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Antoine Bombrun

samedi 18 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 48

Le silence qui résonne au faîte de la tour vous étourdit. Son retentissement vous paraît plus bruyant que le tumulte qui l’a précédé. Il vous laisse pantelants, presque en déséquilibre sur vos guiboles tremblantes.

Soudain, un geignement attire votre attention. D’un bond, Rhyunâr et Noisette font front contre la grande porte sombre. Toi, c’est avec lassitude que tu te retournes.

La plainte provient de la tête décapitée de Bretodow. Tu t’approches d’elle et tu la saisis. Tu la soulèves à deux mains, face à ton visage. Deux yeux écarquillés te dévisagent avec effroi. Ils roulent au-dessus de cernes cireux. Leur éclat ressort tout particulièrement dans cette figure pâle de mourant. Leur teinte bleutée, leurs nuances azurées, leur pupille noire. Leur libération.

Le lieutenant desserre la bouche pour te parler et crachote une écume rougie. Tu sens les derniers filaments de son pouvoir qui s’échappent de son corps. Ils le fuient comme les vers d’une charogne remuée. Sans qu’il parvienne à rien dire, ses lèvres se figent dans un sourire ravi.

Alors, la grande porte entrouvre ses battants. Une silhouette changeante, un peu lumineuse, s’incline devant vous et déclare :

« Si vous voulez bien entrer, amis traqueurs, vous êtes attendus. »

Vous échangez un regard, puis vous vous avancez. Le changeforme vous indique la direction d’un geste affecté. Rhyunâr grogne :

« De toute manière, au point où on en est… »

À peine le seuil passé, vous êtes accueillis par une polyphonie de voix douces. Six enfants blonds comme les blés chantonnent pour vous une harmonieuse mélodie. Ils se tiennent à croupetons au-dessus du corps allongé d’un septième camarade. Ce dernier, éventré de l’aine jusqu’au cou, les fixe d’un air radieux. Ses boyaux lui sortent du ventre et montent se nouer sur une épaisse barre de bois au plafond. Tendus comme les cordes d’une harpe, pincés et caressés par les six autres, leur résonance accompagne le fredon. Chaque vibration des entrailles fait voleter de petites gouttes de sang qui vont piqueter les visages angéliques du septuor.

Lorsqu’elle découvre le chœur, Noisette s’agrippe à toi convulsivement. Ses ongles te déchirent la peau. Tu as beau tenter de l’apaiser, aucune de tes paroles ne parvient à la libérer de son effroi, ni à détacher ses yeux de la vision qui la fascine. Rhyunâr, lui, lâche une flopée de mots crus qui se mêlent au chantonnement enfantin et aux voix fines :

« … Sept galopins qui s’en allaient au puits,

Chercher de l’eau, avec un seau.

Sept galopins qui s’en allaient au puits,

Lance le seau, tombe dans l’eau.

Sept galopins qui sont allés au puits,

Six reviennent, l’autre reste à l’eau… »

Après quelques secondes, tu te rends compte que les paroles proviennent d’une chansonnette traditionnelle, mais que la même strophe en est répétée en boucle.

Malgré l’abjection d’une telle scène, le sourire du changeforme ne désépaissit pas. Il se contente de vous indiquer la direction à suivre d’un bras mouvant. Vous laissez donc les sept enfants à leur aubade et vous gagnez la porte qui vous fait face. Comme ceux de la première entrée, les battants s’écartent doucement. Seulement, ceux-ci le font en grinçant plus qu’un cercueil rouillé. Leur ouverture dévoile une draperie en toiles d’araignées que votre devancier s’empresse d’enlever à grands gestes hargneux. Une fois le passage libéré, vous pénétrez à sa suite dans ce qu’il appelle d’une voix monocorde :

« L’antichambre des seigneurs Nïms. »

Ce qui vous saute aux narines en premier, c’est la poussière. Noisette éternue violemment pendant que tu plisses les paupières. Ensuite, un effluve de vieille chair renfermée vient vous caresser le reniflant. Votre sabreur énonce avec tact :

« Y’a comme un remugle puant dans ce galetas… »

Lorsque ton nez s’est fait à la senteur, tes yeux s’égarent un peu dans la grande pièce sombre. Tu discernes une large table noire qui prend toute la longueur de la salle. Le bois ne semble pas en être peint, mais posséder naturellement une teinte sombre. On appelle cela de l’ébène, seulement tu es trop inculte pour le savoir.

Autour, sept fauteuils. Cinq sont occupés, les deux suivants vides. Ton regard est d’abord attiré par les deux derniers. Tu es frappé par les détails qui les opposent. L’un, lustré, brille d’un noir étincelant. L’autre, grisé par l’âge et les arantèles, paraît plus branlant que l’honnêteté d’un parjure. Devant celui-ci s’entassent quelques parchemins mangés par les vers.

Sur les cinq premiers sièges sont avachis de tristes vieillards. À gauche, le plus remarquable est un obèse épais comme trois Bretodow qui ronfle à en faire trembler les murs. Ses joues grasses barbouillées de sauce et sa bedaine surplombent les carcasses de mets et les cadavres de bouteilles. Endormi tout contre lui, un maigrelet qui tire la gueule. On dirait toi celui-ci !

À droite, il y a déjà plus d’agitation ! Un bougre compte et recompte le contenu d’une bourse grosse comme un crâne. Sur sa tête bringuebale une couronne qui tangue au rythme de son interminable énumération. Deux mètres derrière, un grimaceux s’acharne à embrocher des fourmis à grands coups de son poignard. Son coin de table ressemble à un champ de bataille, percé de trous et crevé d’anfractuosités. À chacune de ses cognades, une carafe abandonnée tremble non loin. Un troisième bonhomme fixe les deux premiers. Les yeux pleins de larmes, il semble porter tout le malheur des mondes sur ses épaules. Quand vous entrez, ce dernier vous jette un regard avant de sangloter de plus belle.

Alors que vos pas résonnent dans la pièce, un marteau de bois frappe trois coups. Les chocs vous font lever la tête et vous apercevez un sixième drille.

Tout là-haut, assis sur la chaire d’un curé mort il y a des siècles, se tient le dernier vieillard. Comme tous ses compères, il s’enroule dans une grande veste sombre où les araignées ont tissé leurs toiles. Son visage acéré paraît creusé par le temps et vous pouvez deviner des veines de sang bleu sous la lividité de sa peau.

Le vacarme de son martel usé attire, en plus de votre attention, celle des cinq autres ancêtres. Ceux-ci dressent le chef en abandonnant leurs activités. Le désespéré tombe dans un silence mutique, même l’endormi soulève une paupière et laisse entrevoir un œil torve.

Quand il possède l’intérêt de tous, le sixième porte à sa bouche une coupe d’or, boit une petite gorgée d’un vin écarlate qui lui colore les lèvres, déglutit, puis dépose son verre. Enfin, il s’aplatit les cheveux d’une main et déclare :

« Je suis Pouvoir. »

Après une pause, il présente la compagnie en les désignant de la main :

« Voici Gourmandise, Ennui, Richesse, Violence et Désespoir. Nous sommes les plus grands sorciers que la terre ait portés, nous sommes les plus puissants ensorceleurs à avoir arpenté les mondes. Nous sommes les âmes étriquées, libérées de leur folie docile. Nous sommes les six seigneurs Nïms. »

Tous les vieillards s’inclinent devant cette présentation, à l’exception du parleur, tout en haut de sa chaire, qui tambourine avec agitation :

« Bienvenus, Traqueurs, bienvenus dans notre monde. Nous avons autorisé la venue d’êtres imparfaits au cœur de la tour sombre afin de féliciter votre exploit : la mort de Naäm, le nécromancien ! »

Dans un geste théâtral, Pouvoir désigne le fond de la pièce.

Bras et jambes en croix, cloué au mur, la carcasse sèche du nécromancien.

« Nous avons décidé, comme nous l’avons fait pour le siège d’Orgueil, de le conserver ici. Il est bon de garder à l’œil ceux qui ont la possibilité de changer le monde. Et ce n’est pas la mort qui va lui enlever ça ! »

Quand tes yeux tombent sur le cadavre du sans nom, tu te sens comme happé par la contemplation. L’attrait que sa dépouille produit sur toi se révèle tel que tu n’entends plus ce qui se trame alentour. Pourtant, Pouvoir ne cesse de claironner au-dessus de ta tête :

« Par ailleurs, votre venue ici nous épargne bien des recherches. N’est-ce pas, Shiujih ? »

Comme tu ne réponds pas, le Nïm continue de t’interpeller :

« Te souviens-tu du pacte que tu as passé avec les forces obscures ? Les termes en étaient très clairs : de la puissance contre ton âme et ton corps. À présent que ta quête a touché son but, nous venons réclamer notre dû ! »

La seule réaction produite par les paroles du vieillard est l’emportement de votre épéiste. Il bondit lourdement en arrière et crache à ton encontre :

« Quoi ? Tu es un des leurs ? Petite ordure, tu nous as menti tout ce temps ! »

Déjà, le sabreur dresse son yatagan de fortune devant lui et se met en garde. Il ne peut contenir le tremblement discret du guerrier qui ne tient plus que par le bout des nerfs.

Dans ton état normal, tu aurais caracolé à cent pas pour éviter l’affrontement ; là, tu ne l’ouïs même pas. Tes pieds se lèvent l’un après l’autre. Ils t’entrainent, de leur démarche lente, jusqu’à la carcasse desséchée.

Les coups de marteau retentissent au-dessus de ta tête, mais ils ne parviennent pas à pénétrer dans les limbes de ta cervelle étroite.

Tu t’immobilises à moins d’un mètre du nécromancien. Tu n’aurais qu’à tendre la main pour toucher le corps de celui qui a brisé ta vie. Celui qui a brisé tant de vies… Après la fascination, tu ressens une répugnance abominable qui te remonte de l’estomac. Tu voudrais t’éloigner et partir en courant. Tu as peur de vomir si tu ne tournes pas les talons, mais tu ne parviens plus à bouger.

Le sans nom a la tête un peu penchée. Sa peau, parcheminée, se détache par endroits et laisse saillir quelques os patinés et des cartilages. Lorsqu’elle ne se déchire pas, elle se tend sur sa carcasse. Il n’a que la peau sur les os, et pas seulement au sens figuré.

Malgré cette absence de chair, toute son anatomie paraît être atteinte de mortification. La nécrose lui dévore la face, les mains et elle s’insinue sous sa robe. Par les accrocs et les entailles, tu remarques encore plus de tissus gangrénés.

Étrangement, son corps ne dégage pas l’odeur de mort et de putréfaction à laquelle tu t’attendais. En fait, il ne dégage aucune odeur.

Soudain, tu es secoué de haut-le-cœur. Le mouvement de ton buste approche ton visage du sien et vous entrez presque en contact. Tu voudrais te redresser, mais tu bloques sur la barrière de ses paupières pochées. Tes yeux se ferment pour leur échapper. Tu sens la vomissure qui te grimpe dans les boyaux. Lorsqu’elle t’emplit la gorge, tu ne peux faire autrement que de la laisser sortir. De me laisser sortir.

Tu desserres les lèvres alors que le dégueulis te décroche la mandibule et c’est comme si la moitié de ton âme te désertait le corps par la bouche. Tu te prends sur la gueule un grand coup de merlin. Tu es l’œuf entre le marteau et l’enclume. À travers les restes à moitié digérés, à travers les fluides gastriques et à travers les sanies, tu perds ton plus vieux compagnon.

Alors que tu retrouves la liberté de tes gestes, tes mirettes s’ouvrent sur deux yeux étincelants. Avec un sourire qui dévoile ma mâchoire édentée, avec une joie qui fait jaillir quelques coulisses de pus sur mes lèvres, je m’enthousiasme :

« Salut la compagnie, me revoilà ! »

Commentaires

Que lis-je ? Le nécromancien, depuis tout ce temps !
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mercredi 24 octobre à 12h10