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Antoine Bombrun

mardi 22 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 22

« Si, il reste un point de votre histoire qui demeure mystérieux. »

Le prince étend un silence avant de poursuivre :

« Tous les hommes marqués par le comte sont tombés sous son emprise. L’esprit enfermé dans un carcan de magie noire, ils sont devenus des marionnettes de chair pour le nécromancien. D’après les histoires, la résistance de ses victimes ne perdure pas plus de quelques jours. Les plus faibles se laissent entraîner sans combattre, les autres se défendent corps et âme. Ils affrontent les sombres enchantements et s’y lacèrent le cœur. Tous finissent par céder ou par sombrer dans la folie. Certains, parmi les plus endurants, décèdent dans la bataille, mais aucun ne parvient à se retourner contre son créateur. Aucun, sauf vous trois. »

Après une pause, durant laquelle vous feignez de ne pas comprendre que le prince vous invite à vous expliquer, celui-ci continue son monologue :

« Vous avez été marqués le même jour, par le même sortilège. Devez-vous votre liberté à la chance ? La puissance du comte était-elle affaiblie ce jour-là ? Ou bien, comme tous les indices tendent à le faire penser, avez-vous trouvé une échappatoire à sa cruelle magie ? »

Cette fois, la question est on ne peut plus claire. Pas moyen, donc, de se soustraire à une réponse. Tu te tournes vers tes compagnons. Thief ouvre la bouche pour expliquer, mais Rhyunâr prend les devants. Étrangement, il prend un ton doucereux que tu ne lui connais pas :

« À dire vrai, mon prince, nous n’avons pas été marqués le même jour… »

Le souverain prend l’air étonné et paraît presque en oublier sa question initiale :

« Que voulez-vous dire ? »

Votre épéiste arbore le sourire en coin du pêcheur qui, après avoir longuement bataillé, a ferré sa proie par une ruse de son cru. Il te jette un coup d’œil. Tu remarques dans ses prunelles un curieux reflet inquiet. Cela ne lui ressemble décidément pas. Tu hésites une seconde, mais la sauvegarde de ton intimité prend le pas sur l’attachement au groupe et tu répliques à sa place :

« Cela n’a rien à voir avec une faiblesse du sortilège. Si nous avons pu résister à la marque, c’est grâce aux connaissances de Thief. »

L’attention du monarque se détache avec difficulté de l’épéiste. Cependant, la promesse d’une réponse à son questionnement premier lui fait tourner les yeux vers l’ancêtre. Rhyunâr te bouffe d’un regard rageur.

Le vieux Thief bafouille quelques mots avant de se reprendre. Il est pâle et fatigue visiblement. Néanmoins, il ordonne sa pensée et entreprend de préciser :

« J’ai, dans ma jeunesse, beaucoup étudié les marques maléfiques. Je n’accumulais que des connaissances livresques, car je me trouvais bien trop pleutre pour y risquer ma vie, mais je ne pouvais empêcher ma curiosité de vagabonder dans cette direction. Quand nous avons été marqués avec… »

Il balbutie de nouveau – épuisement ou peur de dévoiler ton secret ? – puis poursuit :

« Quand nous avons été marqués, j’ai utilisé tout mon savoir pour réunir des substances censées pouvoir combattre le mal. En vérité, la recette est simple, car après mes études plus poussées de ces dernières années sur les vrais marqués que nous sommes, il s’est avéré que seulement trois essences ont prouvé leur efficacité : un champignon et deux plantes. En les broyant, puis en les faisant bouillir dans de l’eau suffisamment longtemps, on obtient une pâte noirâtre, un peu gélatineuse, aux effets prodigieux !

— Trois essences seulement ! s’écrie le prince. Mais quelles sont-elles ? »

Thief marque une pause et vous lorgne furtivement avant de répondre. Rhyunâr tire visiblement la gueule et toi, bon, pour toi ça ne change pas, mais tu tires visiblement la gueule. Surtout que Noisette s’est endormie sur son siège… L’ancêtre toise de nouveau le prince, puis objecte avec déférence :

« Je suis navré, Votre Majesté, mais c’est là un secret que je préfère conserver en ma personne. »

Le souverain s’en étonne à voix haute :

« Pourquoi ? Quel mal pourrait-il faire au monde ? En le divulguant, vous ne pourriez que rendre supportable la vie d’autres marqués en leur offrant la liberté !

— Que savez-vous de notre liberté ? rétorque le vieillard du tac au tac.

— Rien, il est vrai, mais… Et si vous mourez, vos compagnons…

— Vous parlez de liberté, l’interrompt Thief avec colère, c’est un grand mot, un beau mot, mais qui pour nous se résume à peu de choses. Rejetés par notre propre peuple, pourchassés par tous les démons de la tour sombre, en proie à la solitude, à la douleur, à la faim ! Est-ce cela que, dans votre beau palais de marbre, vous appelez liberté ?! »

Le prince attend que l’ancêtre ait achevé sa tirade pour répliquer :

« Mais vous pouvez marcher et parler à votre guise, vous pouvez rêver votre vengeance et la mettre en actes. Vous restez plus libres que tous les autres marqués ! Vous ne l’êtes en rien comme les autres hommes, mais vous le demeurez tout de même ! »

Le vieux Thief accuse le choc. L’émotion et la fatigue l’ont rendu transpirant. Il s’éponge le front et cherche à rassembler ses idées. Votre épéiste, qui reste étrangement calme depuis un moment, le fixe avec anxiété. Après un silence qui s’éternise, l’ancêtre laisse tomber sa sentence avec un soupir :

« Vous avez vu juste, ô mon prince. Ce n’était pas la raison, mais la douleur qui s’exprimait par ma bouche. Conserver la recette pour moi seul n’était ni très sage ni très réfléchi. Je crois que c’est la peur qui me faisait penser ainsi, la peur de perdre le peu de liberté qu’il me reste. Si donc vous voulez prendre de quoi noter, je vais vous détailler la recette. Vous serez plus apte que nous pour la divulguer au monde… »

Alors que le souverain se penche pour saisir un parchemin, un encrier et une plume, votre épéiste bondit de son siège. Sa fureur bascule le fauteuil en arrière et l’envoie valdinguer bruyamment au sol. Noisette se réveille avec un petit cri aigu, mais le beugle de Rhyunâr la fait taire.

Presque en position de combat, campé sur ses deux jambes, le corps courbé en avant, les bras un peu levés, le sabreur crache à travers la salle du trône :

« Cessez vos ridicules simulacres de magnanimité, prince Alcyre ! Vous n’êtes pas homme à agir pour la beauté du geste ! Rien chez vous ne l’est ! Il n’y a qu’à voir votre ville, où chaque détail ne vit que pour souligner votre puissance ; il n’y a qu’à voir votre palais, dont la fausse sérénité cache une rigueur militaire ; il n’y a qu’à voir votre personne, dont le masque de gentillesse et de compréhension dissimule une pensée retorse et un esprit égocentrique. Cette recette, vous ne comptez pas l’offrir au monde, mais vous souhaitez la garder pour vous-même ! Sinon, pourquoi nous auriez-vous fait venir ? Sinon, pourquoi auriez-vous fermé les yeux sur le massacre des désosseurs ? Prince Alcyre, je vous accuse de vouloir cet antidote pour placer les marqués sous votre domination ! Vous ne désirez pas le bien du peuple, mais une armée d’yeux blancs à votre solde ! »

À cette annonce, le vieux Thief, la petite Noisette et toi vous dressez sur vos pieds. L’ancêtre élève la voix pour soutenir votre épéiste, puis vous quittez la salle du trône. Les derniers mots résonnent toujours quelques secondes après votre départ :

« Ma recette ne désertera pas ma bouche pour vous ! Notre quête est d’occire le nécromancien pour nous libérer, pour libérer tous les marqués, pas de les faire passer de la domination du sans nom à une autre plus cruelle encore ! »

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