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Antoine Bombrun

samedi 11 mars 2017

Les Traqueurs

Chapitre 41

Me voici parvenu à destination. Le froid règne ici, autant que dans les souvenirs que je m’imagine. Je retrouve mes repères, je place mes pas dans les miens.

Pour m’assurer que tout ceci n’est pas un rêve, je mâchonne ma litanie comme un chien le ferait avec son os : Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte !…

 

L’enfant s’éloigne du monticule de cadavres. Ses enjambées le mènent vers la masure, en bordure du village, qui exhale un brasillement de jade. Son cheminement lui fait couper la rivière.

Il en fixe le cours un instant, tâte la glace du pied, puis traverse. La surface ne crisse même pas ; elle tient aussi solidement qu’un plancher de verre. Au centre du ruisseau, il se penche. Son regard a accroché comme un miroitement dans l’onde gelée.

Sa face durcie, percée en divers endroits d’herbes sombres, lui renvoie son image. Il se dévisage, mais ne se reconnaît pas. Quelque chose dans son reflet ne tourne pas rond. Il considère ses traits un à un, mais aucun ne lui semble familier. Le garçon, dans l’eau, lui paraît trop jeune. Alors, il se penche encore.

Brutalement, il se jette en arrière. La glace grince sous sa cabriole, mais elle tient bon. Ce n’est pas lui dans la rivière, mais un autre gamin ! La face est bleuie et boursouflée, piquetée de morsures de poissons et d’algues voraces ; le corps se décharne sous les assauts du froid. Un noyé !

 

L’enfant contourne le macabre trophée dans sa gangue de givre. De nouveau, la lueur verdâtre ronronne pour l’attirer. Elle frétille lorsqu’il détourne le regard, mais s’opacifie dès qu’il la fixe. Elle le nargue.

En une trentaine de pas, il a rejoint la bicoque. La porte, défoncée, ne laisse plus à voir que les massifs bourdons rouillés de ses gonds. Les murs, bien bâtis, conservent une solidité un peu gauche, affaissés vers l’intérieur. Du toit, il ne reste plus qu’une charpente noircie.

Avant d’entrer, le garçon arme sa grosse arbalète. Afin d’être plus à son aise, il dégante sa main droite pour la poser sur la détente. Tout de suite, le froid lui mord violemment la chair.

Enfin, il passe le seuil. Étrangement, il fait plus obscur dans la masure que dans le cul d’un aveugle. Malgré la toiture béante, la lumière ne paraît pas pouvoir pénétrer et cesse sa course au niveau de l’empoutrerie. Même les chatoiements d’absinthe ont disparu.

Le môme patiente pour laisser ses yeux s’habituer aux ténèbres. Après une dizaine de secondes, il commence à distinguer une forme un peu verte dans un coin. L’ombre remue un peu, alors l’enfant pointe son arbalète et interroge :

« Qui êtes-vous ? »

La voix qui lui répond paraît provenir du fond des âges. Elle possède la raucité de celles qui ne se sont pas faites entendre depuis trop longtemps :

« En entrant dans la demeure d’un inconnu, tu ne poseras pas de question indiscrète. Tu attendras que ton hôte fasse la première demande.

— Alors questionnez-moi, puis répondez ! »

La silhouette ricane doucement. Elle se redresse, bien qu’elle conserve toujours un certain air courbé de vieillard.

« Cela fait longtemps que j’attends quelqu’un. Je me terre ici, sur le lieu d’un massacre, dans l’espoir de voir arriver celui que je cherche. Serais-tu celui-ci ?

— Je suis Shiujih. Mon frère était Itham, le chasseur de prime. Je suis venu le venger ! Et toi, qui es-tu ?

— On ne me nomme pas. Je ne suis qu’un spectre qui autrefois fut homme. Je ne suis qu’un esprit sans chair, un souffle sans muscles.

— Cela ne répond pas à ma question. »

L’ombre ricane de nouveau :

« C’est vrai. Je ne saurais pourtant en dire plus, comment nommer celui qui n’a pas de nom ?

— Que fais-tu ici ?

— À cela je puis répondre. J’ai rencontré ici le seul traqueur qui ne m’ait pas craint. J’ai affronté ici mon seul véritable ennemi. J’ai occis ici le seul homme qui m’ait vraiment pourchassé. Itham le chasseur de prime, un sacré gars ! À présent, j’attends un de ses dignes successeurs ! »

L’enfant suffoque :

« Mais alors, vous êtes… Vous êtes… »

Il pointe son arbalète sur la silhouette à grands gestes maladroits.

« Non. Je ne suis pas le nécromancien. Je ne le suis plus.

— Que voulez-vous dire ?

— Prends place, mon gamin. Et laisse-moi raconter. »

En même temps qu’il écoute, le garçon sent le froid d’une main gluante dans son cou. Pourtant, l’ombre est trop loin pour pouvoir le toucher. Ses doigts perdent leurs forces et l’arbalète lui échappe. Elle cliquette sur le sol gelé. La poigne invisible le traîne et l’installe sur une pierre noircie.

« Les sorciers, comme notre nécromancien par exemple, ont la fâcheuse tendance de ne pas contrôler tout à fait leur esprit. La magie le dissocie, elle y creuse sa tanière pour s’y lover. Elle y partage la couche avec, il faut bien l’avouer, une bonne part de folie. C’est pourquoi le pouvoir des ensorceleurs reste raisonnable. Leur magie les dévore de l’intérieur et elle finit par les tuer.

« Il en est d’autres, seulement, plus redoutables, qui parviennent à bannir la partie vérolée de leur âme. Ainsi, ils se purifient et demeurent saints d’esprit plus longtemps. Seulement, au fur et à mesure des rejets, leur âme s’amoindrit. Elle s’étrique au point de les rendre plus séniles qu’une cohorte d’ancêtres. Ces puissants arrivent même parfois à refuser ses droits à la mort elle-même. Ils s’enterrent alors dans l’au-delà et se retrouvent à la table des Nïms. Là, tous se lient pour que leurs personnalités brisées n’en fassent plus qu’une. Une personnalité en plusieurs corps. C’est cette chose incomplète qui règne sur le monde des démons et lui dicte ses lois. Quelle aberration ! Enfin, cela est une autre histoire : elle ne concerne que les plus vieux des sorciers, ceux qui gouvernent depuis la tour sombre.

« Revenons donc à notre charogne : la partie exilée de l’âme. À cette folie qui est bannie se cramponne toujours un fragment d’esprit. Ce rejet ne disparaît pas, il se solidifie pour survivre, il se recrée et forme un démon, une créature de folie docile.

— Alors… tu es… »

L’ombre hoche de son chef de brume avant de répondre :

« Je suis la folie docile du nécromancien. Je suis la part de son être dont il n’a plus voulu. Je suis l’orphelin de sa puissance. Cet abandon m’a empli de haine envers mon ancien corps. Je ne cherche plus qu’à le lui faire payer. Cette rancune a scellé mon alliance avec les maîtres naturels des démons : les seigneurs Nïms. Ceux-ci possèdent, comme moi, une dent contre le sans nom. Ils désirent le tuer, mais ont juré de ne pas lui nuire.

« Aujourd’hui est donc un grand jour ! Celui où trois volontés se rejoignent, celui où les rouages des possibilités se mettent en place ! Nous avons tous trois le même objectif : celui de se venger du nécromancien. Et, à nous trois, nous en possédons le moyen !

— Que veux-tu dire par là ?

— L’affaire est simple, mon gamin : je te propose un pacte.

— Qu’ai-je à en tirer ?

— De la puissance.

— Je me fous de la puissance ! Tout ce que je désire, c’est la mort du nécromancien !

— Notre pacte te donnera la puissance de le vaincre… Je t’explique. Lorsque notre marché sera scellé, mon âme prendra repos dans la tienne. Elle demeurera inactive sans te gêner aucunement. Selon toute vraisemblance, tu pourras même utiliser une partie de mes pouvoirs, certainement de plus en plus avec le temps. Tu seras donc libre de tes actes et tu pourras poursuivre le nécromancien. Dès que tu sauras où il se trouve, tu te rendras près de lui. Là, il cherchera à t’occire, mais ses sortilèges seront inefficaces contre toi car il ne pourra employer sa magie pour se nuire à lui-même. Ainsi, pour toi, il ne restera du grand nécromancien qu’un vieillard gâteux… La vengeance offerte sur un plateau d’argent !

— C’est d’accord. Passons ce foutu pacte !

— Un instant, mon gamin, un instant ! Laisse-moi terminer ! Je n’ai pas évoqué ta part du contrat… Pour que je t’aide de cette manière, il faut que tu voues ton âme aux puissances délétères. Tu devras jurer qu’une fois que ta quête sera achevée, ton esprit et ton corps les rejoindront. Tu n’auras plus d’existence propre, tu ne seras plus qu’un des leurs.

— Pourquoi devrais-je accepter cela, alors que nous trouvons tous notre compte dans ce marché ? »

L’ombre ricane derechef :

« Car tel est un pacte avec la tour sombre : ton âme sera toujours perdue… Mais tu peux refuser, tu sais ! Par contre, ton corps gèlera ici longtemps avant de se décomposer…

— Les menaces ne sont pas nécessaires. Passons ce pacte.

— C’est bien, mon gamin, c’est bien ! Tu dois jurer et signer de ton sang… »

Le jeune homme se lève, déterminé.

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