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Joan Delaunay

lundi 7 décembre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 17 - La Cage

Les fées, ces êtres dont l’extrême puissance n’avait d’égale que la petite taille, vivaient parmi nous avant de soudain disparaître au milieu du septième siècle. À ce jour, la cause de cette disparition demeure un mystère. Les incroyables objets magiques de leur création, dotés de propriétés uniques, subsistent cependant dans notre monde. Ces objets-fées sont désormais rares et convoités en raison de leur puissance et de leur dimension mystique.

 

— Extrait de « l’Histoire des Sorcières » d’Oltun Damialle, an 885

Bourier 1151, village de Musiard

Nara frappa de toutes ses forces contre les parois de la cage ; ses poings douloureux n’en rencontraient que la surface dure et froide. Et malgré la peur qui rampait sous sa peau, cette crainte de se retrouver une nouvelle fois aux mains des Hommes, la Sorcière hurlait :

— Ne me laissez pas avec lui ! Sortez-moi d’ici !

Sa voix tremblante partait dans les aigus. Elle cogna encore quelques secondes avant que l’un des gardes ne beugle à son encontre.

— On en a rien à foutre de vos histoires !

Puis il cracha bruyamment sur le sol. Du moins, le supposa-t-elle : à l’exception de la petite lucarne au-dessus de l’ouverture, le métal sombre les englobait et les plongeait dans l’obscurité.

Nara se retourna avec une lenteur désespérée et fit face au Prêtre. Ce dernier s’était assis par terre, jambes croisées, et faisait preuve d’un calme déconcertant. Il semblait l’ignorer, ce qui la rassura un peu quant à la menace qu’il représentait. Cependant, lorsqu’il leva son regard bleu vers le sien, Nara détourna les yeux. Elle déglutit avec difficulté avant d’oser lui demander :

— Tu… comment tu peux être aussi détaché ?

— Que veux-tu dire ?

Sa voix grave conservait un timbre imperturbable.

— Tu les as entendus ! s’emporta-t-elle. Demain, nous allons brûler par l’acide ! Et n’essaie pas de me faire croire que les Prêtres n’y sont pas sensibles ! Alors comment tu peux rester assis là, sans réagir ?

Le Prêtre-Chasseur se pinça l’arête du nez, l’air irrité par la nervosité de la Sorcière, avant de pousser un léger ricanement. Nara sentit son sang bouillir. Une brusque envie monta en elle, celle de le secouer par les épaules, ou de le frapper jusqu’à ce qu’il cesse de bouger.

— Il me suffit d’expliquer leur méprise aux responsables du village et de leur dire que je suis un Prêtre. Je pourrai ensuite demander à ce qu’ils t’épargnent pour te rapatrier à Asnault.

Le silence, un instant. Puis Nara partit d’un éclat de rire incontrôlable, comme si des cris déments s’éjectaient de sa gorge sans qu’elle puisse les retenir. Devant les sourcils froncés de son interlocuteur, elle s’obligea à regagner une certaine contenance et lui lança :

— Tu es soit complètement fou, soit totalement idiot, si tu penses qu’ils te relâcheront comme ça.

— Comment cela ?

— Par où commencer ? Voyons, tu portes pas ton uniforme de Prêtre-Chasseur. Et c’est déjà en supposant qu’ils sachent faire la différence entre Sorcières et Prêtres, ici. Je te rappelle qu’ils t’ont vu pratiquer l’élémentalisme. Et surtout, tu penses avoir l’occasion de t’expliquer face à une foule en colère ?

Le Prêtre se renfrogna, et la Sorcière conclut :

— Non, non…

Elle hoqueta avec un sourire cynique, puis soupira :

— …on va mourir, c’est sûr.

***

Dalen la contempla un instant, sans dire un mot. Elle s’installa contre l’une des parois et se laissa descendre jusqu’à se retrouver assise, les jambes étendues et les bras ballants. Sa posture lui conférait l’air d’une poupée délaissée, abandonnée en haut d’une armoire, oubliée sous la poussière.

— Pourquoi ne penseraient-ils pas que je suis un Prêtre si je fais de la magie ?

— Oh, mais tu ne connais pas les Hommes ? Ils vont simplement imaginer qu’on a trouvé le moyen de contourner le problème des cristaux. Qu’on…

Elle s’interrompit soudain, parcourue d’un frisson d’angoisse et de dégoût. Par « on », Nara avait voulu dire « elle et lui », comme si elle le considérait comme une Sorcière. Dalen grimaça à son tour.

— Nous ne sommes pas pareils, toi et moi.

Cependant, le Prêtre reconnut qu’elle avait raison. Dans une région aussi reculée, où ses semblables se faisaient peu nombreux, la plupart des habitants préféraient brûler les Sorcières sans réfléchir. Et aux yeux de tous, il n’avait rien d’humain. Son déguisement s’était retourné contre lui.

Nara l’observa en silence, la tête penchée à la manière d’un animal intrigué. L’espace d’une seconde, Dalen eut l’impression qu’elle fixait quelque chose, ou plutôt quelqu’un, au-dessus de son épaule. Elle ferma les paupières avec force, comme pour chasser une image de sa tête, puis les rouvrit et lui prêta à nouveau attention. Elle fronça les sourcils, s’approcha du Prêtre, en position accroupie.

— Tes yeux… tu es Aïckois ?

Dalen se détourna et haussa les épaules, répondant ainsi à sa question.

— La dernière fois, j’étais pas sûre, mais là…

— Je te le répète, je ne suis pas comme toi.

— Ça, non, c’est sûr.

Nara retourna à sa place et s’avachit avec dépit. La situation du Prêtre ne s’avérait pas plus confortable que la sienne : les villageois allaient les exécuter tous les deux, sans écouter le moindre argument. Il devait sortir de là, de préférence avec sa proie. Une petite poussée le redressa sur ses jambes et il avança vers la Sorcière. Les traits de cette dernière, empreints de méfiance, se durcirent encore. Avec une immense précaution, Dalen s’agenouilla devant elle ; il effectuait des mouvements lents comme s’il se trouvait face à une louve qui menaçait de lui sauter à la gorge.

— Détends-toi. Je ne vais pas te faire de mal.

— Un Prêtre, me faire du mal ? Comment j’aurais pu penser ça ? ironisa-t-elle. Je sais pas ce qui te retient, d’ailleurs.

Dalen esquissa un geste en sa direction, mais l’élémentaliste repoussa sa main avec brutalité. Elle n’ajouta rien, mais son attitude indiquait clairement qu’elle n’hésiterait pas à riposter en cas d’attaque.

— Si j’avais vraiment voulu te tuer, tu serais morte depuis longtemps et nous ne nous trouverions pas dans cette cage.

L’Aïckoise resta muette et le Prêtre se demanda si elle ne pesait pas le pour et le contre d’un tel argument. La Chasse effectuée par ses confrères ne lui était peut-être pas si familière, sans cela elle aurait su que ces derniers faisaient rarement des prisonniers. Il se corrigea mentalement : cela devenait de moins en moins vrai, depuis le couronnement de Dameth IV. Il ignora la poigne qui lui enserra les viscères à cette simple pensée et ajouta :

— J’ai compris. Si je trouve un moyen de m’en tirer sans toi, ne compte pas sur moi.

Cette fois-ci, elle rétorqua par un éclat de rire sans joie. Malgré sa tentative pour la troubler, Dalen devait reconnaître que survivre seul à une tentative d’exécution relevait du miracle. Il s’éloigna d’un pas et s’assit en tailleur, les yeux fermés. Ses sens se concentrèrent sur l’odeur de rouille, celle plus discrète de la sueur de Nara, le bruit qu’émettait le garde quand il s’éclaircissait la gorge, l’écho de ses pas dès qu’il changeait de poste. Le Prêtre n’aurait su dire où ils se trouvaient dans le village, mais derrière les murs de cette cage ils découvriraient sans doute une nouvelle salle, et de nouveaux geôliers. Malgré ses incroyables capacités physiques et magiques, il ne pourrait s’en sortir seul. Il se décida à tenter une autre tactique. Ses paupières s’ouvrirent, sans pour autant se fixer sur Nara, et les mots s’échappèrent de sa bouche :

— Ma mère était Aïckoise, c’est vrai. Elle s’appelait Iziem. Pas franchement une héritière.

Sans s’en rendre compte, l’élémentaliste s’approcha, comme pour mieux entendre ce qu’il lui révélait.

— Tu sais comment fonctionne la succession chez les Sorcières ? s’enquit-elle.

— Bien sûr. Il suffit de prendre tout ce qui existe chez les Hommes, sauf que ce sont les femmes qui en bénéficient.

— Pas tout à fait, mais…

Nara haussa les épaules afin de signifier qu’elle ne souhaitait pas l’instruire sur les coutumes de son peuple. À son insu, Dalen parvenait peu à peu à briser sa carapace de méfiance.

— Je parie que t’es jamais allé à Aïcko, railla-t-elle. Élevé en bon petit soldat à Asnault pour détruire les semblables de ta mère. C’est pitoyable.

Le dégoût refit surface dans sa voix et le Prêtre chercha ses mots un instant. Quand il les lâcha, une certaine pesanteur les accompagnait :

— En fait, j’ai vécu dans le cercle, avec ma mère, jusqu’à l’âge de dix ans.

Le silence qui suivit ses paroles vida le souffle dans sa poitrine. De longues secondes s’écoulèrent avant que Nara ne réponde enfin :

— Mais alors, comment… ?

— Des Chasseurs, engagés par Asnault, avaient pour objectif de récupérer les enfants comme moi dans différents cercles.

L’Aïckoise plissa les yeux, incertaine quant à la véracité de ses dires. Mais elle ne parvenait pas à déceler la moindre trace de mensonge dans sa voix. Peut-être était-elle juste trop jeune à l’époque pour se souvenir d’un tel événement. Dalen retint un sourire et continua :

— Vu que mon père était introuvable, j’ai été élevé par les Prêtres. Ça n’a pas été facile, mais ils ont fait du bon travail. Je suis en bonne santé, je suis bien élevé et plutôt respecté dans mon milieu. Mais…

Un coup d’œil en direction de Nara lui indiqua qu’elle buvait ses paroles, comme celles d’un fascinant sujet d’étude. Il lâcha un soupir calculé et afficha une moue mélancolique. Puis, il confia :

— Ma mère me manque. Le cercle me manque.

Son timbre se teinta de nostalgie, et l’espace d’un instant, il se remémora son visage, sa pâle beauté, et ses yeux…

— Te fous pas de moi.

Nara se leva brusquement et lui asséna un coup de poing qui retentit dans sa tempe, à l’endroit précis où il avait reçu l’une des pierres de la part des villageois. Sonné par le choc, Dalen s’étala de tout son long sur le sol de la cellule.

— Si le cercle te manquait, tu t’en prendrais pas aux Sorcières ! Et sûrement pas à moi ! C’est à cause de personnes comme toi qu’Aïcko a été détruit !

Un nouveau coup le cueillit au niveau de la pommette et le plaqua un peu plus contre le métal froid de la cage. Son plan venait de déraper.

— Attends, je…

— Qu’est-ce que je hais les menteurs dans ton genre ! De toute façon, on va mourir ici, alors je sais pas ce que tu essaies de faire, mais…

Dalen profita de cet accès de rage pour se redresser et contre-attaquer : il la balaya d’un coup de jambe et la fit tomber à terre. Ses mains l’agrippèrent par le col et la soulevèrent avant de la coller contre le mur. Les doigts de la Sorcière effleuraient son visage dans de grands gestes paniqués ; elle griffait ses avant-bras avec l’espoir de se dégager. L’espace d’un instant, il voulut lui briser la nuque, mais il revint à lui et la relâcha.

— Ne me dis pas ce que je suis ! hurla-t-il.

Nara se recroquevilla contre la paroi. Elle avait sans doute oublié qu’en l’absence de magie, elle n’avait pas la moindre chance de maîtriser un adversaire, et sûrement pas un homme entraîné comme il l’était. Sans la quitter des yeux, Dalen serra le poing afin de juguler sa colère. La vulnérabilité de l’élémentaliste le déstabilisa : elle qui désirait tant vivre, qui avait parcouru la moitié du continent pour fédérer ses consœurs, elle qui se battait contre un engrenage de cruauté ; elle se trouvait incapable de se défendre et de répliquer lors d’un affrontement. Dalen s’accroupit et passa sa main dans la chevelure de feu de Nara.

— Désolé, murmura-t-il. Il ne fallait pas me frapper, ce n’était pas très correct.

Le regard fou qu’elle lui adressa l’incita à se taire. Ces yeux céruléens, qui ressemblaient tant aux siens, le transperçaient sans le voir. L’extrémité des doigts de Dalen effleura sa joue, s’y posa, n’en décolla pas. Sa tempe le lançait, mais il demeura ainsi, absorbé par la vision de la Sorcière qu’il traquait depuis des mois, à présent assise devant lui. Ils s’observaient depuis plus d’une minute quand elle effectua un geste inattendu : elle tendit le bras, presque avec timidité, et posa sa main sur le sourcil noir du Prêtre, puis remonta vers sa tempe qui devait prendre une teinte violacée. Une proximité physique, aussi soudaine qu’opportune, qu’il devait tenter d’exploiter.

— Tu te souviens d’Aïcko ? Vraiment ?

Un murmure, plein de peine et de doute. Dalen acquiesça et, contre toute attente, Nara éclata en sanglots. Pétrifié, incapable de comprendre ou de réagir, il la fixait tandis que les larmes coulaient sur ses joues.

— Et maintenant, Aïcko n’existe plus ! articula-t-elle entre deux hoquets.

Le pincement au cœur que ressentit le Prêtre était authentique. Aussi étrange que cela puisse paraître, la détresse de l’élémentaliste le touchait. Il pensa que sa mère avait eu de la chance de mourir avant d’assister à la destruction de son foyer. Nara la lui rappelait tant. La même férocité dans ses propos, le même masque de détermination qui s’effritait au contact du monde. Iziem n’avait jamais accepté que son fils soit maltraité par les enfants Sorcières, elle avait espéré pour lui un autre avenir que celui de Mage geôlier. Dalen se souvenait de la tendresse de cette femme qui l’avait aimé inconditionnellement.

— Il n’est pas trop tard, s’exclama soudain l’élémentaliste. Tu peux encore venir avec moi. On ira jusqu’à Pzerion, ou Erroubo même, je suis sûr qu’on pourra trouver quelqu’un pour t’aider.

Elle essuya ses larmes et s’empara de ses mains. Même si elle ne semblait pas convaincue elle-même, Nara voulait croire que ses propres paroles possédaient un fond de sincérité. Elle voulait y croire et c’était tout ce qui importait. Dalen sourit pour une raison différente : elle commençait enfin à marcher dans son sens. Encore un petit effort et elle l’aiderait sans broncher. Ensuite, il pourrait la livrer aux Hauts-Prêtres de Formont, qui la mèneraient à leur tour à Asnault.

Pourtant, son cœur se serrait, s’engourdissait quand il songeait à sa sombre entreprise. Il balaya ce doute et répondit d’une voix douce :

— J’espère que tu as raison. En attendant, on est d’accord : il faut qu’on travaille ensemble pour pouvoir sortir d’ici vivants.

Nara agréa, puis nicha sa tête contre l’épaule du Prêtre-Chasseur et poussa un interminable soupir de lassitude. Dalen la laissa reposer ainsi, en ignorant le mensonge qui lui étreignait la gorge.

***

— Il va falloir que tu sois rapide. Dès que tu peux te servir de la magie, fais-le. Ils ne sauront pas comment réagir face à deux élémentalistes.

Nara acquiesça, nerveuse mais décidée. La cage ne présentait pas de cristal visible, mais il devait y en avoir un à proximité immédiate.

Le plan se jouerait à un cheveu : Dalen devait se charger de maîtriser les Hommes qui viendraient les chercher pour les mener au bûcher. Nara devrait quant à elle briser le cristal, où qu’il se trouve, et espérer qu’il n’y en ait qu’un seul. Ils supposaient qu’un des geôliers porterait un outil ou une arme qui lui permettrait d’accomplir sa tâche ; dans le cas contraire, elle devrait improviser une autre solution.

— Tu es prête ? demanda Dalen.

Hochement de tête. La nuit avait filé et les gardes ne tarderaient sans doute pas. Le Prêtre pensait ne pas en voir arriver plus d’une demi-douzaine. Un tic nerveux agita le coin de ses lèvres : si ses estimations s’avéraient trop optimistes, Nara et lui seraient condamnés.

Bien sûr, l’idée que les Sorcières leur viennent en aide avait été évoquée. Nara doutait que ses amis l’abandonnent, mais Dalen se montrait plus sceptique. Même si l’élémentaliste avait raison, ses compagnons ne trouveraient pas forcément leur prison. Peut-être se rendraient-ils à l’endroit où les Hommes prévoyaient de les exécuter, dans un lieu iconique du village pour accentuer la dimension rituelle. Ils ne pouvaient pas prendre le risque de les attendre.

Des bruits leur parvinrent depuis l’extérieur de la cage. Ils se placèrent de chaque côté de la porte, prêts à attaquer. Le battant s’entrouvrit dans un grincement métallique, les pas se firent plus lourds, plus forts. Le Prêtre adressa un petit signe de tête à sa future prisonnière. Une fine goutte de sueur surgit entre ses cheveux rouges, glissa le long de son front blanc avant de trouver refuge dans ses sourcils.

La porte s’ouvrit. Dalen bondit.

D’un coup de pied dans la mâchoire, il envoya le premier garde au tapis et en profita pour s’extirper de la cage. Cette dernière était localisée dans une grotte, sans doute un peu en dehors du village pour éviter de mettre les habitants en danger en cas d’évasion. Le Prêtre compta dix autres personnes et un sourire sombre se dessina sur son visage. Ils ne les avaient pas pris à la légère. Nara récupéra un marteau à la ceinture de sa première victime et le rejoignit. Son aide serait plus que bienvenue.

Le regard de Dalen balaya la pièce jusqu’à ce qu’un éclat vert attire son attention : l’unique cristal se trouvait à une quinzaine de mètres, devant l’entrée de la geôle. Nara se ruait déjà dans sa direction. Elle esquiva le poing d’un Homme et répliqua en envoyant le marteau contre sa tempe, plus par chance que par habileté. Le garde s’effondra dans un grognement de douleur. Un autre l’approcha, mais se déplaça trop lentement : cette fois-ci, le coup sur son nez ne fut pas accidentel. Les huit restants avaient reporté leur attention sur le Prêtre, sans doute dans l’optique de s’occuper de Nara dès qu’ils lui auraient réglé son compte. Ils imaginaient peut-être maîtriser plus facilement un adversaire désarmé. À l’évidence, ils ignoraient qu’un cristal brisé perdait son efficacité.

Et ils ignoraient que Dalen était une arme à lui seul.

***

L’Aïckoise tenta de refréner la vague de panique qui menaçait de la submerger. Elle brandit son outil et l’envoya heurter la pierre verte, plus solide qu’elle ne l’avait prédit. Au troisième coup, un des Hommes qui attaquait Dalen se retourna vers elle. Au quatrième, il se précipita dans sa direction.

Au cinquième coup, le cristal se brisa. Aussitôt, une digue céda en Nara, lui indiquant que la voie de la magie s’ouvrait enfin.

La main du geôlier l’empoigna avec une telle brusquerie qu’elle en lâcha le marteau. L’esprit de l’élémentaliste tournait à toute vitesse : dans une grotte, sa spécialité ne lui permettait pas grand-chose. Le poing du garde s’abattit sur elle, lui vrilla le crâne. Sonnée, elle dodelina de la tête. Ses yeux traînèrent sur la paroi rocheuse, luisante d’humidité. De l’eau.

Ses doigts se crispèrent, cherchèrent les bons mouvements. Toujours pétrie de douleur, elle se concentra plus que jamais : l’exercice n’aurait posé aucun problème à une Sorcière du niveau d’Izor, mais Nara devait invoquer chaque parcelle de volonté en elle. Le garde arma de nouveau le poing, elle savait que le prochain coup lui ferait perdre connaissance.

Comme si un déclic se produisait, l’eau lui répondit enfin. Une myriade de gouttes jaillit vers elle, assez pour former une flaque imposante. La masse aqueuse s’agglutina autour de la tête de l’Homme, qui la lâcha sous le coup de la surprise. Surprise qui se transforma en effroi lorsqu’il comprit que ses mains ne suffiraient pas à chasser ce nuage liquide. Il se contorsionna, tenta de s’en libérer. Ses hurlements n’eurent pour effet que de faire éclore de grosses bulles d’air. Quand il tomba inconscient, Nara relâcha enfin sa maîtrise, laissant l’eau s’étaler autour de sa victime, et reporta son attention sur Dalen.

Ce dernier était déjà venu à bout de trois de ses opposants, mais les quatre autres ne lui cédaient aucun répit. Nara demeura dans une immobilité stupéfaite un bref instant : elle avait supposé que le Prêtre utiliserait l’élémentalisme, mais se souvint qu’il ne maîtrisait presque pas l’eau. Il poursuivait donc le combat à main nue ; jamais elle n’avait vu quelqu’un se mouvoir aussi vite. Il assomma un nouveau garde et lui lança :

— Ne perds pas de temps ! File !

Nara hésita à lui venir en aide, puis se résolut à écouter son conseil : elle s’échappa de la grotte, aveuglée par la lueur du jour, et quand elle ne rencontra aucun autre Homme, elle prit ses jambes à son cou.

***

Nara ne cessa de courir qu’une fois la grotte loin derrière elle. Le son de ses pieds, battant la terre aride des steppes, lui donnait des ailes : cette fois-ci, elle avait bien failli y rester. Certes, la chance avait été de son côté, mais sans le Prêtre, elle ignorait ce qu’il serait advenu d’elle.

Elle s’arrêta enfin et se retourna pour faire face à Dalen, qui la suivait une centaine de mètres plus loin. Le fait qu’il soit parvenu seul, sans magie, à venir à bout de tant d’Hommes impressionnait toujours Nara. Il courait sans relâche dans sa direction, s’approchait à grande vitesse…

Il ne s’arrêta pas : il la percuta de plein fouet et l’entraîna au sol.

Désorientée, Nara ne sut réagir : l’impact faisait danser des étoiles dans ses yeux. Les mains du Prêtre la plaquèrent sur le ventre, s’emparèrent de ses poignets et commencèrent à les attacher solidement dans son dos à l’aide d’une corde, qui devait provenir de son équipement.

Encore sonnée et stupéfaite, l’élémentaliste jeta un coup d’œil au-dessus d’elle : Dalen venait de l’entraver en l’espace de quelques secondes.

— Maintenant, souffla-t-il pour lui-même, je dois retrouver Carsis, et cette histoire sera réglée.

Nara cracha avec dédain. Le Prêtre-Chasseur n’avait eu qu’à attendre de s’extirper du danger pour profiter du moment où elle baisserait sa garde.

— Espèce de lâche ! rugit l’Aïckoise. Tu t’es bien foutu de moi, hein ?

Dalen ne répondit pas et la retourna sur le dos afin de lui faire face. Ses traits avaient retrouvé leur impassibilité : pas d’air victorieux ni de honte. Rien.

— Toutes ces conneries, sur ta mère, tes souvenirs du cercle. Même de la part de quelqu’un comme toi, c’est écœurant.

Nara crut distinguer un bref froncement de sourcil, ou peut-être voulut-elle en distinguer un. Le jeune homme rétorqua avec aplomb :

— Je suis un Prêtre. Capturer des Sorcières, c’est ma mission, c’est ce que je suis. Tu es trop sentimentale, c’est pour ça que tu échoues. J’ai juste fait ce qui était nécessaire.

Épuisée et à bout de nerfs, elle s’agita en poussant des cris de rage. Dire qu’elle avait éprouvé de la compassion pour Dalen, qu’elle avait voulu croire qu’il pourrait racheter ses crimes… Elle aurait pu se mettre des claques.

— Carsis va se renseigner pour trouver la grotte. Il est Chasseur, ça ne devrait pas lui poser de souci. Je suis un peu déçu de devoir me séparer de lui.

Nara ne l’écoutait plus : derrière lui, une main sur son épaule et le visage caché par le soleil aveuglant, Mezina laissait tomber des gouttes de sang sur le sol.

— Tout ira bien.

Cette voix malicieuse se manifestait comme le vent, semblait apparaître et s’évanouir dans l’air, là où seul le silence avait sa place.

Le retour à la réalité fut brusque : elle était toujours attachée et en piteuse situation. Soudain, les pupilles de Nara captèrent un mouvement au loin : une silhouette qui filait sur eux à toute vitesse. En plissant les yeux, elle aperçut un cheval au galop. Un nouveau raz-de-marée de désespoir l’engloutit : sans doute Carsis, qui devait en effet avoir obtenu les informations qu’il voulait. Dalen n’avait-il donc jamais tort ?

Inerte durant de longues minutes, l’élémentaliste reposa sa tête sur le sol. Sa capacité à sans cesse se retrouver dans des situations infernales relevait de la malédiction, ou pire : d’un enchaînement de mauvais choix. Malgré les paroles de Mezina, tout semblait s’écrouler autour d’elle. Peut-être était-il temps de lâcher prise.

Un sifflement lointain vint troubler ses réflexions : celui d’un projectile qui se précipiterait vers eux à toute vitesse. Alors qu’elle voulait l’ignorer, persuadée que la fatigue lui jouait des tours, Dalen la saisit et l’emporta plus loin. Une énorme boule de feu percuta l’endroit où ils se trouvaient un instant plus tôt.

Le Prêtre créa un mur de terre afin de les protéger, sans succès : l’impact suivant le réduisit en morceaux, projetant des débris sur eux. Au milieu de la poussière, il souffla à sa captive :

— Tu sais, tout ce que je t’ai dit est vrai. J’ai vécu à Aïcko. Et je vous ai même rencontrés, tes frères et toi. Tu ne t’en souviens pas ?

Figée, Nara le contempla. Leurs yeux se cherchèrent durant quelques secondes, suspendues hors du temps. Enfin, elle reprit ses esprits et lutta pour se remettre sur pieds. Une telle attaque ne pouvait provenir que de Lucanos. Ses amis avaient suivi Carsis et l’avaient dépassé en volant. Elle aperçut Esra, Arlam et Lucanos qui fonçaient dans leur direction. L’arcaniste posa pied à terre et s’élança vers Dalen.

— Toi, ne bouge pas ! cria-t-elle.

Ses assauts redoublèrent d’intensité : d’effrayants, ils devinrent tétanisants. Le Prêtre mit ses bras devant lui pour se protéger, mais il fut emporté par les flammes. Même s’il ne risquait pas de brûlure, ses vêtements commencèrent à se consumer, laissant apparaître de nombreuses contusions. Nara l’observa avec un rictus mauvais, tandis qu’Arlam et Esra la détachaient et lui prenaient le bras pour l’emmener au loin.

Une détonation retentit et Lucanos s’écroula avec un râle de douleur. Derrière elle, à plusieurs dizaines de mètres, Carsis brandissait un étrange instrument longiligne : sans doute le fameux fusil dont leur avait parlé Javeet.

L’arcaniste se releva, une main crispée sur son éventail, l’autre plaquée sur son épaule blessée, et prit de l’élan pour s’envoler, sans effet. Les paroles de l’espion leur revinrent : une arme qui permettait de projeter des cristaux… Esra partit à sa rescousse et l’emporta sur son artefact sans se retourner. Arlam déploya davantage sa carte-fée et en fit de même avec Nara.

Le regard de l’Aïckoise chercha celui de Dalen, le capta, ne le quitta pas. Immobile, torse nu, tentant de cacher ses ecchymoses, le Prêtre la fixait tandis qu’elle s’envolait vers les montagnes. Le lien se brisa quand ils furent trop loin pour se distinguer.

— Ça va ? demanda Arlam, inquiet.

— Oui. Merci d’être venus me chercher, murmura Nara.

Une étrange sensation ravageait sa gorge, révulsait sa langue. Le goût amer d’une trahison qui, hélas, ne l’étonnait pas.

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