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Antoine Bombrun

mercredi 16 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 16

Dès que Shakami disparaît, l’ancêtre se précipite vers votre épéiste pour l’aider. Au passage, il balance un coup de pied dans la carcasse de l’arbalète.

Lorsque le vieux Thief lui tombe sur le râble et le tire de son inconscience, Rhyunâr l’envoie balader avec sa douceur naturelle :

« Fous le camp, Thief ! Je n’ai pas besoin de toi, juste de repos ! Alors ne me touche pas, je suis très bien ici ! »

Le vieux s’éloigne en maugréant et va s’étendre à tes côtés. Toi, tu t’installes de travers, un peu en boule, et tu fermes les yeux. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, vous ronflez tous les trois comme des bienheureux.

 

Tu t’éveilles quelques paires d’heures plus tard. C’est la douleur qui t’arrache du sommeil : ton bras te lance. Tu rinces la brûlure du mieux que tu peux, puis tu farfouilles dans les affaires de l’ancêtre. Tu en sors le pot en terre cuite, duquel tu extrais votre substance gélatineuse. Tu t’en enduis généreusement la plaie avant de la bander. Cette fois, tu vas jusqu’au bout. Il n’y a personne pour te tirer de ta besogne.

Quand tes compagnons se lèvent, un peu plus tard, ils te trouvent la mine sombre, en train de ruminer un quignon de pain. Thief prépare votre dose, ça vous redonne déjà un peu le moral !

Le plus bougon de vous trois, c’est l’épéiste. Il vient de se prendre une déculottée et, cerise sur le gâteau, son adversaire l’a épargné. De quoi faire grogner un âne ! Vous autres, vous le laissez rouscailler. Vous savez que, dans peu de temps, sa mauvaise humeur cédera la place à de la hargne. Au lieu de s’apitoyer sur son sort, cet idiot de sabreur voudra sa revanche !

Tout de même, sa morosité finit par atteindre l’ancêtre qui se met à grommeler :

« Shakami est donc un marqué, un des six sbires du nécromancien. Vous avez vu sa puissance ? Nous ne sommes pas de taille face à eux… On dirait que notre quête est vouée à l’échec… Mais qu’y pouvons-nous ? Nous arrêter ici serait trop lâche… »

La plainte ragaillardit Rhyunâr comme l’aurait fait un coup de fouet.

« Gnagnagna, qu’il rétorque en grimaçant, et voilà le vieux qui recommence avec sa philosophie à deux sous… »

Toi, tu t’éloignes et tu les laisses à leur querelle. Plus que pour t’isoler, c’est pour dissimuler le rire nerveux qui te monte dans la gorge.

L’après-midi se termine ainsi dans une ambiance morose. Vous êtes tous trop épuisés pour quitter les lieux. De toute manière, comme plus aucun bruit ne parvient de la montagne, vous estimez que vous ne craignez rien.

Vers le soir, Thief vient te rejoindre. Accroupi face à la plaine, tu la parcours des yeux depuis un moment. Après la descente en pente douce s’étendent des champs à perte de vue, parsemés de bosquets d’arbres et de quelques mares. Un beau paysage ; un paysage de paix. Cela fait longtemps que tu n’en avais pas vu. Cette sérénité doublée des rayons du soleil, tu croirais avoir quitté la terre pour quelque paradis mystérieux.

En pleine campagne, à une journée de marche, tu devines les toits de chaume d’un petit village. Quelques baraques crachent d’épais panaches de fumée blanche qui sillonnent le ciel nu. Tranquille.

Quand tu tournes les yeux vers les contreforts, c’est à la recherche d’une citadelle. La forteresse de Rochemont, comme a dit Shakami. Mais tu ne vois rien… Aurait-il menti ?

Thief s’assied à côté de toi. Il fixe un moment le décor, puis murmure :

« Les peuples de cette face-ci de la montagne se distinguent beaucoup de ceux de chez nous. Le climat, la culture, je ne saurais dire… Le fait est que, éloignées par la Mâchoire de pierre, nos deux sociétés ont eu tout le loisir de se différencier. »

La voix du vieillard, un peu rauque, te berce agréablement. Tu le pousserais presque à continuer. Heureusement, tu n’as pas besoin de te mouiller, il le fait tout seul :

« Il y a quelques décennies, une sécheresse s’est abattue sur le continent. Elle a duré longtemps. On n’avait jamais connu ça, en tout cas de mémoire d’homme. Un jour, les ogres ont migré ici. Le soleil avait asséché leur terre, ils avaient détruit le reste. Ils ont pillé la région au passage, mais ne se sont pas attardés. Ce qui les attirait, c’était la fraîcheur de la montagne. Ils s’y sont établis. Ils assaillaient toutes les caravanes qui la sillonnaient, si bien que la communication entre les deux versants de la Mâchoire s’est bientôt révélée impossible. Le trône, qui à l’époque gouvernait les deux faces, a perdu tout contrôle de la pente est. Après quelques mois, il y a eu là-bas un coup d’État. Le temps que l’information traverse la montagne et que le roi dresse une armée, il était trop tard. Ceux du levant qui avaient pris le pouvoir ont établi une nouvelle capitale, qu’ils ont nommé Nouvelle lune, en référence à la nôtre, la cité de Lhune.

« Après quelques années, les ogres ont cessé leurs maraudes, probablement trop occupés à s’approprier les hauteurs des monts pour s’inquiéter de ce qui se passait à leurs pieds. Cependant, la nation ne s’est jamais reformée. Elle reste séparée en deux : le pays de Lhune et le pays de la Nouvelle lune.

« Dernièrement, les graisseux ont commencé à redescendre. Si nous ne savons pas vraiment pourquoi, il existe toute une ribambelle d’hypothèses : un problème de surpopulation, un chef particulièrement territorial, ou bien, comme le pensait le marchand avec qui j’en ai parlé à Lhune, l’influence d’un marqué… »

L’ancêtre opère une pause le temps de s’installer plus confortablement, puis il continue :

« Enfin, peu importe les ogres, depuis ces quelques décennies que le pays s’est rompu en deux, les mentalités et les coutumes se sont différenciées. Elles ont particulièrement muté sur ce flanc-ci de la montagne, à cause du changement de main du régime. La politique de la lignée qui dirige le pays de la Nouvelle lune se distingue beaucoup, à ma connaissance, de celle de notre trône. Hélas pour nous, je ne préfère pas imaginer que leur façon d’accueillir les marqués soit très dissemblable de celle de chez nous : je serais déçu à coup sûr. Les hommes restent des hommes, quelle que soit la politique de leur roi… »

Tu hoches la tête doucement. D’écouter le vieux Thief t’a fait du bien, mais tu ressens à présent un besoin de solitude. Tu te lèves et, avant de foutre le camp, tu agites ton arbalète devant l’ancêtre. Comme si dire quelques mots allait t’arracher la gueule !

Une fois hors de vue de votre petit bivouac, tu t’installes en tailleur sur une grosse pierre plate. Décidément, tu as de drôles de manières de chasser, toi ! Tu fermes tes yeux immaculés et tu relâches les barrières de ton esprit. Ce qui te saute en premier à la figure, c’est le massacre de Jönss et de son équipage, l’exécution du gamin. Tu repousses ces pensées noires et tu te concentres sur ce qui t’entoure. Tu laisses tes sens divaguer au gré du vent qui tournoie et se brise sur les contreforts.

Tu sens l’odeur des arbres, de la plaine, de la fumée au loin, ainsi qu’un relent salé. La fragrance de la mer. Tes mains serrent ton arbalète un peu convulsivement. Tu éprouves comme de la nostalgie. Ça me donne envie de te secouer un bon coup, mais je ne peux pas me le permettre. Il faut que je reste tapi en silence, invisible.

Soudain, tu ouvres grand les yeux : tu as repéré ta proie. Tu lèves ton arme à l’aveuglette et tu décoches. Le carreau siffle à ras de terre. Après un vol de plus de cinquante pas, il embroche un lièvre des montagnes qui meurt sur le coup, sans comprendre ce qui lui arrive.

 

Le matin vous trouve frais et dispos. Un bon râble et une grosse nuit de sommeil vous ont revigorés ! Tellement que, l’astre de feu à peine sur ses pattes, vous voilà déjà en marche. Droit vers les baraques et leurs panaches de fumée.

La pérégrination vous est agréable. Vous cheminez à votre rythme, sans vous presser, le cul doré par le soleil. La belle vie quoi ! D’abord, vous traversez les grands champs déserts, ou l’herbe verte ploie doucement sous la brise. Puis, plus vous vous rapprochez de la civilisation, plus les cultures changent. Du blé, du riz ; il y a même quelques troupeaux qui paissent tranquillement. La région ne semble pas avoir été touchée par la mousson dévastatrice, comme si le rempart de la montagne demeurait infranchissable, pour les hommes autant que pour les intempéries…

Vous parvenez au petit village deux heures avant la nuit. Thief et Rhyunâr décident d’aller réserver une chambre à l’auberge et en profiter pour faire le plein de provisions. Toi, tu pars traîner dans les ruelles.

Tu visites le patelin. Il n’est pas grand, mais bien pourvu. Deux hôtelleries – dont celle du Pied-sec où tu vois entrer tes compagnons – un moulin, des entrepôts, même une armurerie. Capuchon enfoncé sur le crâne, tu pénètres dans cette dernière. Tu salues la commerçante : tu sais suivre les conventions sociales lorsque tu as peur d’attirer trop l’attention en passant pour un chieur.

Les murs de la pièce sont couverts d’armes. Il y en a de toute taille et de toute forme. Beaucoup d’épées, l’arme reine : des simples, des bâtardes, des lourdes, des courbes, des longues… mais aussi d’autres outils moins traditionnels que sont les haches de jets, les hallebardes ou les fléaux. Dans un coin, tu aperçois même des objets étranges, bardés de lames de fer et de tranchants acérés. Pour toi qui n’es pas un guerrier, ça ne te fait ni chaud ni froid.

Après avoir fait le tour du propriétaire, tu déniches, au fond de la pièce, deux bacs bordés d’armes de tir. Dans un, des flèches, dans l’autre, des carreaux d’arbalète. Voilà ce qui t’intéresse !

Tu t’avances et tu analyses chaque morceau de bois avec minutie. Tu les inspectes d’abord, puis tu les palpes sur toute leur longueur. Enfin, tu les classes en deux tas : le premier pour ceux que tu vas laisser, le second pour ceux que tu désires acheter. Tu es tellement concentré sur ta tâche que tu ne vois pas la commerçante qui t’observe avec curiosité. Alors que tu t’abîmes dans la contemplation d’un des viretons, elle s’approche de toi et te demande :

« Vous êtes son frère ? »

Tu sursautes. Cela doit faire des mois, que dis-je, des années qu’un inconnu ne t’a pas ainsi adressé la parole – et une inconnue, encore davantage. Tu lui jettes un regard furtif, puis tu reprends ton analyse.

« Le frère de qui ? »

Tu aurais voulu ta voix assurée, mais ce n’est qu’un croassement rauque qui t’échappe.

« Du lieutenant Shakami. Vous lui ressemblez beaucoup. Il vient de temps en temps m’acheter des carreaux pour son arbalète. Il dit que je fournis les meilleurs du coin ! Mais surtout, il est le seul des yeux blancs à ne jamais quitter son capuchon… »

Tu restes interdit un moment. Tu ne sais que penser, ni comment réagir. Ce qui t’étonne le plus, c’est que la femme a dit cela sans une once de peur ou de violence dans la voix. Tu finis par répondre sur un ton hésitant, le regard toujours planté sur tes viretons :

« Heu… Non, non je ne suis pas son frère, je n’ai pas de frère…

­— Ah. Et vous venez du pays voisin ? »

Cette fois tu réponds brusquement, content que la causerie dévie sur un autre sujet :

« Oui !

— C’est bien ce que je pensais ! Là-bas, on dit qu’il y a un groupe d’yeux blancs monstrueux qui s’attaque aux villes et aux villages. À ce qu’il paraît, ils recherchent leurs frères pour les assassiner. Vous êtes un œil blanc et vous les fuyez, c’est bien ça ? »

Tu fais la grimace. L’impression que la conversation a tourné sur elle-même pour te revenir dans la gueule ne veut pas te quitter.

« Heu… »

La commerçante éclate d’un rire cristallin. Elle a l’air gentille.

« Pas la peine de vous inquiéter, je ne vous veux aucun mal ! »

Pour la première fois, tu lèves les yeux vers elle et tu la regardes. Elle doit friser la quarantaine, avec ses cheveux grisonnants et son chignon bien serré. Elle n’a pas de doux que la voix, son apparence aussi. Une bonne mère de famille, une honnête commerçante. La nostalgie te perce soudain le cœur et tu ne te sens pas le courage de la décevoir. D’un geste lent, tu saisis ton capuchon et tu le rejettes sur tes épaules.

Elle éclate d’un nouveau rire.

« Alors, j’avais pas raison ?! »

Tu souris, gêné, puis tu te recouvres. Tu te sens tout de suite plus à ton aise, à l’abri. Tout d’un coup, le rire de la commerçante se fissure. Elle demande :

« Mais, rassurez-moi, vous n’êtes vraiment pas le frère de Shakami ? »

Tu hésites un instant, pas longtemps, mais suffisamment pour que je te susurre insidieusement la réponse :

« Si. »

C’est au tour du sourire de la marchande de se morceler :

« Oh… Pardonnez-moi, lieutenant, pardonnez-moi… Je suis une incapable. Vous auriez dû me dire la vérité tout de suite ! Pour excuser mon indiscrétion, prenez tout ce que vous voulez, c’est gratuit pour vous ! »

En plein trouble, tu empoignes les carreaux que tu avais choisis, tu les fourres dans ton carquois et tu t’éloignes. Au passage, tu fais rouler quelques pièces sur le comptoir. Trop, mais qu’importe ! C’est glacé par les frissons et l’angoisse que tu regagnes l’air tiède de la rue.

Après avoir chancelé quelques mètres, tu es rattrapé par tes deux compagnons. Ils t’entraînent presque au pas de course vers l’orée du village. Là, sous un gros arbre, Thief t’explique d’une voix chevrotante d’excitation :

« Ils nous nomment les yeux blancs. Les marqués, ils les appellent comme ça. Pire, ils les respectent, ils nous respectent. Ils n’ont pas peur ! »

Rhyunâr fait taire l’ancêtre d’une bourrade. Visiblement exaspéré par son enthousiasme, il reprend d’un ton calme :

« Nous avons rencontré les collecteurs d’impôts de la région. Ils se font appeler les désosseurs. Ils travaillent pour le comte de Rochemont, le nécromancien donc. Si tu savais comme les gens du peuple les respectent ! Ils leur parlent, plaisantent avec eux ! Comme ça nous a étonnés, on est allé demander des renseignements. Déjà, ils nous ont confondus avec des lieutenants du comte et nous ont offert à boire. Ensuite, ils nous ont expliqué leur version des faits. Le comte, enfin, le nécromancien, aurait pris la place d’un seigneur qui soustrayait aux paysans tout ce qu’ils possédaient. Les gens d’ici ont donc été bien contents de le voir tomber. Mais, cerise sur le gâteau, ils apprécient le sans nom. Celui-ci, au lieu de récolter les impôts en argent, il ne demande qu’un peu de nourriture et, surtout, des os. Des ossements, des carcasses quoi ! Et pas des restes humains, seulement des squelettes d’animaux !… »

Comme tu ne réagis pas, l’épéiste te remue et beugle :

« En clair, on veut buter leur sauveur ! »

Commentaires

Le désarroi de Shiujih est presque mignon x)
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mardi 25 septembre à 15h59