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Antoine Bombrun

jeudi 3 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 5

Vous arrivez à Lhune après la nuit. Faut croire que le commerçant avait prévu de faire halte ailleurs, mais qu’il a changé d’avis après vous avoir pris. À peine les portes franchies, où une demie douzaine de gardes observe le laissez-passer brandi par votre conducteur, la charrette s’immobilise contre une baraque. Le message est clair : le gars en a assez de votre gueule. Vous descendez, l’épéiste manque de s’affaler dans la boue, puis vous vous éloignez. Tu le supportes d’un côté, le vieux Thief de l’autre. Vous marchez cahin-caha dans les rues désertes. Vous êtes trempés, fatigués, et d’une humeur de dogue. Comme de coutume, l’ambiance entre vous se résume à un silence forcené. Après une centaine de pas, l’ancêtre grommelle :

« Il nous faut une auberge. Pas un palace, mais un coin où l’on pourra passer inaperçu ! »

Vous déambulez un bon moment. Vous traversez d’abord les quartiers commerçants, en bordure de la cité, puis vous vous enfoncez dans les ruelles crasseuses de l’intérieur. Les façades défilent, vous fixent, blafardes, borgnes pour certaines, sinistres pour beaucoup.

Soudain, à l’entrée d’une venelle à l’odeur de pisse, deux mastards au physique de taureau se plantent devant vous. Des avant-bras épais comme des jambons, un effluve âcre de vieille sueur et une petite tête avec des yeux porcins. De chouettes types quoi ! Du genre à jouer aux cartes, à vous jouer aux cartes. Le plus érudit articule à votre adresse :

« Nouveaux ? »

Sans leur jeter un regard, vous entreprenez de les contourner. Rhyunâr, épuisé, excédé par ce détour, lâche un délicat :

« Ta gueule, connard ! »

Le moins érudit laisse sa bonne éducation de côté et s’emporte. Un vigoureux coup de pied vous envoie tous les trois dans les flaques. L’autre dégaine un poignard et attrape votre épéiste par les cheveux. Il le soulève en grondant :

« Espèce de petite chiure. Dans ton état, tu ne devrais pas chercher la merde à des mecs comme nous. Alors tu vas gentiment… »

Le type s’arrête d’un coup. Il a les yeux sur le visage de Rhyunâr. À travers la crasse, à travers la boue, à travers les croûtes de sang séché ne transparaît qu’une seule chose. Le regard blafard, la pupille décolorée, l’iris blême : ses yeux blancs. Le gars se met à trembler et lâche votre compagnon. Il bégaye avant de hurler :

« Un marqué ! Putain de merde, un marqué ! »

Il recule et trébuche, puis s’enfuit en gueulant comme un porc qu’on égorge. Le moins finaud fait montre de plus d’intelligence qu’on ne l’en pensait capable en tournant les talons à son tour.

Les fenêtres de la rue s’ouvrent dans une symphonie grinçante. Plusieurs têtes saillent depuis les embrasures et une voix s’élève :

« Silence, bon dieu ! Y’en a qui essaient de dormir ! »

Quelques cris répondent pour approuver. Vous vous éloignez tous les trois pour aller vous dissimuler dans les ombres. Le vieux Thief soupire, rassuré que le hurlement de terreur du malfrat n’ait pas été mieux compris. Vous faites encore quelques pas et vous tombez sur l’enseigne d’une auberge. Au corbeau farceur. Au vu du brouhaha des voix et du raclement des chaises, le lieu semble suffisamment agité pour que vous puissiez passer inaperçu. L’ancêtre pousse la porte et vous y traînez Rhyunâr.

Vous pénétrez dans une salle sombre envahie par la fumée d’une armée de pipes. Ça sent la bière et le mauvais tabac. Au fond, entre les volutes, vous entrevoyez les formes aguichantes d’une danseuse. La putain se dénude un peu plus à chaque pièce qui roule sur ses planches. Derrière, son mari les ramasse et les amasse. C’est glauque comme coin. Tu commences à lorgner de par dessous ton capuchon, mais Thief trace tout droit jusqu’au patron, dont les rondeurs dépassent de sa salopette grisâtre. Le vieux se plante devant le comptoir et commande :

« Deux chambres. Une double et une simple. On a de quoi payer, alors pas d’entourloupe, tu veux !

— Bien, grand-père. Ça fera dix-sept sous. Découvrez-vous et prenez place, j’envoie quelqu’un vous préparer tout ça ! »

Thief fouille dans sa bourse et en sort un flot de piécettes. Il regarde l’aubergiste avant de les lui donner :

« En voilà vingt, mais je veux les chambres tout de suite, ainsi qu’un repas chaud. »

Le patron rigole dans sa barbe :

« En voilà un qui ne plaisante pas en affaire ! »

Il reprend son sérieux et déclare :

« Vous faites ce que vous voulez, j’en ai rien à foutre. Mais votre compagnon m’a l’air salement amoché et je ne veux pas de son cadavre dans mon établissement, c’est clair ? »

Comme vous hochez la tête, il aboie auprès d’un gamin pour qu’il vous entraîne jusqu’à vos chambres. Monter les marches est un calvaire, surtout avec le poids mort de l’épéiste sur vos épaules. Vous étendez Rhyunâr sur un des lits de la chambre double :

« C’est pour veiller sur lui », grommelle le vieux Thief.

Les repas arrivent et vous dévorez après avoir fermé votre porte à clef. Bouillon, pommes de terre et un peu de lard. L’aubergiste ne s’est pas moqué de vous. Au bout de quelques bouchées, l’épéiste se met à vomir tripes et boyaux. Il délire sous l’effet de la fièvre. L’ancêtre sort son petit pot, en extrait la pâte noirâtre et en découpe quelques fines lanières. Il découvre la blessure de Rhyunâr et pose les bandes dessus. Le sabreur grimace mais ne dit rien. Il transpire à grosses gouttes. Tu termines ton repas, puis tu te prépares ta dose. Tu t’installes bien dans l’âtre afin de ne pas enfumer la pièce. Ce n’est pas manière d’être poli, mais juste pour tout garder pour toi !

Après quelques minutes, Rhyunâr s’endort. Le vieux reste à son chevet, le visage soucieux. La situation t’emmerde visiblement et tu quittes la chambre sans un mot. Tu ne regagnes pas tes pénates, mais tu descends au contraire vers la grande salle. J’ai un instant d’excitation en voyant ça, je me dis qu’on va peut-être s’amuser. Malheureusement, tu te contentes de commander une bière pour t’installer dans un coin sombre. Ton regard blafard caresse les formes de la danseuse, qui ne porte plus qu’un carré de tissu pour cacher son intimité. Je sens que tu as envie de balancer une pièce, mais tu te retiens. Tu as peut-être peur qu’on remarque le gars encapuchonné dans son coin sombre, ou bien tu préfères qu’elle conserve un peu de mystère.

La table la plus proche est occupée par deux poivrots. Les bougres ont trop bu depuis bien longtemps et leur voix porte. Sans le vouloir, tu te mets à écouter. Bon, je te passe le début, je ne vais pas raconter toute la nuit ! Mais voilà le point qui nous concerne :

« … qu’Olivas, il est arrivé chez la Dolphisse en gueulant comme un troupeau de porcs à l’abattoir. Il beuglait si bien qu’il a rameuté tout l’quartier, le con ! Imagine un peu ce qu’il lui a dit, à la grosse, que soi-disant il avait vu les marqués, qu’il s’était fait attaquer même ! »

L’homme éclate d’un rire gras avant de reprendre :

« M’est avis qu’il avait dû trop abuser de la vinasse, ouais !

— Ah ah, il est toujours un peu pochtroné, celui-là ! Y’a pas à dire, certains ont vraiment rien à foutre ! »

Sur cette parole, il porte à sa bouche une énorme pinte de bois cerclée de fer. Un flot de bière coule de ses lèvres et inonde sa barbe déjà maculée. Il s’emporte :

« Et merde ! J’suis pourtant pas rond, mon gars !… »

L’autre rallume sa pipe, son regard torve rampe sur la prostituée. Quelques mètres derrière eux, l’aubergiste fulmine. Le premier bougre ne s’en rend pas compte et s’exclame :

— Putain, si j’avais deux ou trois pièces je sais où j’irais passer la nuit moi, ça s’rait mieux que l’autre qui m’attend à la maison avec sa bedaine qui pend et ses dents de travers !

— Et alors, comment t’as réagi quand la Dolphisse elle t’a raconté ça ?

— Ah oui, j’en étais là… Et tu sais ce qu’elle m’a dit aussi ? »

Le soiffard ponctue son récit de lourds coups de poings sur la table :

« Que ce vieil ivrogne d’Olivas est arrivé avec son pantalon plein de pisse ! Trop pété pour se retenir ! »

La voix du patron cingle l’air :

« Oh, les deux brise-burnes, vous allez la fermer oui ! À moins que vous vouliez que je vous vire à grand renfort de coups de pied dans le cul… C’est un établissement correct ici, nom de Dieu !

— Toi, le patron, va voir ailleurs si j’y suis, ça nous fera du temps libre ! »

Fier de sa répartie, l’ivrogne éclate de rire. Le patron frappe dans ses mains et deux cerbères se lèvent d’une table. Ils saisissent les bougres par la tignasse et les entraînent vers la porte. Sans manières inutiles, ils les invitent à rejoindre la boue du trottoir. Décidément, le Corbeau farceur porte bien mal son nom !

Une fois les deux dehors, la baraque retrouve son calme sordide, émaillé seulement par quelques éclats de rire et les ondulations de la danseuse. Tu gardes les yeux fixés sur elle. Bientôt, ses déhanchements te rappellent quelqu’un d’autre. Une image qui ronge tes souvenirs, une vision qui te bouffe les pupilles, même lorsque tes paupières les recouvrent. Un corps désarticulé, comme une marionnette en décomposition, un pantin dont on aurait coupé les fils. La carcasse putréfiée du nécromancien remplace à tes yeux les formes désirables de la belle. Tu jures dans ta barbe et tu te lèves brutalement. Tu montes les marches quatre à quatre en te demandant où peut bien se terrer ton ennemi, votre ennemi. Tu espères que votre piste est enfin la bonne. Derrière la montagne, qu’on vous a dit, derrière la montagne. Tu en prierais presque pour que ce soit vrai…

À l’étage, c’est le calme plat. Les deux autres doivent dormir. Tu t’arrêtes pitoyablement devant leur porte, comme si tu souhaitais te coucher avec eux – mon cochon ! – puis tu pénètres dans ta propre chambre.

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