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Antoine Bombrun

samedi 26 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 26

Nous cheminons dos à la côte et le vent du large nous pousse au cul. C’est comme s’il espérait nous voir partis au plus vite, au plus loin. Ah, on ne peut lui en tenir rigueur ! Un borgne maudit, un cheval noir ; deux ombres néfastes. Qui voudrait de ça par chez lui ?

Marchons, marchons vers notre but. Marchons dans le froid, marchons dans la neige.

Pour me réchauffer les lèvres, un air décomposé, exhumé de mon passé : vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte !…

 

Seul, le jeune garçon a traversé la plaine gelée pour parvenir au village. Ses jambes maigres, crispées par le givre, crissent sur la glace du sentier et achoppent sur les pierres, mais elles le conduisent où il veut. Le gosse parcourt un paysage connu, un chemin du beau temps et des piécettes qui tintent dans la poche : la route du marchand.

Seulement, cette nuit, il mâchonne quelques mots pour se donner des forces. Ces paroles sont ses espoirs, son courage, sa raison de vivre. Il les répète inlassablement :

« Ne sois pas mort, Itham, ne sois pas mort. Ne sois pas mort, Itham, ne sois pas mort… »

Soudain, la maison du commerçant se découpe dans le ciel noir. Large silhouette sombre, haute d’un étage avec son épaisse cheminée. Une demeure cossue. Mais cette nuit, dans l’obscurité et dans le froid, elle semble trembler sous la bise.

Le portail franchi sans prendre la peine de faire tinter la clochette, le garçon approche de l’huis et y toque lourdement. Il a la poigne de celui qui sait ce qu’il veut. À l’intérieur, il entend le bourdonnement d’une vie normale, puis un cri :

« Nous sommes fermés à c’t’heure. Repassez demain. »

Le môme dépose son arbalète pour avoir les mains libres, puis frappe de nouveau, plus fort encore.

« Ne sois pas mort, Itham, ne sois pas mort. Ne sois pas mort, Itham, ne sois pas mort… Je t’en prie… »

La voix tonne derechef :

« Je vous dis qu’on est fermé, alors foutez le camp ! Si je dois vous ouvrir, ce ne sera que pour vous en mettre une en travers de la gueule ! »

Inlassablement, le garçon lève son petit poing pour heurter le bois.

« Ne sois pas mort, Itham, ne sois pas mort. Ne sois pas mort, s’il te plait… »

Cette fois, la voix vibre d’une colère mal contenue :

« Bordel de merde, vous allez vous barrer oui ! »

Comme les coups s’intensifient encore, un raclement de chaise se fait entendre depuis l’intérieur, puis de lourds pas excédés. La porte s’ouvre à la volée :

« Faut te le dire en quelle langue ! On est fermé je te dis ! »

Quand l’homme tombe sur la figure du gosse, tout couvert de neige et bleui par le froid, il paraît interloqué et cesse ses invectives :

« Merde, mais qu’est-ce que tu fais là ? »

L’enfant ne répond à la question que par une autre question. Il a, dans la voix, des accents d’automate :

« Où est mon frère ? Où est Itham ? »

Le marchand joue la mauvaise oreille et entretient le dialogue de sourds :

« Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne devrais pas errer sur les chemins par ce temps ! Viens, entre te réchauffer !

— Où est-il ? Dis-moi.

— Je, heu… Il est trop tard, mon gamin, trop tard…

— Dis-moi. »

Le commerçant soupire, puis déclare d’une traite :

« Itham est mort, comme je l’ai dit à ta mère. J’ai appris la nouvelle par un itinérant de l’est. Il s’est fait tuer en mission. Je suis désolé…

— Où ? »

Le marchand ne répond pas tout de suite. Il tremble de froid. Le garçon, lui, ne bouge pas : il attend son explication.

Après une autre expiration, le boutiquier lâche :

« À Fineval, au village de Fineval. Ça a été un massacre à ce qu’on dit, il n’y a eu aucun survivant… »

Le commerçant s’apprête à continuer son bafouillage, mais déjà le gosse a ramassé son arme à ses pieds. Il fait demi-tour et s’éloigne. Alors qu’il aborde le portail, le marchand se met à gueuler :

« Reviens ! Où tu vas ? Tu ne vas pas partir comme ça ! »

Pas de réaction, le garçon continue sa route. Déjà, sa silhouette se mêle à la noirceur de la nuit et aux flocons de neige.

« Mais reviens ! Bordel, reviens ! »

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