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Joan Delaunay

mercredi 23 septembre 2020

L'Arbre de Feu - Livre I

Chapitre 12 - L'Accueil de la Reine

Chaque cercle possède son propre fonctionnement politique, avec des différences parfois profondes. Mais tous ont en commun une certaine dévalorisation de l’homme qu’il nous est difficile à comprendre : il y a par exemple de fortes chances pour qu’un homme qui manque de respect à une femme en subisse de graves conséquences, quand les Sorcières semblent à peine remarquer le cas inverse.

 

— Extrait des « Voyages en Terres Sorcières » d’Aldon Varret, an 903

Vitrembre 1151, cercle du Bois Refuge

— Talleck, pourquoi les Hommes nous détestent-ils ?

Surpris par la petite voix qui venait de s’élever derrière son épaule, l’ancien garde se retourna pour découvrir le visage ensommeillé de Luan. La jeune belliciste passa une main dans sa chevelure blonde avant de s’asseoir à côté de lui.

La branche sur laquelle ils reposaient surplombait l’entrée de l’habitarbre d’Arlam ; Talleck s’y était hissé à la force des bras. Il n’avait pu que constater comme le manque d’exercice trahissait ses muscles engourdis. Peu habitué à l’environnement forestier, il peinait à trouver ses repères lorsqu’il se déplaçait dans le cercle. À l’inverse, Luan l’avait rejoint avec une souplesse et une aisance déroutante.

Troublé par sa question, il contempla le visage juvénile de la Sorcière. Il s’accorda deux secondes de réflexion avant de répondre :

— Honnêtement, je ne suis pas le mieux placé pour te donner des détails. On ne peut pas dire que j’aie reçu une éducation assez solide pour ça.

— Mais… tu nous as détestées, n’est-ce pas ? Pourquoi ?

Talleck demeura silencieux un instant. Le cercle dormait autour d’eux, et quelques coins de ciel étoilé apparaissaient à travers les feuilles des immenses chênes. De temps à autre, une sentinelle munie d’une lanterne s’aventurait entre les arbres. À sa grande surprise, la communauté sylvestre avait accepté sa présence sans difficulté. Arlam lui avait raconté que ce cercle avait accueilli de nombreux Hommes à travers les siècles : espions ou érudits, à l’instar du célèbre Aldon Varret. Seuls les alliés des Sorcières survivaient. Les autres finissaient entre les racines des habitarbres, plusieurs mètres sous terre.

— Mes parents m’ont toujours dit que les Sorcières étaient un fléau, confessa Talleck à mi-voix. Jusqu’à ce que j’obtienne ce poste de garde chez Hution Rerus, je croyais que vous étiez la source de nos malheurs, peu importe ce que ça signifiait. Et là, j’ai découvert…

— …qu’on n’était pas si différents ?

Un peu gêné, il acquiesça. Il avait rencontré là-bas des femmes sensibles, blessées, aimables parfois. Des femmes qui possédaient une âme tout autant que lui.

— Luan, je ne comprends pas pourquoi tu me demandes ça.

La belliciste haussa les épaules avec désinvolture, mais face au mutisme du garde elle répliqua :

— Notre Histoire dit que vous nous haïssez par jalousie. L’Arbre de Feu nous aurait choisies, nous, les Sorcières, et vous aurait délaissés. Vous vous êtes sentis méprisés par un dieu qui n’était pas le vôtre.

— C’est possible… J’ai vu de nombreuses personnes commettre des actes abominables par jalousie.

Sur ces paroles, le silence s’installa entre Luan et l’Homme. Ce dernier trouva curieux que la jeune fille, si effrayée par ses semblables, se soit tournée vers lui avec autant de facilité. Si leur relation n’avait rien de romantique, Talleck commençait à percevoir la confiance que la Sorcière développait à son égard.

Sa vie lui réservait décidément de nombreuses surprises.

***

De violentes bourrasques fouettaient les feuilles des chênes géants qui avaient enfin gagné leurs teintes d’or et d’ambre. Le mois de vitrembre n’épargnait pas le cercle du Bois Refuge.

À travers la lucarne ouverte, Arlam observait l’écorce brune de son arbre d’un air rêveur. Son esprit troublé ne parvenait pas à prendre une décision. Il avait songé à tout révéler à Esra, mais il craignait de ne pas trouver en face la réaction escomptée.

Le soupir que lâcha l’illusionniste se perdit dans les cris du vent. Cela faisait trois semaines déjà que la conversation qu’il avait surprise entre Nara et Lucanos empoisonnait sa conscience, le tourmentait, le faisait douter de tout.

— J’ai hâte de retourner à Aïcko, pas toi ?

La voix chaleureuse d’Esra atteignit ses oreilles, suivie par celle de sa sœur :

— Je sais pas trop… J’aurais préféré aller à Pzerion, mais c’est vrai qu’il faudrait qu’on rentre, pour voir Izor et…

— Tiens, c’est curieux : tu as l’air nerveuse dès que tu évoques la Reine.

Devant le silence qui suivit, Arlam devina que l’élémentaliste avait rejeté cette suggestion d’un geste de la main. Il se décida enfin à se retourner pour faire face à ses six compagnons. Luan tressait les cheveux de Lucanos, les yeux rougis par la fatigue ; elle avait toujours du mal à trouver le sommeil en vitrembre. Javeet et Talleck paraissaient absorbés par une discussion au sujet des défenses humaines : ils chuchotaient d’un air agité sans accorder d’attention aux autres. Enfin, les deux Aïckois finissaient de préparer leurs sacs. Le lendemain, ils repartiraient tous ensemble pour l’est afin de rendre visite à la Reine Izor. Arlam se demandait si Luan, Javeet, Talleck et Esra suivraient Nara aussi aveuglément s’ils savaient en quoi consistait son but réel.

Mais il préférait faire preuve de patience. Il avait décidé de confronter son amie une fois qu’ils pourraient s’isoler, en dehors du Bois Refuge. En attendant, il lui laissait le bénéfice du doute.

***

L’occasion ne se présenta pas.

Nara se voyait sans cesse sollicitée par Javeet ou Esra, Luan ou Talleck. Arlam partageait souvent la compagnie de Lucanos, curieusement indifférente après les révélations de l’élémentaliste. Si leurs échanges se résumèrent en général à des banalités, le Sylvestre découvrit cependant de nouveaux aspects de l’arcaniste, des particularités paludoniennes qu’il ignorait jusque-là : elle était en effet incapable de lui donner le nom de son père, et les souvenirs qu’elle possédait de sa mère n’allaient pas au-delà de ses cinq ans.

— Je ne comprends pas, s’étonna Arlam. Es-tu orpheline ? Cela expliquerait ton attitude légèrement…

— Mon attitude me satisfait pleinement, rétorqua-t-elle avec agacement. Et non, je ne suis pas orpheline. Lorsque nous sommes testées, enfants, nous sommes ensuite prises en charge par la Sorcière la plus apte à s’occuper de notre éducation.

L’arcaniste s’adressait à lui avec un mélange de patience et d’impertinence qui le laissaient perplexe. Il ne parvenait toujours pas à se prononcer sur ce qu’il éprouvait en sa présence : la curiosité avait chassé le mépris, tandis que Lucanos cessait peu à peu de le tourmenter en l’accusant de lâcheté. Sans doute avait-il été piqué au vif en songeant qu’elle avait peut-être raison. Mais cela ne justifiait en rien son comportement qui oscillait entre inconscience et dangerosité.

Le frère de Nara, s’il ne semblait pas insensible au magnétisme de Lucanos, faisait preuve à son égard d’une retenue qu’Arlam appréciait. Les petites lunettes rondes qui chevauchaient son nez lui conféraient un air plutôt sérieux, et l’attitude de professeur qu’Esra adoptait parfois n’arrangeait pas cet aspect. Il avait par exemple tenté d’inculquer certaines notions d’Histoire à Luan suite à ses incessantes questions sur l’ancestrale haine des Hommes. Arlam ne savait que penser de cette soudaine curiosité, ni de la confiance que sa cousine plaçait en Talleck. Il avait accepté la présence du garde parmi eux : après tout, n’y avait-il pas eu de nombreux Hommes dans son cercle par le passé ? Il n’était pourtant pas certain que ce rapprochement soit de son goût.

Et si un jour, Luan enfantait un Mage ?

Cette pensée donna le vertige à l’illusionniste. La descendance maudite d’un Homme et d’une Sorcière. Chaque fois qu’il y songeait, un frisson d’angoisse et de dégoût parcourait son échine. Si l’enfant avait la chance de grandir avec des Sorcières, il obtiendrait le sobriquet de Mage et son seul avenir consisterait à servir dans les prisons des cercles ou, s’il prouvait sa dévotion, la garde royale. Et s’il était élevé parmi les Hommes…

Les yeux d’Arlam se posèrent sur sa cousine. Sous sa frêle silhouette d’adolescente, il imaginait mal une mère potentielle. Il observa avec plus d’attention ses gestes envers Talleck, le ventre noué à l’idée d’y découvrir de discrètes caresses, des nuances d’amants cachés… À son grand soulagement, il ne vit rien de tout cela. Pour Talleck, Luan n’était qu’une enfant, et cela ne risquait pas de changer avant longtemps.

Arlam se perdit un instant encore dans la contemplation de ses compagnons. Quelques mois auparavant, il n’aurait jamais imaginé voyager un jour avec des personnes d’origines si diverses.

S’il n’avait pas choisi de suivre Nara, ce jour-là, au bord de l’Edil, que serait-il advenu de lui ?

***

Lorsqu’ils parvinrent enfin à la région des rivières, Esra commença à retrouver des sensations qui le ramenaient à sa plus tendre enfance. La terre noire, humide, dans laquelle s’enfonçaient ses pas ; la brume provoquée par les cascades ; le son de l’eau qui glissait et s’écrasait contre les rochers blancs. Il devinait presque les montagnes, bien plus loin au nord, que l’on pouvait apercevoir en survolant la région à haute altitude.

La présence de Talleck imposait de nombreuses pauses et les ralentissait, mais ils ne tarderaient plus à atteindre le cercle d’Aïcko. La moitié du mois de vitrembre n’avait pas sonné qu’ils contemplèrent en effet l’immense fleuve, cette aorte continentale, ce berceau de l’élémentalisme.

Esra observa sa sœur avec attention. Malgré l’apparente assurance qu’elle affichait, il percevait ses froncements de sourcils, ses sourires nerveux. Toutes ces expressions, même furtives, il les avait vues mille fois chez elle. Il se souvenait très bien de la cause de ces tics qu’elle possédait, et avait repéré celui qu’elle avait acquis au fil du voyage, qui la poussait à chercher du bout des doigts une boucle d’oreille absente. Il attendit qu’ils soient un peu isolés du reste du groupe pour lui glisser :

— Ça va, Nara ? C’est l’idée de retrouver Izor qui te met dans cet état ?

Sa sœur haussa des épaules avec nonchalance, mais la commissure de ses lèvres trembla à l’évocation du nom de la Reine.

— Je comprends, en même temps. Quand je l’ai vue, juste avant de partir à ta recherche, elle avait pas l’air ravie…

Cette fois-ci, Nara ne lui cacha pas son désarroi.

— Disons que je l’ai quittée assez… violemment.

— Quelle surprise ! Typiquement aïckois. Elle devrait être fière de toi, en réalité.

— Te fous pas de moi ! C’était assez compliqué avec Izor, juste avant mon départ. Mais là, j’ai peut-être poussé un peu…

— Tu lui as dit quoi ?

Esra leva malgré lui un sourcil inquisiteur ; il savait qu’il avait toujours un certain effet sur sa cadette. Elle ne manqua pas de baisser les yeux, penaude, avant de marmonner :

— Que c’était à cause de Sorcières comme elle qu’on nous appelait les bourbeux…

L’alchimiste ne put retenir une grimace en entendant ce dernier mot. La pratique de l’élémentalisme, bien qu’essentielle dans tous les cercles, avait perdu son caractère noble avec l’avènement d’autres styles de magie et l’avancée de la technologie. Les Aïckois, qui continuaient de perpétuer cette pratique ancestrale, avaient ainsi gagné le désagréable surnom de bourbeux, très vite considéré comme la pire des insultes parmi eux.

Nara n’avait pas démenti les clichés sur la courtoisie aïckoise en prononçant ces paroles.

— Je suis sûr que c’est déjà oublié, lança-t-il en riant sans conviction.

Nara sourit, rassurée, puis s’avança vers Talleck et Luan. Esra se demanda s’il était sage de lui cacher que la Reine Izor n’aurait sans doute pas pardonné cet affront, mais après tout, qu’en savait-il ?

Les yeux de l’alchimiste vagabondèrent à travers les bois martyrisés pas la bise de vitrembre, puis s’arrêtèrent sur Lucanos. Elle avait ôté son masque et le nettoyait avec délicatesse. Sa chevelure d’encre ondulait sur ses épaules ; quelques perles se perdaient dans cet océan noir. Esra la contempla un instant, et toute autre question s’évanouit de son esprit.

***

Des risées régulières balayaient la brume qui entourait le cercle d’Aïcko. La chute d’eau, aussi large que le fleuve situé en contrebas, était criblée de maisons que des élémentalistes seulement pouvaient construire, et plus encore habiter.

Nara posa sa besace et se massa l’épaule. La boule d’angoisse qui lui encombrait la gorge depuis des semaines refusait de partir, toutefois, un sourire entaillait ses joues. De grandes bâtisses sur pilotis défiaient le courant. L’Aïckoise reconnut la demeure de la Reine, aux angles arrondis et aux plafonds hauts. Puis, elle distingua, au milieu du brouillard, sur le flanc de la cascade, l’habitation qu’elle avait quittée des mois plus tôt.

Elle jeta un regard vers un Talleck à la bouche ouverte de stupéfaction. Les habitarbres du Bois Refuge sortaient déjà de l’ordinaire pour un Homme, mais voir des demeures sorcières qui semblaient flotter au-dessus de l’eau devait l’impressionner davantage.

L’élémentaliste se tourna ensuite vers son frère. Ensemble, ils franchirent les dix mètres qui les séparaient du fleuve et s’élancèrent sans plus attendre vers le cercle ; leurs pieds s’appuyaient sur l’onde avec légèreté.

— Heu… Nara ?

Elle fit volte-face pour découvrir le reste du groupe, pétrifié devant le cours d’eau. Arlam avait avancé de petits pas hésitants, mais ses compétences en élémentalisme ne lui permettaient pas d’affronter le courant.

— Ah, oui… chuchota Esra. Je m’en occupe, ne bouge pas.

Son frère se précipita vers le bâtiment des visiteurs, équipé de petites embarcations pour pallier ce genre de situation.

Nara retourna vers ses compagnons et déclara :

— Esra va revenir avec une barque. Vous pourriez voler, mais atteindre ma maison, surtout avec Talleck…

— Oui, tout est forcément plus compliqué avec Talleck, la coupa Lucanos.

Nara lui lança un regard plein de reproches et dut se mordre la langue pour ne pas répondre. Son petit secret, s’il semblait bien gardé, pouvait lui valoir pas mal d’ennuis avec les autres, en particulier Javeet et Arlam, qui n’apprécieraient guère de savoir son attention divisée entre deux buts.

— De toute façon, vous avez l’air aussi épuisés que moi, inutile de gaspiller nos forces. J’essaierai d’obtenir une audience avec la Reine Iz…

La fin de sa phrase fut engloutie sous la surface du fleuve : une immense vague venait de l’emporter, telle une claque aquatique, et de l’entraîner dans les profondeurs.

Ballotée, sous le choc, Nara sentit de l’eau s’infiltrer dans son nez et tenter de se frayer un chemin jusqu’à ses poumons. Elle se ressaisit cependant et, à l’aide de quelques figures d’élémentalisme, regagna la surface. Une quinte de toux la paralysa un instant, le temps d’évacuer le liquide de sa trachée… et de recevoir une nouvelle déferlante en pleine face.

Cette fois-ci, Nara réagit plus vite : elle intercepta la montagne d’eau qui s’abattait sur elle et la dévia vers la rive. Un bref coup d’œil l’assura que ses compagnons s’étaient mis à l’abri.

— Nara Tialle !

La voix qui avait poussé ce rugissement fit dresser les cheveux sur sa nuque. Impossible de ne pas la reconnaître.

La jeune femme, un genou appuyé sur l’onde, sentit son sang se glacer quand ses yeux remontèrent vers son adversaire. Elle vit tout d’abord ses pieds, nus, puis ses chevilles ornées de bijoux de bronze ; ses jambes, qui avaient fondu avec l’âge et la sédentarité ; ses hanches où se nouait une large ceinture de cuir.

Quand enfin, elle osa affronter le regard de sa Reine, Nara eut l’impression que ses veines étaient congelées.

— Izor, je…

Trois autres jets martelèrent son crâne, menacèrent de lui briser les os.

Les talons d’Izor claquèrent sur l’eau tandis qu’elle fonçait sur Nara, les paumes ouvertes.

— Je ne pensais pas que tu oserais remettre les pieds ici ! s’écria-t-elle.

D’un mouvement d’une efficacité impitoyable, elle arracha un énorme bloc de terre de la berge et l’envoya sur Nara. Cette dernière l’intercepta à mi-chemin et le repoussa vers la forêt. Ses mains tremblaient sous l’effet de la peur ; cette maîtrise des éléments bien meilleure que la sienne la submergeait totalement. Izor, Reine d’Aïcko, demeurait aux yeux de tous la plus puissante élémentaliste au monde.

Une nouvelle gerbe d’eau vint frapper Nara, qui décolla sur plusieurs mètres. Elle s’échoua sur la rive avec lourdeur, telle une épave. Sur sa peau blanche tachée de terre sombre, deux iris ronds et bleutés s’écarquillaient de terreur.

La jeune Aïckoise tenta de répliquer, mais une racine surgit du sol et enserra son poignet avant qu’elle n’ait pu réaliser le moindre mouvement.

— Tu n’as pas idée de ce qui t’attend.

Les orteils d’Izor effleurèrent la berge. Sa peau dorée trahissait ses origines iteranes du côté paternel, mais ses yeux d’un bleu de nuit ne trompaient personne : la souveraine descendait bien de la lignée royale aïckoise. Ses sourcils froncés accentuaient encore une ride du lion déjà bien marquée par ses années de règne.

Nara voulut se relever, mais de nouvelles lianes l’étreignirent, enserrèrent ses membres et son cou.

— Izor, s’il vous…

Incapable de finir sa phrase, l’élémentaliste se contenta de crachoter, puis de chercher la moindre parcelle d’air susceptible d’entrer dans ses poumons.

Son regard vitreux s’arrêta sur le visage sévère de sa Reine, puis il dériva vers le fleuve. Déjà, de nombreuses Sorcières se rassemblaient pour comprendre la raison de ce raffut, et celle du comportement d’Izor. Derrière cette dernière, Nara repéra son frère ; il tirait une barque à travers le courant. Quand il découvrit dans quelle situation elle se trouvait, il lâcha le bout qui retenait l’embarcation et la laissa dériver un instant.

Elle voulut esquisser un geste à son attention, mais son esprit sombra dans l’inconscience.

***

Esra poussa la porte de sa maison avec précaution. L’une des planches qui retenaient le plafond avait tendance à échapper à ses fixations et à tenter d’assommer toute personne ayant le malheur de se trouver sur son chemin. Il la réparerait plus tard.

Par chance, elle resta en place, et l’alchimiste put inviter ses compagnons à l’intérieur de sa demeure. Suite à sa longue absence, et en prévision de ses voyages fréquents, Esra n’avait pas jugé bon de faire l’acquisition d’une habitation capable d’accueillir plus de deux ou trois personnes. Ainsi les cinq Sorcières et l’Homme se retrouvèrent entassés dans la pièce à vivre, poussiéreuse et sombre. Luan eut le bon sens de se percher sur le dossier d’un siège et Talleck ouvrit les volets ronds afin de laisser entrer un peu de lumière.

La maison d’Esra ne se situait ni sur l’escarpement de la cascade ni sur le cours d’eau. Il faisait partie de ces rares Aïckois qui préféraient sentir la terre ferme sous leurs pieds. S’il avait appris, comme tout enfant du cercle, à manier les bases de l’élémentalisme, il s’en était vite détourné. D’abord dans l’espoir de devenir arcaniste ; mais une brève rencontre avec une Sorcière des Marais l’avait découragé de s’attaquer à cette forme de magie trop complexe, trop pure. Puis, il avait trouvé sa voie dans l’art de l’alchimie.

— Je ne suis pas sûre d’avoir saisi pourquoi votre Reine lui en veut à ce point.

Lucanos avait prononcé ces paroles, et ainsi exprimé la pensée de tous. Sa voix grave et mélodieuse s’était aussi teintée d’un ton tranchant comme une épée. Esra ne comprenait pas cette dévotion que la Paludonienne avait développée pour sa sœur, alors qu’elle semblait par ailleurs n’éprouver de respect pour personne.

Il se tourna vers l’assemblée que son petit salon peinait à contenir et lâcha dans un soupir :

— Nara m’a confié qu’elle avait eu des propos intolérables à l’encontre de la Reine, mais… Je ne crois pas qu’Izor se serait mise dans cet état pour si peu. Je dirais plutôt que ça a un rapport avec Froidelune. Et son projet de guerre contre les Hommes.

Luan fronça des sourcils à tel point que ses paupières disparurent. Lucanos leva un poing rageur et s’exclama :

— Sans elle, je serais encore en train de pourrir chez ce salaud de Hution. C’est facile de faire des reproches à quelqu’un quand on n’ose jamais bouger le petit doigt !

Esra venait d’obtenir la réponse à sa question : bien qu’elle veuille le dissimuler, Lucanos se sentait redevable envers sa cadette. Il perçut le trouble dans sa voix, mais se contenta pourtant de hausser les épaules. L’arcaniste lui tapa le bras avec agacement. Elle cherchait un contact visuel, mais il évita ses prunelles orageuses. Quand enfin, il trouva le courage de les affronter, il déclara :

— Le cercle d’Aïcko a toujours été très exposé aux attaques des Hommes. S’il est aujourd’hui, comme Itera, l’un des moins peuplés, il y a bien une raison. Nous avons subi des pertes énormes au fil des siècles. Mais nous n’avons jamais voulu partir. Aïcko est le berceau de l’élémentalisme, et surtout, notre foyer. Notre terre sacrée.

Esra marqua une pause, espérant qu’elle n’ait pas l’air trop dramatique. La vague de souvenirs qui le submergeait lui nouait la gorge. Il se força à poursuivre :

— Lorsque Nara avait treize ans, et moi dix-sept, un groupe de Chasseurs s’est attaqué au cercle. Ils étaient plus d’une centaine, plusieurs étaient équipés de cristaux. Ils ont donné l’assaut de nuit, comme des lâches. Nos sentinelles surveillaient l’aval de la cascade et ne les ont pas vus arriver par l’amont, depuis les territoires sorciers.

Cette fois-ci, il s’interrompit ; ses compagnons étaient tous suspendus à ses lèvres. Si l’histoire de l’attaque avait dû parvenir à leurs oreilles, ils semblaient cependant avides de détails concernant son passé, et celui de Nara.

— Nos parents sont partis défendre le cercle. J’étais chargé de protéger Nara, mais je n’avais ni arme ni philtre de guerre. Alors quand les Chasseurs sont arrivés…

L’émotion noya ses mots. Il ne se rappelait plus. Les Hommes avaient atteint la maison familiale. Il avait encaissé un premier coup. Le second l’avait assommé aussi sec.

— Lorsque j’ai repris connaissance, mon père avait été tué et Nara blessée par une lame trempée dans l’acide. Apparemment, un Chasseur a essayé de la prendre comme otage pour sortir du cercle, mais quand il a tenté de s’enfuir, mon père et lui se sont entretués.

Bien malgré lui, Esra enleva ses lunettes pour se frotter les paupières et essuyer les larmes qui y perlaient. Il peinait parfois à se souvenir du visage de son père. Mais dès qu’il posait les yeux sur Nara, il retrouvait les mêmes sourires, les mêmes froncements de sourcils. Sa sœur avait hérité des traits paternels et du fort caractère de leur mère ; le parfait opposé d’Esra.

— La Reine, la mère d’Izor, a elle aussi perdu la vie cette nuit-là, comme beaucoup d’autres… Je pensais que les relations entre Nara et Izor seraient moins tumultueuses après cette tragédie commune. Izor a veillé sur chaque habitant du cercle, et plus encore sur les orphelins. Mais Nara a réagi différemment et est devenue ce qu’elle est aujourd’hui : une femme en colère contre le monde entier.

— Je ne comprends pas, le coupa Arlam. Elle n’était pas orpheline de mère. Et puis, tu étais là, n’est-ce pas ?

Esra détourna le regard, gêné. Il préférait ne pas évoquer sa mère, mais il avait d’autres aveux à faire :

— Après six mois passés à changer les bandages de Nara, à l’entendre hurler de douleur toute la nuit, je ne l’ai plus supporté. J’avais déjà commencé ma formation d’alchimiste. J’ai donc décidé de partir à la recherche d’un remède contre l’acide.

Ses propos causèrent un silence de plomb. L’Aïckois remarqua que la main de Lucanos tremblait ; peut-être à cause de ses propres souvenirs de brûlures sur sa peau, ou bien de la possibilité d’un onguent miracle. Personne, aucun alchimiste n’était parvenu à concevoir un remède. Et après avoir passé des mois entiers à parcourir des grimoires poussiéreux en pressican ancien, et plus encore à tenter de créer un philtre curatif, Esra en avait eu la conviction : cela relevait de l’impossible.

— Lorsque je l’ai découverte vers Asnault, avec ce Prêtre, ça faisait presque six ans que je ne l’avais pas vue.

L’alchimiste nota les regards gênés d’Arlam et Luan, et celui vaguement réprobateur de Talleck. Javeet, les bras croisés, semblait indifférent à ces révélations.

Seule Lucanos le considéra à cet instant comme ce qu’il aurait voulu devenir : un héros.

Quelques secondes durant, leurs yeux ne se quittèrent plus. Le ciel et le charbon se mélangèrent dans un subtil ballet de larmes cachées, secrètes. Cette volonté qui l’avait poussé à déserter son foyer, et qu’il avait peu à peu perdue au profit d’une réalité qui lui nouait les tripes ; cette volonté-là, il la retrouvait chaque fois qu’il plongeait dans les sombres iris de Lucanos.

Il oubliait alors la honte d’avoir abandonné sa sœur.

***

Pour la première fois de sa vie, Nara se retrouvait dans une cellule de prison du cercle, une cabine de métal aux dimensions réduites dans laquelle un enfant assis n’aurait pu étendre les jambes, et où une Sorcière un peu plus grande qu’elle ne parviendrait pas à tenir debout.

Accroupie, la tête posée contre le fer rouillé, la jeune femme s’intéressa aux sons qui l’entouraient : son cœur qui cognait lourdement dans sa poitrine, les gouttes d’eau qui s’immisçaient entre les parois puis s’écrasaient contre sa peau, et, de temps en temps, les fines pattes des lézards qui se collaient et se décollaient du plafond.

La cellule comportait une mince ouverture barrée à travers laquelle Nara pouvait voir le crâne de son geôlier, un Mage. Sa présence la mettait mal à l’aise ; le souvenir du Prêtre-Chasseur qui l’avait capturée restait marqué au fer rouge dans sa mémoire, et si ce métis-ci avait reçu une éducation sorcière, elle n’en possédait pas moins les mêmes effrayantes capacités. Impossible pour Nara de pratiquer l’élémentalisme : la cage entravait ses mouvements, mais surtout, le Mage déjouerait sur-le-champ toute tentative de maîtriser l’eau, la terre ou les plantes.

— J’aurais dû apprendre le bellicisme, marmonna-t-elle.

Le Mage se retourna un bref instant, puis revint à sa position initiale quand il comprit que Nara ne parlait que pour elle-même.

Même en se doutant que la Reine ne serait pas ravie de la revoir, elle devait reconnaître que la violence d’Izor l’avait surprise. Elle massa son bras douloureux, sa gorge, puis tâta la bosse sur son front.

— Dis, je pourrais avoir de l’onguent ?

Le Mage l’ignora superbement.

— Et d’abord, pourquoi je suis enfermée ? s’irrita-t-elle.

— Parce que tu es inconsciente et que tu cherches les ennuis partout où tu vas.

Nara sentit son estomac bondir : la voix d’Izor, froide et tranchante, venait de s’élever de l’autre côté de la porte.

— Je n’aurais jamais pensé que tu oserais une chose pareille. Les Sorcières qui sont revenues de Froidelune nous ont tout raconté… Tu t’es sentie héroïque en les libérant, n’est-ce pas ?

Nara déglutit avec peine ; elle avait l’impression d’être une enfant en train de se faire gronder.

— C’était stupide, poursuivit Izor avec dureté. Tellement stupide que je me suis même demandé si tu avais vraiment pu aller jusque-là.

La voix de la souveraine montait crescendo à mesure qu’elle la réprimandait. Des nuances plus aiguës s’en emparaient parfois, quand elle insistait sur les I.

— Nous sommes exposées. Tu devrais le savoir, toi, mieux que quiconque ! Et toute action que nous entreprenons envers les Hommes engendre forcément une réponse, cent fois, mille fois pire ! Pour le moment, ils sont trop secoués pour réagir, mais je peux t’assurer que pour chaque Sorcière que tu as libérée, dix autres seront capturées et massacrées !

Cette fois-ci, Nara se releva et se jeta contre la porte, le visage presque plaqué contre l’ouverture rectangulaire. La tête lui tourna et ses jambes manquèrent de se dérober sous son poids, mais elle vrilla ses yeux dans ceux de la Reine.

— Alors quoi ? s’écria-t-elle, surprise par son propre aplomb. On doit attendre de se faire cueillir une par une ? Un Chasseur m’a attrapée, et il m’a vendue comme un vulgaire objet à ce Seigneur humain. Son passe-temps favori ? Collectionner et violer des Sorcières jusqu’à ce qu’elles soient trop vieilles, ou trop laides. Et j’ose même pas imaginer ce qui leur arrivait quand elles tombaient enceintes. J’aurais pu y rester, comme beaucoup d’autres avant moi, sans personne pour m’aider. Si on oublie nos sœurs, qu’elles soient mortes ou qu’elles subissent ça jour après jour, alors crois-moi, nous ne méritons pas de survivre aux Hommes !

La jeune femme s’aperçut qu’elle venait de tutoyer sa Reine ; elle ne se l’était pas permis depuis son adolescence. Izor sembla choquée, mais étrangement attendrie par ce brusque accès de familiarité, comme si elle revivait en une seconde des années de joutes, plus ou moins amicales, entre deux Sorcières devenues orphelines la même nuit. Elle réfréna un mince sourire et murmura :

— Je sais que tu pensais bien faire. Mais si nous n’avons jamais organisé ce genre d’actions auparavant, c’est qu’il y a une raison : nous sommes trop vulnérables. Tu as mis tes intérêts avant ceux du cercle. La seule chose à espérer maintenant, c’est que les Hommes ne vont pas nous attaquer.

***

Javeet Hogon tapotait du pied avec nervosité. Malgré sa qualité d’espion, sa patience s’étiolait : il perdait du temps et cela l’insupportait. L’Impératrice Jahanna lui avait confié sa nouvelle mission près d’un mois auparavant et devait s’attendre à ce qu’il arrive bientôt à Pzerion.

Assis en amont de la chute d’eau, il frotta ses yeux fatigués puis observa le cercle du fleuve Aïcko. Il y avait déjà mis les pieds dix ans plus tôt, lors d’une formation sur des techniques d’escalade, et pourtant il avait l’impression que rien n’avait changé. Le courant battait encore les pieds des maisons sur pilotis et la cascade enveloppait toujours les habitations des bourbeux excentriques qui les y avaient installées. Dans le ciel éclairci par le vent, la lune diffusait sur le fleuve indolent un étrange reflet rosé.

Il allait devoir user de son influence pour faire libérer Nara Tialle. Sa place ne se trouvait pas dans une prison aïckoise ; il devait s’assurer qu’elle atteindrait la destination qui avait été choisie pour elle.

Javeet se leva et se faufila entre les rochers. Il n’avait pas eu l’occasion de s’exercer sur ce genre de terrain depuis longtemps ; cette descente le dégourdirait. Il manqua de glisser sur des pierres couvertes de mousse, mais parvint cependant à se rattraper. Quand enfin il rejoignit le sol, il s’appropria une barque et se dirigea sans hésiter vers la bâtisse royale. Il s’identifia auprès des gardes en brandissant une missive frappée du sceau de l’Impératrice et ceux-ci s’écartèrent sur-le-champ.

Bientôt, les bottes de l’espion claquèrent sur le parquet de la salle du conseil du cercle. Beaucoup moins impressionnante que celle du Bois Refuge, elle n’en conservait pas moins un certain charme. Au centre de la pièce circulaire, les planches cédaient la place à une grande plaque de verre qui offrait une superbe vue sur le fond du fleuve. Les poissons colorés se mêlaient aux algues zébrées de la région des rivières.

La Reine s’était absentée, sans doute pour voir Nara. Cela laissait un peu de temps à l’espion pour négocier sa sortie avec les conseillères encore présentes à cette heure tardive. Il s’approcha de la plus ancienne, une femme septuagénaire à la peau parcheminée et aux yeux de glace. Javeet se rappelait de son identité : Estan Perialle ou quelque chose comme ça, un prénom qui respectait cette curieuse tradition aïckoise, qui consistait en l’ajout d’un préfixe selon l’ordre de naissance : Ol, Es, Na, Iz… Incapable de se souvenir des lettres qui suivaient, il se décida à engager la conversation avec la conseillère :

— Bonsoir, vénérable. Je viens pour vous parler de Nara Tialle.

Il laissa un sourire aussi aimable que faux se peindre sur son visage. La vieille femme rétorqua du tac au tac :

— Cette petite n’a jamais créé que des ennuis depuis la mort de son père ! Et là, je pense qu’elle a dépassé les bornes. Izor a eu raison de la faire enfermer, elle doit payer pour sa faute. Vous êtes peut-être un de ses amis, mais inutile d’essayer de me soudoyer. Je suis au service de ma Reine !

Surpris par tant de vigueur, Javeet ne put s’empêcher de hausser les sourcils. Il ne s’était pas attendu à une telle réaction, qui pouvait cependant tourner à son avantage. Il se ressaisit, ressortit le courrier qu’il gardait au chaud dans sa poche intérieure, et répliqua sur un ton mielleux :

— Je ne suis pas vraiment un de ses amis. Par contre, je vous propose de vous rendre utile auprès de votre Impératrice.

***

Une nouvelle journée d’automne avait commencé dans la lassitude. Après une nuit passée, pour la plupart d’entre eux, sur le plancher d’Esra, chacun avait choisi de vaquer à ses occupations : Luan et Talleck exploraient ce cercle inconnu ; Lucanos tentait de trouver des vêtements plus chauds pour supporter l’hiver occidental ; Arlam avait signifié qu’il souhaitait rester seul, sans indiquer sa destination ; Javeet rédigeait des courriers à envoyer par oiseau messager à Pzerion.

Esra, quant à lui, n’attendit pas midi pour pousser la porte de la maison de Nara, les mains tremblantes. Il découvrit sans surprise deux occupantes : une alchimiste, en train de consulter un ouvrage, et sa patiente, assise sur le canapé. Il salua sa consœur guérisseuse et lui demanda de s’éclipser. En tant qu’héritière de la famille Tialle, Nara possédait toujours la maison de leurs parents, même si elle avait choisi de ne pas l’habiter. L’occupante de la demeure resta assise sur le sofa, entre deux coussins au tissu coloré. Il l’approcha avec prudence.

Sa tignasse noire, autrefois si soyeuse, formait à présent des nœuds grossiers et cachait un visage pâle où flottaient deux yeux bleus un peu perdus. Ces très beaux yeux qui le regardaient, mais ne le reconnaissaient pas.

Esra s’agenouilla devant la Sorcière et effleura sa joue de ses doigts. Puis il prit ses mains dans les siennes et murmura avec douceur :

— Bonjour, Maman…

***

Les jambes ankylosées, Nara luttait contre le sommeil. Elle espérait qu’Izor reviendrait sur sa position sans y croire réellement : la souveraine avait eu de nombreuses indulgences à son égard lorsqu’elle était plus jeune, mais elle savait que cette fois-ci, elle avait franchi une limite inacceptable. Du moins selon la Reine.

Le Mage restait toujours immobile et silencieux. Nara avait essayé d’engager la conversation, mais il se contentait d’un regard froid, puis revenait à sa posture initiale. Une fois passés le dégoût et la peur, elle devait admettre qu’une certaine curiosité s’était emparée d’elle. Malgré leur incroyable capacité à maîtriser la contre-magie, les Mages n’avaient rien de bien différent des Sorcières : celui-ci possédait la peau pâle et les yeux bleus des Aïckois, il bâillait sous la fatigue, se grattait l’arrière du crâne comme Arlam le faisait si souvent.

Pourquoi n’avait-elle pas pu voir tout cela chez le Prêtre qui l’avait capturée ?

Elle songea à ce Dalen Tarah. Les éléments qui lui revenaient se bousculaient dans sa mémoire : ses yeux clairs qui la fixaient ; son visage, beau pour celui d’un monstre ; sa voix dérangée quand il répondait à ses questions.

À l’évidence, les Prêtres-Chasseurs tuaient les Sorcières qu’ils trouvaient. Les capturer et les ramener à Asnault devait arriver si rarement que Dalen Tarah avait semblé presque surpris que Nara parle le pressican. À moins que sa stupeur ne provienne d’un autre aspect de sa personne, mais elle espérait ne jamais le découvrir.

Derrière la porte de sa prison, des bruits de pas tirèrent Nara de ses pensées. Elle se redressa avec difficulté et grimaça en sentant la douleur se répandre dans ses jambes. Un bref coup d’œil par la lucarne lui révéla qu’il s’agissait d’Arlam. Surprise mais heureuse, elle afficha son sourire le plus sincère et le plus rassurant.

— Sympa ta piaule, mais j’aime pas trop la déco, lança l’illusionniste avec ironie.

— Très drôle… Je vois que tu t’habitues vite à notre façon de parler. Si j’avais su, je t’aurais emmené ici plus tôt !

Le Mage les ignora, aussi Nara poursuivit-elle :

— Pourquoi tu es là ? C’est bizarre qu’ils t’aient laissé passer, non ?

Arlam conserva une expression neutre, assez singulière sur son visage.

— Les conseillères se sont réunies et ont dit à Izor que t’enfermer ne mènerait à rien. Elle y a réfléchi et a rejoint leur avis. Tu vas être libérée sous peu.

La douleur dans les jambes de l’Aïckoise s’évanouit sur-le-champ, en même temps que le poids de l’inquiétude sur ses épaules. Elle demanda cependant :

— Mais qu’est-ce qu’elle attend alors ?

— Je crois qu’elle te fait un peu mariner dans ton jus. Elle n’a pas forcément tort d’ailleurs. On ne peut pas dire que tu sois une Sorcière très honnête.

Les yeux d’Arlam s’assombrirent, une courbe dure tordit sa bouche. Nara sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque.

— Mage, pouvez-vous nous laisser s’il vous plaît ? s’enquit-il.

Il les considéra quelques instants, sans prononcer le moindre mot, puis rétorqua de sa voix gutturale :

— Je ne serai pas loin.

Les deux Sorcières le regardèrent s’écarter en silence. Les mains de Nara tremblaient sous la tension. N’y tenant plus, elle incita son ami à s’expliquer :

— Comment ça « pas très honnête » ? Je vois pas ce que…

— Je sais pour l’Arbre de Feu.

Cette brusque révélation manqua de renverser Nara, qui dut s’appuyer contre la paroi de métal pour ne pas s’effondrer. De son côté, Arlam continua :

— Pensais-tu sincèrement pouvoir garder un tel secret plus longtemps ? C’est totalement insensé ! Même toi, tu devrais le savoir.

— Je n’ai… Qu’est-ce que…

— Oh, arrête un peu ! Tu nous as entraînés, Luan et moi, dans ton histoire de conflit ouvert à la noix ! Tu nous as donné de l’espoir, tu nous as fait croire qu’une vie sans peur des Hommes était possible ! Mais en réalité, tu te fichais bien de nous !

— Non, je…

Le sang de Nara battait avec force contre ses tempes ; elle entendait à peine les paroles de l’illusionniste, mais à chaque syllabe, elle avait l’impression de recevoir un coup de massue.

— L’Arbre de Feu, non, mais je te jure… C’est un mythe, Nara ! Une légende ! On en parle dans les contes pour enfants, nulle part ailleurs ! Si l’Arbre nous a effectivement donné nos pouvoirs, il devait vraiment nous détester ! Il suffit de voir ce que la jalousie des Hommes nous a pris : notre sécurité, nos amis, nos parents !

— Arlam…

— Au lieu de t’accrocher à des légendes et de nous entraîner dans tes délires de petite fille qui a soif de vengeance, de nous faire risquer nos vies pour des idioties, tu aurais mieux fait de protéger ton cercle et de t’occuper de ta mère, espèce de bourbeuse !

L’insulte, dans la bouche d’Arlam, avait une saveur empoisonnée qui s’immisçait dans les oreilles de Nara. L’illusionniste lui-même paraissait sous le choc : ses lèvres blêmes tremblaient et ses yeux étaient baissés.

— Nara…

La jeune femme secoua la tête, plus blessée par ces paroles que par aucune autre prononcée jusque-là.

— Désolé… Vraiment, je ne voulais pas dire…

Nara avala sa salive, qui lui fit l’effet d’une gorgée d’acide. Pourtant, seuls ces mots sortirent de sa bouche :

— Je comprends, j’aurais dû être honnête avec toi.

Elle n’osa pas lever les yeux vers lui. Des larmes perlèrent, embuèrent sa vue, mais elle les essuya discrètement. Même si Arlam s’était montré d’une sincérité brutale, elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même : les secrets, surtout aussi inavouables, aussi dangereux, finissaient toujours par remonter à la surface et tout dévaster sur leur passage.

— N’en parle pas aux autres s’il te plaît. Je le ferai, mais…

Nara reprit son souffle, tâcha de calmer son cœur qui tambourinait contre ses os.

— Pas tout de suite. Il faut que je trouve les mots.

Elle supposa qu’il acquiesça, car il n’ajouta rien et s’éloigna ; le bruit de ses chaussures martela le sol de pierre au rythme des gouttes d’eau qui s’y écrasaient.

Nara se retrouva seule face au silence.

***

Olendra Tialle, le regard perdu dans le morceau de paysage visible par la fenêtre, ne lâchait pas la main de son fils. Esra contemplait avec tristesse son visage fatigué, ses grands yeux cernés de gris, la pâleur de ses lèvres. Elle avait eu cinquante ans l’année précédente, mais il aurait pu lui en donner dix supplémentaires si sa chevelure n’avait pas conservé sa teinte noir de jais.

— Tu as faim, Maman ? Soif ?

Olendra secoua la tête avec une lenteur somnolente. Esra espéra que l’alchimiste chargé de sa mère ne l’avait pas gavée de plantes calmantes.

— Il fait chaud, aujourd’hui, murmura-t-elle.

Sa bouche se craquela quand elle se mit à parler ; du sang perla sur une crevasse. Esra chercha sur lui un onguent pour arranger ça, mais il cessa en s’apercevant que ses mouvements perturbaient sa mère.

La mort de son mari et la grave blessure de son héritière avaient attaqué la force mentale d’Olendra, qui avait tout d’abord arrêté de manger, puis de sortir de chez elle. Lorsque Esra était parti trouver un remède pour sa sœur, elle refusait de voir qui que ce soit, enfermée dans sa chambre à longueur de journée.

Quelques mois auparavant, à son retour dans le cercle, il avait découvert qu’elle avait complètement perdu la raison : Nara avait pris soin d’elle au début, et sa condition n’avait fait qu’empirer. La Reine Izor s’était arrangée pour missionner un spécialiste à son chevet au quotidien. Mais si, comme ce jour-ci, elle était habituellement d’un calme engourdi, elle entrait parfois dans d’incontrôlables crises.

Esra frissonna lorsqu’un petit filet d’air se faufila par l’entrebâillement de la porte.

— J’ai chaud, soupira sa mère.

À contrecœur, il enleva la couverture de ses épaules et la plia avec soin. Il craignait qu’en plus de son état actuel, elle ne développe une maladie qui nécessiterait de l’envoyer à Erroubo, où les alchimistes possédaient une expertise bien plus profonde.

— Maman, tu sais quel jour on est ?

Elle ne répondit pas ; le dos de ses mains osseuses vint frotter ses propres joues à la manière d’un animal.

— Olra a vingt-huit ans aujourd’hui, Maman. Je ne l’ai pas revu depuis qu’il est parti, mais si je le croise en voyageant, tu veux que je lui dise quelque chose ?

Un tic nerveux secoua sa bouche, celui-là même que Nara affichait quand elle était mal à l’aise. Elle commença à se gratter le visage et son fils dut retenir les mains de sa mère pour s’assurer qu’elle ne se grifferait pas.

— Nara voulait te voir, mais elle a eu un contretemps…

Cette fois-ci, les doigts d’Olendra se serrèrent autour de son bras ; sa poigne solide le surprit un instant.

— Dis à Olra de ne pas pousser Nara, c’est notre seule fille. Elle est encore si petite…

Avec un pincement au cœur, Esra passa une main dans le dos de sa mère et répondit :

— Maman, tout ira bien pour Nara. Elle a déjà survécu à bien pire. Et Olra…

Durant cette pause involontaire, Esra étira les lèvres. L’évocation de son frère aîné lui déplaisait toujours depuis que ce dernier avait quitté le cercle. Si on pouvait lui reprocher les mêmes faits, il considérait cependant ses propres intentions comme plus nobles : Olra était parti du nid après une énième dispute sur son héritage. Avant la naissance de Nara, il recevait tous les honneurs, mais l’arrivée d’une fille dans la famille avait tout changé. Et dès qu’il en avait eu l’occasion, l’aîné avait fui sans jamais donner de nouvelles.

— Olra va bientôt revenir, mentit l’alchimiste. Il m’a envoyé une lettre il y a un mois. Il disait qu’il avait rencontré une fille de bonne famille à Pzerion et qu’il allait se marier. Tu imagines, Olra qui rejoint la noblesse pzerionnoise !

Un maigre sourire naquit sur les lèvres de sa mère. Elle regarda à nouveau par la fenêtre, rêveuse, puis murmura un mot auquel Esra ne s’attendait pas :

— Esteon…

Sa voix se brisa en prononçant le nom de son défunt mari, cet homme dont les trois enfants avaient hérité les grands yeux d’un bleu céleste ; lui qui savait si bien canaliser les colères de sa femme devant leurs bêtises ; cet élémentaliste capable d’effacer leurs larmes après chaque chagrin.

Impossible pour ce fils de trouver les mots qui réconforteraient sa mère, cette Sorcière au cœur brisé. Esra écarta une mèche noire, posa un baiser sur son front et sortit de la maison.

***

Arlam caressait nerveusement Zylph. Il trépignait depuis une demi-heure. Si elle ne connaissait pas les raisons d’une telle agitation, Lucanos commençait cependant à ne plus supporter le bruit incessant de ses talons sur le sol de pierre et de bois.

Luan déambulait de nouveau dans le cercle d’Aïcko en compagnie de Talleck, sur les conseils de l’illusionniste. Ce dernier, en revenant de sa visite en prison, leur avait annoncé que Nara serait bientôt libérée et qu’il ne servait à rien de s’inquiéter plus longtemps. Javeet s’était aussi éclipsé pour s’occuper, avait-il prétendu, d’affaires officielles.

Seuls Lucanos et Arlam n’avaient pas bougé de leur siège. L’arcaniste lisait un livre sur l’élémentalisme avec nonchalance : si certains passages éveillaient son intérêt, l’ensemble entrait dans une approche trop technique à son goût.

— Bon, vide ton sac.

— Pardon ?

Lucanos leva les yeux au ciel. Le comportement d’Arlam l’exaspérait parfois : plutôt que d’assumer ses actes, il se morfondait constamment, comme un petit garçon.

— Il s’est passé quelque chose avec Nara, non ? Alors maintenant tu arrêtes de ruminer dans ton coin et tu me dis tout. Et après, tu passes à autre chose.

— J’ai découvert que Nara cherche l’Arbre de Feu, donc je l’ai traité de bourbeuse.

Étonnée par l’absence totale d’hésitation, Lucanos interrompit sa lecture et se tourna vers l’illusionniste, qui fronçait les sourcils. Cet air sérieux ne lui allait pas ; il paraissait penaud.

Lucanos intégra tout d’abord l’information sur l’Arbre de Feu. La réaction virulente d’Arlam était justifiée, mais elle n’allait pas gérer cette situation à la place de Nara. Après tout, cette idée fantaisiste venait de son esprit un peu tordu sur les bords. Même s’il était leur dieu, l’Arbre de Feu n’existait désormais, pour la plupart des Sorcières, que dans les fables. Elle décida d’ignorer cette partie de la phrase.

Elle se focalisa ensuite sur l’insulte. Se mettre dans un état pareil pour si peu ? Elle n’imaginait pas être ainsi bouleversée pour avoir traité qui que ce soit de bourbeux, même Nara. Puis elle se souvint qu’elle n’aurait jamais accepté de se faire injurier par une Sorcière mâle. Les hommes possédaient pour la plupart un pouvoir nettement plus faible que celui des femmes ; et en conséquence, ils leur devaient un respect bien plus important.

Lucanos se racla la gorge et reprit son livre.

— Oublie ça. Elle ne t’en voudra pas. Après tout, elle l’a un peu cherché.

— Tu… tu penses ?

— Oui. Par contre, ne recommence plus jamais. Nara serait capable de te mettre une raclée en moins d’une minute. Ne fais pas le malin.

Lucanos tourna la page et entama un nouveau chapitre. Du coin de l’œil, elle vit Arlam blêmir et se gratter l’arrière de la tête, comme à son habitude, avant de reporter son attention sur le caméléon. Il répondit pourtant :

— Je… tu n’as pas l’air de t’inquiéter de ses intentions vis-à-vis de l’Arbre de Feu. Je veux dire : elle nous demande de risquer nos vies, mais nous cache la moitié de ses objectifs. Essayer de convaincre des souveraines, ce n’est déjà pas facile, alors chercher un dieu qui n’existe pas en sillonnant les terres ennemies… Ça ne te fait rien qu’elle fasse passer sa quête avant nos vies ?

— Eh bien, quel bavard ! Si j’avais su, je ne t’aurais pas demandé de parler.

Le regard insistant de l’homme Sorcière la poussa toutefois à répondre :

— Sa quête, nos vies… sincèrement, je m’en fiche un peu. Toi, tu l’as accompagnée parce qu’elle avait une dette envers toi, même si je pense qu’après ce qui s’est passé à Asnault, on peut considérer qu’elle est payée. Au final, rien ne t’oblige à continuer avec elle.

— Tu oublies que je l’ai aidée à Froidelune… Enfin, ce n’est pas vraiment le sujet ici.

— Si tu veux.

— Mais, et toi ? Désolé, mais je suis étonné que tu acceptes de lui obéir au doigt et à l’œil.

Sous la porcelaine, Lucanos leva un sourcil : l’illusionniste avait choisi de faire preuve d’une franchise à toute épreuve, en ce jour.

— Obéir n’est pas vraiment le mot. Mais je suis d’accord que je me surprends moi-même : me sentir redevable, honorer mes dettes… Pas vraiment mon genre, comme tu le dis. Mais tu sais, tant que j’ai l’occasion de brûler autant d’Hommes que possible, j’accepterais sans doute n’importe quoi.

Arlam se retint manifestement de lever les yeux au ciel. Lucanos décida de recentrer la conversation, et de la conclure :

— En tout cas, tu oublies une chose : Nara ne nous a pas demandé de l’aider à chercher la Source. Enfin pas pour l’instant.

Il ne répondit pas, pour sa plus grande satisfaction. Elle reprit sa lecture, et un sourire s’étira sous son masque quand il lui lança, timide :

— Merci.

***

Tiraillée par la faim et la fatigue, Nara avait trouvé une nouvelle façon de s’occuper : elle tentait de deviner laquelle des gouttes d’eau se baladant sur la lucarne serait la prochaine à tomber. Ses yeux picotaient et elle se surprit plusieurs fois à dodeliner de la tête avant de la caler contre la paroi. Elle se mit à somnoler…

Une main se posa sur son bras. Quand Nara entrouvrit les paupières, elle distingua des doigts constellés d’éphélides.

— Tout va bien se passer.

La voix de Mezina.

Nara voulut lever les yeux, découvrir le visage de son amie morte, quand la porte de la cellule s’ouvrit soudain. La main avait disparu. Encore secouée, Nara la chercha un instant et ne comprit pas tout de suite que la Reine Izor se tenait devant elle.

— Allez, sors de là.

La jeune femme remua la tête, persuadée de la réalité de ce contact sur sa peau. Elle massa sa nuque ; la fatigue lui jouait des tours et des vagues de douleur parcoururent ses membres dès qu’elle se leva. Elle vacilla à ses premiers pas en dehors de la cellule, comme si ses jambes ne supportaient pas de se trouver ainsi dépliées. La souveraine l’attrapa pour l’empêcher de tomber, et Nara lui souffla :

— Je sais que j’ai fait courir un risque énorme à notre cercle. Mais s’ils ne nous ont pas encore attaqués, c’est peut-être parce qu’ils craignent des représailles. C’est à leur tour d’avoir peur.

Izor lui offrit un mince sourire et Nara la coupa avant qu’elle ne lui réponde :

— J’aimerais que vous reconsidériez la possibilité d’un conflit ouvert avec les Hommes. Je vais bientôt repartir pour tenter de convaincre les autres Reines. Mais je compte d’abord rester ici pour l’hiver. Pour m’occuper de ma mère.

La souveraine hocha la tête en silence. Elle s’écarta, mais au moment où elle allait passer la porte de la prison, elle l’interpella :

— J’espère que tu as raison Nara. Et je te souhaite bonne chance.

Commentaires

Je me demande si Olra est Dalen du coup. Mais Olra semble être le fils de deux Sorcières, donc ça ne collerait pas. À voir !
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samedi 23 janvier à 12h49
Eh bien, on en apprend plus sur la famille de Nara dans ce chapitre. Je suis triste pour sa mère et je suis intriguée par Olra... Et je me demande si la Reine va finalement lâcher du lest ! ;)
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mardi 10 août à 17h38