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Antoine Bombrun

dimanche 6 mars 2016

Les Traqueurs

Chapitre 1

Le ciel s’assombrit. Il sera noir dans quelques instants, mais vous avancez toujours. Vous êtes trois, trois hommes. Celui qui marche devant porte la tête haute, sa large veste rouge à bordure de jais flotte dans le vent, une capuche écarlate lui dissimule le visage. Dans son dos, plus noir que la nuit, se découpe le fourreau d’un yatagan. Un de ces sabres à double tranchant que vous utilisez, vous autres.

Directement derrière lui vient un vieillard aux yeux brillants, des yeux d’un blanc immaculé. Vous possédez les mêmes, mais vous les cachez.

Enfin, à la traîne comme toujours, te voilà. Couvert de pied en cap, engoncé dans un épais manteau, un peu courbé, tu suis comme une âme en peine. Mais au bout du compte, c’est peut-être ce que tu es ! Tu es armé, comme votre meneur. Pas d’une lame, non : tu es bien trop lâche pour ça ! Tu portes, fixée dans le dos par une ceinture que tu as bricolée, l’arme du traître. Une arbalète lourde.

Vous marchez tous trois, sous la conduite de la lune, le long d’un chemin boueux. C’est une des premières images que j’ai de vous. J’ai bien quelques autres visions, mais rien de bien clair. Il faut croire que j’avais besoin de temps pour m’habituer à mon nouveau corps…

La plaine que vous traversez, bordée par une rangée de montagnes, est désolée, dévastée par les hommes et les intempéries. Un vent froid frissonne sur le dos de la broussaille qui subsiste encore. Au loin, vous voyez s’approcher les ruines d’un village. Le premier homme, celui au manteau rouge et noir, annonce que vous y passerez la nuit.

L’ancêtre peine à avancer. Son âge paraît lui peser plus que sa besace. Toi, tu gardes les yeux obstinément plantés dans le sol, en silence. Au fond, je crois que tu éprouves une certaine pitié pour le vieux, tu aimerais l’aider, mais tu n’en fais rien et tu restes en arrière.

 

Bientôt, vous parvenez aux abords du village. L’homme en écarlate saisit son yatagan et vous indique d’attendre :

« Je vais voir si la place est libre », qu’il souffle.

Il revient après un tour sommaire du hameau, sabre rengainé. Vous vous avancez alors qu’une pluie fine se met à tomber. L’épéiste vous entraîne dans une des ruines. Tu vois qu’il l’a choisie parce que le toit tient toujours, bien qu’il tremble sous les assauts du vent.

Vous déposez vos sacs avant d’aller chercher du bois sec. Le vieux frotte ses silex pour allumer un feu. Pendant que les flammes prennent, il ouvre un petit pot en terre cuite et en extrait une pâte visqueuse. Un peu comme de la graisse noircie. Ça sent fort. Toi, tu restes en arrière et tu le regardes, sans bouger, sans parler. Il découpe trois parts et les mâchonne chacune leur tour. Ensuite, il retire un peu de braise du feu et la place sur le côté. Lorsque c’est fait, vous vous approchez comme des chiens sur de la bouffe, vous vous bousculez et vous attrapez votre morceau de pâte. Chacun balance sa prise sur un coin de braise. Immédiatement, une lourde fumée jaunâtre s’élève. Elle gonfle et grossit à toute vitesse. Vous engouffrez votre tête dans le flot et elle vous enlace en allant se nicher dans le plafond. Vous n’êtes plus que trois culs dressés.

Après dix minutes de ce manège, le nuage s’estompe et le vieux ramasse son sac. Il y farfouille un moment avant de vous envoyer quelques lambeaux de viande séchée. Pendant qu’il mastique, l’épéiste t’adresse la parole :

« Shiujih, tu prends le premier tour de garde. Méfie-toi, le feu risque de les attirer, ils nous rôdent peut-être déjà autour… »

Tu hoches vaguement la tête pour toute réponse, puis tu empoignes ton arbalète. Tu l’armes d’un geste sec, qui transpire l’expérience, et tu vas t’assoir devant la porte défoncée de votre abri.

 

Démonstration de ton courage, tu n’attends pas deux heures avant de donner l’alarme. Tu t’approches de l’épéiste et tu le secoues par l’épaule. Une courte tirade franchit la barrière de tes lèvres :

« Debout Rhyunâr, ils arrivent. »

L’épéiste se redresse en moins d’une seconde, yatagan dégainé. Des grognements tournent déjà autour de la baraque. Au bruit, ils sont au moins une dizaine, peut-être plus.

Rhyunâr sort et sa lame brille dans le clair de lune. Tout à coup, une des créatures bondit. C’est une bestiasse toute en crocs et en griffes. Elle vise la gorge. Le sabre siffle en une courbe sanglante et le monstre s’effondre.

Alentour, les grondements s’accentuent. La lueur du feu fait brasiller des yeux. La ronde intimidatrice continue encore quelques instants, puis la violence se déchaîne. Cinq créatures s’élancent. Leurs hurlements déchirent l’air et les tympans. Rhyunâr se jette dans la mêlée. Son sabre danse autour de lui. Toi, en arrière, tu craches de gros viretons bien épais. Tchac, recharge. Chacun de tes traits touche sa cible et l’envoie au tapis. En moins de trois secondes, les corps de cinq des monstres jonchent le sol. Les grognements des autres s’étouffent et le scintillement de leurs yeux s’éteint alors qu’ils se détournent pour s’enfoncer dans l’obscurité. Un bruit de cavalcade, puis le silence.

Rhyunâr essuie sa lame sur la fourrure sombre d’une de ses victimes. Pendant ce temps, tu vas arracher tes carreaux aux cadavres immobiles.

La voix de l’épéiste résonne dans le noir :

« On va tirer les corps loin de la chaumière, cela occupera les autres. »

Vous vous saisissez des créatures pour les emporter sans une parole supplémentaire. Il faut bien être deux pour les soulever, chacune pèse autant qu’un âne mort. Une fois la besogne achevée, Rhyunâr clôt l’événement par un jurement sourd.

 

Le lendemain, le soleil pointe avec difficulté son nez d’une brume coriace. Un morceau de pain dur en guise de déjeuner et vous êtes repartis.

Au sortir du village, vous tombez sur les cadavres des monstres de la veille :

« Rhyunâr, regarde ! Il ne reste que les os… »

Le sabreur se penche sur les restes avant de répondre :

« Merde. Ils doivent être toute une meute. Ou alors quelque chose de plus gros, je ne sais pas… Avec cette foutue mousson, on ne voit plus rien ! »

Vous reprenez la route. Rhyunâr l’épéiste en tête, puis le vieux Thief ; et toi, enfin, dix pas derrière avec ton arbalète. Vous cheminez jusqu’au zénith. L’ancêtre ne cesse de se plaindre tout du long. Il peste contre sa vieillesse, il peste contre le temps, il peste contre le monde :

« Cette mousson, je ne la supporte plus, moi. Quand vous atteindrez ma décrépitude, vous comprendrez ! En plus, je me fatigue à piétiner dans la boue, c’est que je ne suis plus tout jeune… Vous verrez, dans quelques années vous ne pourrez plus courir de partout comme maintenant ! Vous vous avouerez : le pauvre Thief, à l’âge qu’il avait, il…

— Assez ! l’interrompt Rhyunâr. Ferme-la. On n’a pas le choix. Tu crois que ça nous plaît, à nous, d’avoir une vie comme ça ? On est bannis, donc on se déplace. Constamment. Rien à dire de plus.

— Ne me parle pas comme ça ! s’emporte le vieux. J’ai l’âge d’être ton père ! Tu me dois le respect, alors fais au moins semblant d’écouter. »

Rhyunâr grogne pour ne pas avoir à répondre et le vieillard reprend ses jérémiades :

« Et puis, quelle idée aussi de devenir chasseurs de primes hein, de devenir traqueurs ? C’était vraiment la pire des décisions…

— Tu préfères vivre toute ta vie en paysan ? Tu préfères mourir de faim lorsqu’il fait froid et que c’est la famine ? Tu préfères… »

Une voix met fin à la dispute. Elle n’y parvient pas parce qu’elle est puissante, mais parce qu’elle est rare. La tienne, de voix. Un putain de chuchotement à peine audible ! Les deux autres se retournent vers toi.

« Dans le bois, sur notre gauche, je sens sa présence. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un démon, mais je ne sais pas ce que c’est… »

Tes compagnons attendent que tu te rapproches, tendus, l’œil alerte, puis vous pénétrez dans la forêt…

Commentaires

DU SANG ET DE LA VIOLENCE !
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vendredi 21 septembre à 09h47
D'où tu vois ça ? Les Traqueurs, c'est avant tout une romance passionnée...
 1
samedi 22 septembre à 16h33