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Joan Delaunay

samedi 7 novembre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 15 - L'Instinct du Chasseur

Ceux que nous appelons « Prêtres » sont ici nommés « Mages ». Nés d’une Sorcière et d’un Homme, ces créatures possèdent l’étrange faculté de contrer la magie. Selon le peuple dans lequel ils grandissent, ils occupent une position bien différente : les Prêtres sont devenus le pilier de notre ordre religieux ainsi que les protecteurs des Hommes ; les Mages obtiennent le statut de geôlier et de gardien de la paix au sein des cercles.

 

— Extrait des « Voyages en Terres Sorcières » d’Aldon Varret, an 903

Snihôse 1151, landes au nord du Bois Refuge

La neige.

Ses flocons laiteux tombaient dans le silence le plus total sur les bosquets épineux des landes, au nord du Bois Refuge, et sur les mains de Dalen. Malgré ses gants, le Prêtre pouvait presque sentir les minuscules gouttes gelées se poser sur ses doigts. S’il n’avait pas préféré la maîtrise des plantes et de la terre à celle de l’eau, peut-être aurait-il été capable d’utiliser sa magie au milieu de cette couche de poudreuse.

Sa mission ne menait nulle part. Nara finirait sans doute par traverser la mer pour se rendre à Pzerion. Si c’était déjà le cas, il risquait de ne jamais la retrouver. Le jeune homme soupira et contempla les volutes qui s’échappaient de son souffle et rappelaient celles, d’un gris foncé, qui encombraient le ciel. L’hiver avait été doux, trop doux dans certaines régions ; les Hauts-Prêtres prêchaient partout que cela avait un rapport avec l’avènement des Sorcières, qui déréglaient encore et toujours l’Ordre Naturel. Dalen préférait croire que ce qui se passait au-dessus de leurs têtes ne possédait aucun lien avec leurs actions ici-bas. Après tout, l’hiver précédent n’avait-il pas été des plus rudes ?

Il chassa les quelques flocons à moitié fondus qui s’étaient mêlés à sa chevelure d’encre.

— Allez, repartons, murmura-t-il pour lui-même.

Son pur-sang maréalais déambulait avec difficulté sur les sentiers enneigés. Parfois obligé de faire de longues pauses pour soigner ses sabots abîmés à l’aide d’onguents, Dalen mettait plus de temps que prévu pour rejoindre la côte nord-ouest, le point le plus proche pour se rendre sur l’île de Formont. Par solidarité, le cavalier était descendu de sa monture et marchait sur ses devants afin de lui dégager le chemin. Quand il serait enfin arrivé à Formont, le printemps aurait balayé ces désagréments hivernaux ; le Prêtre aurait besoin d’un cheval vigoureux pour reprendre la route.

Derrière l’écran de cumulonimbus, on devinait la sphère solaire qui glissait avec lenteur et imbibait le ciel de lueurs sanguines. Dalen tira sur les rênes avec détermination : il devait trouver un abri correct avant la nuit. L’humidité ambiante rendait difficile l’exploitation du bois pour un feu de fortune et ses vivres diminuaient peu à peu.

Le jeune homme jeta un coup d’œil en direction des armes harnachées sur la selle : le fusil dépassait, sa forme longiligne se dessinait sous sa protection de cuir. Dans une large pochette, Dalen avait placé ses réserves de munition : une bonne centaine de petits cristaux, nichés dans sa boîte de plomb, qui n’attendait que l’occasion de se planter dans la chair d’une Sorcière. La main sur la poignée de son sabre, le Prêtre-Chasseur caressa le pommeau rassurant et s’interrogea sur l’efficacité du fusil. Il avait certes testé cette merveille de technologie, mais une salle d’entraînement ne pouvait être comparée à la réalité prenante du combat. Si ses supérieurs n’avaient pas exigé qu’il exécute sa mission en solitaire, il aurait pu s’allier à un meilleur tireur et tendre des embuscades.

Le bruit étouffé des sabots de son cheval le ramena à l’instant présent : trouver un refuge. Cette région grouillait de hameaux dissimulés entre les valons. Le crépuscule l’aiderait à en repérer un quand ses habitants embraseraient leurs lumières.

Avec une lassitude immense, le Prêtre mit un pied devant l’autre, plongé dans des pensées qu’il ne pouvait partager avec quiconque. L’habitude de la solitude ne la rendait pas moins difficile à supporter. Quand les jours se faisaient courts et les nuits trop sombres pour y voir, Dalen préférait s’imaginer de retour à Asnault, débarrassé de cette proie qui ternissait sa réputation. D’autres fois, il rêvait de la chaleur d’une femme. Et cette femme prenait parfois les traits de la Sorcière qu’il poursuivait.

Dalen se gifla. Ce genre de pensées n’avait rien à faire dans la tête d’un Prêtre et pouvait lui valoir de graves punitions. Il devait se ressaisir, s’en débarrasser. Si quelqu’un l’apprenait, on lui rappellerait encore son histoire ; il devrait passer toutes sortes d’examens, mentaux comme physiques. Ces épreuves, il les avait déjà connues dans son enfance, inutile d’y revenir.

Pourtant les yeux de Nara le fixaient toujours quand il fermait les paupières. Sa fonction de contre-élémentaliste l’avait principalement poussé à s’occuper d’Aïckois, mais pour la première fois il n’avait pas tué sa victime. Ces deux globes bleus bien vivants le hantaient de façon incompréhensible ; ceux des Sorcières mortes lui importaient peu. Fait qui lui échappait plus encore : il n’avait pas trouvé Nara belle quand il l’avait capturée. Elle n’avait pas été à son avantage, couverte de terre, vomissant tripes et boyaux à cause du cristal, mais, surtout, ses traits manquaient de finesse, en particulier pour une femme. Peut-être lui avait-elle jeté un sort. Le Prêtre frémit à cette seule pensée. L’étendue des pouvoirs de ces créatures de malheur demeurait inconnue, après tout.

L’obscurité s’installa sur les landes, bientôt suivie de l’ambiante lueur de la lune au-dessus des nuages. La neige scintillait, comme composée de milliards de diamants. Mais au loin, Dalen aperçut une lumière plus chaude, de celles qui attiraient les insectes prêts à se consumer pour la côtoyer quelques secondes. Le froid se glissait entre ses vêtements, se lovait contre son cou malgré la lourde écharpe qui lui barrait le visage. Son nez frigorifié lui donnait une désagréable sensation d’humidité. Les rênes toujours en main, il changea sa trajectoire.

En arrivant enfin au hameau, il y découvrit une dizaine d’habitations d’où provenait l’étincelle des bougies. Il s’approcha de l’une d’elle, munie d’un abreuvoir, y attacha son cheval, puis frappa à la porte. Quand la propriétaire des lieux vint ouvrir, elle eut un mouvement de recul avant de demander :

— Que se passe-t-il ?

Les honnêtes habitants de Pressiac oubliaient parfois la courtoisie la plus élémentaire en présence d’un Prêtre. Son uniforme de la section bleue le trahissait : il devrait songer à se changer de temps à autre pour ne pas attirer d’animosité dans les régions les plus réfractaires à l’autorité des Prêtres.

— Bonsoir Madame. Je suis en Chasse et je cherche un gîte où me reposer avant de reprendre la route demain matin.

Le conflit qu’il venait de déclencher en elle se lisait sur son faciès : refuser d’héberger un représentant de l’ordre religieux relevait presque du délit, mais autoriser une telle ignominie à s’asseoir à sa table, près de ses enfants… La peur de la sanction parut l’emporter et la femme, âgée d’une cinquantaine d’années, s’écarta pour le laisser entrer.

— Soyez le bienvenu.

Dalen retourna desseller son cheval, et s’assurer qu’il pourrait boire et manger à sa guise, puis se précipita à l’intérieur où il ôta écharpe et manteau. Un feu ronronnait dans la cheminée et deux jeunes filles, assises dans un fauteuil à l’aspect moelleux, s’étaient tournées pour voir à qui leur mère offrait son hospitalité. L’aînée, du même âge environ que le Prêtre-Chasseur, sembla rougir en découvrant le visage de ce dernier. La maîtresse de maison s’approcha de la table, où étaient disposées trois assiettes, et s’enquit :

— Vous…

Dalen aurait juré qu’elle s’apprêtait à lui demander s’il se nourrissait avant de se raviser.

— Vous dînerez avec nous ?

— Volontiers, oui.

Elle s’empressa d’ajouter un couvert et d’apporter un grand faitout d’où s’échappait une odeur de viande. Ses deux filles s’extirpèrent de leur siège et se placèrent de chaque côté de Dalen.

— Du bœuf de Keac, déclara la femme. Avec une sauce aux herbes du sud. J’espère que vous aimez.

— Beaucoup, je vous remercie.

Il lui tendit alors la main et ajouta :

— Dalen Tarah, Prêtre-Chasseur de la section bleue.

— Oh…, répondit-elle en la lui serrant. Je m’appelle Meri Alleza. Et voici mes filles, Elison et Liya.

Ces dernières lui adressèrent un signe de tête et Elison, la plus âgée, les servit tous les quatre. Elle chuchota :

— Nous remercions la Sainte-Nature de nous avoir procuré cette nourriture et de nous permettre de subsister en suivant son Ordre.

Un vague silence s’installa pendant une seconde ou deux, puis les trois femmes entamèrent leur repas avec pour seul bruit le cliquetis des fourchettes et couteaux. Dalen oubliait parfois ces rituels que les Hommes pratiquaient au nom du culte qu’il représentait. Son rôle se limitait à la Chasse, le prosélytisme lui était étranger : en réalité, l’aspect religieux de sa fonction ne le touchait pas le moins du monde. Sa spiritualité était longtemps restée focalisée sur celle des Sorcières, avec leur Arbre de Feu et leurs Reptiles. S’il ne croyait pas à ces balivernes, il préférait ce folklore-là. Encore une pensée impie…

— Que faites-vous dans les landes, Prêtre-Chasseur Tarah ?

— Je vous l’ai dit, une Chasse.

— C’est bien ce qui m’inquiète… Mon mari est à Formont, vous savez.

Meri reposa sa fourchette sans quitter son plat des yeux. Le jeune homme n’eut aucune peine à comprendre : la peur des attaques venant du Bois Refuge devait peser sur leurs épaules. Et de nombreux citoyens de la région étaient partis pour l’île de Formont, où les conflits étaient plus ouverts, en laissant leurs familles démunies.

— Ne vous en faites pas, la proie que je poursuis ne risque pas de s’en prendre à vous. Elle est bien trop lâche pour ça.

La propriétaire ne parut qu’à moitié rassurée. Dalen imaginait bien ces offensives sorcières, en réponse à celles que les Chasseurs effectuaient parfois dans leurs cercles. Quelle couardise, s’aventurer dans de petits villages et tout dévaster sur leur passage.

— Vous n’avez pas de cristaux ?

— Les charlatans qui traversent les landes les vendent à un prix exorbitant, rétorqua Elison. Ils préfèrent nous laisser mourir des mains des Sorcières plutôt que de perdre la moindre pièce.

Dalen se tendit : clairement, le Royaume ne parvenait pas à assurer la protection de tous ses habitants. Il ne pouvait toutefois pas se permettre de s’en soucier plus d’un instant : priorité à sa mission. Le dîner se poursuivit donc sans un mot. Le Prêtre profita du premier vrai repas qu’il avait depuis des semaines et se resservit. Quand ils débarrassèrent, Elison susurra :

— Au moins, vous pourrez nous protéger si elles décident d’attaquer ce soir.

— Ce n’est pas ma fonction première…

Dalen suspendit sa phrase et se tourna vers la fille : sur son visage en cœur s’inscrivaient deux sourcils épais et bruns sous lesquels pétillaient des yeux verts. Ses poignets fins semblaient capables de plier sous le poids de la marmite qu’elle tenait avec fermeté.

— …mais je ferai une exception pour vous.

Il ponctua sa phrase d’un sourire, qu’elle lui rendit.

Plus tard, Elison l’accompagna pour donner à manger à son cheval, des légumes que Meri avait conservés. Dalen aurait volontiers admis qu’elle lui plaisait, mais il gardait toujours une certaine réserve. Les Prêtres suscitaient la fascination autant que la répulsion. Il arrivait que des femmes l’aguichent avant de prendre peur au moment de passer à l’acte : pourtant très loin de pouvoir se qualifier de séducteur, il s’était retrouvé plusieurs fois à moitié nu devant une porte claquée. Ces situations, en plus de s’avérer déplaisantes, pouvaient tourner à la catastrophe. À une occasion, seule sa condition de symbole religieux l’avait empêché de finir poursuivi par des paysans brandissant des fourches.

— Vous prendrez ma chambre, je dormirai avec ma sœur. Dites… Je peux vous poser une question indiscrète ?

— Allez-y.

— La Sorcière… votre mère ou votre père ?

Les sourcils de Dalen s’élevèrent : jamais un Homme ne l’avait interrogé à ce sujet.

— Ma mère. Aïckoise.

Elison s’approcha ; de petits pas étouffés dans la neige. Ses doigts nus effleurèrent l’encolure du pur-sang maréalais.

— Et si vous aviez un enfant… ?

— Je vous rappelle que nous faisons vœu de célibat. Mais… tout dépendrait de la mère, sorcière ou humaine.

Un frisson d’angoisse le parcourut à l’évocation de cette idée.

— C’est étrange…, dit Elison.

Elle s’approcha encore. Sa main quitta le pelage du cheval pour venir se poser sur son bras avec délicatesse. Dalen lui trouvait un air d’oiseau sorti trop tôt pour le printemps. Sa chevelure, qui lui évoquait du bois sculpté, arrivait au niveau de son nez et lui chatouillait les narines.

— Vous devriez rentrer.

Elison se percha sur la pointe des orteils et vint déposer un baiser au coin de ses lèvres. Il y eut une minute d’hésitation, durant laquelle son souffle se mêla au sien. Puis Dalen serra la jeune fille contre lui ; une étreinte de tendresse presque désespérée.

Cette nuit-là, il aurait la chaleur d’une femme. Et comme il devrait le souhaiter, ce ne serait pas celle d’une Sorcière.

***

La neige.

Carsis la détestait au plus haut point. Le manque d’habitude, sans doute : Froidelune était souvent épargnée par de telles intempéries, et il s’aventurait rarement au nord de la région des rivières.

Au début de sa carrière, son premier cheval, un splendide Erroubéen, s’était brisé deux pattes en dérapant sur du verglas. Son cœur se serrait encore quand il songeait à sa lame s’enfonçant sous les côtes de l’animal pour abréger ses souffrances.

Quelques années plus tard, une élémentaliste l’avait coincé sous une couche de glace. Il avait réussi à s’en libérer à temps, mais en avait conservé de graves séquelles qui l’avaient immobilisé des mois durant. Un véritable gâchis qui avait sali sa réputation. Enfin, l’hiver où il avait capturé Lucanos, il avait trébuché sur une pierre, cachée par la poudreuse, et avait manqué de la laisser filer.

Tout cela rendait cette saison pénible pour le Chasseur. Pourtant ce dernier avait choisi de contourner le Bois Refuge pour se diriger vers Formont : s’il existait un cercle qui ne pourrait pas protéger Lucanos, il s’agissait d’Itera ; les Sorcières devaient voyager à travers la zone humaine de l’île avant de l’atteindre. Les chances d’attraper l’Odalisque dans les Marais ou le Bois Refuge relevaient presque du miracle, et avec la destruction du cercle d’Aïcko… Autant tenter ailleurs. Carsis perdait peu à peu l’envie d’obéir aux ordres de Hution Rerus : seule comptait pour lui la satisfaction de sa réputation et son ego. S’il ne trouvait pas Lucanos, il ferait fortune auprès d’autres Seigneurs.

Les landes s’étendaient devant le Chasseur. Il s’étira et posa ses mains sur la croupe de son cheval, comme pour lui intimer la prudence.

— Foutu pays, hein ? Vivement qu’on retourne chez nous.

Assis sur sa selle avec aplomb, il avisa au loin un autre cavalier qui marchait à côté de sa monture, un choix plus sûr, mais plus lent. Sans doute ne venait-il pas d’aussi loin que Carsis. Un petit coup de talon incita son destrier à activer le pas en direction de cet inconnu. Quand il s’approcha suffisamment, le Chasseur crut remarquer un uniforme de Prêtre-Chasseur : un épais manteau bleu-vert à la capuche ornée de fourrure ; un pantalon de toile noire ; l’écharpe caractéristique. Une touffe de cheveux dépassait de celle-ci. Lorsque le Prêtre se retourna enfin, alerté par le bruit des sabots sur la neige, Carsis s’exclama :

— Tiens, comme on se retrouve !

S’il fut surpris, le jeune homme le cacha bien : son visage semblait figé. Il s’agissait pourtant bien du Prêtre-Chasseur qu’il avait croisé des mois auparavant.

— Carsis Bramin, vous vous souvenez ?

— Oui.

— Je chasse toujours Lucanos des Marais… Et j’ai comme l’impression que cette petite teigne d’élémentaliste vous a filé entre les doigts !

Un léger grognement sortit de la gorge du Prêtre, aussi enchaîna-t-il, avant qu’il ne s’énerve :

— Nous sommes dans la même galère, il faut croire.

Carsis descendit de cheval et s’avança vers Dalen Tarah.

— On peut faire un bout de route ensemble, si vous voulez.

— Vous êtes très direct. Qui vous dit que votre présence est la bienvenue ?

Toujours cette méfiance mêlée de condescendance.

— D’où vous venez comme ça ? poursuivit Carsis, préférant ignorer sa question.

— Asnault. Et vous ?

Carsis n’aurait pas dû être surpris, mais il esquissa une moue appréciatrice : cet homme savait voyager seul sur de longues distances.

— Je suis parti de Froidelune il y a un bon moment, déjà. J’ai vadrouillé dans les plaines d’Asnault et la région des rivières pour retrouver Lucanos, mais…

— Vous ne l’avez pas retrouvée.

— Non. Mais vu les informations qui ont circulé, surtout après ce bordel à Asnault, il faut croire qu’elle voyage toujours avec Nara. Et comme les Aïckois ne peuvent plus rentrer chez eux…

Le Prêtre-Chasseur écarquilla les yeux, de façon presque imperceptible.

— Vous n’êtes pas au courant, pour Aïcko ? reprit Carsis.

— Au courant de quoi ?

— Le cercle est rayé de la carte. Hution Rerus a fait appel à des dizaines de Chasseurs qui travaillent en bande organisée, et à quelques Prêtres je dirais. Une grande victoire pour notre Royaume !

Dalen Tarah resta muet, songeur. Sa mission risquait de se voir compromise si quelqu’un s’était déjà chargé du sale boulot à sa place : si Nara se trouvait dans son cercle à ce moment-là, elle pouvait avoir péri dans l’attaque.

— Je comprends mieux votre présence ici, lança soudain le Prêtre. Vous êtes arrivé aux mêmes conclusions que moi : Nara ne va pas rester sur le continent. Bien… dans ce cas, faisons route ensemble. J’aimerais pouvoir dormir un peu au lieu de somnoler sans cesse.

Ravi de trouver un nouveau compagnon, Carsis tendit sa main, comme pour sceller un accord ; Dalen la serra en souriant. S’allier avec un Prêtre augmentait ses chances de capturer Lucanos, et lui-même pourrait l’aider à s’occuper de Nara et ses petits camarades. Les Sorcières aimaient s’organiser et voyager à plusieurs, tandis que les Chasseurs restaient solitaires pour la plupart. Les proies de Carsis étaient souvent de jeunes femmes effrontées ou égarées.

— Terseac n’est plus qu’à trois jours de marche d’ici. Peut-être quatre, avec la glace.

— Si vous comptez vous rendre à Formont, nous pouvons prendre le bateau ensemble.

Carsis soupira et répondit :

— J’aurais préféré arrêter Lucanos avant ça. J’ai le mal de mer…

La compagnie du Prêtre s’avéra plus agréable que ce qu’avait imaginé Carsis. S’il n’était pas très bavard, les anecdotes de Chasse qu’il partagea avec lui semblaient irréelles : les flèches du Froidelunien ne pouvaient rivaliser avec l’efficacité de la contre-magie. Un véritable cadeau du ciel, dont eux-mêmes n’avaient pas toujours conscience.

— J’avoue que je choisis des proies faciles. Nara a été particulièrement têtue, mais j’ai fini par l’avoir !

— C’est vrai que pour qu’elle s’échappe du domaine de Hution Rerus, et une autre fois quand j’allais l’amener à Asnault… Je dois le reconnaître : cette Sorcière tient à sa liberté. Et elle a su s’entourer dans ce but.

— Vous pensez à Lucanos ? À l’illusionniste ?

— Il y a aussi cette petite belliciste, de quinze ou seize ans. Très vive. Elle a réussi à mettre en difficulté un Prêtre-Chasseur spécialisé dans le combat rapproché. Et j’allais oublier : l’alchimiste.

— Un rouquin, à peu près votre âge ?

— Oui. Sans doute son frère. Je…

Le jeune homme laissa sa phrase en suspens. Carsis ne jugea pas bon d’insister : si cet alchimiste l’avait vaincu, sa susceptibilité risquait de refaire surface. Il commençait à peine à s’en faire un allié, autant continuer sur cette voie.

— Vous connaissez leurs coutumes bizarres pour les prénoms, non ? Ce type doit être l’aîné, et s’appeler Olra.

— Non. Esra.

Cette fois-ci, la curiosité de Carsis fut piquée, mais avant qu’il n’ait pu l’interroger, le Prêtre lança :

— Nous devrions nous activer. La nuit est rude dans les landes, mieux vaut atteindre Terseac au plus tôt.

***

Au milieu des arbustes, Dalen et Carsis avaient trouvé une souche morte et s’en étaient servis pour faire un feu qui tiendrait le reste de la nuit. Le Froidelunien semblait tenté de plonger ses mains dans le brasier : il avait ôté ses gants et agitait ses phalanges engourdies. Le Prêtre-Chasseur, quant à lui, aurait pu laisser les flammes lui lécher les doigts à leur guise, mais il trouvait cette sensation des plus désagréables. Et il ne voulait pas risquer de brûler ses vêtements.

— Alors c’est vrai ? Les Prêtres sont comme les Sorcières : ils ne craignent pas le feu ?

— Pas tout à fait. Une Sorcière peut y survivre sans problème, nous ne pouvons le supporter que quelques minutes. Une heure, tout au plus.

— Et pas de vol, pas de télépathie ?

— Non. Les magies les plus élémentaires nous sont inaccessibles.

— Ceci dit, la contre-magie est déjà un sacré talent.

Dalen avait l’habitude de ce genre de remarques ignorantes, mais il grimaça malgré tout. Sa condition devait faire rêver bien des Chasseurs. S’ils savaient… Dans un effort pour le mettre à l’aise, il répondit :

— Ça présente certains avantages oui. Mais je préfère compter sur mes armes.

— À ce propos… qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Carsis pointa du doigt le fusil, que le Prêtre avait détaché de la selle et posé contre son sac de provisions, mêlé aux autres armes. Le jeune homme ignorait s’il pouvait en parler : le département de recherche de la Citadelle n’avait donné aucune précision quant au secret qui pouvait l’entourer. Dalen se leva cependant, s’empara du paquetage et le tendit au Chasseur : son expérience pourrait peut-être l’aider à en faire un meilleur usage. Tout humain qu’il soit, ce Chasseur traquait une Sorcière bien plus puissante que Nara, il devait avoir des astuces à lui transmettre.

Carsis prit l’arme en main et la déballa de son étui de cuir avant de pousser un sifflement admiratif.

— Vos services étaient particulièrement motivés, dites-moi ! Comment vous appelez ça ?

— Un fusil. On me l’a donné le jour de mon départ.

— Intéressant…

Il le manipula avec une vive attention, le tourna dans tous les sens, l’examina de près. Quand il approcha son œil du canon, Dalen intervint :

— Attention, c’est par là que sortent les projectiles.

— Des cristaux, je parie… Et la vitesse ? La puissance ?

— Excellentes. Mais la force déployée par l’arme cause un phénomène de recul, du coup on perd en précision si on n’y est pas entraîné.

Dalen délaça la pochette de munitions et en tendit une paire à son camarade. D’instinct, Carsis sut tout de suite comment ouvrir et charger le fusil. Il le maniait avec une assurance déstabilisante, comme s’il avait toujours opéré avec cette arme. Le Prêtre l’observa en silence, fasciné. Le Chasseur tira un coup, puis deux, accusa le choc sans broncher et siffla à nouveau.

— C’est incroyable ! Ça demande un peu de pratique, mais c’est tout à fait stupéfiant !

Comme un enfant à qui on venait d’offrir un nouveau jouet, Carsis ne semblait pas vouloir lâcher le rifle. Soudain, il éclata d’un rire féroce qui fit sursauter Dalen.

— Je tiens entre les mains la plus grande invention militaire de notre temps !

— Vous n’exagérez pas un peu ?

— Oh, tu es jeune, tu ne saisis pas encore…

Le Prêtre afficha une moue surprise devant le tutoiement, ainsi que l’engouement inattendu que suscitait cette nouvelle arme. Il comprit enfin quand Carsis ajouta :

— …on peut écraser les Sorcières !

***

Dalen s’était emmitouflé dans sa couverture de voyage. Affalé contre le tronc d’arbre, il somnolait tandis que son nouveau compagnon de route montait la garde. Son optimisme demeurait déroutant : une simple arme ne pouvait changer le cours de l’histoire. Du moins, pas dans l’immédiat. Il faudrait encore former une armée compétente chose que Pressiac ne pouvait s’offrir. Les soldats actuels venaient souvent de milieux défavorisés et s’engageaient en échange d’une belle prime qu’ils ne ramèneraient chez eux que s’ils survivaient aux confrontations avec les Sorcières : Itera, Erroubo, les Marais… Le conflit s’enlisait, car si les Hommes conservaient l’avantage du nombre, leurs ennemies maîtrisaient mieux le terrain qu’elles occupaient, et bénéficiaient de la toute-puissance de la magie.

L’arrivée des Prêtres en ce monde aurait pu changer la donne s’ils n’avaient pas constitué une frange aussi rare de la population. Les femmes qui tombaient enceintes d’un homme Sorcière préféraient avorter à l’aide de plantes vénéneuses ; certaines se suicidaient. D’autres finissaient exécutées pour hérésie.

Le cas contraire semblait plus complexe. Les Sorcières avaient l’air de peu se soucier de l’origine du père de leur enfant, à qui elles ne donnaient naissance que si elles le souhaitaient, les pratiques abortives n’étant pas réprouvées. Et ces enfants, élevés dans les cercles, portaient alors le nom de Mages.

Dalen poussa un long soupir. « Prêtre » ou « Mage », peu importait : ces êtres maudits n’avaient pas leur place dans ce monde. Nouveau soupir, plus sonore cette fois-ci.

— Tu ne dors toujours pas ? s’enquit Carsis, un brin irrité.

— Non.

— Fais un effort, il faut que tu sois en forme pour ton tour de garde. Et pour faire la route demain.

— De nous deux, je doute que ce soit moi qui serais le plus utile en cas d’ennui.

— Oh, ne sois pas si modeste !

Carsis et Dalen bondirent : cette voix qui venait de s’élever des ténèbres ambiantes appartenait à une femme. Le jeune Prêtre se dépêtra de sa couverture et se jeta sur son sabre. Si une Sorcière décidait de les attaquer, elle faisait le curieux choix d’abandonner l’effet de surprise.

— Oh, voyons, tu ne me reconnais pas ? Je suis vexée…

Des bruits de pas étouffés par la neige semblaient les englober. Enfin, certains se rapprochèrent et un visage apparut à la lueur du brasier. Il s’agissait bien d’une femme, que Dalen connaissait : de longs cheveux auburn encadraient ses traits fins, mais agressifs. Une ride du lion se dessina entre ses sourcils quand elle les fronça, visiblement gênée par la lueur des flammes. Elle s’avança encore, jusqu’à pouvoir tendre sa main aux deux hommes. Ce que, toutefois, elle ne fit pas.

— Morinn.

— Dalen.

— Et moi, c’est Carsis, inutile de me présenter, railla le Chasseur.

À peine plus âgée que Dalen, cette femme appartenait à la section rouge : composée de spécialistes en empathie, les Prêtres qui y étaient acceptés devenaient dresseurs, de chiens pour la plupart. Voilà qui expliquait les multiples bruits de pas perceptibles autour de leur campement. Si le jeune homme avait longtemps rêvé d’intégrer cette section, l’accès lui avait été refusé à plusieurs reprises : il possédait les qualités indispensables pour faire partie du corps de combat rapproché, mais était incapable de donner un ordre satisfaisant à la plus petite créature.

— Qu’est-ce que tu fais là ? demanda-t-il, nerveux.

— La même chose que toi. Je chasse.

Un grognement se fit entendre, mais la bête se calma d’un claquement de langue de la part de sa maîtresse. La rivalité qui existait entre les deux sections s’expliquait aussi par ce phénomène : les combattants répugnaient à laisser d’autres êtres vivants faire le travail à leur place et considéraient cela comme un signe de lâcheté, tandis que les dresseurs y mettaient un point d’honneur et narguaient leurs collègues à propos de leur efficacité. Après tout, si leur chien mourait, n’avaient-ils pas juste à en changer ? Dalen avait espéré l’intégrer par amour des animaux, mais les pratiques qu’on lui avait rapportées par la suite ne lui faisaient pas regretter le sabre et les arts martiaux.

— Tu n’es pas accompagnée ? Je croyais que vous autres préfériez… partir en meute.

Morinn esquissa un sourire mauvais.

— Pauvre petit, tu t’es trouvé un gentil camarade parce que tu étais tout seul ?

— Et toi, qu’est-ce que tu chasses comme ça ? lança Carsis avec agressivité.

Cette attitude défensive plaisait à Dalen, et il commençait même à l’apprécier en toute sincérité. Après tout, rien ne l’obligeait à se mêler des histoires entre Prêtres.

— Vous devez la connaître…, rétorqua Morinn sur un ton doucereux. Nara Tialle.

Les cheveux se hérissèrent sur la nuque de Dalen. Cela n’avait aucun sens. Pourquoi envoyer ses collègues en solitaire sur la piste de la même cible ?

— Tu as l’air étonné. Les patrons la veulent vivante. Pas forcément en un seul morceau, mais vivante. Et il y a une belle prime à la clef. Tu es loin d’avoir l’exclusivité sur cette mission. Et la concurrence est rude au sujet de cette petite punaise.

Le Prêtre resserra la prise sur la poignée de son sabre. Cette fois-ci, les paroles de sa consœur ressemblaient fort à une menace. Pourtant, cette dernière s’assit sur le tronc d’arbre contre lequel Dalen était adossé quelques minutes auparavant. Elle croisa ses longues jambes d’un geste presque séducteur puis déclara d’un ton neutre :

— D’ailleurs, tu ne trouves pas ça curieux ? Pourquoi la récupérer vivante ?

— Elle doit détenir des informations militaires, répliqua Dalen. Et ils doivent vouloir l’exécuter eux-mêmes, en faire un exemple spectaculaire.

— Je ne crois pas, non. Après tout, ça fait des années qu’on reçoit de plus en plus d’ordres similaires : capturer les Sorcières sans les tuer ou trop les amocher… Même toi, tu as dû t’en rendre compte.

Morinn marquait un point et, consciente d’avoir troublé son collègue, sourit, puis se releva.

— En fait, on m’a même dit que ça durait depuis une vingtaine d’années. Depuis la mort de Dameth III et le couronnement de notre Roi, loués soient-ils.

Ses dents reflétaient les lueurs rougeoyantes du feu de leur campement ; on aurait juré qu’elles étaient enduites de sang.

— Je repars, lâcha-t-elle enfin. Mes chiens ne seront pas fatigués avant plusieurs kilomètres de marche et ils sont particulièrement agités ce soir. Je n’aimerais pas qu’ils passent leurs nerfs sur vous.

Chacune de ses phrases était ponctuée d’un petit rire méprisant qui semblait agacer Carsis. Il resta cependant impassible quand elle s’éloigna et laissa la nuit l’envelopper de son impénétrable manteau noir.

— C’est vrai ce qu’elle raconte ? chuchota-t-il. Je croyais que vous deviez tuer les Sorcières. C’est pas ce qui est écrit dans votre « livre » ?

Le jeune homme ne sut que répondre : son désintérêt pour la politique lui jouait cette fois un mauvais tour. Leur rôle consistait bien à détruire les Sorcières, ces êtres qui pervertissaient la Nature et représentaient la plus grande menace contre les citoyens du Royaume. Pourtant, Morinn avait raison. Les Prêtres-Chasseurs ramenaient leurs prises vivantes à une fréquence toujours plus importante. Pourquoi n’y avait-il pas prêté attention plus tôt ?

Dalen prit soudain conscience d’une chose : presque toutes les proies que ses confrères capturaient étaient des femmes. Avec un frisson d’horreur, il comprit que les Hauts-Prêtres donnaient enfin à Pressiac les moyens d’obtenir une armée.

Une armée de Prêtres.

Commentaires

Ah ouais, sale... Quand Nara va savoir ça !
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lundi 25 janvier à 21h45