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Antoine Bombrun

mardi 14 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 44

« Eh, mon connard ! Il ne sera pas dit que je suis resté en arrière ! »

Le héros Leocade bondit par-dessus un fourré et atterrit au centre de la scène. Sa flamberge, qu’il brandit à bout de bras, scintille dans la lumière comme le brasier de la justice. En sueur, la vêture en lambeaux, il exulte comme un beau diable ! Un instant, il cherche l’épéiste des yeux, puis tombe sur la carcasse du nécromancien. Un sourire lui élargit la face et il beugle :

« Ah ah ! Le destin favoriserait-il ma personne au lieu de la tienne, manieur de cure-dents ? »

Ton cœur s’emballe au rythme des braillements de l’idiot à la flamberge. Dans un cri, le spadassin fond vers le magicien. Il se place à sa hauteur en deux enjambées. Il enfonce un pied dans le sol d’une ruade, prend appui dessus et frappe. Il va chercher au loin et tire le métal comme un dieu halerait la mer pour créer une déferlante. La flamberge chante lourdement. L’air même s’écrase devant sa vitesse, s’écarte face à sa puissance. Le meuglement qui accompagne le geste déchire les oreilles. Plus impétueux que celui d’un troupeau de taureaux en colère. Le horion se jette à l’assaut, il dévore la distance et s’abat sur le corps maigre du sans nom.

Alors que la cognade va l’emporter, le nécromancien lève un bras squelettique. Ses griffes enserrent la lame et le chant de cette dernière s’éteint brusquement. Son immobilité se fait aussi brutale que l’avait été son mouvement. Le héros a le souffle coupé par la violence du choc. Ses os craquent sous la poussée.

Le chuchotis d’un mot de pouvoir suffit à détruire la flamberge, qui s’effondre en poussière. Le nécromancien redresse la tête et fixe son adversaire. Sa langue chuinte un peu sur ses lèvres. Il place ses deux mains sur les côtés du crâne du héros, puis, avec une grimace de joie sénile, il murmure :

« Boum ! »

La tête de Leocade retentit d’une déflagration molle. Ses yeux écarquillés dilatent leurs pupilles. Sa bouche, crispée, laisse filtrer un gargouillis rougi. De ses oreilles, de son nez s’écoule une irruption sanglante. Le héros n’est plus qu’un corps flasque suspendu aux bras du sans nom.

Alors, le nécromancien en jette le cadavre à la bête-Rhyunâr. Votre compagnon se rue sur son ancien antagoniste avec rudesse. Sa gueule énorme se referme sur le crâne du spadassin et le brise d’un coup de dents. En quelques brifées, il ne reste du grand héros Leocade qu’une charpie de chair sanguinolente.

Noisette profite de s’être dérobée à la poigne maigre qui lui enserrait la tête pour se dégager. En quelques pas, elle se place hors de portée du sans nom. Immédiatement, Barako bondit pour l’intercepter mais tu te révèles plus rapide. Déjà, tu as interposé ta carrure de moustique entre lui et elle. Ton bras chatoie plus que la flamme, mais ce n’est rien en comparaison de la haine qui te dévore les traits. Le grand corps du lieutenant s’arque pour t’atteindre en passant par-dessus l’embrasement. Un nouveau poignard a jailli de sa main. La lame file vers ta gorge. Tu l’interceptes d’une claque. Le couteau te fend la chair, mais qu’importe. Ton autre paume plonge dans le poitrail de Barako et lui flambe le cœur. Tu sens des organes entre tes doigts, des muscles, des boyaux et des os. Tu éprouves leur vie, leurs mouvements et leurs pulsations. Tu les malmènes et tu les broies à gestes violents. Ton feu les consume. Il les réduit en cendres.

Barako n’a pas le temps de hurler. Il s’écroule, la poitrine crevée. Ton bras s’échappe de la béance dans une gerbe de sang.

Derrière toi, Noisette a trébuché sur une racine. Elle se relève avec difficulté et découvre ta victoire. Tu te tournes vers elle. Vous vous souriez.

Un cri vous soustrait à votre admiration mutuelle. C’est le vieux Thief qui s’est libéré de l’étreinte des poignards d’une tirade. Il se redresse et beugle sa douleur. Ses deux paumes perforées devant lui, il titube vers le nécromancien. À trois pas de sa cible et de Rhyunâr qui bouffe toujours la carcasse du héros, il s’effondre sur les genoux.

Sa vie ne tient plus qu’à un fil, tu le sens. Ses fluides vitaux tintamarrent dans son organisme. Son palpitant donne tout ce qu’il peut dans une ultime cavalcade désordonnée. Tous les muscles s’étirent et se tendent sans raison. Des rictus tremblants lui cisaillent la face.

Il pose les mains à plat sur le sol. Alors qu’il les soulève, une convulsion incontrôlable agite tout son être. Son cœur accélère encore, il sonne plus fort et plus faux qu’un tambour ogre.

Le vieux concentre toute l’énergie qu’il lui reste dans les bras et les redresse centimètre par centimètre. Il paraît charrier avec lui la terre. Les museaux féroces de deux loups s’extraient de lui avec effort. Ils grognent et se débattent, mais ne parviennent à bondir hors du corps de leur invocateur.

Comme il voit que l’ancêtre tire trop sur ses forces, le nécromancien le calme d’une gifle.

« Tu ne me claqueras pas entre les doigts, vermine ! »

Thief roule à terre sous l’impact. Il halète et grogne, tout comme les deux mufles à ses paumes. Dans un hoquet de douleur, il ricane à l’adresse du sans nom :

« Ne crois pas que tu feras de moi ce que tu veux. Je suis traqueur pour être libre et libre je mourrai ! »

Après un dernier regard vers toi, l’ancêtre presse ses paumes contre sa gorge. Les deux gueules hésitent un instant, puis mordent la chair. Leur museau se plisse d’abord avec dégoût puis, à mesure que le sang afflue en eux, avec une délectation bestiale. L’invocateur s’engloutit lui-même.

Le nécromancien hurle de rage. Sa colère est si intense qu’il ne te voit pas approcher. Il ne sent pas non plus la force que tu émanes, pas plus que la chaleur du brasier vert qui te dévore le bras. C’est à peine s’il éprouve de la douleur lorsque tu le transperces. Tout de même, il se tourne vers toi. Une côte brisée a détourné ton coup et la flamme s’est perdue dans les bordures gangrenées de sa carcasse.

Dans une grimace, il pose la main sur ta tignasse et articule la formule de pouvoir. Tu sens la peau de ton crâne tirer un peu. Muscles et tendons se raidissent. Tu crois que ta tête va exploser, mais la douleur se calme soudain.

La voix du nécromancien résonne dans tous tes os :

« Quoi ? Mais pourquoi ? »

Un sourire te déforme les traits lorsque tu retires ton bras de l’abdomen du sans nom. Les flammes grésillent au sortir du corps nécrotique. Alors que tu armes un second coup, le nécromancien lève deux mains affolées. Sa cape palpite, elle crachote os et tentacules en une offensive désordonnée. Dans sa bouche, les chicots d’ébène articulent un repoussoir. Il te semble que les mots prononcés importent peu, c’est leur sonorité qui compte. Elle modèle la magie et l’organise. Elle la transforme en une arme presque solide :

« CESSE DONC TA FOLIE ! »

Une vague de sorcellerie se jette sur toi. Tu ressens la distorsion de l’air à son contact, le crépitement de la vie qui claque. Sur le passage de la lame de fond, les herbes noircissent et flétrissent. La terre s’assèche et fissure, tandis qu’une pierre esseulée se fend en deux.

Toi, tu te dresses face au raz-de-marée comme un écueil. Tu demeures droit contre la vague qui prend corps. L’ensorcellement n’est plus seulement une déferlante buveuse d’essence, mais un mur de magie rigide en déplacement. Il racle le sol et arrache tout sur son passage dans un bruit de tonnerre.

Enfin, c’est le choc. La houle coagulée se fracasse sur le brisant de ta carcasse en une gerbe blanchâtre. Elle poursuit sa course derrière toi, pulvérisant la nature, puis se dilue dans les broussailles.

Alors tu frappes.

Cette fois, ton coup s’enfonce droit dans la poitrine du nécromancien. Les flammes le dévorent de l’intérieur et engloutissent sa puissance. En un instant, le grand sorcier mute en un vieillard malade. Il tremble, vacille, puis s’effondre comme une poupée de chiffon.

Le cadavre qui choit et s’affale sur lui-même n’est qu’un corps sans vie. Une carcasse vide et dévastée.

Cette fin produit un frisson qui traverse tout ton corps. Tu te sens fiévreux, glacé et brulant, mort et vif tout à la fois. Merde !…

Soudain, une ombre se profile sur ta gauche.

Commentaires

Au tapis, le vioque !
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vendredi 19 octobre à 15h36
Bien fait pour lui ! En plus il avait une sale gueule !
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vendredi 19 octobre à 21h05