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Antoine Bombrun

vendredi 25 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 25

Après l’annonce du croûton du conseil, les gardes se saisissent à nouveau de vous et vous traînent en sens inverse. Retour devant l’imposante entrée, le long des interminables couloirs, puis dans votre suite. En définitive, la situation n’a pas tant changé, si ce n’est le piquet de sentinelles devant votre porte et les pas réguliers qui résonnent sous votre terrasse. Ce ne sont plus des appartements dans lesquels vous vous trouvez, mais dans une prison !

À peine les battants fermés, votre épéiste chuchote :

« Il fera nuit dans quelques heures. Nous profiterons de l’obscurité pour fuir par la fenêtre. Avec Shiujih, on s’occupe des factionnaires. Toi, Thief, tu t’arranges pour nous fabriquer une corde assez longue pour descendre du balcon. La gamine, si tu la gardes bouclée, tout ira bien ! »

Instinctivement, comme chaque fois que Rhyunâr s’intéresse un peu à elle, tu te places devant Noisette. Tu n’as toujours pas digéré ce que le sabreur a voulu lui faire subir. De te voir agir en père responsable me fait bien marrer ; tu n’en as vraiment pas la gueule !

Thief se place devant Rhyunâr et argumente :

« Je ne doute pas de tes capacités, mon petit. Je suis certain que tu es tout à fait capable de nous débarrasser de quarante sentinelles sans te donner trop de mal, mais l’affaire va plus loin qu’une simple évasion ! »

Pendant que tu t’occupes de la vie de la gamine, l’ancêtre s’inquiète de celle de l’humanité tout entière. Décidément, vous formez une belle bande de bras cassés !

L’épéiste grogne mais Thief ne s’arrête pas pour si peu :

« Il ne fait aucun doute que les ogres sont à notre poursuite. Depuis que nous avons traversé la montagne, les sbires du nécromancien n’ont pas cessé de vouloir nous éliminer. Tant que nous restions du mauvais côté de la Mâchoire, nous ne représentions pour lui aucun danger. À présent que nous nous rapprochons, il abat ses cartes une à une. D’abord les graisseux, dont nous savons désormais qu’ils sont dirigés par un œil blanc, puis Shakami, l’arbalétrier agile. Aujourd’hui, Bidihooly qui lance sur nous la justice du pays. Chaque fois, les attaques gagnent en violence et mettent en péril plus de vies. Que valons-nous, nous autres les maudits, par rapport à tout un peuple de braves gens ? Notre vengeance vaut-elle leur mort ? »

Rhyunâr écarquille les yeux :

« C’est donc pour la vie d’une poignée de paysans que tu veux renoncer à notre quête ?! »

L’ancêtre ne réplique pas tout de suite et l’épéiste poursuit :

« Tu me demandes si notre vengeance vaut mieux que leur vie ? Je te répondrai que oui. Oui, et mille fois ! Notre rancune ne concerne pas uniquement nos trois petites personnes, mais tous ceux dont l’existence a été brisée par le sans nom ! Ceux qui se sont perdus à cause de lui et ceux qui se perdront encore si nous ne faisons rien ! C’est en ne pensant qu’à nous-mêmes, c’est en sacrifiant tous ces campagnards que nous sauverons le plus de vies ! »

Rhyunâr reprend son souffle et s’apprête à continuer, mais son regard tombe sur la face de l’ancêtre. Ce dernier, pâle comme un linge, grimace et serre les dents. Soudain, sa colère jaillit comme une volée de flèches :

« Ferme-la un peu, petit con prétentieux. Ne me fais pas croire que tu raisonnes pour le bien d’autrui, ne mets pas en avant une morale dont tu es le pire ennemi, ne retourne pas mes arguments contre moi ! Tout ce qui t’intéresse, petite merde que tu es, c’est ta vengeance. Le reste t’indiffère. Le mal du nécromancien t’a atteint plus que tu ne le penses. La vie des autres, la mienne même, tu n’en as rien à carrer ; tout ce que tu aimes, tout ce qui te fait bander, c’est la mort ! »

Les mains sur les oreilles de la petite, tu demeures bouche bée devant un tel débordement de fureur blasphématoire. Même l’épéiste semble pris de court. Mais le vieux Thief n’en a pas terminé :

« Alors cesse de nous donner des ordres, cesse de nous utiliser comme des larbins ! Tu veux foutre ce qui te reste de vie en l’air ? Tu veux vivre ta passion morbide sans limites ? Tu veux devenir l’égal de celui que tu pourchasses ? Soit ! Mais arrête de nous emmerder avec tes conneries. Prends tes cliques, prends tes claques, et débarrasse-nous le plancher ! »

La voix du vieillard s’éraille sur cette dernière phrase et il se tait. Le pauvre homme transpire, les lèvres tremblantes, le visage défait. Tous ses muscles frémissent de sa rage évacuée. La fatigue s’abat sur lui.

Rhyunâr le regarde pendant de longues secondes. Il ne dit rien, immobile. Puis, il murmure :

« Si c’est ce que tu penses de moi, alors je n’ai plus rien à faire ici. Je vous souhaite bonne chance pour la suite. »

Il se retourne et part se cloitrer dans une des chambres. Dès que la porte se referme, Thief s’effondre sur un pouf et demeure coi.

 

Tu te réveilles alors que la lune brille haut dans le ciel. Derrière toi, Noisette ronfle un peu. Sur le dos, bras et jambes écartés, elle dort du lourd repos des enfants. Dans la pièce voisine, tombé d’épuisement sur son coussin, le vieux Thief respire doucement.

Mais ce n’est pas cela qui t’a tiré du sommeil. Tu étires tes sens et tu perçois quelques frôlements indécelables. Aucun doute, Rhyunâr se fait la malle ! Tu te lèves délicatement pour ne pas déranger la petite. En quelques pas, tu te diriges sur le balcon. Ce que tu vois confirme tes soupçons : les cadavres d’une huitaine de gardes étendus dans la cour. Et dans un coin, entre deux piliers, une silhouette qui s’évapore. Certainement moins habile que ton compagnon quelques instants plus tôt, tu empoignes la corde de drap pour gagner la terre ferme.

Une fois sur le plancher des vaches, tu galopes à la poursuite de l’épéiste. Tu l’aperçois qui se faufile d’ombre en ombre, plus vif et insaisissable qu’un mauvais esprit. Vous parcourez ainsi quelques cours qui communiquent par de menues poternes. Chaque fois, une sentinelle s’effondre en silence. Rhyunâr tente de rallier la grand-porte du palais, la seule entrée qu’il connaisse. C’est de la folie, mais tu le suis quand même.

Bientôt, alors qu’il transperce un patio garni d’une fontaine, un sifflement retentit, serré de près par tout un tintamarre de ferraille qui s’entrechoque. Rhyunâr peste un peu et se met en garde au centre de l’atrium. Toi, tu te dissimules sous un porche.

 

D’épaisses files de soldats s’extraient des différentes entrées et forment un large cercle autour de ton compagnon. Longues épées fines, mailles brillantes et vêture lilas, leur identité ne fait que peu de doute. Un homme de forte carrure se démarque des autres. Même armement, même uniforme, mais il exhale quelque chose de plus : une aura de meneur. Il se dégage du groupe et s’avance vers le sabreur.

Ton compagnon l’accueille par une grimace :

« Planton Vertefeuille, quelle désagréable surprise ! »

Le briscard s’incline et riposte :

« Vraiment charmante, en effet ! Pour tout dire, ce n’est pas une surprise à proprement parler : le prince désirait quelqu’un pour te surveiller. Comme je suis celui qui te connaît le plus ici, il m’a demandé de garder un œil sur toi ! Il a bien choisi son homme, si tu vois ce que je veux dire…

— Tu sais, enchaîne le sabreur, ce n’est pas notre si longue amitié qui m’empêchera de te faire la peau ! »

Pendant qu’il parle, Rhyunâr se déplace de quelques pas pour se rapprocher du mur. Tu salues l’initiative : lorsqu’on n’a pas de frère d’armes, rien de mieux qu’une bonne vieille paroi pour se couvrir les arrières ! Une fois qu’il la colle, l’épéiste imprime à son yatagan un léger mouvement. À priori inoffensif, même si tu le devines tout autre à l’énergie qui s’en diffuse. Celle-ci dégouline par tous les pores de la peau de ton compagnon, elle gicle des rotations du sabre. Bientôt, elle heurte la paroi derrière le sabreur, rebondit et rampe à travers la cour. Déjà, les cliquetis de métal que dégagent les soldats se font moins bruyants, leurs souffles presque inaudibles.

« J’imagine, Rhyunâr, je t’ai entendu conter tes exploits. Je sais que tu n’as aucune pitié ni aucune merci. Par chance pour ma peau, je n’en ai pas plus. C’est pourquoi je me suis permis d’inviter un compagnon ! »

Rhyunâr s’élance sans en écouter davantage. De toute manière, la voix du planton se noie dans la vague de silence. Le yatagan tournoie, pousse un rugissement aphone et déchire l’air. Il avale les mètres qui le séparent du garde du corps. Dix, huit, trois, un. La lame s’abat comme un serpent bondit sur une souris.

« Il suffit ! »

Le tonnerre d’un cri a fendu l’accalmie. Il brise l’enchantement, redonne du souffle à toutes les poitrines qui se gonflent de nouveau, à tous les muscles qui tressaillent.

La pointe de son yatagan à moins de trois pouces du planton, Rhyunâr s’est immobilisé. Il lève un œil terne vers la présence qui s’immisce dans la petite cour. Un corps de gamin, de grosses joues et deux pupilles blanches au milieu de la figure : Bidihooly !

Comme le gosse s’avance vers l’épéiste, tu jures dans ta barbe et tu prends la fuite.

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