0

Joan Delaunay

mercredi 7 octobre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 13 - Patience

Elles arrivèrent près d’un lac à l’onde claire et descendirent le cours du fleuve qui le quittait, jusqu’à atteindre le sommet d’une imposante cascade. Ravies par tant de puissance et d’harmonie naturelle, certaines Sorcières choisirent de s’établir en ce lieu.

 

— Extrait de la légende de la Diaspora des Sorcières, date inconnue

Vitrembre 1151, cercle du fleuve Aïcko

Le crissement des bottes dans la neige perturbait l’atmosphère de la forêt alentour. La semaine précédente, un souffle froid était descendu des montagnes et le paysage de la région des rivières s’en trouvait divisé entre flaques de boue et taches blanches qui refusaient de fondre. L’hiver avait pris de l’avance ; alors même que l’air s’était radouci, les Sorcières d’Aïcko craignaient que leurs réserves de nourriture ne suffisent pas pour les deux mois à venir.

Nara s’était donc portée volontaire pour aller chasser. En réalité, elle s’était précipitée sur l’occasion pour s’éloigner un peu du cercle et des regards inquisiteurs de ses habitants, quitte à supporter les moqueries de son frère, qui n’avait pas manqué de lui rappeler qu’elle n’avait jamais été très douée à cet exercice. À une heure de marche de la cascade, elle n’avait pas déniché le moindre animal, et s’apprêtait à rebrousser chemin.

— Je pensais qu’on aurait déjà attrapé quelque chose, murmura Talleck, à ses côtés. On dirait presque que c’est… mort, ici.

— C’est la première fois que tu chasses, c’est ça ?

L’ancien garde arqua un sourcil en distinguant la pointe d’ironie dans la voix de l’élémentaliste. Il avait insisté pour l’accompagner, notamment car il estimait qu’elle aurait besoin d’aide si elle parvenait à faire une prise un peu trop grosse.

— Il faut être patients. Je préfère éviter de partir trop loin du cercle, mais on devrait réussir à dénicher des lièvres d’eau en empruntant d’autres chemins.

— Pourquoi ne pas aller plus loin ?

— Pour ne pas devenir le gibier, répondit-elle avec amertume.

Son expérience à travers le Royaume des Hommes lui avait passé l’envie de s’aventurer en dehors de son foyer, du moins pour un temps. Elle avait d’ailleurs insisté pour ne pas repartir tout de suite. Ils devaient certes choisir leur destination avec soin, mais elle souhaitait également prendre un peu de repos et passer du temps auprès de sa mère. L’état de cette dernière ne s’était pas arrangé. Nara avait perdu espoir depuis des années, mais elle culpabilisait de l’avoir laissée pendant des mois. La présence d’Esra pour la première fois depuis six ans ne semblait pas l’aider : Olendra ne cessait de l’appeler par le prénom de leur père.

— Allez, il faut rebrousser chemin, lâcha-t-elle en secouant ses pensées d’un geste de la tête.

Ils prirent garde à se montrer aussi silencieux que possible afin de ne pas effrayer les animaux. Malgré sa haute stature et sa découverte de l’environnement aïckois, Talleck faisait preuve d’une agilité surprenante pour se déplacer. Les semaines passées auprès des Sorcières lui avaient permis de se défaire de ses habitudes trop citadines. Trop humaines. Nara l’observa du coin de l’œil, nota ses traits concentrés sous ses mèches de cheveux clairs, ses épaules larges, taillées pour le combat, ses mains qui tenaient l’arc avec fermeté et qui pouvaient briser des os d’un simple coup. Même s’il n’avait pas le goût du conflit, il constituait un allié de poids.

— Je…, chuchota-t-elle dans un souffle rauque.

L’ancien garde tourna vers elle un air curieux. Incapable de trouver une meilleure façon de le formuler, Nara s’éclaircit la gorge et reprit :

— Je crois que je t’ai jamais remercié. Pour ce que tu as fait chez Hution.

Alors qu’elle s’attendait à une simple gêne, Talleck se rembrunit ; son regard se fit fuyant. Il desserra les mâchoires et finit par articuler :

— Je n’aurais jamais dû accepter ce travail. Et encore moins t’accompagner jusqu’à ses quartiers.

Nara passa son arc à l’épaule et prit le visage de l’Homme entre ses mains pour forcer ses yeux à rencontrer les siens. Elle oubliait parfois qu’elle était un peu plus âgée que lui, qu’ils n’avaient pas vécu les mêmes épreuves à l’adolescence.

— L’important, c’est ce que tu as fait quand c’était nécessaire.

Il attrapa les doigts de la Sorcière et dégagea son visage avec une grimace de douleur, comme s’il arrachait sa propre peau, comme s’il souhaitait ne plus être lui-même l’espace d’un instant, afin d’oublier tout ce qu’il avait pu vivre. Nara avait déjà vu cette expression chez quelqu’un d’autre, mais elle n’aurait pas su dire qui.

— Ça ne suffit pas, souffla-t-il.

Il s’éloigna de quelques pas et sortit une flèche de son carquois. S’il comptait se concentrer sur la chasse plutôt que sur ses problèmes de conscience, Nara ne serait certainement pas la personne qui le blâmerait. Elle ne se sentait pas prête à partager les méandres de son propre esprit, mais si lui souhaitait s’y adonner un jour, elle espérait avoir ouvert la porte.

« Ça ne suffit pas ». La conscience écrasante qu’une personne seule ne suffirait pas à changer un monde entier ; que pour un Talleck dissimulé parmi les Hommes, il régnait bien trop d’Hution.

Alors que l’Aïckoise s’apprêtait à l’imiter, les doigts déjà posés sur son arme, un mouvement dans le coin de son champ de vision la fit sursauter.

Entre les branches, derrière les troncs, parmi les feuilles, elle avait cru apercevoir un éclair roux qui se faufilait.

Elle se souvint alors du visage sur lequel elle avait vu cet air de douleur qui rongeait Talleck.

Ce visage, c’était le sien.

***

Ils marchèrent de longues minutes en suivant le clapotis d’un guet. Ils atteignirent bientôt la confluence de plusieurs rivières qui se jetaient un peu plus bas dans l’Aïcko.

— Il me semble qu’il y a des terriers dans le coin. Si on peut rapporter plusieurs lièvres d’eau, on pourra en échanger contre des légumes ou du pain. Et des vêtements chauds.

— Tu pourrais aussi les vendre, non ?

Nara le regarda une seconde comme s’il était un peu idiot, puis comprit soudain :

— On a pas de monnaie à Aïcko. Soit on échange, soit on donne.

Ce fut au tour de l’Homme de la contempler d’un air incrédule. Jusque-là, il n’avait jamais eu à effectuer le moindre achat au sein de ce cercle, et il avait pu constater que les Sorcières du Bois Refuge utilisaient des morceaux de papier de différentes valeurs, ce qui ressemblait assez aux petites plaques de métal du Royaume de Pressiac. Difficile pour lui d’imaginer une vie où on réduisait le commerce à sa plus simple définition.

Ils évoluèrent un long moment au bord de la rive, les bruits de leurs pas désormais couverts par le chant de la rivière contre la roche. Nara avait ressorti son arc et scrutait chaque recoin des sous-bois.

Un crépitement de feuilles à sa gauche la figea soudain. Elle banda son arme, le trait prêt à partir. Au milieu des broussailles et des épines noires, presque invisibles, deux longues oreilles brunes dépassaient. Derrière elle, Talleck avait lui aussi cessé tout mouvement ; à peine respirait-il. L’élémentaliste pinça les lèvres, l’empennage de sa flèche vint mordre sa joue ; elle lâcha la corde. Le bruit mat de la pointe dans la chair fut étouffé par celui de la rivière, mais se répéta quand Talleck tira à son tour sur un animal.

Après avoir déniché d’autres lièvres d’eau, ils longèrent à nouveau la berge jusqu’à retomber sur le cercle. Nara fut surprise de constater qu’elle n’éprouvait pas le besoin de parler à Talleck pour que sa présence lui soit agréable ; pourtant, les questions à son sujet, et au sujet des Hommes, se bousculaient dans son esprit. Mais impossible de trouver le ton ou le moment convenable pour les lui poser sans que cela ne paraisse intrusif. Esra ne cessait de lui rappeler qu’elle devait travailler ses manières auprès d’autrui, et elle comptait bien l’écouter.

Quand ils eurent troqué une partie de leur butin contre d’autres denrées, ils rentrèrent enfin chez Esra. La maison de l’alchimiste, plus spacieuse, se situait assez loin du fleuve et de la cascade, sur la terre ferme, à l’inverse de celle de Nara. Déjà lorsqu’il avait choisi cet habitat à sa majorité, sa préférence pour d’autres disciplines que l’élémentalisme aurait dû sembler évidente. Même s’il déclarait être parti pour trouver un remède contre les brûlures à l’acide, sa sœur demeurait persuadée qu’il aurait cherché à suivre une autre spécialité, quelles que soient les circonstances. Elle croyait même se souvenir qu’il avait éprouvé une certaine fascination pour les arcanes, à l’adolescence.

Quand les deux traqueurs approchèrent, ce ne fut pas le bruit qui interpella Nara, mais bien le silence.

Depuis qu’ils étaient arrivés à Aïcko, ils avaient passé la majeure partie de leur séjour chez Esra. Lucanos et Luan dormaient chez Nara, mais en dehors de cela, elles préféraient éviter de se trouver trop près de la cascade. Mais alors que, depuis plusieurs jours, des bruits de conversations traversaient ces murs, seuls des chuchotements se frayaient désormais un chemin par la porte entrouverte. Talleck accorda un regard entendu à Nara, qui jeta un coup d’œil par l’interstice. Assis à la table au centre de la pièce à vivre, Lucanos, Arlam, Esra et Javeet parlaient de façon animée tout en veillant à garder un ton assez bas. Aucune trace de la cadette du groupe, qu’Arlam ne quittait pourtant pas des yeux depuis des semaines.

Aux bruits de pas dans son dos, Nara se retourna pour trouver Luan, les bras chargés de bois. Le sourire tout à fait innocent qu’elle lança à Talleck s’accompagna d’un haussement de sourcils vers Nara.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle.

L’Aïckoise lui rendit un rictus exaspéré et poussa la porte. Les quatre Sorcières autour de la table se turent sur-le-champ. Arlam avait l’air d’un enfant surpris en train de commettre une bêtise, mais les trois autres demeurèrent impassibles. Javeet et Lucanos affichaient la même posture désinvolte, tandis qu’Esra se levait comme pour les accueillir chez lui.

— La prochaine fois, pensez à fermer la porte, si vous cherchez à être discrets, railla Nara.

Son frère remonta ses lunettes sur son nez, ce qui lui donna l’air encore plus sérieux.

— J’imagine que tu as compris de quoi on veut parler, lâcha-t-il.

Elle le savait parfaitement : le sujet de conversation qu’elle cherchait à éviter par tous les moyens, en passant des heures à s’entraîner à l’élémentalisme plus haut sur le fleuve, à accompagner des expéditions de chasse et de cueillette plus au sud, voire à discuter avec Izor de l’état actuel du cercle en utilisant sa position d’héritière, qu’elle rechignait tant à assumer d’habitude.

Arlam se leva à son tour et débarrassa sa cousine de son fardeau.

— Luan, voudrais-tu…

— Mais qu’est-ce qui se passe ? le coupa-t-elle avec agacement.

— J’aimerais que tu nous laisses un moment.

La petite blonde croisa les bras sur sa poitrine, ses sourcils assombrissant ses yeux. Elle n’était pas dupe : il la considérait trop jeune pour participer à la conversation. Nara doutait même qu’il l’ait mise au courant de ses propres projets.

— Je ne suis pas une enfant ! siffla-t-elle entre ses dents.

— Tu ne seras pas majeure avant encore quatre mois. En attendant, tu dois suivre les décisions de ton gardien. C’est-à-dire mes décisions.

— Tu me sors vraiment cet argument quand ça t’arrange. C’était pas comme ça lorsque tu es parti pour Aïcko et que j’ai dû venir te chercher moi-même.

Sur ces paroles venimeuses, Luan grimpa les escaliers d’un pas furieux. Une fois à l’étage, elle fit presque trembler le plafond, et le claquement de la porte résonna jusqu’à la pièce à vivre.

— Elle a raison, lâcha Lucanos. Il faut que tu arrêtes de la traiter comme une enfant, surtout après ce qu’elle a vu à Froidelune et Asnault. Et de toute façon, elle finira bien par comprendre ce qui se passe.

— Je préfère l’épargner encore quelque temps, soupira Arlam.

L’arcaniste le contempla une seconde avant de hausser les épaules, ce qui ressemblait presque à un signe d’approbation de sa part. Nara avait remarqué qu’ils se montraient moins agressifs l’un envers l’autre depuis plusieurs jours, sans saisir ce qui avait changé leur comportement. Elle n’allait pas s’en plaindre.

Talleck, quant à lui, ne paraissait pas d’humeur à supporter les potentielles remarques assassines de Lucanos.

— Je vais aller parler à Luan, s’empressa-t-il de dire.

Avant que quiconque ait pu s’y opposer, il avait grimpé les marches quatre à quatre.

Le silence commença à s’installer, ainsi qu’une apparente tranquillité, mais quatre mots suffirent à Nara pour les faire voler en éclat.

— L’Arbre de Feu.

La tension monta perceptiblement. Javeet croisa les bras, son habituel sourire sardonique flottant sur son visage. Lucanos semblait à peine prêter attention à ce qui se déroulait autour d’elle. Quant à Esra, il rajusta ses lunettes sur son nez et répliqua enfin :

— C’est insensé. Même pour toi.

— Je vais choisir de prendre ça pour un compliment.

— J’aimerais bien savoir d’où t’est venue une idée pareille, commenta Arlam.

Nara ne répondit pas tout de suite. Elle-même peinait à se souvenir du cheminement exact qui l’avait menée à la conclusion qu’elle devait partir à la recherche de la Source. Les autres Sorcières ne cherchèrent pas à la presser.

— Je crois que l’idée m’est d’abord venue lorsque j’ai été blessée. Je saurais même pas dire combien de temps je suis restée alitée, incapable d’accomplir quoi que ce soit toute seule. La douleur était tellement atroce, et elle persistait, jour après jour…

Javeet et Lucanos, qui paraissaient jusque-là ne prêter aucune importance à la conversation, se tournèrent soudain vers Nara. Elle aurait pu deviner, malgré le masque, que l’arcaniste la dévisageait avec la considération qu’elle accordait aux Sorcières ayant vécu l’enfer de l’acide. L’espion gardait un air neutre, mais il avait la décence de ne pas trouver la situation risible.

— Je me suis jamais sentie si impuissante. Et toi aussi Esra, d’ailleurs. Maman était déjà…

Elle échangea avec son frère un regard bref, mais lourd de sens, puis reprit :

— Je passais mes journées à ruminer le fait qu’avec toute notre maîtrise de la magie, on avait pas réussi à repousser un groupe de Chasseurs, et qu’il était toujours impossible de guérir toutes les blessures ou toutes les maladies.

Elle laissa quelques secondes s’écouler pour que chacun puisse intervenir s’il le souhaitait, mais il n’en fut rien.

— Je me suis dit qu’il fallait peut-être qu’on plonge plus profondément dans notre magie, que ce soit pour contrer les Hommes ou pour en apprendre davantage sur la guérison.

— Et donc tu as pensé que retrouver la Source serait une bonne idée, conclut Esra dans un soupir. Je crois que je comprends, mais ça reste tellement…

Sa phrase mourut en suspens, sans doute pour éviter qu’elle ne s’achève sur une note offensante. À l’évidence, il ne savait plus quoi penser de cette situation, et les mêmes questionnements lui avaient traversé l’esprit à l’époque. Il fronça les sourcils et reprit :

— Et pourquoi tu en as parlé à Lucanos ? Pourquoi pas à Arlam, ou à moi ?

Son ton laissait clairement entendre que leur parenté aurait dû en faire un interlocuteur privilégié, mais un rire étouffé s’échappa du masque de Lucanos.

— Tu t’en souviens peut-être pas, mais je suis Paludonienne.

— Et donc ?

— Et donc l’Arbre de Feu, ça me connaît.

Pour la première fois, l’attention focalisée sur Nara se déplaça entièrement vers l’arcaniste. Même Javeet parut surpris par cette déclaration tout à fait incongrue.

— Le cercle des Marais vit trois siècles en arrière, c’est ça ? dit-il avec ironie.

— Garde ton insolence pour toi, rétorqua-t-elle. Les Sorcières des Marais sont toutes arcanistes, à de rares exceptions. Elles sont les plus proches du Feu Suprême.

À l’évidence, Arlam et Javeet tentaient de conserver leur sérieux, tandis qu’Esra écoutait sans laisser transparaître la moindre émotion. Nara avait déjà eu cette conversation avec Lucanos, aussi attendit-elle qu’elle fournisse davantage d’explications aux autres.

— Je ne dirais pas que le culte de la Source revêt autant d’importance maintenant qu’au début de la civilisation sorcière, mais nous n’avons jamais cessé d’y croire, contrairement à vous autres. L’Arbre de Feu nous a donné notre magie, il nous a offert les flammes. Il serait impensable pour nous de considérer que ce ne sont que des contes et des fables sans aucun rapport avec la réalité.

Le sourire d’Arlam fondit sur son visage : il n’avait pas imaginé une réponse aussi sérieuse et élaborée. Comme si Lucanos avait également pris conscience de ce détail, elle s’avachit sur sa chaise et ajouta :

— Enfin, ceci dit, je ne suis pas une grande convaincue. Mon propre pouvoir me suffit, je ne vois pas l’intérêt d’en chercher l’origine.

Javeet laissa échapper un éclat de rire et Nara ne put s’empêcher de sourire elle aussi. Une telle phrase n’aurait pu être prononcée que par Lucanos. Quand cet instant un peu plus léger s’estompa, Nara planta ses pupilles dans celles d’Arlam.

— Je sais que tu veux pas que Luan soit mêlée à cette histoire. Mais je pense qu’elle a le droit de choisir. Et aussi qu’elle en sait déjà trop sur le monde des Hommes pour accepter de faire marche arrière.

Arlam tenta de l’interrompre, mais elle l’en empêcha. L’élémentaliste souhaitait laisser derrière elle cette histoire, éviter qu’ils ne la réduisent tous constamment à sa quête au moindre désaccord :

— La recherche de l’Arbre de Feu n’est qu’une partie de mon projet. Je veux d’abord me concentrer sur les Reines. Quand je commencerai à me pencher sur la question, libre à vous de choisir ce que vous ferez. La seule personne avec laquelle je voulais m’engager sur cette voie, c’était Mezina. Et maintenant, j’irai seule s’il le faut.

La mention de son amie lui fit l’effet d’un coup de poignard en travers de la gorge, mais elle tâcha de ne rien laisser transparaître. Son esprit tournoyait autour de l’image de boucles rousses qui voletaient au rythme du vent, quelque part, dans les bois. La réponse d’Arlam la ramena toutefois à la réalité :

— Très bien.

— Je pensais pas que ce serait aussi facile de te convaincre, avoua-t-elle avec stupeur.

— Je trouve toujours cette idée complètement hasardeuse, mais après tout, il est vrai que ça n’engage que toi. Et en ce qui concerne ton projet pour rallier les Reines, tu sais déjà que nous te soutenons tous ici.

Le souvenir de l’exécution à Asnault planait dans la voix d’Arlam, et Nara aurait juré que Lucanos avait esquissé un geste de réconfort dans sa direction. Décidément, elle paraissait bien sentimentale depuis leur arrivée à Aïcko.

Nara interrogea les trois autres Sorcières du regard. Javeet haussa les épaules avec une nonchalance extrême et Esra hocha la tête d’un air apaisé. Quant à l’arcaniste, impossible de savoir ce qu’elle cachait, ni derrière son masque, ni derrière le charbon de ses yeux.

***

Arlam avait insisté pour rencontrer Olendra, et même si Nara redoutait la réaction de sa mère en découvrant un nouveau visage, il avait mis une telle conviction dans sa demande qu’elle n’avait pas eu la force de la rejeter. Depuis qu’il l’avait traitée de bourbeuse, il ne cessait de chercher à se faire pardonner à travers de petits gestes, des attentions qui auraient pu passer pour anodines en d’autres circonstances. Ces derniers jours, il avait bravé la cascade pour ranger sa maison, préparer des repas, organiser ses livres ; il ne lui avait, en revanche, pas présenté d’excuses. L’Aïckoise comprenait sa colère, sa volonté de préserver Luan de la cruauté du monde. Elle estimait que la blessure s’effacerait avec le temps, et surtout elle n’irait pas gâcher le lien qu’elle avait avec Arlam en exigeant des excuses quand, à l’évidence, il regrettait ses paroles.

Esra s’affairait à démêler les cheveux de leur mère quand Arlam et Nara les rejoignirent. Olendra ne bougeait pas, mais elle fredonnait un air bien connu de ses enfants, quelques notes à peine qu’ils entendaient depuis toujours. L’alchimiste salua les nouveaux arrivants en agitant son peigne puis se remit à l’ouvrage, comme si prononcer le moindre mot risquait de briser la sérénité rare qui régnait dans la pièce. L’illusionniste fit preuve d’une immense précaution en pénétrant dans la maison. Nara leva les yeux au ciel, mais s’abstint de toute remarque. Elle s’agenouilla, et prit les mains de sa mère dans les siennes :

— Bonjour Maman.

— Nara ?

Un maigre sourire se traça sur les lèvres d’Olendra, en miroir de celui de sa fille.

— Oui, Maman. Comment tu te sens aujourd’hui ?

— Nara…

Ses doigts fins se dégagèrent avec lenteur de l’étreinte de ceux de Nara et vinrent caresser son visage. Ses cicatrices.

— Oh, Nara…

Sa voix se gorgeait de larmes, de lourdes larmes qui empaquetaient à présent ses cils sombres.

— Nara ! hurla-t-elle.

Elle se redressa soudain, renversant Esra au passage. Les dents du peigne s’accrochèrent au sac de nœuds qu’elles avaient attaqué et ne s’en délogèrent plus, alors même qu’Olendra agitait sa tête. Stupéfaits, aucun des trois autres ne bougea.

— Non ! Non ! Nara !

Elle glissa ses mains dans sa chevelure et défit aussitôt l’œuvre d’Esra. Elle tirait si fort que Nara craignit qu’elle ne s’arrache des poignées entières. La jeune femme ne put rester stoïque face à une telle détresse. Elle n’osait pas la contraindre, de crainte de la blesser, aussi elle s’approcha et enroula ses bras autour des épaules de sa mère, jusqu’à nicher tendrement son menton dans le creux de son cou. Avec soulagement, elle la sentit se détendre et lui rendre son étreinte. Une hésitation plus tard, les mains d’Olendra se placèrent sur les omoplates de sa fille, qu’elle serra enfin contre elle. Nara dut ravaler les sanglots qui assaillaient sa gorge.

— Je vais bien, Maman. Je vais bien. Esra et Olra vont bien.

Un pincement lui tordit le cœur : elle n’osa pas mentionner son père. Lui mentir était au-dessus de ses forces ; elle ne supporterait pas la déception dans son regard quand elle aurait un instant de lucidité. Elle l’aida à se replacer dans son fauteuil et posa une couverture sur ses épaules pour s’assurer qu’elle ne prenne pas froid.

— J’aimerais tenter quelque chose, si vous me le permettez.

Les trois membres de la famille Tialle contemplèrent Arlam avec circonspection. Le froncement de sourcil confus d’Esra s’accentua quand l’illusionniste tira son paquet de cartes de la poche de son manteau.

— Qu’est-ce que… ?

— Je n’ai jamais essayé ce que je compte faire à votre mère, mais j’ai entendu parler d’aides expérimentales au Bois Refuge pour les Sorcières avec ce genre de… troubles.

Le silence qui suivit l’incita à donner des explications supplémentaires :

— Il ne s’agit pas d’un traitement, c’est hélas encore hors de la portée des alchimistes, alors les illusionnistes, imaginez… C’est plutôt une méthode d’apaisement. On projette la Sorcière dans une illusion qui permet de la calmer.

— Notre mère n’a pas besoin d’être calmée, rétorqua Esra avec froideur. Elle a besoin d’être soignée.

La peau hâlée d’Arlam gagna soudain une pâleur maladive.

— Non, ce n’est pas…, bafouilla-t-il.

— Arlam, intervint Nara, je comprends vraiment pas comment quelqu’un qui adore autant les mots peut les utiliser de façon aussi maladroite.

Il lui décocha un regard reconnaissant, et elle se tourna vers son frère :

— Oui, Maman a besoin d’être soignée, mais il faut aussi faire en sorte qu’elle se sente bien. Si la méthode des illusionnistes peut lui permettre d’oublier un peu le cauchemar qui l’a plongée dans cet état, je pense que ça vaut le coup.

La bouche d’Esra se tordit, mais finalement, les enfants Tialle se concertèrent d’un coup d’œil, puis s’écartèrent, tout en restant à une distance suffisante pour intervenir assez vite si la situation dégénérait. L’illusionniste observa son paquet de cartes et s’employa à choisir son illusion avec soin. Il brandit enfin celle qui lui semblait appropriée.

Tout d’abord, Olendra ne réagit pas. À peine remarqua-t-elle d’un battement de paupières le changement qui s’opérait sous ses yeux. Nara ne pouvait que le deviner : seule sa mère pouvait percevoir l’illusion, ce qui rendait l’attente de sa réaction encore plus angoissante. Après plus d’une minute, elle se redressa sur son fauteuil et tendit les mains au-dessus de sa tête. Un sourire extatique se peignit sur ses lèvres tandis qu’elle fermait les paupières.

— La pluie.

Incrédules, Nara et Esra portèrent le même regard inquisiteur sur Arlam.

— Elle est élémentaliste, n’est-ce pas ? Je me suis dit que ça devait faire longtemps qu’elle n’avait pas senti la pluie.

— C’est tellement… simple, admit Esra.

— En fait, quand je faisais mes études d’illusionnisme, expliqua Arlam, mes finances n’étaient pas au beau fixe, même si les parents de Luan et les miens m’avaient laissé une bonne partie de leurs ressources. Du coup, pour gagner de l’argent, je montrais mes illusions à des enfants.

— Un peu comme des spectacles ?

— Oui, si on veut. J’ai commencé à avoir pas mal de succès et on m’a demandé d’en faire pour tous les âges et dans des circonstances différentes. Je devais parfois calmer les plus jeunes, voire les endormir. Et je me suis vite rendu compte qu’ils aimaient les sons et les images qui leur étaient familiers. Même si elle n’est plus une enfant, je me suis dit que je pouvais essayer.

L’alchimiste se tint coi, apparemment impressionné par le résultat.

— Mais en fait, tes illusions sont pas vraiment utiles si on doit se battre ? nota soudain Nara.

Pour éviter que sa question ne soit prise sur le ton du reproche, elle la ponctua d’un sourire amusé. Jusque-là, Arlam n’avait jamais eu l’occasion de les exploiter contre leurs ennemis autrement que pour privilégier leur fuite, et elle comprenait enfin pourquoi.

— Non, admit-il en rougissant. Mais je suis justement en train d’en concevoir de nouvelles. On ne sait jamais, je n’aurai peut-être pas besoin que tu viennes à mon secours, la prochaine fois que des Chasseurs auront le mauvais goût de me capturer.

Un rire un peu peiné s’échappa de ses lèvres et il choisit de se détourner pour se concentrer sur Olendra, toujours béate au sein de l’illusion. Nara et Esra préférèrent s’éloigner et se placèrent devant la fenêtre. La nuit n’allait pas tarder à voiler la région des rivières et dans le ciel commençaient à s’entremêler le rouge et le bleu.

— Tu as de la chance d’être tombée sur lui, tu sais ? lui dit son frère. C’est rare de trouver quelqu’un qui serait prêt à faire ce genre de choses après tout ce que vous avez vécu.

— Oui. C’est vrai que dès le début, il s’est mis en danger pour moi.

— Tu t’es fait un très bon ami, c’est peu de le dire. D’ailleurs, c’est plutôt rare que tu t’en fasses aussi facilement…

Esra se rendit compte de la portée de ses paroles et ajouta :

— Pour Mezina… Je suis désolé. Je sais combien elle était importante pour toi. Elle était là quand moi, je ne l’étais pas.

Nara demeura immobile, comme statufiée. Elle ignorait comment répondre. Le soleil couchant illuminait son visage de ses couleurs orangées et soulignait encore davantage sa chevelure folle. Elle était celle qui avait insisté pour rester à Aïcko, mais un sentiment indescriptible s’était accroché à elle au fil des jours passés dans le cercle. Elle avait mis du temps à l’identifier, mais cette longue journée lui avait enfin donné la réponse : un mélange de nostalgie et de profonde tristesse.

Tout à Aïcko lui rappelait Mezina.

***

La salle du trône d’Aïcko se vidait de ses conseillères à mesure que la nuit chassait le jour. En sortant, certaines adressaient des coups d’œil réprobateurs à l’intention de Nara. L’entretien entre la souveraine et sa vassale lors du séjour de cette dernière dans les geôles avait apparemment eu un certain impact sur l’humeur de la première, et sur ses idées de défense du cercle. Quand Izor s’approcha d’elle, le sombre bleu de ses yeux brillait en effet de fatigue. La Reine donna congé aux dernières conseillères présentes.

— Bonsoir Izor, dit Nara avec respect.

— Bonsoir Nara. Alors, tu as décidé des prochaines étapes de ton voyage ? Les Marais ? Erroubo ?

Si elle ne la connaissait pas mieux, Nara aurait pu jurer que la Reine cherchait à la faire fuir. Il s’agissait au contraire d’une invitation pour qu’elle expose son projet.

— Nous allons nous rendre directement à Pzerion. Normalement, on devrait pouvoir passer par Itera si on y arrive après la saison des tempêtes.

— Vous voulez voir le Roi Pajera ?

— Oui. Et surtout, Arlam et Luan n’ont pas de nouvelles de leurs parents depuis des mois.

— Partis sur le front, hein ? Le courage est de famille, apparemment.

L’image d’Arlam en grand soldat aurait sans doute fait rire Lucanos, mais Nara se contenta d’un vague sourire amusé. Quant à Luan, aucun doute que son nom serait un jour connu dans les écoles de bellicisme du Bois Refuge. Izor reprit :

— Pajera doit gérer pas mal de problèmes dans son cercle avant d’avoir le loisir de s’intéresser aux autres. Et à Pzerion, Gallia profite surtout du privilège de ne pas devoir se soucier des Hommes. L’archipel est trop loin, l’armée humaine trop inadaptée à une attaque maritime.

— Et l’Impératrice ? réagit Nara.

Izor la regarda avec surprise, comme si elle avait oublié l’existence de la souveraine suprême, qui la dépassait pourtant en termes de hiérarchie.

— L’Impératrice Jahanna ?

— Oui. Elle ne pourrait pas être réceptive à… ?

Un soupir d’Izor la stoppa dans son élan.

— Ma pauvre Nara, tu n’as pas idée de l’état actuel de la politique pzerionnoise. Si tu parviens à obtenir une séance avec Jahanna, ce sera déjà incroyable. Et pourtant, elle pourrait bien être la seule alliée que tu trouves là-bas…

La gorge de Nara se serra dans un mélange d’angoisse et de confusion. Cette conversation lui faisait l’effet du choc d’une brique sur le haut de son crâne. Elle savait que l’idée d’un conflit déclaré ne plaisait pas à Izor, même si celle-ci avait promis d’y songer. Néanmoins, elle n’avait pas imaginé qu’il puisse en aller de même pour d’autres Reines.

— Jahanna n’a pas une position idéale dans le gouvernement, poursuivit Izor, mais elle a des idées assez peu conventionnelles. Et surtout, c’est la première Impératrice à vouloir jouer son rôle depuis longtemps. Très longtemps.

Ces paroles suffirent à convaincre Nara qu’elle ne connaissait décidément pas la moindre chose à la politique en dehors d’Aïcko. Et même dans son cercle, devoir un jour assumer des responsabilités au conseil à cause de sa position d’héritière de la famille Tialle ne l’enchantait guère. Comme si Izor avait senti que la tournure prise par la conversation la mettait mal à l’aise, elle demanda :

— Vous partez dans le mois qui vient, du coup, pour éviter les tempêtes d’Itera, c’est bien ça ?

— Oui. Esra et moi, on veut rester un peu plus avec notre mère. Et j’aimerais en profiter pour faire des recherches.

— Des recherches ? La dernière fois que tu as fait des recherches, j’aurais dû me douter que tu allais faire une bêtise plus grosse que toi. Et c’était avec…

Les mots moururent dans la bouche de la Reine. Avant son départ pour Froidelune, Nara avait passé des heures à étudier les Hommes avec Mezina. L’élémentaliste ferma les paupières, repoussa l’image du corps ensanglanté de son amie, de son dernier sourire. Un souffle lui balaya la nuque, comme des doigts qui la frôleraient, mais en ouvrant les yeux pour regarder par-dessus son épaule, elle savait déjà qu’elle ne trouverait rien.

— Est-ce que je dois m’inquiéter ? s’enquit Izor.

Nara prit quelques secondes pour calmer sa respiration et retrouver une apparente sérénité.

— Ne t’en fais pas. Tout va bien se passer.

Sans qu’elle parvienne à en identifier la raison, ces mots d’espoir eurent pourtant un arrière-goût amer quand elle les prononça.

***

Quand le ciel gagna sa teinte la plus sombre, deux silhouettes se faufilèrent entre les arbres sur la berge. Les raisons de leur discrétion résidaient dans un désir d’intimité, de compréhension inconditionnelle.

Un frère et une sœur avaient un rituel à accomplir.

La tradition aurait voulu que l’un et l’autre apportent des érélias, de petites fleurs aux fins pétales bleus, de préférence cueillies au pied de leurs maisons. Mais l’hiver les avait presque toutes décimées, aussi durent-ils s’en passer. Ils n’emportèrent qu’un petit paquet emballé dans un tissu jusqu’à leur destination. Un champ de pierres plantées dans la terre noire longeait la rive sur plusieurs centaines de mètres, sans que jamais le fleuve ne vienne les éclabousser, quelle que soit la saison. Frissonnants dans l’air humide, les adelphes contemplèrent ce tableau à la fois atypique et familier, puis louvoyèrent un instant jusqu’à trouver la pierre qui les intéressait.

Impossible pour un étranger de déterminer s’il s’agissait de la bonne : seules les personnes présentes lors de sa pose le pouvaient. Comme toutes les autres, on l’avait arrachée du lit de l’Aïcko pour l’occasion. Ils s’en approchèrent avec lenteur, mais sans hésitation, puis s’accroupirent devant elle et déballèrent leur précieux fardeau : une simple boîte en noyer, en apparence. Tandis que l’un la tenait, l’autre actionnait le mécanisme intérieur à l’aide d’une petite manivelle. Un tintement clair s’en échappa ; un arrangement de sons qui s’était échappé des lèvres de leur mère quelques heures plus tôt, une mélodie qu’ils entendaient depuis leur enfance et qu’ils sifflotaient encore parfois. La boîte à musique jouait, évoquait un héritage qu’ils tâchaient de conserver malgré ce qu’ils avaient perdu. Sans s’arrêter, ils apposèrent ensemble leurs paumes libres sur le roc.

Ils demeurèrent ainsi de longues minutes. Aucune convention ne régissait cet échange, que chaque individu avait le droit d’effectuer selon ses préférences. Aucune parole coutumière, aucune habitude de circonstances. Tous deux choisirent le mutisme, le contact avec la roche lisse, et les quelques notes de la boîte à musique.

— On devrait y aller…, murmura enfin Esra.

— Oui, approuva Nara.

L’aîné posa une main sur l’épaule de sa cadette ; un geste simple, essentiel.

Puis tous deux s’éloignèrent en silence de la tombe de leur père.

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !