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Antoine Bombrun

lundi 14 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 14

Vole, vole, vole et virevolte…

Encore ce refrain obsédant qui me tient réveillé la nuit. Qui me prive de mes quelques heures d’oubli, chèrement méritées. Qui me plonge dans une réalité qui a peut-être été la mienne, mais qui est morte depuis longtemps. Un refrain qui me rend vivant de nouveau, ne serait-ce qu’un peu…

 

Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte ! Vole, vole, vole et virevolte !…

Le garçon a maintenant bien grandi. Il doit avoir douze ans. Il est fièrement dressé à l’avant de la barque familiale, une canne à pêche en main. À l’arrière, à la place du père, se tient le frère, Itham le chasseur de prime, qui manœuvre avec dextérité la frêle embarcation à travers les vagues.

L’enfant sourit de toutes ses dents et clame :

« Plus vite Itham, plus vite ! Regarde, sur la grosse là-bas ! »

Le grand frère s’exécute et la barque percute la vague dans une gerbe d’écume. Le môme éclate de rire, le jeune homme aussi. Cela lui fait visiblement plaisir de faire plaisir.

Entre deux vagues, le gosse discipline son sourire et déclare :

« Je suis content que tu sois revenu, encore. Quand tu n’es pas là, je m’inquiète… »

Le ton qu’il emploie paraît trop adulte pour sa petite personne. Le frère, gêné par la confession, tente de dévier la conversation :

« Tu sais, papa et maman sont là pour s’occuper de toi, tu n’as pas à t’inquiéter. Regarde, ils se sont bien occupés de moi ! »

La figure du petit garçon devient plus grave encore, il objecte :

« Non, ce n’est pas pour moi que je m’inquiète, c’est pour toi. »

Itham dirige l’embarcation sur un rouleau, qu’elle fend en tanguant. Il espère rompre le sérieux du gosse par cette manœuvre, mais n’obtient pas l’effet attendu. L’enfant reste toujours imperturbable. Le jeune homme pousse un soupir et explique :

« Tu sais, c’est normal d’avoir peur. Chasseur de primes est un métier dangereux. Mais je devais le faire.

— Pourquoi ? questionne le petit. Tu aurais pu devenir pêcheur comme papa, non ? »

Le jeune homme secoue la tête :

« Père aurait voulu que je sois pêcheur, mais cela ne rapporte pas assez. Regarde, il travaille tout le jour et ne gagne rien ! C’est à peine si vous avez de quoi manger… Une seule de mes prises génère plus d’argent qu’un mois des siennes ! »

Le frère ne sait plus qu’ajouter. Il n’a jamais été bien doué avec les mots, personne ne l’est dans la famille. Heureusement, un banc de poissons passe non loin de leur barque. Le petit les aperçoit de son œil acéré, se penche et s’exclame :

« Itham, regarde il y en a toute une flopée ! Sors l’ableret, on va les attraper ! Vite ! »

La tête presque dans les flots, il semble avoir tout oublié de leur conversation. Le jeune homme sourit de nouveau en saisissant le filet à deux mains. Le gosse vient l’aider et ils l’envoient par-dessus bord.

 

Les jours passent. Très vite, trop vite. Bientôt, Itham annonce son départ. Sidelle, la mère, l’étreint les yeux pleins de larmes. Lui les garde secs : malgré un pincement au cœur, il est heureux de partir. Il ne tient pas en place et la vie de pêcheur ne lui convient pas. Au mépris du danger, les routes et les auberges des bas-côtés sont devenues sa demeure.

Le père lui met la main sur l’épaule. Les quelques mots qu’il prononce, Itham pourrait les articuler en même temps. Il les connaît. Ce sont les mots rituels :

« Sois prudent mon fils. Surtout, que la bonne fortune marche dans tes pas… »

Le jeune homme répond par une accolade, puis entraîne son petit frère à l’écart. Ils font quelques dizaines de pas à l’extérieur avant qu’Itham ne s’arrête. Il s’accroupit et décroche son arbalète de son dos. Sa voix n’est qu’un murmure :

« Tiens, ma vieille tireuse, je t’en fais cadeau. C’est une bonne arme malgré son âge. Si tu en prends soin, elle pourra t’accompagner toute ta vie ! Tu verras, elle se recharge facilement…

— Whaouh… Mais toi, t’en as pas besoin ?

— Non, j’ai une lame et je sais m’en servir. Toi par contre, tu es assez grand maintenant pour apprendre à viser ! Père te montrera comment t’y prendre… »

Le gosse ouvre grand les yeux :

« Papa sait tirer ? »

Itham émet un rire doux :

« Oui, d’où crois-tu que je la tiens ! Avant de rencontrer mère, lui aussi a été un aventureux… »

Soudain, le visage du môme se décompose. Il lève de grands yeux vers son frère :

« Dis, tu seras prudent, hein ?

— Compte sur moi ! Eh, approche : j’ai un secret pour toi. »

Le garçon se colle contre le jeune homme.

« Je poursuis un méchant, un grand méchant. Ils offrent une grosse somme contre sa capture. Si j’y parviens, je pourrai rentrer à la maison définitivement !

— C’est… c’est vrai ?! »

Itham répond par un sourire.

« Mais, c’est qui ce monsieur ?

— Un magicien à ce qu’on dit, explique le jeune homme en prenant un air mystérieux. Chez les chasseurs de prime, on chuchote qu’il arrive à ramener les morts à la vie et à diriger aux squelettes…

— Pour de vrai ?

— Mais non, benêt ! Ce ne sont que des mensonges de grandes personnes pour nous faire peur ! Ne t’inquiète pas ! »

La bouille de l’enfant tremblote un peu, mais il fait de son mieux pour avoir l’air courageux. Pour le revigorer, le jeune homme ajoute :

« Je compte sur toi pour questionner les marchands quand je ne serai pas là, hein !

— Oui, tu sais que je le fais ! Comme ça, on sait quand tu arrives et tout est prêt pour ton retour ! »

Le jeune homme serre son frère dans ses bras, puis se relève et prend la route. Plus loin, il agite la main en signe d’adieu. En guise de salut, le petit sautille de joie et secoue son cadeau. Derrière lui, le cheval noir remua les oreilles avec hargne. Le borgne soupira :

« Allons-y, mauvaise bête, allons-y. Il est temps de quitter la côte… »

Commentaires

Ce moment où une phrase s'accroche si bien à ton esprit que tu relis en diagonale le début pour la retrouver...
"Allons-y, mauvaise bête"
Peu d'indices et énormément de mystère... Qui est le cheval ? Qui est la voix ? Pourquoi cet homme borgne, s'il est bien notre traqueur, pourquoi a-t-il tant changé ? Et ce plusieurs fois ? Pourquoi semble-t-il apparaître dans un souvenir, peut-être un rêve ?

J'avoue m'être fait prendre au piège de ton écriture... Si, au début, tes choix sont déroutants, on s'y habitue vite et la fluidité du texte prend le dessus.
Déroutant et intriguant.
J'aime énormément !
(Sur ce, je m'en vais continuer ma lecture)
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mercredi 26 septembre à 01h53
Merci pour ces commentaires qui font très plaisir ! N'hésite pas à en poster d'autres ;)

Mes choix sont déroutants, mais le tout est pensé pour être cohérent, ne t'inquiète pas ! (tu me diras ce que tu en auras pensé, quand toute la logique se mettra en place, si tu le désires)

Bonne suite de lecture !
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mercredi 26 septembre à 18h51