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Joan Delaunay

samedi 23 janvier 2021

L'Arbre de Feu - Livre I

Épilogue

Bourier 1151, ville de Vettac

Lucanos scruta l’étendue d’eau, observa l’espace entre les navires à quai, traqua la moindre bulle d’air qui s’échapperait des poumons du Chasseur pour crever la surface. En vain.

Derrière elle, les vociférations emplissaient désormais l’atmosphère, dans un mélange de voix assourdissant :

— Sorcière ! Sorcière !

Elle se retourna vers son public, détacha son masque. Lorsqu’ils découvrirent son visage ravagé, ils se turent quelques secondes. Le timbre enduit d’ironie, elle répliqua enfin :

— Moi, une Sorcière ? Vraiment ?

Mais elle avait perdu le plaisir du jeu à l’instant où Carsis avait sauté. Un Homme misérable avait réussi à lui échapper, et d’une façon aussi simpliste. Pour la première fois, Lucanos aurait aimé connaître un autre art que celui du feu. Et la seule élémentaliste des environs ne lui serait d’aucune aide pour l’instant.

Les cris des Hommes reprirent. Elle n’avait pas le temps pour cela.

Dans un dernier jet de flammes, l’arcaniste s’empara de son artefact de vol, et emprunta la voie des cieux.

***

Ses pieds battaient le pavé sans s’interrompre. Nara peinait à garder le rythme imposé par Talleck et Arlam. Ils semblaient décidés à la faire sortir de la ville, malgré l’improbabilité de leur réussite. Et Luan, Esra et Lucanos combattaient toujours l’autre Chasseur sur les quais.

— Arrêtez, on ne peut pas continuer.

Pourtant persuadée d’avoir prononcé ces mots, Nara gardait la bouche close. Elle avait passé trop de temps à fuir : sans cesse courir pour échapper aux Hommes, ou à ce Prêtre dont la route ne cessait de croiser la sienne depuis leur enfance.

Elle était lasse de courir.

— Ne t’arrête pas maintenant, lui ordonna Arlam avec sévérité.

Nara n’aurait pu deviner la source de sa colère. Après tout, elle-même en possédait sans doute plus que lui : son père était mort, sa mère malade, son frère aîné absent, et son cercle détruit. Que lui restait-il à retrouver une fois de retour sur le continent ? Les Hommes avaient tout balayé sur leur passage, et ce à cause de leurs ancêtres, qui avaient eu la mauvaise idée d’abuser de leurs pouvoirs. Le goût amer de la tromperie ne quittait pas sa gorge, et finissait pas envahir sa bouche, sa langue, tout son corps.

Comment aurait-elle pu continuer à courir alors qu’au fond, elle ne méritait pas de vivre ?

Un immense pan de terre surgit au milieu de la rue qu’Arlam et Talleck comptaient emprunter. Ils voulurent changer d’itinéraire, mais les autres voies subirent le même sort. Un regard en arrière confirma les soupçons de Nara : Dalen les avait suivis, et rattrapés sans problème. Il quitta sa position d’élémentalisme et brandit son fusil, en prenant soin de viser.

Arlam sortit la carte-fée de sa poche intérieure, la fit grandir jusqu’à la taille qu’il utilisait pour voler, mais s’arrêta soudain.

— Je… je ne peux pas vous transporter tous les deux.

Les mains moites de Talleck refusèrent de lâcher Nara. Cette dernière, les pupilles toujours braquées en direction du Prêtre, ne prêtait guère attention à leur discussion. Elle laissa traîner une oreille :

— Prends-la avec toi ! C’est après elle qu’il en a, et je ne crains pas les cristaux !

— Mais ce n’est pas ça qui l’empêchera de te tuer !

Talleck saisit le visage de Nara entre ses mains et la regarda droit dans les yeux.

— Nara, écoute-moi ! On a besoin de toi, s’il te plaît. Nara ! Il faut que tu utilises l’élémentalisme, que tu détruises ces murs, sinon on ne pourra pas partir d’ici.

Sa phrase fut ponctuée par un coup de feu. Le bruit assourdissant, pourtant produit à plusieurs mètres d’eux, désorienta un peu plus Nara, qui chercha le point d’impact du cristal sur son corps. Lorsque Talleck émit un grognement de douleur, elle comprit enfin qui le projectile avait atteint.

La tache de sang grandissait à une vitesse affolante sur la tunique du jeune homme. Nara s’empressa d’appuyer sur la blessure, au niveau de la cage thoracique. Paniqué, Arlam fouilla ses poches à la recherche d’un onguent, en vain.

— Cette fois, la question ne se pose plus trop, lâcha Talleck avec un rictus. Emmène Nara.

L’illusionniste bafouilla un refus, mais la logique donnait raison à l’ancien garde.

— Rendez-vous, maintenant ! leur lança le Prêtre, qui n’avait pas bougé depuis son coup de feu. Vous n’êtes pas en état d’aller plus loin.

Malgré sa voix inflexible et froide, Nara voulait croire qu’il ne tuerait pas ses amis s’il parvenait à la capturer. Toutefois, elle ne pouvait pas courir le risque.

— Arlam… Protège Talleck, s’il te plaît.

***

Nara avança vers lui d’un pas serein. Elle semblait tenir à peine debout, ses pieds se posaient de façon presque aléatoire sur les pavés, mais sa décontraction déstabilisa le Prêtre, qui la mit en joue. Sous ses sourcils écarlates, son regard fiévreux le fixait sans jamais se détourner. Durant de longues secondes, Dalen la contempla tandis qu’elle approchait : sa chevelure semblait s’enflammer sous la lumière crépusculaire, qui dessinait des volutes orangées sur sa peau blanche. Sans ses mouvements un peu désarticulés, il aurait pu croire à une apparition spectrale, un fantôme aïckois venu pour le hanter de ses yeux bleus.

Elle écarta les bras, paumes ouvertes. Prête à utiliser l’élémentalisme.

Dalen tira.

***

Le premier coup la cueillit à l’épaule. Un instant plus tard, le second se ficha dans son abdomen.

Aucune douleur ne se manifesta. Le temps se suspendit : Nara effleura la blessure du bout des doigts. Le sang presque noir indiquait que le Prêtre avait sans doute touché un organe important. Ou peut-être qu’elle ne parvenait plus à percevoir correctement les couleurs.

— Tout va bien se passer.

Auréolée des flammes du soleil couchant, Mezina caressa sa joue et lui adressa un sourire perdu parmi ses taches de rousseur. Comment douter face à une telle expression de douceur ?

Loin, très loin d’elle, des bruissements de voix se firent entendre. Le timbre d’Arlam lui parvint en écho, suivi de celui, plus faible, de Talleck. Pourtant, ce ne furent pas leurs bras qui vinrent la recueillir quand elle tomba à genoux.

Nara ferma les paupières et se laissa bercer par le vide. Tout le monde le lui avait dit : elle avait grand besoin de repos.

Commentaires

Eh bah, c'est pas folichon tout ça !
Encore bravo pour la fin de ce premier tome :)
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mardi 26 janvier à 15h13