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Antoine Bombrun

mardi 8 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 8

Vous sortez transi de votre ruelle avec les premières lueurs. Après votre fuite de l’auberge, vous avez préféré faire profil bas. Alors, quoi de mieux pour trois meurtriers bannis qu’une sombre venelle pisseuse ? Rhyunâr a dormi parce que sa vie en dépendait, mais le vieux et toi vous n’avez pas fermé l’œil. Entre vos trois compagnons d’infortune – l’odeur, le froid et la crainte – vous n’êtes pas parvenus à trouver votre place.

Vous tracez droit jusqu’au marché. Les étals sont dressés, les marchands à l’œuvre, mais la clientèle fait encore défaut. Vous commandez un repas aussi consistant que possible : œufs, lard, pain, même un bout de fromage. Vous y abandonnez presque dix sous mais qu’importe, vous avez besoin de réconfort !

Par chance, la pluie battante et le caractère nuageux de l’air vous permettent de garder votre capuchon sans attirer l’attention. Assis sous l’abri de fortune d’un ambulant, vous forcez l’épéiste à manger. Enfin, l’ancêtre essaie. Toi, tu mastiques en silence. Le vieux parvient à quelque résultat, mais Rhyunâr vomit bientôt tout ce qu’il a réussi à ingurgiter. Vous déguerpissez en vitesse avant que le marchand ne s’aperçoive de votre méfait et vous fendez la place du marché. Thief jette de nombreux regards à son protégé qui titube, plus pâle qu’un mort, et il souffle d’une voix inquiète :

« Il ne tient plus que par ses nerfs et l’énergie de la drogue. J’espère que ça suffira ! »

 

Les allées du marché sont pleines d’eau et de boue. Il flotte tellement et depuis tant de jours que le sol ne veut plus rien absorber. Il est repu. Tu jettes un œil au ciel. Vu sa couleur, gris sombre, il n’est pas prêt de s’arrêter de dégueuler. La voix de l’ancêtre te tire de ta rêverie :

« Shiujih, je te laisse veiller sur Rhyunâr. Je vais faire le tour pour trouver un ambulant qui fait route à travers la montagne. Tout seuls, nous risquons de nous y perdre… »

Tu hoches vaguement la tête et le vieux s’éloigne. Quelques mètres plus loin, il entame la conversation avec un négociant :

« Sacré crachin, hein ?

— Ah, ne m’en parlez pas, brave monsieur. Les nuages donnent tout ce qu’ils ont ! Heureusement, la saison des pluies tire sur sa fin. Nous devrions bientôt revoir le soleil ! »

Thief marque sa joie par un éclat de rire, puis il demande :

« Est-ce que vous allez profiter du beau temps pour traverser la montagne ? »

Le marchand ouvre grand les yeux :

« Traverser la Mâchoire de pierre vers le pays de la Nouvelle lune ? Vous n’y pensez pas ! Plus personne ne pénètre la montagne, c’est bien trop dangereux. On raconte une histoire à ce propos. Il y a de ça quelques années, Lhune aurait vomi un marqué. Un homme de la garde royale, un briscard aux yeux immaculés qui aurait escaladé le massif jusqu’à la demeure des ogres. Sauf qu’au lieu de se faire bouffer, ses pouvoirs lui auraient permis de les commander. Ce n’est qu’une légende bien sûr, mais le fait est que les ogres ne se contentent plus d’arpenter les sommets. La Mâchoire de pierre leur appartient… »

Thief, déçu, remercie poliment et il va tourner des talons quand le négociant reprend :

« À propos de marqués, vous avez entendu parler de ceux qui ont pénétré dans la cité hier au soir ? À ce qu’on dit, ils auraient fait un carnage à l’auberge du Corbeau farceur. Des types assoiffés de sang, prêts à faire la peau à une gamine de dix ans ! »

Thief fait la grimace et répond :

« J’en ai entendu parler, oui. Une véritable horreur, je me demande ce que fait la garde… Sur ce, je…

— Vous voulez rire, les miliciens ne font pas le poids face à des marqués ! On dit qu’ils possèdent des pouvoirs qui dépassent l’entendement et qu’ils ne vivent que pour tuer. Le trône a lâché ses troupes dans la ville depuis cette nuit, mais les assassins se cachent bien ! Ils ont peut-être déjà quitté les lieux pour aller hanter d’autres mortels…

— Une affaire bien sombre… À présent, si vous voulez bien m’excuser », articule Thief en saluant.

Le marchand lui fait signe à son tour et le vieux s’éloigne. Alors que ce dernier va s’enfoncer dans une autre allée, la voix du négociant le tire en arrière :

« Si vous voulez vraiment traverser la montagne, allez voir Jönss, il tient son étal en bordure du marché. Il est le seul fou à faire encore le passage ! Avec un peu de chance, il voudra bien de vous… »

Thief s’incline en guise de remerciement. Cette fois, le sourire qui lui illumine la face n’est pas feint. Il vous rejoint et vous entraîne. Votre épéiste semble aller mieux. Il est toujours aussi pâle, mais il marche seul.

Après avoir traversé la place, vous parvenez à la limite du marché. Les présentoirs se font plus rares, les bêtes parquées et les chariots vides plus fréquents. Plus loin encore s’élève la muraille, ainsi que l’entrée des commerçants. Une large porte qui permet aux caravaniers de dresser leurs étals sans avoir à parcourir la cité.

Les dernières tables semblent appartenir à un grand homme trapu à la chevelure épaisse et blonde. Clairement, le gars ne vient pas du coin. Vous avez tous, les gens d’ici, la tignasse sombre et les poils fins. Il est étendu sur un siège, les pieds sur les planches de son comptoir. Il fume une gigantesque pipe de bois pâle. La bâche tendue au-dessus de sa tête le protège de la pluie. Il ressemble à un soleil sorti des nuages. Thief s’en approche à petits pas. Il mime la douleur plus qu’il ne la ressent. Quel salopard ce petit vieux, tout pour parvenir à ses fins ! Il stoppe devant l’étal et demande :

« Êtes-vous Jönss ? »

L’homme lève un œil terne et sort la pipe de sa bouche. La fumée se dissipe en même temps que ses paroles :

« C’est bien moi, qu’est-ce que vous me voulez ?

— Nous avons besoin de traverser la montagne.

— Et qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? »

Thief accuse le choc et garde la bouche fermée un instant. Il reprend finalement avec hargne :

« Nous avons de l’argent, et puis nous…

— Je t’ai dit que je n’étais pas intéressé. Maintenant, barre-toi et en vitesse ! »

Alors que l’ancêtre va s’exécuter, votre épéiste s’avance en titubant. Il fait peine à voir. Thief veut le soutenir, mais Rhyunâr le repousse. Il s’accoude au présentoir et passe la tête dans l’abri de toile. L’eau cesse de ruisseler sur son capuchon rouge et noir. Sa voix grince :

« Nous savons nous battre. Moi au yatagan, le muet derrière à l’arbalète. Même le vieux ne laisse pas sa part aux chiens ! Traverser les montagnes n’est pas sans danger, nous te serons utiles. »

L’homme se redresse et pose sa pipe. Il toise Rhyunâr du regard, puis crache :

« Tu veux me faire croire que, dans ton état, tu pourrais te battre ? Allons gamin, ferme-la un peu et cesse de me les briser ! »

Le marchand veut se rasseoir, mais le chuintement d’une lame qui glisse d’un fourreau l’en empêche. Sans qu’il comprenne comment, le sabre de l’épéiste lui caresse la gorge. Sans pression, sans violence, mais avec une précision implacable. Deux mastards jaillissent de derrière pour lui prêter main forte, mais Jönss lève le bras :

« C’est bon les gars, je m’en occupe. »

Les deux cerbères hésitent un instant, puis reprennent leur place. Rhyunâr demeure toujours aussi immobile ; sa lame ne tremble pas. Bientôt, le marchand acquiesce :

« C’est d’accord, je vous emmène. Cinquante sous chacun, quatre-vingts s’il faut vous nourrir. Nous partons demain matin, deux heures après le lever du soleil. À présent, foutez-moi le camp ! »

Dans le mouvement souple d’un serpent, Rhyunâr libère l’homme et rengaine. Sans un mot ni un coup d’œil, il se retourne et s’enfonce entre les étals du marché. Vous échangez un regard avec Thief, ou plutôt le vieux te regarde, puis vous le suivez.

 

Vous retrouvez l’épéiste cinquante mètres plus loin. Courbé contre un poteau de bois, pâle, haletant, il cherche à reprendre son souffle. Thief se précipite, le soutient et l’assoit sur le banc d’une brasserie à ciel ouvert.

« Bon dieu Rhyunâr, prends soin de toi un peu…

— La ferme, réplique le blessé. Au moins, on a notre place. »

Son rictus se décompose et il se met à ricaner :

« Putain, je n’avais pas été aussi mal depuis longtemps… »

Le patron se présente et vous demande ce que vous voulez boire. Thief commande trois blondes et sort de sa sacoche quelques piécettes. Une fois que vous êtes servis, il reprend :

« En parlant d’argent, deux-cent-quarante sous pour la traversée. Nous ne les avons pas.

— Combien il nous en reste ? questionne Rhyunâr après une goulée.

— Environ cent-cinquante. »

L’épéiste se racle la gorge, descend ce qui lui reste de pisseuse et conclut :

« Nous lui donnerons la moitié de la somme avant le départ et nous promettrons l’autre à l’arrivée. Nous n’aurons qu’à nous éclipser avant de régler. »

Thief hoche la tête, toi tu ne pipes mot. Tous les trois, perdus dans vos pensées, vous espérez que cette piste est la bonne, qu’elle vous mènera à lui et à sa mort.

Ne plus attirer le mal, ne plus être le mal.

Vivre en paix.

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