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Antoine Bombrun

dimanche 20 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 20

Le trajet jusqu’à la capitale vous a pris trois jours. Un demi pour rallier le village que vous veniez de quitter, puis le reste, à bord d’un carrosse, pour rejoindre la belle cité de la Nouvelle lune.

La carriole, tirée par un régiment de coureurs immaculés, s’est révélée plus spacieuse qu’une baraque. Vous y avez partagé la compagnie d’Anathase de Vertefeuille, le drolatique fils du baron, ainsi que de son mutique homme de main. Je les affuble ainsi chacun d’un adjectif bien défini, mais votre présence va étrangement inverser les rôles !

Étendu sur les moelleux coussins qui recouvrent les banquettes, le premier a tenté de vous divertir par ses bons mots et ses historiettes. Finalement, quelques grogneries de votre épéiste lui ont clôt le caquet et ont mis en avant le rude briscard.

D’un style moins fleuri, contés d’une voix plus bourrue, les anecdotes de ce traîneur de sabre ont enchanté le public inhabituel que vous êtes. Bagarres de taverne, souvenirs de batailles, récits de victoires et chroniques de débâcles, le genre de conte à vous faire battre le palpitant et remuer la cervelle ! Le planton en connaissait, et des meilleures ! Rhyunâr, emporté par la fougue du diseur, a hésité, à plusieurs reprises, à balancer ses échauffourées sur le tas. Pourtant, il s’est chaque fois tiré la bride après quelques phrases. L’ancêtre, quant à lui, a assommé votre petite assemblée des interminables annales tirées de ses lectures.

Il a fallu que le soudard brise la glace pour décider le sabreur. À court de racontars, il s’est étonné que vous ne déteniez pas plus d’histoires de batailles, vous qui possédez des pouvoirs de marqués. Après cette autorisation tacite, Rhyunâr a mis sur le tapis ses nombreuses empoignades.

Ton attention fluctuait, avec celle de Noisette, entre une écoute assidue et une contemplation passive du paysage. Les fines étoffes blanches qui servaient de cloison, tendues entre les armatures de bois du carrosse, s’ouvraient à loisir pour faciliter l’observation. Si le décor ne surprenait guère Noisette, il t’étonnait par sa richesse apparente. Rien à voir avec la ruine qui balafre l’autre versant de la montagne. Ici, la nature respirait la paix et la sérénité. Les chemins surélevés, bien entretenus, ne menaçaient pas de s’effondrer. Les champs en bordure de route, piquetés de paysans au travail, résonnaient de chants et de rires. Même les arbres et les cultures resplendissaient.

La petite dormait beaucoup, ou plaisantait avec toi sur des sujets variés. Le seul qu’elle n’abordait jamais concernait sa famille – et cela te convenait fort bien. C’est au cours d’une de ces conversations, entre les éclats de rire et les pépiements, que tu as appris qu’elle jouait de la flûte. Dès lors, tu n’as cessé de lui promettre que tu lui en achèterais une dès que possible.

Bref, vous respiriez la joie de vivre. Parfois, seulement, lorsque Noisette était plongée dans le sommeil, tu retombais dans ton océan de lassitude et d’abattement. Heureusement, il te suffisait d’un coup d’œil sur la petite pour émerger de nouveau, tailler pour elle quelques figurines de ton poignard ou composer de courts poèmes.

Je ne te cache pas que ce bonheur, venant de toi, m’emmerdait prodigieusement !

 

Passées les grandes portes de bois cerclées de fer, encastrées dans une lourde muraille, le calme de la campagne cède place à l’agitation de la ville. Encore une fois, vous remarquez la différence d’ambiance entre cette contrée et la vôtre : pas de piquet de garde à l’entrée, pas de colporteur de rue, pas de prostituées pour en hanter les recoins. Rien que le remous d’une ville pleine de vitalité.

Une fois engagé, le carrosse s’enfonce dans une large avenue fleurie. Les charrettes et les chariots s’y croisent avec aisance, les piétons la traversent sans avoir à enjamber les flaques de boue sur des planches branlantes, les façades qui la bordent s’élèvent haut, blanches et propres.

« Cette allée est l’artère majeure de la ville, explique le fils Vertefeuille. Elle mène de la porte principale au palais. Depuis son cours, on peut accéder à tous les quartiers de la ville. »

Tous les cinquante mètres environ, une statue de marbre présente un jeune homme de haute stature. À la couronne qui le coiffe, on reconnaît le roi ; à ses postures guerrières, la distinction de chef des armées.

Devant chaque colosse, le garde du corps vous donne les explications nécessaires :

« Voyez l’épée du prince, elle est brisée ! Durant la prise de la cité lacustre, il a frappé une pierre en affrontant le seigneur marchand. Sa lame s’est rompue net et il a dû finir son duel avec ce simple tronçon !

« Admirez ici son port de lance ! On doit la victoire de Nohm à sa promptitude dans l’organisation militaire. Les barbares nous harcelaient sur tous les fronts et les troupes commençaient à perdre courage. Le prince a réorganisé son armée en phalanges autonomes, chacune sous la direction d’un lieutenant. Je me rappellerai toujours de ce massacre. Nous avons ferraillé pendant quatre jours. Mon armure, tordue par les coups de gourdins et encrassée par le sang, grinçait comme un beau diable ! L’ennemi me repérait à cent pas !

« Et regardez-le, monté sur son char ! L’escarmouche des trois chemins, je m’en souviens comme si c’était hier ! Le prince est tombé dans une embuscade avec son escorte. J’avais intégré l’arrière-garde à l’époque, le temps de faire marche forcée pour lui porter secours, tous ses estafiers avaient mordu la poussière. Il tenait tête seul, désarmé, affrontant les rebelles du champ aux loups avec les lames de son char et les sabots de ses destriers. »

À chaque bataille, le briscard ajoute sa petite note personnelle, son anecdote ou sa mésaventure. L’ancêtre s’en étonne :

« Mais quel âge as-tu ? À t’entendre, tu as participé à toutes les échauffourées de l’Histoire ! »

Le briscard éclate de rire :

« Non, ce ne sont là que des batailles récentes ! Notre prince est très versé dans l’art du combat, et pas uniquement de manière livresque ! Depuis trois ans qu’il est sur le trône, il nous a menés dans pas moins de cinq guerres ! »

Bientôt, vous enfilez une rue plus étroite sur la gauche.

« L’arrivée par la grande porte du palais est réservée pour les officiels » souligne le fils Vertefeuille avec malice, satisfait de cette pique qu’il savoure comme une vengeance.

 

Ce qui te marque, toi, ce n’est pas la majesté des rues ou des statues, ce sont les odeurs. Si je me suis toujours douté qu’on pouvait te tenir par les papilles, cette arrivée en ville m’en a donné la confirmation. Les narines dilatées, tu renifles à grands traits l’effluve des épices, le fumet de la viande qui cuit, le bouquet des vins et la fragrance des rissoles frites. Et tes yeux suivent ton nez, se précipitent sur toute la bonne chère qui passe à ta portée. Faut dire que ça change de la bouffetance de ton pays : ici, manger n’est pas une nécessité, c’est un plaisir !

 

Après un détour par des ruelles secondaires, vous parvenez à la forteresse par l’arrière. Même vue de dos, elle en jette ! Ce n’est pas la demeure trapue et grossière des chefs que l’on trouve de par chez vous, c’est une véritable œuvre d’art ! Un palais autant qu’une place forte ! De longues colonnades de marbre que surplombe un toit rebondi. Les tuiles, d’un rouge vif, rehaussent la couleur de l’ensemble. Derrière, le mur, car il en faut un, passe presque inaperçu. De larges portes sectionnent la façade. Leur bois sombre, moucheté d’énormes cabochons de fer, ajoute une majesté certaine. Les poignées rappellent les fenêtres par leur forme : un croissant de lune. On voit que l’édifice a été pensé pour sa grâce, et non seulement pour résister aux assauts du temps et des machines de guerre.

Noisette, prétextant qu’elle a mal aux fesses, ne tient plus en place et tu dois presque la retenir pour l’empêcher de bondir en route. Elle se met à piailler en découvrant le palais :

« Je ne suis jamais venue ici ! Tout est grand ! Tout est beau ! Je ne suis jamais venue ici ! »

Enfin, le carrosse s’immobilise. Le planton met pied à terre le premier et vous installe le marchepied. Le fils Vertefeuille descend noblement, Noisette d’une cabriole ; Rhyunâr a le pas décidé, le vieux Thief, prudent. Toi, tu descends, tout simplement. Tu es inexpressif jusque dans ta démarche !

Devant vous patientent quatre chaises à porteurs, chacune recouverte d’une toile de couleur vive. Les hommes qui les soutiennent, puissants mais bien vêtus, gardent le regard fermé. Anathase Vertefeuille vous salue d’une courbette :

« C’est ici que nous nous quittons. Ces serviteurs vont vous mener jusqu’à notre majesté le prince. »

À cela, son garde du corps ajoute un salut de la main.

Vous grimpez chacun dans votre chaise, puis celles-ci se mettent en route. Une fois fermées, vous vous retrouvez pris comme dans une petite pièce sans fenêtre. Les couches d’étoffe se révèlent multiples et voilent la lumière, pas un seul interstice pour jeter un œil ! Tu te questionnes sur le motif de cet enfermement, bien que tu imagines qu’il s’agisse d’un stratagème pour vous empêcher de localiser la salle du trône. La durée du trajet tend à te donner raison, car vous mettez presque une demi-heure pour rallier votre destination.

Quand enfin les serviteurs vous déposent, vous vous retrouvez devant une immense porte de bois, flanquée de dix gardes lourdement armés. La voix de votre épéiste résonne en même temps que le grincement majestueux des battants :

« Eh benh, quel accueil… Ils n’y vont pas de main morte, ces cons-là ! »

Commentaires

Ça fait du bien de voir un peu de couleur dans ce monde^^
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