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Antoine Bombrun

jeudi 17 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 17

Après une nuit à l’auberge du Pied-sec, vous reprenez la route au petit matin. Vous avez passé la soirée enfermés dans votre chambre de crainte du contact humain. Pendant tout ce temps, votre épéiste est resté dans un mutisme forcené, dont vous n’êtes parvenus à déceler l’origine.

Après votre repas et votre dose, le vieux Thief est descendu dans la grande salle afin de se renseigner sur votre itinéraire. Il est revenu presque une heure plus tard, la démarche moins assurée. Il vous a répété les propos tenus par un paysan de passage avant de s’écrouler :

« Pour gagner la forteresse de Rochemont, nous devrons longer la montagne durant cinq jours. Mais on m’a interdit d’y foutre les pieds, car seuls les lieutenants et les désosseurs y sont acceptés. »

 

Vous cheminez depuis deux bonnes heures lorsque les choses se gâtent. Décidément, vous attirez les emmerdes !

Vous entendez une troupe qui arrive derrière vous. Au nuage de fumée qu’elle soulève, il s’agit là d’un large groupe. Vous hésitez à gagner le fossé, puis vous vous souvenez que les yeux blancs ne sont pas mal vus par ici. Avec un petit sourire de contentement, vous continuez votre route. Enfin, Rhyunâr et Thief, toi tu fais la gueule, comme d’habitude !

Après dix bonnes minutes, la troupe vous rattrape. Composée de plusieurs familles et de gros chariots, elle ressemble à n’en pas douter à une caravane de marchands. Pourtant, quelques détails prouvent le contraire. Un armement hétéroclite, un insigne fiché dans leur cuir bouilli, mais aussi leur chargement, ces bâtons blanchâtres qui s’entassent à l’arrière des charrettes.

« Les désosseurs, souffle Thief. »

Vous vous placez sur le bas-côté afin de les laisser passer, mais les collecteurs s’immobilisent à votre niveau. Un grand homme à la barbe touffue, vraisemblablement leur chef, s’avance vers vous. Il déclare après un petit salut :

« J’ai entendu dire que vous comptiez vous rendre sur les terres du comte de Rochemont. En tant que maître de ses collecteurs d’impôts, je suis au regret de vous annoncer que c’est chose impossible. À présent, si vous voulez bien rebrousser chemin… »

Les paroles sont prononcées d’une voix douce mais ferme. La main que le meneur maintient posée sur le pommeau de son épée vient confirmer ce ressenti. Votre sabreur ne se laisse pas impressionner pour autant. Il passe devant l’ancêtre et se plante face à Barbe drue. Soudain, il brise le silence dans lequel il s’est muré depuis la veille :

« Eh, connard, barre-toi d’ici avant que je ne te fasse bouffer les pissenlits par la racine. »

L’homme ne sait que répondre face à une telle hargne et ne parvient qu’à bredouiller quelques syllabes. Thief accourt de l’arrière pour apaiser la situation :

« Nous ne voulons aucun mal au comte, mais nous devons le rencontrer pour une affaire de la plus haute importance ! »

Barbe drue remue un peu les paupières et son regard oscille entre l’épéiste et l’ancêtre. Il est perplexe. Ses yeux s’agrandissent lorsque le yatagan chuinte dans son fourreau. Ils s’exorbitent quand la lame détache sa tête de ses épaules. Son crâne roule dans les herbes hautes. Sa bouche s’ouvre et se ferme comme celle d’un poisson hors de l’eau. Ses globes oculaires embrassent le paysage, ils fixent un instant ce corps qui a été le leur et qui reste droit. Affolés, terrifiés, ils voient les gerbes de sang qui jaillissent du cou décapité, qui tressautent avec colère, qui maculent l’épéiste immobile. Ses oreilles perçoivent un dernier son, une dernière parole. C’est le sabreur qui conclut l’affaire :

« Je crois qu’il est inutile de parlementer plus longtemps. »

Il n’est déjà plus en place. Il se tient au centre des désosseurs qui ne réagissent pas. Il va trop vite pour eux. Les itinérants meurent, perforés, tranchés, écorchés avant même de s’en rendre compte. Quand les premiers cris de haine résonnent, un anneau de cadavres s’amoncelle autour de Rhyunâr. Tous bondissent vers lui, l’arme au clair. Tous : hommes, femmes, enfants. Et tous s’effondrent.

Tu restes immobile. Néanmoins, il y a quelque chose qui cloche. Ce n’est pas ta molle impassibilité habituelle. Tu es empli d’une tension que tu peines à contenir, qui te submerges assez pour te priver du contrôle de ton corps. Ça a une force incroyable, même moi j’en suis secoué.

Rhyunâr cesse de frapper. En une seconde, il a essuyé son yatagan et l’a rengainé. Il se tient de nouveau droit, alors que tous les morts n’ont pas fini de chuter. C’est une hécatombe. Une macabre boucherie. Un sanglant carnage.

Ton courroux éclate avec le bruit mat du dernier cadavre qui touche le sol :

« Putain Rhyunâr ! Mais qu’est-ce que tu as foutu ? Ces gens ne t’avaient rien fait ! »

Tu t’avances à grands pas vers l’épéiste. Lui et Thief te regardent sans comprendre. C’est la première fois qu’ils te voient dans cet état. Ta voix n’est plus basse et rauque, croassante, mais elle monte dans les aigus. Elle s’éraille sous ta colère. Tu ne sais pas ce que fait l’ancêtre, ni ce qu’il pense, et tu n’en as rien à faire. Tout disparaît dans une brume écarlate, si ce n’est la figure suffisante de ton compagnon.

Dans ta fureur, tu seras bientôt au contact du sabreur. Tu continues de crier des insultes et des remontrances. Soudain, un mouvement derrière Rhyunâr fout ton emportement en l’air. Tu te figes, la lèvre tremblante, le regard fixe.

Votre épéiste se retourne et voit lui aussi la scène. Le monceau de cadavres se boursoufle et il en sort une petite tête. Blonde comme les blés, deux tresses sur les côtés, les yeux noisette et un nez menu : la fillette ressemble à un ange. Elle repousse un corps lacéré, fait rouler un crâne et enjambe un agonisant pour s’extraire du massacre.

De son visage fin, de sa jolie robe blanche agrémentée d’un gros nœud, dégouline un sang poisseux. Un maigre sourire étire les lèvres de l’épéiste. Sa lame grince alors qu’il la dégaine, lentement, avec un plaisir malsain.

« Encore un gosse, décidément… »

Le yatagan au poing, Rhyunâr s’avance vers la fillette. Celle-ci le regarde de ses grands yeux. Elle reste sans bouger. L’épéiste met la main gauche à plat sur sa tête et lui attrape la chevelure, le fer de son sabre contre la carotide. Il se penche pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Des larmes percent et tracent des sillons étincelants sur les joues de l’enfant. Elle ne bouge toujours pas. Rhyunâr se redresse. Il s’apprête à frapper quand ta voix claque. Elle fend l’air comme une lame et va gifler le sabreur.

« Non ! Pas cette fois ! »

Rhyunâr s’immobilise et te montre les crocs. Tu t’avances vers lui et il lâche la fillette pour t’affronter. Sa voix n’est plus qu’un grondement :

« Comment oses-tu ? »

Il s’apprête à frapper mais tu te baisses subitement. Accroupi, tu prends la petite par la main et tu lui demandes :

« Comment est-ce que tu t’appelles ? »

La surprise fait cesser le flot de ses larmes et ravale ses sanglots. La fillette s’essuie les yeux, se débarbouille grossièrement en frottant fort, puis elle répond :

« Noisette.

— Alors, Noisette, viens avec moi. »

La petite te suit et, main dans la main, vous vous éloignez du carnage. Rhyunâr vous observe pendant de longues secondes, jusqu’à ce que vous vous asseyez dans l’herbe haute, puis il hausse les épaules, rengaine son yatagan et reprend sa route. Thief l’interpelle mais sans succès. L’ancêtre hésite, puis il poursuit l’épéiste au petit trot. Il vous souffle au passage :

« Je vais tâcher de le retenir. Si je n’y parviens pas, retrouvez-nous ce soir, au camp. Suivez la lumière de notre feu ! »

Tu ne réponds rien, tu ne le regardes même pas. Tu n’as d’yeux que pour la fillette. Avec un linge que tu sors de ta sacoche, tu lui nettoies le visage. Tu y vides la moitié de ton outre, mais le résultat n’est pas si mal. Ensuite, tu lui cherches de quoi se changer. Une de tes chemises lui servira de robe. Rien de bien propret, mais au moins elle ne baignera plus dans le sang. La petite se change sans pudeur.

Lorsque tu as jeté ses guenilles rougies, tu lui demandes d’une voix douce :

« Noisette, ton papa et ta maman, ils sont où ? »

La fillette désigne le carnage du doigt avant de répondre :

« Là-bas.

— Hum… Tu as faim ? »

Commentaires

Pauvre Noisette :s
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jeudi 27 septembre à 08h36