines dorures, derrière lequel perçaient deux iris couleur charbon.

Hypnotisée, Nara se demanda comment une seule personne pouvait dégager une présence aussi écrasante.

Les paroles qu’Auléna lui murmura n’étaient pas nécessaires. Nara avait compris à l’instant où elle l’avait aperçue :

— Voici la favorite de Hution. Son Odalisque, la seule et unique arcaniste de sa collection. Lucanos du cercle des Marais de l’Est.

***

Lucanos l’observait. Nara le sentait, même si elle peinait à capter le regard de l’arcaniste.

— Il faut que je lui parle, déclara-t-elle avec fébrilité.

— Bonne chance dans ce cas, rétorqua Auléna. Le problème n’est pas de pouvoir lui poser une question, mais plutôt d’obtenir une réponse.

Nara esquissa un mouvement pour se lever, mais sa consœur lui prit le bras et l’obligea à se rasseoir. Surprise, l’élémentaliste lui jeta un regard confus.

— Tu serais pas un peu idiote, quand même ? Cesse donc de t’agiter dans tous les sens, expliqua la belliciste, agacée. Déjà parce que tu m’as l’air épuisée, ensuite parce qu’ils vont finir par trouver ça suspect.

— Ils ? demanda stupidement Nara.

— Tu ne les as pas remarqués ? Tu es encore plus fatiguée que je ne le pensais ! se moqua Auléna avant de désigner des gardes postés dans l’obscurité.

Nara admit bien malgré elle qu’ils avaient échappé à sa vigilance, à l’évidence mise à mal par son périple dans les filets de Carsis.

— Tu pourras essayer de parler à Lucanos lorsque nous irons manger. À ce propos, ne sois pas trop familière avec elle. Son statut d’Odalisque lui donne droit à un certain respect, alors vouvoie-la. En attendant, fais profil bas.

Nara reconnut qu’elle avait raison. Elle contempla les différentes esclaves, Rohe, Lucanos, Auléna, ainsi que les petits groupes qui les entoureraient, et constata à quel point il serait difficile de s’évader. Difficile, mais pas impossible. Toutes les Sorcières présentes restaient unies face à un ennemi commun : Hution Rerus. Si les informations d’Auléna se vérifiaient, il y avait là assez de bellicistes pour tenter de se frayer un chemin vers la liberté si elles pouvaient combiner leur magie. Et une arcaniste… voilà qui s’avérait presque inespéré.

Auléna laissa Nara un instant et les pensées de cette dernière se tournèrent vers Arlam et Mezina. L’illusionniste devait avoir récupéré de sa blessure. Restait à savoir s’il accompagnerait Mezina jusqu’à la ville…

Un garde s’avança pour annoncer l’heure du dîner. Les Sorcières se dirigèrent alors toutes d’un même mouvement vers la porte principale, qui menait au couloir ceinturant l’amphithéâtre. Elles tournèrent à gauche jusqu’à atteindre, comme le soupçonnait Nara, un escalier qui débouchait sur l’étage. À nouveau, elles se retrouvèrent dans un corridor aux couleurs chatoyantes, mais elles s’engouffrèrent cette fois-ci dans la première pièce sur leur droite. Elle était spacieuse et comportait deux grandes tables en bois verni, mises bout à bout, ainsi que des bancs sans dossiers où l’on avait disposé de petits coussins. Trois fenêtres rondes offraient une vue sur les jardins de la demeure, lesquels semblaient un peu à l’abandon en comparaison avec le splendide intérieur qu’ils entouraient. Entre les barreaux qui rayaient les lucarnes, Nara aperçut des touffes d’herbe séchée par le soleil d’été.

Sur la table se trouvaient trois piles d’assiettes en porcelaine, des gobelets en bois et des cuillères argentées. Une par une, les Sorcières prirent leur couvert et s’assirent. Nara et Auléna firent de même et se placèrent l’une en face de l’autre. La jeune guerrière indiqua à l’Aïckoise qu’on attendait que toutes les captives soient installées avant d’apporter les plats à table. Nara accueillit cette annonce par un haussement d’épaules, mais remarqua :

— Pas de couteaux, pas de fourchettes…

— Ils ne sont pas idiots, si c’est ce à quoi tu pensais. Ils ont subi de nombreuses tentatives de fuite à coup d’ustensiles de cuisine. Rohe m’avait raconté qu’un jour, une dizaine de femmes s’était révoltées et avait attaqué les gardes avec des éclats de verre. Elles ont fait quelques morts, mais elles ne faisaient pas le poids. On les a arrêtées et exécutées. La gorge tranchée.

Elle mima la sentence avec une grimace qui déplut à Nara. Malgré l’absence de surprise, elle déglutit avec peine. Elles n’auraient pas le droit à l’erreur.

— En tout cas pour manger, ce n’est franchement pas…

Auléna interrompit soudain sa phrase quand une autre Sorcière s’assit près de Nara. Tout d’abord, cette dernière n’y prêta pas attention avant de percevoir de qui il s’agissait.

— Bonsoir à toi, Nara Tialle, élémentaliste du cercle d’Aïcko.

Lucanos se tenait droite et ne la regardait pas. Sa voix, plutôt grave, s’élevait avec l’accent chantant des Sorcières des Marais. Ahurie, Nara bredouilla :

— Bonsoir. Vous connaissez mon nom ?

— Tout le monde ici connaît ton nom. Rohe garde un registre des Sorcières qui arrivent, et une demi-journée suffit pour qu’elle nous informe de l’identité des nouvelles arrivantes. Elle veut éviter que des clans se forment. Elle ne se rend même pas compte qu’elle fait elle-même partie du groupe des vieilles.

L’arcaniste eut un soupir d’exaspération qui surprit Nara. Le ton ironique qu’elle employait contrastait avec sa grâce surnaturelle. Elle se ressaisit cependant et lui déclara :

— Je voulais vous parler. J’étais en route pour Froidelune lorsque j’ai été capturée.

— Tutoie-moi, répondit Lucanos sans lui accorder le moindre coup d’œil.

Nara préféra prendre cela pour un encouragement et poursuivit en allant droit au but :

— Il doit y avoir un moyen de s’enfuir de cet endroit. Je voyageais avec une belliciste et un illusionniste, et…

— Dis-moi, coupa l’Odalisque, est-ce que tu as essayé de pratiquer la magie au sein de ces murs ?

Le ventre de Nara se noua et elle songea au geste qu’elle avait interrompu dans la salle d’eau. Des serviteurs apportèrent des plats aux odeurs alléchantes, mais elle avait perdu son appétit. Lucanos se servit en silence, comme si la conversation ne la concernait pas.

Nara ne pouvait nier l’évidence : elle ne s’était pas risquée à pratiquer l’élémentalisme, car elle redoutait ce qui allait se passer. Après tout, Mezina et elle avaient mentionné les cristaux auprès d’Arlam.

— C’est impossible, n’est-ce pas ? murmura-t-elle d’un air lugubre.

Lucanos ne dit rien, ne bougea pas. Cela rendait la question de Nara encore plus insoutenable. Enfin, l’arcaniste lui répondit :

— Exactement. Avoir une poignée de cristaux disséminés dans l’enceinte ne suffit pas : certaines Sorcières ont réussi à utiliser la magie dans des endroits assez improbables et ont manqué de tout détruire. Alors Hution a fait placer d’énormes cristaux de sorte que toute sa demeure soit protégée du moindre soupçon de magie. Ils se trouvent sur le toit : ils entourent ce superbe dôme de verre dans la pièce principale. Ah, et il y en a aussi dans les quartiers privés de Hution, bien évidemment. Tu peux toujours essayer d’escalader le mur et espérer avoir assez de force pour briser le dôme, puis ces gros cailloux verts, à mains nues, mais permets-moi de douter de ta réussite.

Nara baissa les yeux sur son assiette vide. Inutile d’insister, l’arcaniste avait détruit le peu d’espoir qui lui restait. Pour Hution Rerus, l’absence de cristaux aurait signifié se trouver au milieu d’une trentaine de bombes prêtes à exploser. L’Aïckoise ne put retenir une moue dépitée. Elle répliqua tout de même :

— Mais il y a des bellicistes, qui se battent déjà très bien sans magie ! On pourrait tenter quelque chose !

— Elles sont découragées, désarmées et n’ont pas pratiqué leur art depuis longtemps. Et tu sais bien que la majeure partie de leur force provient de la magie. Nous sommes cernées par une quarantaine de gardes. Et si notre action échoue, nous n’y survivrons pas. Alors oublie ça.

L’attitude calme de Lucanos troublait Nara au plus haut point. Un lourd silence s’installa, seulement ponctué par les conversations autour d’elles et le cliquetis des cuillères dans les assiettes. L’arcaniste ne touchait pas à la sienne. Nara se demanda l’espace d’un instant comment elle faisait pour manger sans découvrir son visage.

— Moi je me débrouille toujours bien. Et je veux sortir d’ici un jour.

Auléna s’était exprimée, d’une voix forte et vexée. Nara déborda de reconnaissance, mêlée d’un peu d’inquiétude à l’idée qu’elle attire l’attention des gardes.

Lucanos la toisa à travers son masque, sans prononcer un mot. Nara voyait enfin ses yeux de façon distincte. Elle se plongea dans ce regard froid comme la bise. Mais au-delà de ça, Nara percevait autre chose.

Plus que toute autre Sorcière ici, Lucanos haïssait cet endroit. Dans ces prunelles dansait le rêve de pouvoir un jour y mettre le feu.

— Tu le veux toi aussi, n’est-ce pas ? demanda l’élémentaliste à voix basse. Je veux dire, tu es l’Odalisque de Hution et…

Lucanos frappa la table du poing avec violence. Elle regarda Nara directement dans les yeux. Le sang de cette dernière se glaça et elle initia un mouvement de recul sans même s’en rendre compte.

— Tais-toi, susurra Lucanos d’une voix effrayante, animale. Tu ne sais pas de quoi tu parles.

Elle repoussa son assiette brusquement et sortit de la salle à manger, sous les coups d’œil presque gênés des autres Sorcières. Dès qu’elle eut passé la porte, les discussions reprirent avec plus d’ampleur et Nara ne se fit aucune illusion quant au sujet abordé.

Auléna leva les yeux au ciel, exaspérée, mais Nara l’ignora : là où d’autres voyaient du désespoir, Nara avait reconnu la colère. Et cette colère cachait de la détermination. Après tout, n’était-ce pas ce qui l’avait poussée à prendre la route pour le Royaume des Hommes ?

***

Lucanos semblait partie dans sa chambre. Des gardes s’assurèrent qu’aucune Sorcière n’empruntait l’escalier, rendant impossible l’accès au rez-de-chaussée. Rohe s’approcha de Nara et l’invita à la suivre afin qu’elle lui fasse visiter ses quartiers. Elles traversèrent le couloir à grands pas pour atteindre une porte similaire à celle de la salle à manger, mais derrière laquelle Nara découvrit une pièce nettement plus petite et austère. Une seule fenêtre donnait sur l’extérieur dans cette chambre aux murs d’ocre que des rideaux translucides tamisaient de gris. Deux matelas d’apparence durs comme la pierre gisaient à même le sol, sans le moindre coussin.

— Tu logeras avec Auléna. Vous aviez l’air de bien vous entendre, alors je me suis arrangée pour vous faire ce plaisir.

Même si la nouvelle la laissait plutôt indifférente, Nara la remercia d’un hochement de tête ; Rohe tourna les talons et disparut dans une autre pièce. Auléna croisa la doyenne avant d’entrer à son tour dans la chambre et de s’allonger sur le lit.

— C’était assez brutal tout à l’heure… soupira-t-elle. Lucanos ne fait pas dans la dentelle, j’aurais dû te prévenir.

— T’en fais pas. Je commence à voir de quel genre de personne il s’agit…

— Quel genre ?

Nara eut un étrange sourire. Elle marqua une pause pour chercher la bonne formulation avant de chuchoter :

— Disons que je ferais confiance à sa force de caractère. Mais pas à son sens de la morale.

***

La haine ancestrale que les Sorcières éprouvaient envers les Hommes permettait à Nara d’accorder sans souci sa foi aux autres captives. Auléna lui confirma que Hution avait plusieurs fois tenté de gagner des espionnes parmi elles, mais aucune n’avait accepté, malgré le risque de représailles.

Auléna expliqua aussi à Nara que durant la nuit, des gardes se postaient dans le couloir afin de dissuader les potentielles fuyardes. Seules quelques favorites, en particulier Lucanos, jouissaient du privilège de pouvoir se déplacer en toute liberté à l’étage.

— Même si on pouvait utiliser la magie, il serait difficile d’imaginer sortir de là sans encombre, marmonna la belliciste. Ils sont armés de lances ou de sabres et nous n’avons rien…

Il régnait entre ces murs une ambiance très tendue, mais Nara commençait inconsciemment à ébaucher un plan. Les pensées s’embrouillaient dans sa tête, s’assemblaient en une joyeuse confusion avant de prendre une forme cohérente. Mais ses espoirs fous reposaient sur un seul élément au caractère très incertain : l’arrivée de Mezina et d’Arlam à Froidelune.

***

Des rayons de lune se frayaient un chemin par la fenêtre, permettant à Nara de contempler le plafond, silencieuse et pensive. Auléna s’était endormie une heure auparavant. Malgré son état d’extrême fatigue, l’élémentaliste ne parvenait pas à trouver le sommeil. Son angoisse se mêlait à ses projets de fuite, qu’elle espérait ne pas être vains. Elle ne pouvait s’empêcher de cogiter avec frénésie.

Le grincement des gonds de la porte la fit sursauter.

Elle se redressa, blême. Elle s’attendait à voir surgir le Seigneur humain, mais ce ne fut pas un Homme qui s’engouffra dans la chambre. Il s’agissait de Lucanos.

L’Odalisque tenait à la main un bocal rempli de lucioles, qui diffusaient une douce lueur orangée. Elle referma la porte avec discrétion et vint s’asseoir auprès de Nara, sur le matelas.

— Je t’écoute, déclara-t-elle sans autre forme de procès.

Surprise, Nara hésita une seconde. Après la réaction que l’arcaniste avait eue lors du repas, elle s’attendait à une attitude fuyante, au mieux. Et devant son caractère, elle redoutait même de l’hostilité. Mais Lucanos était calme, les mains posées sur ses jambes à la manière d’un enfant sage. Elle paraissait vouloir entendre ce que l’Aïckoise avait à lui dire. Comme si elle avait deviné que Nara commençait à échafauder un plan. Cette perspective s’avéra troublante au premier abord, mais après coup Nara comprit que Lucanos avait sans doute l’habitude de traiter avec les nouvelles venues, pleines d’illusions, qui rêvaient de s’enfuir à peine arrivées. Rohe avait beau faire figure d’aînée, son charisme n’égalait en aucun point celui de l’Odalisque. Nara avait elle-même été attirée par cette Sorcière masquée, comme un insecte par une lanterne.

— Tu as mentionné une belliciste et un illusionniste tout à l’heure, insista Lucanos. Alors maintenant parle, je t’écoute.

Nara allait amorcer ses explications quand Lucanos la coupa pour ajouter :

— Et ne fais plus jamais référence à ce que ce porc m’a fait subir pendant ces sept dernières années.

Nara avala sa salive, perturbée par le ton tranchant de sa voix. Ses cheveux se hérissèrent sur sa nuque : cette femme possédait un côté qui l’effrayait, sans qu’elle puisse le définir avec certitude. Avec prudence, elle raconta :

— J’étais en route pour Froidelune avec une amie belliciste quand le Chasseur m’a capturée et…

— Cette pourriture de Carsis, je parie, l’interrompit une nouvelle fois Lucanos.

— Oui… continua Nara, anxieuse. Sur notre route, on a rencontré un illusionniste du Bois Refuge qui s’est joint à nous. Il m’a sauvée alors que Carsis était à deux doigts de m’attraper. Donc j’ai une dette envers lui.

— Alors pourquoi cet illusionniste t’a suivie, et pas l’inverse ?

L’élémentaliste sentit le rouge lui monter aux joues aussi sec. En effet, elle aurait dû agir ainsi, selon la tradition des Sorcières, mais son entêtement et le soutien de Mezina avaient pris le dessus. Même si Arlam ne s’en était pas vraiment plaint, elle ne s’était pas montrée correcte envers lui. Et à cause de cela, il avait été blessé.

— Ne fais pas cette tête-là, je n’ai jamais payé la moindre de mes dettes.

« Sans morale » songea Nara, toujours perdue face aux réactions de Lucanos. Elle se racla la gorge, mal à l’aise, avant d’enchaîner :

— Oui, bon, passons… Mon amie belliciste va sans doute arriver dans quelques jours, peut-être avec l’illusionniste. À ce moment-là, on pourra envisager de s’évader.

Lucanos tourna son visage masqué vers elle. Les vers luisants en éclairaient la porcelaine à la manière d’une bougie. Derrière, Nara voyait ses yeux noirs la fixer. Le reflet des lucioles leur donnait des airs de braises ardentes.

Après un court silence, Lucanos déclara à voix basse :

— Ça pourrait marcher ; il suffirait qu’ils brisent les cristaux, mais la demeure est bien protégée, ça ne va pas être facile.

— C’est pour ça qu’il faut aussi qu’on agisse de l’intérieur.

— Mettre la pagaille ? Il faudrait réussir à coordonner tout le monde, et tu as sans doute pu voir que nous ne sommes pas franchement soudées. Et si on commençait à parler toutes ensemble, ça serait suspect. Crois-moi, les gardes remarquent très vite les conversations inhabituelles.

— J’y ai déjà réfléchi, répliqua Nara avec un rictus satisfait.

Lucanos repoussa sa chevelure de jais d’un élégant geste de la main. Nara trouvait étrange le décalage entre sa façon de parler, plutôt abrupte, et ses mouvements gracieux. Sans plus attendre, elle expliqua ses intentions :

— Nous pouvons passer par Rohe.

Le masque de Lucanos ne cacha pas l’intérêt que celle-ci portait à l’idée de l’élémentaliste.

— Rohe ? Tu comptes nous saborder avant même qu’on ait pris la mer ?

Malgré son ton railleur, Nara savait qu’elle avait piqué la curiosité de l’Odalisque.

— Tu m’as bien dit qu’elle voulait éviter que des clans se forment, non ? Il ne nous reste plus qu’à la laisser diffuser un petit message…

***

Nara et Lucanos chuchotèrent un temps encore du projet. L’élémentaliste songea à réveiller Auléna et à l’inclure dans leur conversation, mais elle se ravisa vite. Après vingt minutes de discussion intense, un bref silence s’installa.

— Désolée pour ma remarque pendant le repas, déclara enfin Nara.

Lucanos eut un mouvement discret, mais qui ne lui échappa pas : elle serra le poing, puis murmura :

— J’étais un peu plus jeune que toi quand je suis arrivée ici. Je suppose, en tout cas. J’avais dix-neuf ans. La première fois que Hution m’a emmenée dans ses appartements, je me suis débattue avec une telle rage qu’il m’a attachée au lit.

Lucanos s’arrêta un instant. Un profond malaise envahit Nara. La gorge nouée, elle chercha quoi dire pour la réconforter, mais aucune parole ne le pouvait. Avant qu’elle ait fait le moindre geste, l’Odalisque continua :

— Pendant des semaines, je n’ai cessé de me débattre, encore et encore. Plusieurs gardes me doivent leurs nez cassés. Je crois malheureusement que c’est pour ça que je suis devenue sa favorite. Il aime les fortes personnalités… Et puis je suis passée par les larmes, le désespoir, la catatonie même.

Sa voix demeura monocorde en prononçant ces paroles. Nara la considéra, mal à l’aise, mitigée entre l’horreur de ce qui se déroulait entre ces murs et l’air détaché de Lucanos. Comment des années de viols répétés pouvaient-elles désormais lui sembler sans importance ?

— Pourquoi est-ce que tu me racontes ça ? murmura-t-elle d’une voix rauque.

Elle s’attendait presque à voir l’arcaniste hausser les épaules et s’en aller. Au lieu de ça, elle mit ses mains derrière sa tête et toucha quelque chose au niveau de sa nuque. Nara l’observa, sa nausée peu à peu chassée par la curiosité.

— Parce que nous avons un point commun toi et moi, répondit Lucanos.

Nara comprit qu’elle voulait retirer son masque. Ses doigts dénouaient avec habileté le fin tissu qui le maintenait contre son visage.

— Les arcanes me manquent. J’aimais danser dans les flammes quand j’étais petite. Elles me léchaient les paumes, me chatouillaient les jambes. Cette sensation… je ne l’ai pas ressentie depuis sept ans maintenant.

Elle défit le second nœud.

— Nous savons toutes deux que le feu ne peut brûler les Sorcières.

Elle ôta son masque avec délicatesse. L’estomac de Nara se noua sous l’angoisse.

— Et nous portons toutes les deux les stigmates de la seule chose capable de le faire.

Lucanos leva la tête et laissa les lucioles l’éclairer tout entière. Son visage se révéla beau, magnifique. Des traits fins, un nez droit, des lèvres pleines. Une œuvre d’art. À l’exception de l’odieuse cicatrice qui entourait l’œil gauche de l’arcaniste, comme la morsure d’un monstre qui aurait cherché à la dévorer.

Et Nara connaissait en effet la seule substance capable d’infliger une telle blessure à une Sorcière. Son visage aussi portait les marques de l’acide.

Commentaires

C'est tellement désespérant, les pauvres...
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dimanche 10 mai à 11h35
Ce chapitre me serre le cœur. On se demande vraiment qui n'est pas un être humain dans cette histoire !
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samedi 30 mai à 19h02
Quel personnage, cette Lucanos ! Elle est littéralement fascinante et je suis heureuse que Nara se soit trouvée une alliée de circonstance en sa personne. Cela étant, m'est avis que l'évasion ne sera pas aussi simple. A bientôt pour la suite. :)
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mardi 8 juin à 12h20