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Joan Delaunay

vendredi 23 octobre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 14 - Représailles

Nous avons fini par vénérer des Reptiles. Cela viendrait du fait que ces animaux possèdent souvent des capacités magiques semblables aux nôtres : télépathie, résistance au feu, illusionnisme… Chaque cercle abrite au moins un temple dédié à son saurien favori : la tortue à Aïcko, le crocodile à Erroubo, le caméléon à Itera, le lézard dans le Bois Refuge, le serpent à Pzerion et le mystérieux dragon dans les Marais.

 

— Extrait de « l’Histoire des Sorcières » d’Oltun Damialle, an 885

Snihôse 1151, cercle du fleuve Aïcko

L’Aïcko déversait avec paresse son flux clair et étincelant aux pieds de Nara. L’hiver avait transformé la région des rivières : les eaux les moins tumultueuses gelaient en surface et parfois la neige s’accrochait à quelques rochers, ou au sommet d’arbres privés de leurs feuilles. La lointaine montagne où tous les fleuves du continent trouvaient leur source devait être d’un blanc immaculé.

Talleck et Nara étaient une nouvelle fois partis chasser, mais craignaient de revenir bredouilles. Ils reportèrent la responsabilité de cet échec sur la présence d’Arlam et Luan, qui avaient décidé de les accompagner, mais n’avaient cessé de bavarder au point de faire fuir les lièvres d’eau. Ils commençaient à tourner en rond dans le cercle et considéraient cette sortie comme une balade en forêt, un moyen de retrouver un peu l’atmosphère du Bois Refuge.

À présent, Nara se perdait dans la contemplation du fleuve ; Talleck se plaça plus près d’elle et lâcha :

— Dis-moi… Cette histoire d’Arbre de Feu…

— Ah, oui. Ça doit te sembler dingue.

— J’y comprends pas grand-chose, surtout.

Le regard de l’Homme pétillait toutefois d’une curiosité enfantine. L’Aïckoise ne put s’empêcher de trouver sa candeur attendrissante. Elle jeta un œil en direction de ses deux autres compagnons avant d’expliquer :

— L’Arbre de Feu est notre père à toutes. On l’appelle aussi Ignescence, Source ou Feu Sacré. Il est celui qui nous a donné nos pouvoirs, il y a plus de mille ans.

— Tu veux dire qu’avant, vous étiez… comme nous ?

— Oh non, sourit-elle. Les Sorcières vivaient parmi les Hommes, mais elles étaient un peuple différent du vôtre. Les récits ont été perdus depuis le temps, mais ils racontaient que les Sorcières possédaient déjà des sens plus aiguisés et un don pour la télépathie. C’est pour ça que l’Arbre nous a choisies plutôt que vous. Et c’est par jalousie que vous avez commencé à nous attaquer.

— Oui, je crois connaître cette partie de l’Histoire…

Le silence s’installa. Talleck tapota du pied l’eau qui lui léchait les orteils, et s’obstinait à résister au gel, puis demanda :

— Et alors ? C’est tout ce que tu peux me dire ?

— C’est notre dieu originel. Il a disparu il y a plus de mille ans ! À part dans les Marais, son culte s’est perdu au troisième siècle, remplacé par celui des Reptiles… Arrête de sourire, normalement tu devrais être en train de me dire que je divague, que je vous fais courir des risques insensés pour rechercher une chimère !

— J’y connais rien en religion de Sorcières ! Pour moi, dès l’instant où tu as parlé d’« Arbre de Feu », j’ai su que ça serait une histoire sans aucun sens.

— Oui, bon ! Je peux ajouter une précision ?

Talleck l’encouragea d’un mouvement du menton.

— L’Ignescence n’est plus qu’une légende. Il apparaît dans les contes pour enfants, dans les blagues, et même dans certaines expressions vulgaires. Plus personne ne croit à ces foutaises. Les Sorcières pensent que la magie leur est parvenue d’un claquement de doigts. Je comprends que les Paludoniennes ne nous fassent pas confiance là-dessus.

— Mais toi, tu y crois vraiment ?

Avant que Nara n’ait l’occasion de répondre, ils furent interrompus par Arlam et Luan, qui les rattrapèrent enfin. L’élémentaliste se contenta d’un haussement d’épaules et d’un sourire désolé, puis ils reprirent la route vers le cercle. Ils croisèrent des Aïckois en train de collecter leur gibier, et d’autres qui ramenaient des paniers gorgés d’agrumes d’hiver. La brume produite par la cascade leur chatouilla le visage ; ils aperçurent bientôt les premières habitations. Nara sentit soudain qu’on tirait la manche de son manteau et se tourna pour découvrir Luan.

— Dis…, bredouilla cette dernière, je pourrais te demander quelque chose ?

— Bien sûr, oui.

— Tu pourrais m’apprendre à nager ?

Surprise, l’élémentaliste s’interrompit dans sa marche pour la dévisager avec insistance.

— Dans le Bois Refuge, se justifia la belliciste, nous n’avons que des étangs, c’est rare qu’on ait besoin de nager donc…

— Pas de problème, je t’apprendrai.

Luan la remercia d’un léger sourire avant de trottiner jusqu’aux côtés d’Arlam.

Ils poursuivirent leur route jusqu’aux premières maisons de bois construites sur le fleuve. Certains curieux en sortaient pour découvrir qui revenait, des enfants esquissèrent même des saluts enjoués. Au bout de plusieurs minutes, ils virent un cortège qui se dirigeait vers la bâtisse sur pilotis où avait lieu le conseil. En tête du groupe, Nara reconnut Esfel, Gardienne du cercle et cousine de la souveraine. Et à sa suite avançait la Reine Izor, qui conservait son port altier en toutes circonstances. Elle les aperçut à son tour et leur fit un grand geste du bras, suivi d’un petit ricanement.

— Je vois que tu chasses toujours aussi bien, Nara !

Elle éclata d’un rire assez sonore pour que le groupe le perçoive malgré la distance. Arlam haussa les sourcils, avisa Nara et lui souffla d’un ton railleur :

— Maintenant, je comprends mieux d’où te vient ce manque total de retenue. Il suffit d’observer en détail le comportement de ta Reine.

***

— Avant tout, respire. Tu vas pas couler à pic juste parce que tu te laisses porter.

Luan eut un tic nerveux, mais les mains de Nara sous ses épaules l’apaisèrent. Cette dernière l’avait emmenée bien plus bas dans le cercle, là où le courant ne présentait aucun danger, et avait augmenté la température de l’eau de deux degrés par souci de confort, générant au passage une légère couche de brume au-dessus de l’onde. L’Aïckoise faisait preuve d’une patience insoupçonnée tandis que la petite belliciste suivait ses instructions avec attention.

Lucanos et Luan avaient accompagné Nara jusqu’à son domicile, perché dans les hauteurs de la falaise, non loin de la chute d’eau. Après s’être installée et avoir profité d’un peu de tranquillité, Luan avait rappelé son engagement à l’Aïckoise. Sans plus attendre, elles s’étaient mises à l’œuvre.

— Je te tiens, tu crains rien. Fais des mouvements de jambes. Lentement…

S’il existait un rôle que Nara n’avait jamais imaginé remplir, c’était bien celui de professeure de natation. Mais Luan lui facilitait la tâche : elle apprenait vite et bien, avec une rigueur insoupçonnée. Après plus d’une heure passée dans l’eau, la Sylvestre réalisait sans problème les mouvements élémentaires ; ses excellentes aptitudes physiques lui permettaient même de commencer à améliorer ses performances.

— Tu te débrouilles très bien ! s’exclama Nara, ravie. Si tu continues comme ça, on te prendra pour une vraie Aïckoise.

— J’en ai déjà les yeux, alors pourquoi pas ?

Luan se dégagea du cours d’eau, s’ébroua à la manière d’un chien et s’assit par terre quelques mètres plus loin. Son instructrice la rejoignit et évapora en un geste les gouttes restantes. Elle-même ne paraissait pas gênée par ses vêtements trempés, même si sa peau se secouait de frissons.

— Tu serais prête à en assumer la réputation ? demanda Nara. Devenir une « bourbeuse » aux yeux du monde ?

— C’est sûr que les autres cercles ne sont pas très tendres avec vous… Mais tu sais, mon grand-père paternel était Aïckois, autant dire que je pense pas du tout comme ça.

— Contente de l’apprendre…

Luan étira ses muscles ankylosés.

— Arlam m’a traitée de bourbeuse.

Ces mots avaient échappé à Nara avant qu’elle n’ait pu les retenir. L’air peiné, la petite belliciste s’empressa de réagir :

— Oh… Quel crétin. Il devait être sacrément en colère. Il contrôle pas ce qu’il dit dans ces cas-là. Enfin, ça n’excuse rien, mais t’imagines pas le nombre de fois où il a insulté Marstyn quand ils étaient enfants…

— Vraiment ?

— Oui. Laisse-moi deviner : c’était pour ces idioties autour de l’Arbre de Feu, n’est-ce pas ? Je sais pas pourquoi tu y crois, mais c’est ton droit. Seulement, il a pas dû apprécier que j’y sois mêlée.

Nara s’empourpra : difficile de paraître mature quand même une adolescente de quinze ans pouvait réduire ses espoirs en miettes.

— Non, sans doute…

— Pour le moment, tout ce que tu fais, c’est te rendre de cercle en cercle pour parler aux Reines. J’accepte de t’accompagner, car je pense que ta démarche est juste. Le jour où tu iras perdre ton temps à la recherche des contes et des légendes, ça sera une autre affaire.

Cette jeune fille ne cessait de surprendre Nara. Malgré son âge, elle possédait une force de caractère plus importante que beaucoup d’adultes. L’absence de parents forçait les enfants à grandir, l’élémentaliste en avait fait l’expérience.

— S’il le faut, je continuerai seule, déclara-t-elle simplement.

Luan acquiesça et laissa la place à un court silence, vite brisé par son amie :

— Marstyn… C’est ta sœur, c’est ça ?

Luan hocha la tête, impassible. Nara s’imagina un faciès similaire, mais aux traits plus durs, aux sourcils plus foncés.

— Je sais pas où elle est. Et je veux pas utiliser le Lien. Tant pis.

— Je comprends, oui…

— Sauf qu’Esra est revenu. Partir comme ça n’était peut-être pas brillant, mais c’était pour une bonne cause.

— Est-ce que tu connais la tradition des noms dans ce cercle ?

Luan la dévisagea, incertaine de la direction que prenait cette conversation.

— Je… non.

— Ici, les parents choisissent la terminaison du prénom de leurs enfants, mais le préfixe dépend de l’ordre de naissance : Ol, Es, Na, Iz, Mi, et ainsi de suite. Me demande pas d’où ça vient.

La belliciste demeura coite un instant avant de comprendre :

— Vous avez un frère aîné…

— Eh oui. Olra. Je l’ai pas vu depuis plus de dix ans. Il est parti, car il supportait pas que l’héritage de ma famille me revienne alors que je suis la petite dernière.

Le silence s’installa entre les deux Sorcières. Nara songea à leur rencontre, l’animosité réciproque qui s’était imposée face à la situation. À son âge, avec si peu d’expérience de la cruauté des Hommes, sans doute l’Aïckoise aurait-elle réagi de la même façon si sa seule famille l’avait quittée pour s’engager sur une route incertaine. Après tout, le départ d’Esra avait amplifié sa relation conflictuelle avec Izor.

— Tu sais, Nara, livra Luan. Je pense que tu es quelqu’un de confiance. Tu agis sans réfléchir, tu cherches sans arrêt les ennuis, mais on peut compter sur toi.

Touchée, l’élémentaliste ne trouva pas de réponse. Elle enfonça ses pieds dans la terre, souleva un caillou rugueux du bout de l’orteil, laissa ses cheveux portés par le vent d’hiver chatouiller ses cils écarlates. Pour la première fois depuis des semaines, Nara prenait le temps de ne penser à rien d’autre que ce qui l’entourait. Pas de guerre contre les Hommes ni de folle entreprise à la poursuite d’un mythe.

— Allez, on rentre. Je dois passer voir Izor.

Elle se releva, tapa le tissu de son pantalon pour en enlever la saleté et tendit sa main à Luan. Nara ne connaissait pas la sensation de devoir veiller sur un cadet, mais elle supposait que le lien qu’elle possédait à présent avec la belliciste était ce qui s’en rapprochait le plus.

***

Izor martelait le bras de son trône du bout des doigts. Le menton dans son autre main, elle demeurait silencieuse et pensive. Assise à ses pieds, Nara ne la quittait pas des yeux.

La souveraine se leva enfin pour faire les cent pas dans sa salle du trône, à l’image du cercle  avec ses boiseries et sa grande plaque de verre circulaire. Le fond du fleuve y apparaissait avec une clarté surprenante et selon la saison, on pouvait observer de magnifiques poissons descendre ou remonter le courant ; en hiver, à cette heure tardive, l’eau reflétait l’obscurité ambiante et les lueurs de quelques bougies tremblotaient à la surface du verre. Izor prenait soin de ne pas y poser un pied. De façon curieuse, comme hypnotisée, elle ne pouvait en détacher son regard.

— Est-ce que… vous avez réfléchi à ce que je vous ai dit la dernière fois ?

La Reine grimaça et Nara devina qu’elle avait réussi à la rallier à son avis, du moins en ce qui concernait les efforts communs que toutes les Sorcières devraient fournir pour protéger leur peuple. Dans l’excitation, elle enchaîna :

— Qu’est-ce que vous attendez pour… ?

— Le cercle est sacré : on ne peut pas le quitter. Il faut réorganiser sa défense. Et ne pas aller chercher des noises aux Hommes. C’était irréfléchi de t’attaquer à Hution Rerus, même si, et je m’en réjouis, tu as réussi à libérer nos sœurs. Les Hommes vont être sur leurs gardes, voire pire. Tu devrais rester ici encore un peu, je parie qu’on a lancé des Chasseurs à tes trousses.

— Je vois pas pourquoi ils s’embêteraient autant…, répliqua Nara, troublée.

Izor s’approcha d’elle et posa les mains sur ses épaules. L’étrange calme dont elle faisait preuve apaisa l’élémentaliste. Malgré leurs différences, la Reine demeurait un repère dans la vie de Nara.

— Ils vont te traquer pour panser leur ego. Rien de plus. C’est ce qu’ils font depuis que nous existons.

Nara acquiesça. La peur la saisissait toujours à la gorge quand elle se remémorait son séjour chez Hution Rerus ; son estomac manquait de se soulever au souvenir de la lance qui se fichait dans la poitrine de Mezina, et elle tâchait d’éviter toute pensée envers les exécutions à Asnault.

Ses yeux fixèrent la vitre sous laquelle s’écoulait le fleuve, devinant les courants impétueux plus bas. Elle sentit soudain son sang se glacer : une main venait de se plaquer contre le verre, accompagnée par sa jumelle. Un flot de cheveux bouclés leur fit suite…

Elle ferma les paupières, secoua la tête, osa un regard : plus rien. Seule l’eau qui poursuivait sa route. La fatigue lui jouait décidément bien des tours.

— Pourquoi, Izor ? demanda-t-elle, la voix tremblante. Pourquoi est-ce qu’ils ne peuvent pas nous laisser en paix… ?

— La réponse, on la connaît. La jalousie. Nous avons la magie, eux ne l’ont pas. Ils essaient de se justifier avec leur culte, mais on sait bien que c’est leur unique raison.

Les deux Sorcières lâchèrent un soupir. Le poids de leur histoire, personnelle et ancestrale, s’abattait sur leurs épaules. Chaque Aïckoise payait le refus de quitter le fleuve ; rares étaient les Sorcières dont la famille demeurait indemne ces dernières années, y compris celle de la Reine.

— Va dormir, déclara la souveraine. On en reparlera demain.

***

Nara n’aurait su dire ce qui l’avait réveillée. La chaleur, bien trop intense pour cette nuit d’hiver, les crépitements extérieurs qui lui parvenaient au milieu de sa torpeur, ou l’odeur âcre qui se frayait un chemin sous sa porte. Ses orteils frôlèrent le parquet, puis elle se décida à se lever. Luan et Lucanos dormaient toujours ; le visage de l’arcaniste, libéré de son masque, semblait crispé de douleur dans l’obscurité.

Intriguée par l’atmosphère brûlante qui régnait jusque dans sa maison, pourtant perchée sur le flanc de la falaise, non loin de la cascade, Nara enfila son pantalon et ouvrit la porte qui donnait sur les escaliers de pierre. À peine fut-elle entrebâillée qu’une éblouissante lumière s’y engouffra, accompagnée de cris qui éveillèrent les deux autres Sorcières.

— Par la Grande Tortue…, souffla Nara.

Un immense brasier s’étendait sous ses yeux, plusieurs mètres en contrebas. Des étincelles virevoltèrent devant son visage et le goût salé de la sueur s’insinua au coin de ses lèvres.

— Vite, levez-vous ! s’exclama-t-elle.

Luan avait déjà sorti ses poignards et Lucanos s’avançait vers l’entrée avec calme.

— Le feu est notre allié, Nara. Pourquoi tu paniques comme ça ?

— Et Talleck ? Et les autres Hommes qui vivent parmi nous ? Personne ne veut reconstruire tout un cercle !

Nara s’empara de son bâton de vol, se précipita vers la porte en le brandissant avant de freiner net, les orteils au bord du vide. Elle se tourna alors vers Lucanos :

— Est-ce que tu arrives à maîtriser le feu ?

L’arcaniste fronça les sourcils, troublée par cette question incongrue autant que par le ton dans la voix de son amie. Elle la rejoignit devant la porte et commença à effectuer quelques mouvements spécifiques à sa magie, avant de s’interrompre.

— Qu’est-ce que… ?

— Des Hommes ! lança Luan, soudain parfaitement réveillée. Ce n’est pas un incendie : c’est une attaque !

Les trois Sorcières finirent de s’habiller et s’emparèrent de leurs artefacts respectifs, avant d’abandonner le domicile de Nara. Cette dernière remarqua que ce qu’elle avait d’abord pris pour le crépitement des flammes étaient en fait des détonations ; elles provenaient des rives du fleuve, mais impossible de déterminer avec précision où.

Les trois Sorcières dévalèrent le long escalier de pierre qui menait jusqu’à la berge, imitées par de nombreuses consœurs aux gestes paniqués et désordonnés. Mères et pères tenaient leurs enfants par la main de peur de les voir glisser. En bas, certaines élémentalistes donnaient des directives. Çà et là fusaient :

— Remontez en haut de la cascade, il faut vous rendre au lac !

— Mouillez des linges et plaquez-les contre votre visage !

— Partez pas vers le sud, tous les Hommes y sont rassemblés !

— Ils ont fixé des cristaux sur une arme, mais impossible de les trouver, il n’y a pas de flèches au sol !

— Attention, même s’ils ne vous suivent pas, votre magie peut être bloquée !

Nara commença à prendre conscience de la gravité de la situation : leurs assaillants n’étaient pas de simples Chasseurs arrivés là par hasard. Leur organisation et leur arsenal dépassaient ceux des précédentes attaques, même celle qui avait coûté la vie à son père. Des armes capables de projeter des cristaux au-delà du cercle, mais sans qu’il s’agisse de flèches que les Sorcières pourraient dénicher et briser ? Jamais quiconque n’avait observé une telle chose, mais elles devaient constituer l’origine des détonations qui retentissaient un peu partout.

— Où est Izor ? hurla-t-elle à l’une de ses consœurs.

— Introuvable. Peut-être morte. Ou sur le fleuve.

Cette réponse ne lui disait rien qui vaille. Le désarroi se lisait sur tous les visages. Certaines Sorcières arrivaient couvertes de sang ou presque nues à cause de leurs vêtements brûlés. D’autres sanglotaient en tenant leurs bébés asphyxiés contre leur poitrine.

— Je dois trouver Izor, expliqua Nara à Luan et Lucanos. Occupez-vous des autres !

L’arcaniste souffla avec agacement, mais la jeune Sylvestre se dirigea immédiatement vers la maison d’Esra. Nara se détourna et s’enfonça dans la forêt : avant de chercher sa Reine, elle devait s’occuper de sa mère. Ses pieds battaient la terre noire à un rythme effréné, comme sur des tambours ; son cœur, quant à lui, demeurait froidement calme. Son frère avait sans doute réagi de la même façon, peut-être se trouvait-il déjà sur place et avait-il envoyé les autres à leur rencontre.

En guise de confirmation, sa tête heurta soudain le torse musculeux de Talleck et elle tomba en arrière. Arlam parvint aux côtés de l’ancien garde et l’aida à se relever. Il tenait Zylph, totalement paniqué, dans sa main gauche et ne cessait de jeter des coups d’œil autour de lui. Javeet fermait la marche, souffle court.

— Te voilà enfin ! lança-t-il. On s’inquiétait ! Et Luan ?

— Avec Lucanos. Elles sont parties vous rejoindre, vous pouvez encore les rattraper.

Un craquement sonore se fit entendre quelques mètres plus loin, et l’élémentaliste ajouta :

— Filez, je vais retrouver Esra. Il est allé chercher notre mère, c’est ça ?

Un nouveau grondement éclata ; ses deux amis confirmèrent en hochant la tête.

— Allez-y ! cria-t-elle. Maintenant !

Ils repartirent sans un mot de plus. Nara augmenta le rythme de ses foulées, esquiva les arbres abattus, sur lesquels les flammes rongeaient la neige et les branches. La chaleur devenait insupportable, suffocante.

Quand enfin elle atteignit la maison maternelle, elle y découvrit Esra qui ouvrait difficilement la lourde porte de bois, coincée par les cloisons qui menaçaient de s’écrouler. L’alchimiste tenait leur mère inconsciente dans les bras et poussait le battant avec son épaule.

— Attends, s’exclama Nara.

Elle se positionna afin de déformer par élémentalisme le mur d’enceinte, fait de terre et de pierre, mais sans aucun résultat.

— On les voit pas, mais il y a des cristaux partout dans le coin, s’écria Esra en tentant de se faufiler hors de l’enceinte. On a reçu une vraie pluie sur la figure. Je sais pas avec quoi ils font ça, mais on risque d’y passer si on se tire pas tout de suite !

Sa sœur s’activa à son tour sur la porte qui finit enfin par céder.

— Vite, emmène Maman vers le lac !

— Viens avec moi, je vais pas réussir tout seul.

— Je dois d’abord trouver Izor !

Et avant que son frère n’ait eu le temps de répliquer, elle repartit en direction du fleuve. De nouveau, un bruit étourdissant résonna avec fracas, à en faire trembler la terre. Quand elle atteignit la berge, Nara comprit enfin : les arbres tombaient de tout leur long, abattus par la force des vagues qui se déversaient sur eux.

Izor se tenait à mi-chemin entre le rivage et ses appartements. La plus grande élémentaliste au monde avait trouvé le seul endroit où les cristaux ne l’atteignaient pas et usait de ses dons avec une puissance effrayante. D’un geste du bras, elle détournait l’eau de la cascade et l’envoyait en direction de la forêt en feu ; sous l’impact, certaines branches s’écrasaient au sol. Un mouvement de la jambe et une nouvelle déferlante partit dans la direction opposée pour échouer avec force contre des formes sombres, qu’elle balaya. Des Hommes.

Nara se précipita dans le fleuve pour découvrir qu’elle ne pouvait toujours pas utiliser la magie. Elle nagea tant bien que mal, chaque muscle de son corps luttant contre le courant chaotique créé par la souveraine. Soudain, comme un déclic, ses gestes se firent plus aisés, plus fluides, et elle parvint enfin à s’extirper du fleuve pour se presser en direction d’Izor.

— Qu’est-ce que tu fais là ? beugla cette dernière sans interrompre sa danse aquatique. Si tu tiens tant à participer à la survie de notre cercle, organise l’évacuation avec les autres !

— C’est trop tard, Izor ! Tu…

Une gerbe d’eau s’éleva derrière Nara et s’en alla à toute vitesse vers la rive opposée, en direction des Chasseurs.

— Tu pourras pas les arrêter ! reprit-elle. Ils ont tout dévasté dans la forêt, et dès qu’ils t’auront tuée, ils feront la même chose sur le reste du cercle ! Viens avec moi !

— Non, je ne peux pas…

La souveraine paraissait se débattre avec l’innommable vérité, tout en continuant de maîtriser l’eau autour d’elle avec son extraordinaire puissance.

— Je ne peux pas abandonner mon cercle ! Je suis la Reine ! Ma femme et mes enfants sont à l’abri, en haut de la cascade, il faut que je tienne !

Elle accentuait ses paroles de mouvements plus brutaux, plus saccadés. Nara s’approcha avec prudence, de peur que sa colère ne se retourne contre elle, puis posa une main sur l’épaule de son aînée et dit :

— Ta fille est trop jeune pour régner. Si tu ne veux pas abandonner ton cercle, il faut que tu quittes le fleuve avec moi. Et que tu guides ton peuple.

Izor laissa ses bras retomber le long de son corps. Le torrent peinait à retrouver son cours naturel et bouillonnait autour des deux Sorcières. Au milieu de la brume et de la lueur violente des flammes, Nara crut apercevoir des larmes sur son visage.

— Je… Non, je dois…

— Allons-y, Izor.

Nara profita de pouvoir user de l’élémentalisme pour leur créer un chemin de glace jusqu’à la berge. Elle prit la Reine par l’épaule et l’accompagna avec douceur tout en lançant un dernier coup d’œil en arrière.

Debout, droite au milieu des eaux tumultueuses, sur le fond apocalyptique des arbres enflammés qui se reflétaient sur le fleuve, Mezina l’observait. Pas de doute, c’était bien elle.

Son regard la transperçait avec une telle intensité que Nara se figea, incapable de respirer, ou de dire si son propre cœur battait toujours.

Derrière elle, les Hommes s’organisaient déjà, en criant à pleins poumons, afin d’atteindre les bâtiments sur la rivière. Quand ses yeux revinrent sur Mezina, cette dernière avait disparu. Nara se ressaisit : elle espérait que les hurlements ne parviendraient pas aux oreilles d’Izor, qui manquait déjà de vaciller.

— Non, non, il faut…

— Il faut rejoindre les autres. On a rendez-vous au lac.

Ce point de ralliement datait de plusieurs siècles : le lac abritait jadis le temple de la Tortue, le dieu des Aïckoises. Mais quand le culte s’était perdu, le seul usage que l’on avait trouvé à ce sanctuaire résidait dans sa capacité à accueillir, et protéger, la majorité des habitants du cercle grâce à ses dimensions exceptionnelles. Nara ne s’y était jamais rendue, mais en d’autres circonstances, sans doute aurait-elle été ravie de pouvoir enfin l’explorer.

Une fois sur la rive, les deux Sorcières se rapprochèrent de la falaise pour rejoindre l’escalier vertigineux qui menait aux hauteurs. De nombreuses consœurs s’y précipitaient, manquaient de glisser, grimpaient sans se retourner.

— Ma Reine, vous êtes sauve ! s’exclama avec soulagement l’élémentaliste qu’avait croisé Nara auparavant. Dès que tout le monde sera monté, il faudra détruire les marches.

— Très bien.

La voix d’Izor ne semblait pas provenir de sa gorge. Le regard vague, la Reine essuya la saleté sur son visage, passa des doigts distraits dans sa chevelure de jais. Nara la prit par la main et s’attaqua à l’escalier avec détermination. Jamais la Princesse Oltea ne pourrait diriger les Aïckoises à son jeune âge, surtout si elle perdait sa mère. Izor avait pu observer la sienne durant un long règne : il était préférable ne pas faire de la future souveraine une orpheline de dix ans, vulnérable et inexpérimentée.

— Non ! Non, il faut que j’y retourne !

Izor se dégagea soudain de sa poigne et sauta à terre. La chute s’avéra plus dure que prévu et la Reine s’étala avec une grimace de douleur.

— Arrête ça, il faut partir.

Nara récupéra sa souveraine et, cette fois-ci, l’entraîna avec plus de fermeté vers le sommet du promontoire. Izor s’agitait de plus en plus à mesure qu’elles en approchaient : elle se démenait, criait, suppliait la jeune femme de la laisser repartir.

Quand enfin elles atteignirent le haut de la cascade, elles y retrouvèrent les autres Sorcières qui se pressèrent dans leur direction. Plusieurs murmurèrent :

— Majesté…

Mais personne n’ajouta le moindre mot. Leurs visages baignaient dans la lumière orangée du brasier qui se propageait dans le dos de Nara et Izor. Leurs traits s’estompaient à mesure que le rougeoiement gagnait en intensité.

Toujours main dans la main avec Nara, elle se retourna avec lenteur et découvrit le maelstrom de feu qui tourbillonnait de part et d’autre du fleuve.

— NON, NON, ARRÊTEZ ÇA, NON !

Izor hurlait dans les oreilles de Nara ; la Reine se débattait pour tenter de se jeter par la cascade et sans l’élémentaliste, qui la retenait en la serrant contre sa poitrine, elle aurait sans doute atteint son but. Nara puisait ses dernières forces dans l’image du corps de sa souveraine fracassé sur les rochers en contrebas. Épuisée, sale et accablée par le désespoir, elle laissait ses larmes se mêler à celles d’Izor.

La dure réalité peinait toutefois à se frayer un chemin dans son esprit : le cercle d’Aïcko n’était plus.

***

L’eau se faufilait entre les doigts de Nara, s’enroulait autour de ses bras ; ceux-ci esquissèrent des gestes plus sereins, plus précis, et le liquide l’entoura à la manière d’un immense anneau. Elle le fit tournoyer quelques secondes avant de le laisser rejoindre avec douceur le cours du ruisseau.

L’onde froide lui engourdissait les pieds, mais depuis plus d’une heure déjà, l’élémentaliste effectuait des mouvements qu’elle avait appris à l’école : rassurants, esthétiques… et inutiles dans un combat. L’aspect guerrier de cette spécialité n’était jamais évoqué avec les enfants. Donc, quand ils devenaient adultes et devaient défendre leur vie, ils réagissaient à l’instar de Nara : de façon désordonnée, voire désespérée. Les éraflures sur ses membres en témoignaient.

— Nara ?

La voix d’Arlam parvint à l’Aïckoise dans sa concentration. Enveloppé de son manteau, il croisait les bras pour se tenir chaud malgré ses pieds nus et couverts de terre.

Après avoir marché plusieurs heures, les Sorcières survivantes avaient monté un camp de fortune. Lucanos avait généré un brasier afin de les réchauffer. Certains enfants avaient paniqué à la plus petite étincelle. Dans ce nid de clair-obscur, loin des Hommes et de leurs ravages, on avait compté les survivants. La majeure partie du cercle avait réussi à s’échapper, mais des sanglots s’étaient élevés à plusieurs reprises : dans certaines familles, notamment celles habitant sur les rives, les Chasseurs avaient atteint leurs cibles. On avait offert aux dépouilles un semblant de rituel funéraire, mais le sort de la plupart des victimes restait encore incertain, entre la mort et la captivité. À mesure que le jour se levait, le temps paraissait s’étirer, s’alourdir.

D’ici une journée de vol, ils atteindraient le lac et le temple de la Tortue. Les conseillères royales affirmaient qu’il constituerait, dans un avenir lointain, l’épicentre idéal pour la reconstruction du cercle. Nara ne pensait pas que ses consœurs étaient prêtes à rebâtir tout ce qu’elles avaient perdu.

— Izor est réveillée. Elle veut repartir pour le lac.

L’élémentaliste soupira, toujours incapable de s’imprégner pleinement des événements de la nuit passée. Izor, inconsolable, s’était laissée emmener par la Gardienne sans dire un mot. Secouée de sanglots, elle n’avait cessé de trébucher et se rattraper au bras de celle-ci. Le repos lui avait sans doute permis de retrouver sa contenance.

Esra quant à lui s’était occupé de leur mère sans relâche. Nara lui avait proposé son aide, mais pour une raison qui lui échappait, Olendra hurlait dès qu’elle s’approchait. Son frère avait alors décliné l’offre et était parti à l’avant du cortège.

— Allons-y, souffla Nara.

***

Le lac d’Aïcko formait un œil immense et opalin, dont les affluents et confluents partaient à la manière de cils interminables. Du moins, Nara se l’imaginait ainsi : elle peinait à voir la rive opposée et, à quelques centaines de mètres de là, supposait l’existence de rivières qui s’enfuyaient plus bas vers les collines. Vers le nord, elle apercevait la chaîne de montagnes où l’Aïcko prenait sa source.

— Le temple se trouve un peu plus loin, déclara Izor.

La Reine, encore sous le choc, donnait des ordres clairs, mais parlait avec une mollesse inhabituelle. Nara aurait voulu la gifler, la forcer à réagir, plus par inquiétude que par colère. Cette attitude ne lui ressemblait pas : la souveraine, d’ordinaire pleine de vivacité et de mordant, lui évoquait à présent une femme fatiguée, presque vieillissante.

— Je pense toujours que vous ne devriez pas rester ici, confia Arlam à son amie. Ce n’est pas ma place de m’en mêler, mais essaie de convaincre ta Reine de venir au Bois Refuge. J’aimerais avoir l’avis d’Esra quand il trouvera le temps de nous rejoindre.

— Inutile de déranger Esra, répondit-elle, il a déjà pas mal à faire avec notre mère… Et sincèrement, je suis d’accord avec toi. Si les Chasseurs nous poursuivent, nous serons trop affaiblies pour nous défendre. Sans compter cette histoire de cristaux.

— À ce sujet…

L’intervention de Javeet, d’habitude si discret, attira l’attention du reste du groupe. Six paires d’yeux se braquèrent sur lui, mais il ne se laissa pas démonter et continua :

— Quand j’étais en mission à Asnault, j’ai capté des conversations au sujet d’une nouvelle arme que les Prêtres mettaient au point. Une arme qui permettrait de projeter des cristaux avec une efficacité inégalée.

Les six regards s’assombrirent. Plusieurs mâchoires crispées menacèrent de briser les dents de leur propriétaire. Lucanos laissa échapper un grondement sourd et demanda :

— Et cette arme, qu’est-ce que c’est ?

— Ils l’appelaient le « fusil ». Je n’en sais pas vraiment plus, il s’agissait de recherches secrètes. J’en ai entendu parler grâce à deux Prêtres-Chasseurs éméchés, plus par un coup de chance que par mes manœuvres.

— Et tu as décidé de garder le silence parce que… ? lança Luan.

L’espion ne cilla pas. Il s’avança et la toisa, comme pour lui rappeler où se situait le pouvoir, avant de rétorquer avec force :

— Je n’ai de compte à rendre qu’à l’Impératrice. Et quand nous sommes partis d’Asnault, ce n’était qu’à l’état de projet, de chimère. Alors rappelle-toi ta place et…

— Non, le coupa Lucanos. Toi, rappelle-toi ta place.

L’arcaniste s’interposa entre Luan et l’espion. Malgré son masque, Nara devinait sa fureur. Ses poings fermés paraissaient prêts à le cueillir au menton au moindre mot. Elle ne craignait aucun homme Sorcière au monde, tout envoyé de l’Impératrice qu’il fût. Quant à Javeet, il demeurait imperturbable, mais le coin de sa bouche tressautait, de façon si discrète qu’il fallait l’observer avec attention pour le percevoir.

Devant la tension grandissante, Arlam prit sa cousine par les épaules et l’entraîna plus loin en lâchant :

— Remettons-nous en route, il ne sert à rien de tergiverser.

Malgré le peu de crédit qu’elle accordait à l’illusionniste, Lucanos l’écouta et s’éloigna elle aussi pour rejoindre le reste du cortège, suivie par Talleck. Nara attendit un peu plus, le temps de mettre le doigt sur ce qui l’énervait tant dans cette situation. Enfin, elle déclara :

— Si on avait su qu’une telle chose existait, on se serait préparées, on aurait réagi de façon différente. Le cercle…

— Le cercle aurait été détruit de toute manière, rétorqua Javeet.

Son ton s’était adouci, comme pour ne pas accabler davantage l’élémentaliste.

— Ils vous ont pris par surprise, et en nombre. Même sans les cristaux, les pertes auraient été très lourdes. Crois-moi, je n’ai jamais entendu parler d’une attaque d’une telle envergure.

Il s’avança avec prudence, posa la main sur son épaule et, presque sur un air de confidence, il murmura :

— Tes semblables n’ont jamais su réagir face à l’hostilité des Hommes. Votre localisation même faisait de vous les cibles idéales. D’ailleurs, tu vois sans doute le paradoxe entre leur attachement au cercle, leur « terre sacrée », et le fait que plus personne ne croit en l’Ignescence. En tout cas, après les provocations de ces derniers mois… Il fallait s’y attendre. Mais je pense malgré tout que tu avais raison : il faut arrêter de se cacher derrière un semblant de paix quand l’une des deux parties a décidé que la guerre était déclarée.

Il marqua une pause dont Nara le remercia ; la culpabilité la prenait à la gorge et l’empêchait de prononcer quoi que ce soit. Javeet conclut :

— Maintenant, il faut faire en sorte que ça n’arrive plus.

L’espion la quitta pour se mêler aux Aïckoises en plein exode. Nara demeura ainsi de longues minutes, silencieuse. Statique au milieu de cette marée de Sorcières, elle trouva face à elle une autre paire d’yeux appartenant à une femme immobile. La stature impeccable, la peau sans la moindre salissure, mais couverte d’éphélides, Mezina la scrutait, impassible. Personne ne semblait la remarquer, tous l’évitaient, la contournaient, comme le courant autour d’une pierre. Nara ferma les paupières, lâcha un soupir. Ses consœurs avançaient, mues par le désir de vivre un jour de plus.

Mais comment pourrait-elle les suivre alors qu’elle avait causé ce cataclysme ?

***

Le temple de la Tortue ne se situait pas si près du lac, mais quelques kilomètres en aval, creusé à même une falaise : la Malaste, fleuve plus modeste que l’Aïcko, se déchaînait comme son comparse au niveau d’une cascade. Celle-ci, bien plus haute que là où s’était niché le cercle, abritait sans peine l’édifice sacré.

Les Sorcières volèrent jusqu’à son pied, certaines avec leurs enfants dans les bras, d’autres avec le peu d’effets personnels qu’elles avaient pu sauver. Esra accompagna Olendra en la tenant par l’épaule. Izor s’assit un instant pour observer la chute d’eau derrière laquelle se cachait l’entrée du temple. Puis, elle se redressa pour effectuer des figures d’élémentalisme : d’apparence simples, elles parvinrent toutefois à couper la cascade en deux, à la manière de rideaux que l’on tire de chaque côté d’une fenêtre. Nara, toujours ébahie de découvrir sa Reine à l’œuvre, vint se placer auprès de Talleck, tout autant bouche bée.

— Et toi, tu serais capable d’un tel prodige ou c’est spécifique aux Reines, d’être aussi fortes ?

— Non, ça m’est totalement impossible. Ceci dit, le sang royal qui coule dans les veines d’Izor n’a rien à voir avec son don. De façon inexpliquée, elle possède une puissance démesurée, et avant tout une maîtrise impressionnante des éléments. Rappelle-toi comment elle m’a botté les fesses…

Talleck hocha la tête, toujours subjugué par le spectacle qu’offrait la souveraine. Puis, les Sorcières marchèrent avec lenteur vers le temple : malgré le caractère mythique et grandiose du lieu de culte, l’idée de rester dans un endroit aussi sombre ne les enchantait guère.

Quand Nara pénétra enfin dans son enceinte, elle retint son souffle : les voûtes s’envolaient vers des sommets obscurs que la faible lueur des flammes n’atteindrait sans doute jamais. Le feu qui dansait au bout des doigts de Lucanos éclairait tant bien que mal cette immensité vide, oppressante et humide. Aucun Aïckois n’osait parler à haute voix, les chuchotements résonnaient en une clameur mystique.

Des plantes grimpantes rongeaient la pierre ocre et donnaient l’illusion d’une véritable forêt sous terre : seule manquait l’écorce sur les troncs que formaient les larges colonnes de rocaille. La mousse poussait à leurs pieds et s’était répandue sur le sol à la manière d’un tapis. Une tenace odeur d’humidité emplissait l’air. Quelques pans de brume en provenance de la cascade se frayaient un chemin jusque dans l’entrée. L’ensemble distillait une ambiance de profond respect et d’apaisement, ainsi qu’un soupçon d’inquiétude. Qui pouvait savoir ce que cachaient les ténèbres ?

Nara trouva d’abord Esra, toujours au bras de leur mère terrorisée. Elle ne pourrait sans doute pas l’approcher avant plusieurs jours. L’élémentaliste repéra ensuite sa Reine, en compagnie d’Esfel, et s’empressa de la rejoindre. Elle se rendit compte que sa femme et ses deux filles se tenaient auprès d’elle avec l’attitude déterminée qu’exigeait leur position. Nara espérait que retourner aux racines de leur civilisation aiderait Izor à se remettre d’aplomb, et quand elle fut assez proche, elle vit ses sourcils froncés par la concentration.

— Tout le monde pourra rentrer, c’est sûr ?

— Tu as vu la taille de cet édifice ? répondit la souveraine d’une petite voix. Le plus compliqué sera d’installer un minimum de confort.

— Izor, je… Je pense que nous ne devrions pas rester ici. Arlam Nessem nous suggère d’aller au Bois Refuge. On pourra s’y abriter.

La Reine ne réagit pas, elle se contenta de passer ses doigts dans la chevelure d’Oltea, sa fille aînée ; la Gardienne, qui n’avait pas bougé, se crispa :

— Si tu n’avais pas pris autant de risques, nous n’en serions pas là, je te rappelle.

Sur la défensive, Nara ne répondit rien. Elle commença à craindre que si Izor ne s’affirmait pas davantage, d’autres factions rogneraient son pouvoir peu à peu. La lignée d’Esfel appartenait à la famille royale, même s’il fallait remonter à plusieurs générations pour trouver le lien. Peut-être la Gardienne voyait-elle une occasion de lui faire regagner sa place.

La Reine ne lui en laissa pas l’opportunité :

— Si tu avais fait ton travail, nous aurions pu agir plus rapidement. Elle est peut-être inconsciente, mais elle avait raison.

La force dans la voix d’Izor réchauffa le cœur de Nara. Non, elle n’allait pas abandonner son peuple.

— On ne peut plus se voiler la face maintenant, poursuivit Izor. Nous sommes en guerre. Autant l’assumer.

Esfel fit une moue insatisfaite et s’éloigna, feignant de vouloir aider les Aïckoises à s’installer. Izor se tourna vers Nara et confessa :

— Si j’avais bien tenu mon rôle, j’aurais fait déplacer le cercle pour l’abriter, même si cette mesure avait été impopulaire et allait contre des traditions qui ont perdu leur sens. Mais j’ai préféré suivre la voie de ma mère, celle de mes ancêtres… Ton ami et toi avez raison : on ne peut pas rester ici. On se mettra en route pour le Bois Refuge dans deux jours, après avoir repris des forces. Il faut nous unir pour espérer survivre aux Hommes. Il est grand temps que j’aie une conversation avec les autres Reines.

Commentaires

Alleeeeez ! Ça commence à bouger, c'est bien ça ! Montrez aux Hommes ce dont vous êtes capables !
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lundi 25 janvier à 20h13
Eh bien, finalement, ils semblent qu'elles n'aient pas le choix, elles vont devoir se battre. C'est peut-être un mal pour un bien, qui sait ? A bientôt pour la suite.
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mardi 31 août à 20h36