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Antoine Bombrun

vendredi 17 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 47

Une porte de bois branlante défend l’entrée de la tour. Rhyunâr la défonce d’un coup d’épaule et vous vous engouffrez dans le hall. Une volée de marches s’offre à vous, ainsi qu’un bourbier de meubles brisés.

Derrière vous, le dragon heurte la paroi de roc dans une glissade et ses pattes fourragent l’intérieur du bâtiment. Vous esquivez ses griffes comme vous pouvez avant de vous jeter dans la montée d’escalier. Les serres du monstre rayent le marbre des degrés, délogent quelques pierrailles à votre recherche, mais vous êtes déjà trop avancés pour elles.

Vous gravissez les étages dans un concert de tapements. Vos pas résonnent longuement. Ils se chevauchent et se confondent dans une galopade désordonnée. Tu inspectes les hauteurs à la recherche de ce qui vous attend, mais rien ne se dévoile à tes sens. Juste l’interminable escalier qui s’enroule dans la tour à la manière d’un immense serpent de légende.

Tous les quelques mètres, de frêles meurtrières éclairent votre course d’un éclat diffus. C’est à peine si la lumière vous permet de distinguer les marches de pierre sombre qui s’érodent sous les assauts du temps. Régulièrement, leur équilibre précaire manque de vous jouer de bien mauvais tours. Pour t’assurer qu’elle ne tombe pas, tu cavales main dans la main avec la petite.

De l’extérieur vous parviennent les échos d’inquiétantes griffades. Vous avez le sentiment qu’une masse rampe sur le mur à votre poursuite. Cette intuition se trouve renforcée par les ombres brusques qui obscurcissent parfois les ouvertures sur votre passage. Seulement, vous ne voulez croire qu’il s’agit là du dragon. Vous ne pouvez imaginer que sa lourdeur lui donnerait l’agilité nécessaire à une telle escalade.

Arrivé à bonne hauteur, les fenêtres prennent de l’ampleur et vous permettent de mieux distinguer votre sombre extérieur. Vous apercevez même, en contrebas, la foule des errants qui rôde. Un geignement attire votre attention de par derrière les murs. En écoutant bien, vous reconnaissez le timbre de Bretodow.

Soudain, au détour du fenestrage, vous découvrez le corps titanesque du monstre, décoré de son pendentif humain, qui se coule contre la paroi, agrippé de toutes ses serres squelettiques. Un instant, le corpulent lieutenant vous repère aussi et vous suit de son regard terrifié avant de disparaître derrière la cloison de pierre. Après lui, c’est la queue d’ossements du dragon qui se présente et vient fureter vers vous. Sa puissance est telle que les marches se brisent à son contact. Pendant quelques secondes, l’excroissance mène une recherche infructueuse à l’aveuglette, puis un fracas de roches éboulées se fait entendre au-dessus de vos têtes.

« Le dragon, il essaie d’entrer par en haut ! »

Ta voix se répercute sur les murs sombres et résonne. À ce croassement, l’appendice caudal s’élance sur vous avec une alarmante célérité. Tu entraînes Noisette vers l’étage. L’épéiste se saisit d’un éclat de rocher de la taille d’un crâne de bébé avant de bondir à votre suite.

En haut d’un escalier avec lequel ferraille la queue de la bête, vous vous heurtez à une énorme patte. Il s’agit d’un des membres antérieurs qui s’est introduit par une fenêtre. Le châssis de cette dernière boursoufle sous la poussée de l’épaule qui cherche à s’engager dans l’ouverture. Autour, le bâti dormant fissure et menace de céder.

Dans un cri, Rhyunâr se jette en avant et s’attaque aux griffes acérées. Il a le temps de frapper trois fois avant que sa pierre ne tombe en morceau. Un des crochets pendouille un peu par rapport aux autres et l’épéiste s’y agrippe. S’arcboutant sur le monstre d’un pied et offrant son corps aux coups, il y exerce une forte pression. Dans un craquement sinistre, le sabreur arrache le harpon de l’ensemble pendant que les autres serres le projettent au sol.

La carcasse de votre compagnon s’effondre, une large lacération en travers du torse. Il ne bouge plus.

Noisette hurle. Vous êtes pris entre la queue qui rampe vers vous et la patte qui laboure l’air. Comme vous cherchez un interstice pour vous y terrer, Rhyunâr se redresse avec un sourire mauvais. Il brandit la griffe comme il l’aurait fait avec son yatagan. Ce n’est plus un homme en fuite qui fait face au monstre, mais un traqueur impitoyable.

Il pare une offensive d’un sifflement de sa lame, puis pousse son avantage afin de s’approcher du membre antérieur. Alors qu’il enchaine les cognades, il grogne entre ses dents à votre adresse :

« Passez, bougres d’andouilles ! Pourquoi vous croyez que je m’amuse à l’éconduire, nous ne sommes pas dans une querelle d’amoureux que je sache ! »

Encordés par le bras comme deux amants, vous vous précipitez en avant. Vous dévorez les marches en quelques pas. Derrière vous résonne le tonnerre de l’affrontement entre Rhyunâr et le dragon. Par instants, les mugissements se fissurent et laissent filtrer un silence anormal. Puis, dans une stridulation, le vacarme reprend sa place. N’abandonnant que vos oreilles en arrière, vous filez vers le faîte de la tour.

Plus vous montez et plus les rumeurs de l’échauffourée deviennent lointaines. Bientôt, une vague de chaleur vous signale l’approche d’un des cercles de feu. Vous en percevez la lueur bleutée par les ouvertures et les marches gagnent en perspective à son éclairage. Cette nouvelle clarté réduit vos faux pas et votre course s’en trouve accélérée. L’arrivée au deuxième cercle, puis au troisième se fait très vite.

La température devient insupportable et votre souffle court se change en râle. Quand, enfin, vous parvenez au sixième cerceau de flamme, la cavalcade grinçante du dragon sur la paroi vous semble reprendre. Votre cœur cabriole aussi rapidement que les pas de la bête et vous montez encore.

Passé le dernier cercle, la chaleur chute d’un coup. Les murs ne sont plus que d’immenses fenêtres séparées par de minces ossatures de pierre charbonneuse. Un vent froid y pénètre pour vous glacer l’échine. Avec cet aquilon vous parvient la reptation du monstre d’ossements. Vous vous immobilisez sur un palier après les ultimes marches. Derrière vous se dresse une lourde porte de marbre noir. Haute, couturée de symboles occultes, elle vous toise et insuffle en vous de douloureux souvenirs.

Vous ne prenez pas le temps de la fixer, ni de déceler sa béance ou le fredon qui s’en échappe, car l’armature de la croisée vole en éclat. Ce n’est plus une queue qui s’infiltre, ni une patte qui s’insinue, mais le corps entier du dragon qui perce la paroi et se jette sur vous.

Sa masse vous retourne et vous roulez jusqu’au grand huis. Le monstre se ramasse, puis rétracte ses griffes un instant : il vous fixe de ses yeux aveugles et chuinte en faisant grincer les os de ses dents. Les serres d’un de ses antérieurs demeurent inertes. Elles traînent à sa suite. Sur son dos, la femme rouge trône dans son siège de crânes humains. À son cou, hurlant à en perdre haleine, pend le corps brisé du lieutenant obèse. Ce dernier frotte le sol au rythme des mouvements du monstre et laisse une coulure sanglante.

Celle qui commande aux ossements vous désigne d’un doigt blanchâtre, long et fin. À ce geste, comme mené par le fil d’un marionnettiste, le dragon s’élance vers vous. Il vous aurait broyés avant de répandre votre vie sur les pavetons de roche obscure si l’épéiste n’avait pas, une fois encore, volé à votre secours. Il s’interpose comme pour sauver une demoiselle en détresse et son chiard beuglant. Il bloque l’offensive du monstre d’un revers rageur. Une détonation signe le choc et repousse le dragon de deux mètres.

Avant que l’aberration d’ossements ne puisse réagir, le sabreur bondit en avant. D’une cabriole, il a quitté le dallage et s’est projeté dans les airs. Il atterrit sur la gueule de la bête et poursuit sa course. Il évite le tranchant des dents, passe au travers des cornes et autres appendices vicieux, il se soustrait à la collerette acérée. Tu comprends ce qu’il vise au même moment que la victime : la cavalière écarlate. Il va frapper dans un dernier saut, son mouvement engloutit déjà le tumulte, mais la queue du monstre l’intercepte violemment. Elle le prend au creux de l’estomac, s’enroule autour de lui et l’entraîne par les fenêtres rompues. Une fois au-dessus du vide, elle fouette l’air pour l’envoyer au loin.

Le corps de votre épéiste se détache et entame son plongeon. Refoulant tous ses réflexes, votre compagnon lâche son arme pour s’agripper à l’appendice caudal qui s’éloigne déjà. Le dragon se sent harponné et frappe les murs pour se libérer. Rhyunâr heurte parois et chambranles, mais il tient bon. Soudain, il prend appui sur les squelettes de la queue. D’un bond, il aborde le dos du monstre. Il dérape et roule sur le monceau de carcasses. Il est retenu par la collerette et s’y accroche des deux mains. La lame des os lui déchire les paumes, il hurle de douleur mais ne lâche pas.

Après un tour pour prendre de la vitesse, la queue se précipite sur lui, dard au clair. D’une traction, l’épéiste se redresse. L’appendice caudal le manque et s’enfonce dans l’anatomie squelettique. Le dragon se transperce lui-même. Les esquilles volent en gerbes épaisses. Votre compagnon se faufile au travers de leur course et saisit un éclat assez long pour lui servir de poignard.

En trois de ses grands pas, il a passé la gueule et sa forêt de tranchants. Il aborde le cou et s’approche du trône de crânes.

La queue acérée se retire de la charpente des squelettes et fuse vers lui. La dame rouge voit comme vous qu’elle arrivera trop tard. D’un geste de l’index, sa puissance soulève quelques côtes qui dessinent la carcasse du dragon. Les os saillent et se dressent vers l’épéiste. Rhyunâr va se faire embrocher, mais il se laisse soudain tomber, glisse sous le cou du monstre, s’accroche à une protubérance pour se redresser et…

Le cri de Bretodow s’interrompt en même temps que débute celui de la cavalière écarlate. La tête du lieutenant obèse se détache de ses épaules, elle tourne deux fois dans les airs avant de toucher le sol. Une fois sur le marbre noir, elle roule jusqu’à la porte et s’y immobilise face contre terre.

Le dragon se délite sitôt le crâne tombé. Ses carcasses se désagrègent en ossements individuels, qui s’effondrent dans un fracas sec. La gueule bascule d’abord et s’écrase lourdement. Le cou chute ensuite, suivi par tout le corps titanesque. En quelques secondes, il ne demeure plus du monstre qu’un tas d’os disposé en une forme grossièrement animale. À cheval au sommet de l’empilement, vautrée dans sa robe trop longue, la dernière des lieutenants du nécromancien supplie pour sa vie. Un sifflement de la lame improvisée de votre épéiste suffit pour la mener au trépas.

Commentaires

Sacré combat ! La dernière des possédées n'aura pas fait de vieux os...
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mercredi 24 octobre à 11h54
Je ne sais que dire : sniff ou ahah ;)
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mercredi 24 octobre à 12h01