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Joan Delaunay

jeudi 23 avril 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 2 - Vers le Sud

Avertissement de contenu

Ce chapitre comporte des sujets sensibles : violence physique, sang, mention de viols.

 

Les frontières du Royaume de Pressiac embrassent tout le littoral de l’océan Pressique et s’achèvent à l’orient au niveau de l’isthme de la Rheahol. Les territoires des Sorcières, les six « cercles », sont éparpillés sur l’ensemble du monde connu : la moitié d’entre eux se situe sur les terres pressicanes et les trois autres se trouvent dans les marais de la République maréalaise, aux pieds du volcan de la Nation libre d’Erroubo, ou encore sur un archipel indépendant, aux confins de l’ouest.

— Extrait de « Géographie du continent » de Pavra Malaine, an 1134

Sluncet 1151, région des rivières

Le jour déclinait et les bois de la région des rivières baignaient dans les lueurs sanguines des couchers de soleil estivaux.

Arlam, Mezina et Nara étaient installés sur une large pierre aplanie ; le regard du jeune homme se perdait dans la contemplation du crépuscule tandis que ses compagnes de voyage s’activaient pour finir de préparer leur repas du soir. Elles s’étaient assises en tailleur et fouillaient dans leurs affaires éparpillées autour d’elles : des agrumes, des pains aux herbes enveloppés dans du tissu, deux assiettes grossièrement taillées. Comme toute Sorcière, Nara possédait la capacité de voler sur un artefact et avait selon toute vraisemblance suivi une tradition aïckoise en choisissant un long bâton de bois, qu’elle avait gravé de motifs rappelant son élément préféré, l’eau. De son bout, elle tapota l’épaule d’Arlam.

— File-nous un coup de main, espèce de fainéant.

— Tu ne sais pas te contenter des choses simples ! Un beau coucher de soleil, une partie de cartes…

— C’est pas drôle de jouer aux cartes avec toi, vu que tu triches ! répliqua Mezina.

— …oubliez ça, répondit-il en s’emparant des paquets de viande séchée au fond de son sac.

Zylph glissa de sa poche, roulé en boule. Ses écailles virèrent au gris clair quand il s’étira avec paresse. Arlam nota le regard attendri de Nara, teinté d’une étrange mélancolie.

— Vous voulez que je vous montre quelque chose ? lança-t-il, dans l’espoir de lui changer les idées.

Il sortit son jeu, orné des emblèmes des Six Reptiles, et commença à battre les cartes. Comme hypnotisées, Nara et Mezina admirèrent la dextérité avec laquelle il les manipulait, les passait d’une main à l’autre, les faisait virevolter entre ses doigts. Après ce court spectacle, l’illusionniste tira l’une d’elles puis, sans même la regarder, déclara :

— Le quatrième Serpent rouge.

Un court silence s’installa entre les trois Sorcières. Il s’attendait à ne recevoir aucune réaction de Mezina, mais face à l’expression impassible de Nara, Arlam s’enquit :

— Vous ne me demandez pas comment je sais de quelle carte il s’agit ?

— C’est ton jeu, tu dois le connaître par cœur ! rétorqua Nara. Aucun intérêt.

Arlam fut déçu par l’air désabusé de sa consœur ; néanmoins, il ne put retenir un ricanement en constatant qu’il conservait l’élément de surprise. Il échangea un clin d’œil avec Mezina, qui devinait ce qu’il allait énoncer par la suite :

— En fait, tu as tout faux. Je le sais parce qu’il y a une empreinte magique sur chaque carte de mon jeu.

Cette fois-ci, Nara fronça les sourcils, partagée entre curiosité et méfiance. Elle fit une moue, sceptique, et jeta un regard à son amie pour obtenir confirmation, mais celle-ci se contenta de feindre la surprise.

Arlam ne conserva que le quatrième Serpent rouge en main et lâcha le reste du paquet de cartes. Elles s’éparpillèrent sur le sol et révélèrent leurs différents symboles : les yeux de Nara suivirent les figures de Crocodiles et de Dragons qui s’étalaient dans un désordre élégant, mais Arlam comme Mezina n’y prêtèrent pas attention. Du bout du doigt, il tapota le dos de la carte qu’il tenait avec fermeté. Et il disparut tout entier.

En lieu et place de l’illusionniste se trouvait un énorme pélican qui claqua du bec avec férocité.

Nara sursauta, esquissa un geste de recul maladroit et chercha avec fébrilité une quelconque trace du jeune homme. Mezina ne parut rien remarquer et resta immobile, imperturbable.

— Qu’est-ce que… ?

Sans finir sa phrase, Nara s’éloigna un peu plus du volatile quand il commença à déployer ses ailes et s’avança vers elle.

La Sorcière s’apprêta à utiliser l’élémentalisme afin de se débarrasser de l’oiseau, quand ce dernier s’évanouit à son tour, pour faire place à un Arlam aux yeux pleins de malice et, à l’évidence, fier de lui.

— Cette bestiole était plus vraie que nature ! s’écria Nara.

— Et pourtant, elle n’avait rien de réel, expliqua-t-il avec un grand sourire. Il s’agissait tout simplement d’une image de substitution dans ton esprit. D’ailleurs, si tu avais essayé de la toucher, tu t’en serais rendu compte.

— Et du coup, toi… ? demanda Nara en se tournant vers Mezina.

— J’ai rien vu. Mais au Bois Refuge, quelques illusionnistes m’ont déjà montré cette technique, on peut pas dire que je sois très surprise.

— Tu aurais pu me prévenir !

— Mais ça n’aurait pas été aussi drôle.

Arlam observa la jeune Sorcière, toujours affalée sur le sol et qui retrouvait peu à peu une contenance.

— En fait, précisa-t-il, chaque carte renferme un tour d’illusionnisme que j’ai mis au point. C’est une technique assez courante, donc pas très originale, mais elle me plaît bien.

— C’est vrai que c’est astucieux ! déclara la belliciste en aidant Nara à se relever. La Sorcière qui a inventé ce système avait de l’esprit !

— Quelque part, c’est assez dangereux, en réalité. Presque toute ma magie réside dans mes cartes, si je m’en trouvais séparé…

Ses deux interlocutrices se crispèrent, compréhensives malgré un choix aussi risqué et éloigné de ce qu’elles pratiquaient. Tandis que chacun retrouvait son calme et que l’illusionniste ramenait le jeu au creux de sa paume d’un claquement de doigts, il décida de tenter d’obtenir les réponses aux questions qui lui malmenaient l’esprit depuis sa rencontre avec ces deux étranges Sorcières.

— Pourquoi est-ce que vous vous rendez au sud ?

Le peu de bonne ambiance qu’il avait réussi à installer s’évanouit dès qu’il eut posé cette question. Bouches bées, Mezina et Nara échangèrent un regard et semblèrent chercher un moyen d’éviter le sujet, n’importe lequel. Avant que l’une d’elles ne parle, Arlam lança :

— Ne me baladez pas, cette fois. S’il vous plaît, vous me devez bien une réponse honnête.

— Mais…, commença l’Aïckoise.

— Pas de « mais », pas encore…

Mezina se mordit la lèvre, visiblement mal à l’aise. Arlam poursuivit :

— Écoutez, j’ai choisi de vous suivre, et toi Nara, tu as accepté de me laisser observer tes techniques sans émettre d’objection. Après tout, nous pouvons nous séparer si nos intentions divergent. Mais j’aimerais connaître le but de votre voyage.

— C’est juste que…, hésita Mezina. Tu risques de nous croire folles.

— Sincèrement, c’est déjà un peu le cas, rétorqua-t-il.

La bouche de Nara se pinça, entre vexation et dépit. Un coup de coude de la part de sa camarade parut la détendre un peu. Elles prirent toutes deux une grande inspiration, prêtes à dévoiler leur projet. Arlam avait vu juste : elles étaient peut-être entêtées, mais pas malhonnêtes. Nara poussa toutefois un soupir las, sourcils froncés. Ses yeux bleus ne laissaient pas vraiment transparaître de la colère ; plutôt une certaine amertume, un mal difficile à dissimuler. Arlam se permit d’insister :

— J’ai le droit de savoir. Vous allez vers Froidelune, un repaire de Chasseurs en tous genres. Une ville humaine et…

— On y va pour libérer les Sorcières qui ont été capturées dans la région.

Les mots, âpres et abrupts, s’étaient élevés comme pour imposer le silence autour d’eux. Mezina, au centre de l’attention, rentra la tête dans les épaules, comme si elle regrettait d’avoir lâché cette révélation. Sans voix, Arlam contempla durant d’interminables secondes la Sorcière en face de lui, puis l’autre, toujours muette et qui semblait supplier son amie de ne pas aller plus loin. Ses traits sauvages lui donnaient cet air un peu fou qui l’avait marqué lors de leur rencontre, au bord de l’Edil.

L’illusionniste reporta son attention sur Mezina et sentit son estomac se serrer. Même à l’abri dans le Bois Refuge, la chasse des Sorcières demeurait un sujet de conversation fréquent. Qui aurait pu l’ignorer ? Il ne s’était cependant jamais interrogé sur le sort que les Hommes leur réservaient. Comme la plupart de ses concitoyens, il avait supposé qu’ils les exécutaient sans autre forme de procès. Puis il avait balayé cette pensée de son esprit. Pour une personne optimiste comme lui, il était inenvisageable de polluer son existence avec des réflexions aussi noires. Face à cette Sylvestre qui avait au contraire choisi d’agir, il se sentit honteux, mais le cacha autant qu’il le put. Un rire nerveux lui échappa lorsqu’il demanda :

— C’est une plaisanterie, n’est-ce pas ?

— Non.

Le premier mot que prononçait Nara en plusieurs minutes. Ferme, catégorique. Arlam se leva, les mains moites, et commença à tourner sur place.

— Nous ne sommes que trois ! Et… quand vous êtes parties, vous n’étiez que deux pour réaliser un projet aussi fou ! C’est…

— C’est une nécessité, répliqua Mezina avec conviction.

— Mais vous ne savez même pas si elles sont toujours vivantes !

Arlam s’interrompit, la gorge nouée. Toute cette histoire n’était que pure aberration.

Il se rassit en face d’elles, avala sa salive avec difficulté, respira profondément et reprit dans le calme :

— En admettant que tout ça ne soit pas complètement absurde, je veux bien vous écouter. Comment êtes-vous sûres que toutes nos consœurs capturées n’ont pas été massacrées par les Prêtres ou les Chasseurs ?

Nara fit un mouvement de tête afin de le remercier pour sa patience, mais ce fut Mezina qui répondit :

— Peu de temps après mon arrivée à Aïcko, une Sorcière a réussi à revenir de Froidelune. Un vrai miracle. Elle nous a raconté qu’il existe un marché aux esclaves là-bas, et que l’on y vend principalement des Sorcières. Celles qui ne trouvent pas d’acheteurs partent pour Asnault.

La belliciste marqua une pause, déglutit et balaya une boucle rousse d’un geste machinal. Sans la quitter des yeux, Arlam tripota avec nervosité les bagues qui ornaient ses doigts. Pour soulager la tension que subissait Mezina, Nara prit le relais :

— Elle a dit « acheteurs » au pluriel, mais en réalité, il n’y en a qu’un seul : Hution Rerus, le Seigneur de Froidelune.

— Je vois, il s’agirait donc de ne s’attaquer qu’à une unique demeure. Je comprends mieux pourquoi vous… Mais qu’est-ce que je raconte ? Vous ne savez même pas dans quel état vous allez retrouver les Sorcières qui y sont retenues captives ! Et puis, vous êtes deux !

— Mais nous sommes les deux Sorcières les plus douées de cette moitié du continent ! rétorqua Nara pour essayer de détendre l’atmosphère, tentative qui échoua immédiatement.

Devant l’air catastrophé de son ami, elle reprit :

— Je suppose que tu imagines les grands classiques de la torture : des coups, des lacérations, des dents et des ongles arrachés… Mais tu te trompes.

— Comment ça ? s’enquit l’illusionniste, les sourcils froncés.

— Disons qu’on ne parle pas du même type de tortures…, expliqua Mezina d’un ton amer.

Tout d’abord, Arlam ne comprit pas où elles voulaient en venir, puis devina soudain les pratiques du Seigneur. Le visage assombri, il demanda :

— Pas d’hommes, donc…

— Non, poursuivit sa concitoyenne. Uniquement des femmes, pour la plupart des cercles d’Aïcko et du Bois Refuge. Les Hommes sont monogames dans le Royaume de Pressiac, mais quand il s’agit de plusieurs Sorcières, c’est autorisé par leurs lois puisque nous ne sommes pas…

— Des êtres humains.

Les trois compagnons s’observèrent en silence. Une tempête s’agitait sous le crâne d’Arlam, perdu entre sa culpabilité et son désir de rester le plus loin possible des Chasseurs, et des Hommes en général. Une grimace de dégoût s’était formée sur son visage, sans même qu’il ne s’en rende compte.

— Bon… Et la maison de ce Seigneur, je suppose qu’elle est protégée.

— Bien entendu, répondit l’élémentaliste. Elle est truffée de gardes. Mais le véritable problème, ce sont les cristaux.

Arlam afficha immédiatement une expression résignée lorsqu’il entendit ces mots. Les cristaux, ces pierres magiques qui bloquaient les pouvoirs des Sorcières.

— Cette fois, on peut dire que ce n’est même pas la peine d’essayer. C’est du suicide.

Nara tapa soudain du poing sur le sol. Surpris par la brutalité du geste, Arlam et Mezina sursautèrent.

— Mais c’est quoi, cette attitude ? s’écria-t-elle. Pas étonnant que les cercles se fassent attaquer aussi souvent si tout le monde réagit comme toi !

— Mais les Hommes savent très bien cacher les cristaux, certains en gardent sur eux, dans une poche ou en pendentif ! Comment veux-tu t’en débarrasser avant d’être capturée ?

Nara sourit avec férocité :

— Je préfère ça…

Mezina recentra la discussion :

— En fait, les cristaux ont un défaut : ils sont fragiles et nécessitent d’être entiers pour fonctionner. L’idée est simple, on repère ces foutus cailloux sans se faire remarquer, puis on les fracasse une bonne fois pour toutes.

Durant leur conversation, le soleil avait achevé sa course à l’ouest ; seule la lune permettait à Arlam de distinguer Nara et Mezina dans l’obscurité ambiante. Afin de ne pas se fatiguer en utilisant la nyctalopie, il extirpa deux bougies en cire d’abeille de son sac. Il exécuta ensuite l’unique tour d’arcanes qu’il maîtrisait : une petite flamme apparut au bout de son doigt, et il s’empressa d’allumer les mèches afin d’éclairer un peu leur campement de fortune.

— Comment avez-vous appris tout cela ? dit-il. Des études sur les Hommes ?

— On peut dire ça, répondit Nara. Il faut connaître son ennemi.

Arlam la considéra, l’air grave, le visage fermé.

— Nous ne sommes pas en guerre.

— Nous devrions l’être ! affirma Mezina, plus battante que jamais.

L’illusionniste se leva et se remit à faire les cent pas. Un conflit ouvertement déclaré contre les Hommes serait suicidaire. Même si la situation entre les deux peuples s’était dégradée ces vingt dernières années, le statu quo subsistait. Cela tombait sous le sens. Si le Royaume de Pressiac et la République de Maréal, les deux nations humaines, venaient à s’allier, leurs forces pourraient anéantir les Sorcières. Les cercles tenaient à leur indépendance et n’avaient que très rarement pris des décisions militaires communes. Ce qu’elles proposaient était invraisemblable : si toutes les Sorcières s’unissaient pour lutter contre cet ennemi, bien trop imposant pour elles, cela signifierait la fin de leur civilisation.

— Mais pourquoi est-ce que vous êtes parties seules ? Et les proches des Sorcières qui ont été capturées, ils n’ont rien essayé ?

— Tu penses au Lien ? demanda Mezina. Figure-toi qu’il est impossible de localiser quelqu’un qui se trouve à côté d’un cristal. Donc pour les familles, la seule explication valable était que ces Sorcières étaient mortes. Malgré les rumeurs, personne n’a jamais cherché plus loin. Et surtout, on a découragé ceux qui posaient un peu trop de questions.

Le Lien, ce pouvoir qui permettait de retrouver des Sorcières du même sang que soi, lui avait toujours paru fondamental et infaillible. Et si elles se trompaient, et que la femme qui avait témoigné à Aïcko n’avait fait qu’affabuler ?

— Cette histoire, c’est pure folie…, soupira-t-il.

Il voulut leur faire entendre raison quand Nara proféra :

— Nous ne pouvons pas continuer à subir ainsi la chasse.

Malgré la remarque, Arlam refusa de se laisser abattre et rétorqua, abandonnant tout tact :

— Est-ce que ça a un quelconque rapport avec ces cicatrices sur ton visage ?

Cette fois-ci, Arlam crut sincèrement qu’elle allait se jeter sur lui, et devant la violence dont elle avait fait preuve un instant plus tôt, il jugea bon d’envisager la fuite. Mezina s’approcha et fit mine de s’interposer avant que la situation ne dégénère.

— Je n’ai pas à te répondre, feula Nara entre ses dents.

Accompagnée de Mezina, elle se leva et se dirigea vers ses affaires. Un sifflement retentit, tout de suite suivi d’un cri étouffé. Sans voix, les deux Sorcières contemplèrent Arlam, mais son regard vide ne croisa pas les leurs : ses yeux se baladèrent quelques secondes dans les ténèbres ambiantes.

Puis ils se rivèrent sur sa chemise blanche qui rougissait, là où une flèche lui transperçait l’abdomen.

***

L’illusionniste leva enfin ses yeux écarquillés de surprise et de douleur, sa bouche ouverte dans une expression silencieuse.

Pétrifiée, Nara s’obligea à réagir. Elle utilisa sa magie pour créer un mur de terre afin de gagner du temps et les mettre à l’abri. L’agresseur se trouvait sans doute à proximité et ne tarderait pas à passer à l’assaut.

Mezina se précipita vers Arlam et regarda sa plaie : la flèche avait traversé son corps de part en part sur son flanc gauche. La respiration difficile de l’illusionniste s’accélérait sous le coup de la douleur.

— Non, non, non, non, non ! lança Nara.

Mezina lui pressa le bras, plus tendue que jamais. Son instinct guerrier reprenait le dessus.

— Je me charge du Chasseur. Occupe-toi d’Arlam.

Elle acquiesça, prit sa besace et la fouilla frénétiquement pour en sortir le petit récipient d’onguent de guérison, et s’assura que son artefact de vol et son arme se trouvaient à proximité. Les mains tremblantes, elle se pencha vers Arlam. Sur son visage nimbé par la lueur chaude des bougies, des gouttes de sueur perlaient ; il serra les dents. Nara l’observa avec inquiétude, puis brisa la flèche d’un coup sec.

— Respire un grand coup.

Elle attendit à peine pour en retirer l’extrémité, arrachant un cri à Arlam. Elle ouvrit la boîte de l’onguent, écarta le pan de chemise qui masquait la blessure et l’étala sans ménagement, incapable de déterminer quel organe avait été touché.

Puis, d’un souffle, l’Aïckoise éteignit les bougies.

***

Mezina regrettait de ne pas utiliser de techniques de bellicisme qui nécessitaient des armes blanches, mais elle conservait certains avantages. Tout d’abord, elle fit appel à la vision nocturne des Sorcières, puis elle diffusa sa magie dans le reste de son corps. Un unique coup de poing de sa part ferait regretter à ce Chasseur de s’en prendre à eux pour la seconde fois.

Enfin, son esprit s’envola vers Arlam, et la leçon qu’il leur avait prodiguée : l’invisibilité. Concentrée, les yeux fermés, elle songea à son corps comme à un ensemble qu’elle voudrait faire disparaître. Les mots de l’illusionniste, prononcés une poignée de semaines auparavant, résonnaient dans sa tête et elle s’imagina en train de s’évanouir dans les airs. Elle reconnut vite la sensation peu agréable qui accompagnait la réussite de ce sortilège : une vague de chaleur qui la parcourut de la tête aux pieds. Rassurée quant à son camouflage, Mezina s’avança à son tour entre les buissons aux feuilles sombres et partit à la rencontre de son adversaire, de l’autre côté du mur de terre.

La belliciste scruta les alentours, en vain. Le Chasseur avait appris à se dissimuler dans un tel environnement. Immobile et silencieuse, elle perçut enfin les lents pas de l’Homme : il tentait de se faire discret, chose difficile dans ces bois. La nature sylvestre de Mezina l’empêchait d’ignorer ces indices sur sa localisation.

Elle se précipita dans sa direction et le dénicha, calé contre l’écorce brute d’un arbre. Ses phalanges s’écrasèrent avec une rapidité fulgurante contre la tempe de leur poursuivant, qui s’écroula et perdit son arc dans la chute. À la grande surprise de Mezina, il se releva tant bien que mal, en se massant la joue avec une grimace de douleur : sous l’impact, il aurait dû être envoyé à plusieurs dizaines de mètres et perdre connaissance. Pourtant, elle ressentait toujours l’effet de son bellicisme dans chacun de ses muscles. Que se passait-il ?

Elle revint à la charge et, cette fois-ci, il para le coup sans problème. Sa magie semblait faiblir, comme une flamme vacillante, dès qu’elle approchait trop. Il devait garder des cristaux sur lui ! Très vite, elle ne parvint pas à conserver son invisibilité et la puissance de ses coups fluctua. Le poing de Carsis la cueillit au creux de l’estomac et l’obligea à reculer pour reprendre son souffle ; il en profita pour récupérer son arme.

Un peu d’aide n’aurait pas été de refus.

***

Le saignement s’était tari et Arlam avait réussi à se hisser sur ses coudes. Toujours d’une pâleur effrayante, il ne semblait pas en mesure de se battre, aussi Nara le laissa-t-elle là :

— Je vais aider Mezina. Reste tranquille et prends pas de risques inconsidérés.

Il hocha la tête avec faiblesse. Hésitante, elle délaissa son artefact et s’empara plutôt de son arme. Les courbes de l’arc en bois de frêne s’inscrivirent contre sa paume, mais elle n’esquissa pas un geste vers son carquois. Quand elle était plus jeune, son père avait tenté de lui inculquer la chasse. Malgré ses débuts difficiles, des années de pratique lui avaient permis d’acquérir une précision décente. À contrecœur, elle l’abandonna pourtant près de sa besace : dans une telle situation, elle devait d’abord compter sur son élémentalisme, même si l’absence d’eau risquait de s’avérer problématique. Moins habituée au combat que Mezina, elle ne songea pas à se cacher ni à se rendre invisible à son tour. Elle se rua vers les bruits d’affrontement, de l’autre côté de leur abri de fortune.

Tandis qu’un peu plus loin Mezina se relevait après avoir encaissé un coup, Carsis récupéra son arc et arma une flèche dans sa direction. Les réflexes à vif de Nara lui permirent de créer un nouveau mur, dans lequel le projectile se planta. Elle détruisit ce bouclier de circonstance et le Chasseur surgit devant elle. Aussitôt, Nara chercha à entourer les jambes de son adversaire de solides entraves de terre, mais ses pas rapides les esquivaient avec une agilité insoupçonnée.

— Vous, les élémentalistes, vous pouvez être une vraie plaie ! lança-t-il. Vingt ans que je chasse des monstres de ton espèce et plus ça va, moins je peux vous encadrer !

Une nouvelle flèche siffla à côté de son oreille et emporta une mèche de cheveux rouges sur son passage. Nara grimaça et veilla à garder une distance assez faible pour qu’il ne puisse lui tirer dessus, mais suffisante pour utiliser la magie.

La Sorcière envoya deux briques de terre compactes sur son adversaire. La première lui heurta la poitrine de plein fouet, la suivante passa à un centimètre de sa tête. Mezina revint vers eux et lança son talon vers la mâchoire du Chasseur, la manquant de peu. Carsis lâcha son arc pour dégainer sa propre lame : un coutelas au profil mortel qu’il fit tourner dans sa main d’un air menaçant. Avec une dextérité stupéfiante, il parvenait à parer les assauts de ses deux adversaires, Mezina évitant l’arme avec soin. Il affichait toutefois une difficulté croissante ; les Sorcières entrevoyaient enfin une issue plus positive à cet affrontement.

Carsis les repoussa avec force et utilisa ce court répit pour s’éloigner en courant dans la direction de leur campement, derrière le mur de terre. D’un accord silencieux, Mezina et Nara se séparèrent : plus athlétique, la belliciste se précipita vers l’endroit où les attendait Arlam, tandis que Nara l’encerclerait de l’autre côté. Quand elle y parvint, elle s’arrêta net : un projectile venait de lui frôler le nez.

L’éclat de la lune caressait la pointe de la nouvelle flèche encochée dans l’arc de Carsis, à quelques mètres d’elle à peine. Derrière lui, Nara vit Mezina atteindre Arlam et les contempler d’un air stupéfait.

À une telle distance, le Chasseur ne pouvait pas rater l’élémentaliste, même si elle bougeait. Une fraction de seconde lui suffit pour imaginer, avec une lucidité terrifiante, la pointe de la flèche lui briser le crâne, lui transpercer le cerveau. Puis, Carsis achèverait Arlam, profiterait de ses cristaux pour maîtriser Mezina et l’emmener à Froidelune, où elle serait sans doute vendue à Hution Rerus.

Hors de question.

Elle campa fermement ses pieds dans le sol et ordonna à la terre de s’ériger en murs autour de l’Homme. Alors qu’ils lui arrivaient à la taille, il s’appuya sur l’un d’eux et s’extirpa de la prison en devenir.

— Tu m’auras pas comme ça ! rugit-il.

Un réflexe salvateur permit à Nara d’esquiver une nouvelle flèche, mais déjà Carsis en saisissait une autre.

Ses gestes dépassèrent sa pensée : quatre pans de terre s’élevèrent pour former une dernière cage à ciel ouvert, que seule une Sorcière pourrait pénétrer ou quitter, en volant. Mais plutôt que d’entourer son adversaire, trop rapide, ils protégeaient Mezina et Arlam.

— Et là, qu’est-ce que tu vas faire ? lâcha Nara, haletante. Rentrer chez toi les mains vides ?

Le Chasseur baissa son arme et fronça les sourcils. Son regard noir allait et venait entre l’élémentaliste et les murs qu’elle avait créés autour des deux autres Sorcières. Épuisée, Nara s’abrita derrière une nouvelle paroi. Alors qu’elle s’apprêtait à dresser d’autres barrières, Carsis contourna l’obstacle et se retrouva en face d’elle, presque nez à nez ; à la fois surprise et exténuée, elle esquissa quelques pas, sans parvenir à s’éloigner suffisamment.

Une voix familière résonna dans son esprit et la déconcentra une poignée de secondes :

— Nara, à quoi tu joues ?

Avant qu’elle n’ait le temps d’user de télépathie pour répondre à Mezina, le Chasseur lui asséna un violent coup à la tête et elle perdit connaissance.

***

Nara se réveilla la bouche pâteuse ; une vive douleur la lançait au sommet du crâne et une autre, plus sourde, traversait sa poitrine. Sa vision brouillée s’habitua enfin à la luminosité ambiante : l’aube pointait à l’est et irisait le ciel de lueurs jaunâtres.

Ses poignets et chevilles étaient solidement liés. Elle-même attachée sur la croupe d’un cheval, elle se trouvait en mauvaise posture. Elle comprit également d’où venait cette douleur dans sa poitrine.

— Un cristal ? articula-t-elle à l’attention du Chasseur assis tout près d’elle.

Carsis Bramin guidait sa monture sur un chemin assez plat, une route peut-être. Ils s’étaient bien éloignés du fleuve, à présent.

— Tu te décides à émerger ? C’est pas trop tôt. En tout cas merci, tu m’as simplifié la tâche. Je crois que je n’ai jamais vu une Sorcière s’offrir de cette façon.

La panique n’avait pas encore atteint Nara, trop occupée à essayer de défaire ses liens.

— Le cristal autour du cou, c’est pour éviter que tu ne m’empoisonnes l’existence, même si son rayon d’action est assez faible. J’ai eu assez de mal à t’attraper comme ça. Tu ne seras pas surprise d’apprendre que la plupart des Chasseurs font de même.

L’homme confirmait ses craintes ; la situation était grave. Sans même s’en rendre compte, elle s’agita dans le vain espoir de se libérer.

— N’essaie même pas, Feguy est un canasson habitué aux chasses les plus violentes, ce n’est pas une Sorcière de cinquante kilos qui va le déstabiliser.

Mains tremblantes, yeux écarquillés, Nara scruta les alentours. Le chemin qu’ils empruntaient n’était pas aussi sauvage qu’elle l’avait d’abord pensé. Des voyageurs devaient passer par là à des heures plus tardives.

— Où est-ce qu’on est ? demanda-t-elle, la voix frémissante.

Le Chasseur émit un rire sec avant de répondre :

— Plus très loin de votre but en fait. Vous aviez vraiment bien avancé, toi et tes petits camarades. Vous vous rendiez à la ville, c’est ça ?

Nara ne put s’empêcher de se demander comment allaient Arlam et Mezina. Une fierté incongrue naquit dans sa poitrine : elle avait sauvé une Sorcière de la capture, une première victoire ! Elle n’eut pas le temps de la savourer, car elle comprit soudain :

— On arrive à Froidelune ?

— Dans une semaine. Peut-être moins avec un peu de chance.

Nara cessa de se débattre, écrasée par le poids de la nouvelle : elle atteignait son but.

Hélas, elle y parvenait précisément de la même façon que les Sorcières qu’elle voulait sauver.

Commentaires

J'avais oublié que Nara se faisait capturer ! Mais je me souviens très bien du chapitre suivant, étonnamment.
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mardi 26 mai à 19h15
J'ai un peu du mal avec des termes comme "encadrer" qui me font un peu l'effet d'anachronismes, mais sinon, c'est un chapitre très plaisant à lire, avec juste ce qu'il faut d'action ! Nara est en bien mauvaise posture, on dirait, mais j'imagine que les deux autres sont sur leurs traces. :)
 0
mardi 1 juin à 11h29