0

Julien Willig

jeudi 29 octobre 2015

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 6 : Où nos héros apprennent que l’on peut blesser tant par le poing que par le verbe

15e jour croissant, 1ère lunaison, année 427 prime.

Vallinor-la-Belle, Vallée du Sillage, Prima Vode.

 

 

— Génial, grommela Alice en suivant la marche de l’escouade. Une huile se pointe à la bourre, et c’est toujours les mêmes qu’on envoie chercher.

— Nous sommes le premier groupe que Varin a trouvé, c’est tout, répondit Craig.

— Ouais, après les confirmés qui ont préféré rester se pomponner la face pour la parade, répliqua la jeune femme avec véhémence. C’est toujours sur les aspirants que Varin…

— Silence dans la troupe ! intima Bauwens, le chef d’escouade plusieurs rangs devant eux.

Le beuglement résonna dans les rues étroites du nord de Vallinor, au cœur de la vieille ville. Alice obtempéra…

Une minute.

— Qui est-ce qu’on va accueillir, déjà ? murmura-t-elle.

— Edwin Berthold, l’informa Craig.

— Qui ça ?

— Non, mais je rêve, intervint une voix nasillarde dans son dos.

Ces picotements dans la nuque ne pouvaient être provoqués que par un seul être ; Alice avait reconnu Nicolas Tocastre avant même de tourner la tête. Deux rangs derrière, il la fixait de son regard mauvais, comme une hyène sur une gazelle.

— Regarde devant toi, lança la jeune femme, ou tu risques de trébucher jusqu’à ma botte.

— Fendar, ton ignorance n’atteindra donc aucune limite ?

— Je pourrais en dire autant de ton venin, si ce n’est que lui est véridique.

Elle préféra se retourner plutôt que d’outrager ses yeux à regarder le Binoclard.

— Edwin Berthold, le dirigeant de Mirabilis, lui souffla Craig.

— Les laboratoires pharmacologiques, ceux qui raffinent le Chimaera ?

Son camarade confirma du chef : tout le monde connaissait cette plante panacéenne.

— Qu’est-ce qu’il fait là ? s’enquit Alice. Il ne s’était pas établi près des Marais de Kerlann ?

— Il a dû s’adjoindre au convoi de livraison pour profiter de la Première Pleine Lune à Vallinor.

— Pourquoi ne sommes nous pas venus en aérobus pour le chercher ?

— Pour ne pas encombrer le trafic aérien, annonça Craig. Chaque nouvelle année, le Conseil semble perdre la tête un peu plus.

 

Avant de continuer, il vous faut comprendre ceci : Vallinor-la-belle a connu une évolution aussi dense que complexe, bien des lignes seraient nécessaires pour la décrire en détail. Contentons-nous ici de vous éclaircir sur ce qui attendait notre escouade de recrue : le monte-charge. Vallinor est située en haut d’une falaise qui surplombait sa vallée, « coincée » entre deux chaînes montagneuses – nous ne parlerons pas de l’Écrin sauvage, qui se trouve de l’autre côté de la ville. Une falaise, donc : la plupart des véhicules antigrav, hormis les aérobus prévus à cet effet, n’avaient pas la capacité de la franchir. Et de tels appareils ne supportaient pas de poids excessif : oubliez le transport de marchandises. Ajoutons à cela que les sentinelles, sur les remparts qui séparaient la cité du vide, veillaient au grain.

Ainsi, il n’y avait que deux moyens d’atteindre Vallinor, pour qui souhaitait y monter un chargement depuis la Vallée du Sillage, son État. Prendre l’aérotrain, qui profitait des pans de montagne pour s’élever jusque-là, ou utiliser le monte-charge : le premier était relativement rapide[1], alors que l’autre était capable de soulever plusieurs centaines de tonnes.

Vous l’aurez compris, Edwin Berthold et les marchandises de Mirabilis empruntaient la plateforme mobile. C’était une installation, unique, dans toute la ville. Sa cage de fer, dissimulée dans les replis de la falaise, était presque invisible aux regards. Sa station d’accueil, greffée contre le rempart sud, s’élevait en tour d’observation. De chaque côté de celle-ci, une alcôve sur le chemin de ronde accueillait un lourd canon électromagnétique, de quoi paralyser tout éventuel véhicule hostile[2]. Que le visiteur se rassure : ils ne tiraient qu’après deux tirs de sommation.

 

Revenons maintenant à notre escouade de la Garde vallinorienne. Celle-ci entama son dernier virage, et déboucha sur la placette au pied du rempart sud. Lorsque le groupe d’Alice arriva, la station d’accueil béait déjà, sous une lèvre de briques en arc surbaissé. En sortaient, sur sa langue pavée, des dizaines de caisses de marchandises, tirées en chariots par des employés de Mirabilis – d’après le bandeau de leur casquette.

Un homme semblait diriger l’opération ; c’était celui qui ne portait rien. Mains croisées dans le dos, il déambulait un peu partout sur la place, les pans de son long manteau noir sur ses talons, et inspectait les piles de chargements estampillés Produits de la Montagne Fergane. Son corps élancé, son visage fin et sa manière de darder son regard donnaient à la jeune Fendar l’impression de contempler un reptile en chasse. Ce sentiment fut renforcé quand l’homme aperçut les gardes et se coula jusqu’à eux, d’une démarche fluide. Il sourit et passa une main dans ses cheveux bruns, gominés. Une bourrasque subite joua avec son vêtement ; la stabilité dont il fit preuve lui donna un air irréel.

Le chef d’escouade se mit au garde-à-vous, imité par ses soldats, et salua :

— Sergent Bauwens à vos ordres. Monsieur Berthold, le Conseil de Vallinor vous souhaite la bienvenue.

— Merci sergent. Vous n’êtes pas venus avec les aérobus ?

— Non monsieur ; c’est l’Aube Nouvelle qui organise les transports en ville.

Alice retint une grimace. Ces éternelles dissensions entre les staticiens et les militaires. Visiblement, un bureaucrate avait décidé de les faire marcher…

— Oh, très bien, acquiesça Edwin Berthold en faisant mine de comprendre. Les voilà qui arrivent, je crois.

L’homme avait les yeux levés loin au-dessus des militaires. Bientôt, ceux-ci purent entendre le léger vrombissement des véhicules de transport. Bauwens fit rompre la formation et tous s’écartèrent pour leur laisser l’espace de se poser. Trois aérobus amorcèrent leur descente. Les doigts du Soleil, maintenant haut dans le ciel, suivirent les courbes délicates des engins dragéiformes ; ils glissèrent sur le revêtement de chrome et les vitres teintées avant de disparaître, dans un clin d’œil de lumière. Seul le bandeau pourpre de la partie inférieure des engins, frappé du blason de la ville – un château sur un nuage –, resta froid à leur chaleur. À l’approche du sol, les coussins d’air soulevèrent une fine couche de poussière, comme un éternuement de bienvenue de la part des pavés froids.

Atterrissage.

— Bien, s’exclama Berthold, nous allons pouvoir commencer.

Le laborantin en chef fit signe à ses employés ; ceux-ci approchèrent les premiers chariots tandis que les portes des aérobus s’ouvraient dans un discret chuintement. Le chef d’escouade reforma sa troupe et la mena devant Edwin Berthold. Tous saluèrent.

— Merci pour votre accueil, sergent Bauwens, déclara l’homme au long manteau noir. Vous pouvez nous laisser, le chargement sera rapide.

En effet, les caisses de Chimaera furent rapidement stockées à l’intérieur des engins spacieux. Mais une incompréhension traversa toute l’escouade : « on ne les accompagne pas ? » Seul le chef resta de marbre. Edwin embarqua dans le dernier aérobus. Un pied sur la rampe d’accès à l’ouverture, il se retourna et salua les gardes vallinoriens de la main, puis monta à bord. La rampe se replia automatiquement, la porte se ferma ; la surface de l’engin était redevenue lisse. Enfin, les trois véhicules décolèrent ensemble, parfaitement synchrones. Les soldats les suivirent des yeux jusqu’à leur immersion dans le flot du trafic aérien, entrelacs chaotique de lignes et de courbes aux maillons anonymes.

— Visiblement, on ne veut pas de nous chez Mirabilis, souffla Alice.

— Personne ne sait où sont situés leurs entrepôts, l’informa Craig. Le Chimaera est un secret jalousement gardé.

— Foutus aristocrates, pesta le chef d’escouade en se grattant la tête.

Visiblement, lui aussi comptait repartir avec les aérobus ; le retour à pieds n’était pas prévu. Bauwens secoua la tête. Il fit prendre à sa troupe la direction de l’est. Un soupir d’allégresse parcourut le groupe ; à moins d’un kilomètre de là se trouvait la plus belle place de Vallinor, la Nef du Talion. La marche fut rapide.

 

C’était le point culminant de la ville, son extrême sud. Une grande plateforme ovoïde de pierres blanches, dressée oblongue au bord du précipice tel un doigt tendu en direction de la Vallée du Sillage. Perchée au-dessus des remparts, la place permettait de surplomber la falaise dont Vallinor avait fait son piédestal. Du côté de la ville, une ouverture sphérique et harmonieuse perçait la plateforme : l’œil des dieux. Le canal central, alimenté par Jovenselh, le lac nordique à l’autre bout de la ville, venait s’y déverser sans entrave après avoir traversé tout Vallinor. Les eaux cascadaient alors le long de la falaise, mais ces pleurs ne perturbaient en rien la quiétude environnante : un dispositif électronique, sous la structure, annulait les ondes sonores en leur opposant ses propres vibrations. Dans sa bulle de silence, cette nef immaculée emmenait les âmes sur des flots de rêve, direction l’horizon…

Pourtant, les eaux éclataient en tumultes au pied de la falaise. Loin d’être aussi calme que son grand frère Jovenselh, le Lac du Sillage était continuellement agité, noyé sous les embruns projetés par les chutes d’eau. Tout le pied de la paroi rocheuse disparaissait dans ces vapeurs nuageuses. Quand le Soleil se faisait généreux, comme ce jour-là, on pouvait voir des arcs-en-ciel naître dans ces brumes. Vue d’en bas, la cité flottait au-dessus des nuages comme un château de légende issu d’un conte fantastique. L’image de la forteresse céleste, avec les nuages et l’arc-en-ciel, était vite devenue l’emblème de la ville. On la retrouvait stylisée sur ses bannières, ses sceaux officiels et ses pièces de monnaie. Ainsi, tous dans Prima Vode connaissaient la splendeur de cette cité, appelée à juste titre Vallinor-la-Belle.

 

— Repos, commanda le sergent Bauwens.

Premier heureux de se délasser dans un tel endroit, il laissa les gardes s’éparpiller à leur guise et se hâta de s’éloigner.

Il va encore sortir un biscolat de sa poche pour l’engloutir en douce , jalousa Alice en silence.

Le chef d’escouade fut rapidement oublié et des conversations enjouées s’élevèrent. Un banc était incrusté dans les courbes de la rambarde de pierre blanche, qui délimitait les contours de la plateforme. La jeune femme s’y laissa choir sans attendre. La plupart des soldats restaient debout, en désordre parfait, et continuaient leur discussion ; personne ne faisait attention à elle. Alice remonta alors la manche pourpre de son uniforme et activa son T.D.M.

« Gabrielle (1) » :

 

« Coucou fille du feu  ! Ton frère et moi avons été chargés d’accompagner les chefs de clans lors de leur discours, tout à l’heure. Tu nous verras facilement comme ça ! »

 

La recrue sourit sous sa tête baissée. Puis elle chassa, d’une main distraite, sa queue de cheval sur son épaule et déplia le clavier rétractable de sa machine, pour y taper sa réponse :

 

« C’est bien ma fleur des champs, je suis contente pour toi ! Alexandre s’est porté volontaire pour ça ? J’ai du mal à y croire… »

 

Envoyée.

Craig vint s’assoir à côté d’elle, aussi délicatement que la jeune femme avant lui.

— Enfin tu montres un vrai sourire ! lança-t-il. J’avais peur que tu le casses à force de l’aiguiser pour t’en faire une arme. Qu’est-ce qui te vaut ce relâchement ?

— Le simple bonheur d’une fleur des champs.

— Des… champs ?

— Es-tu seulement sorti une fois des enceintes de la ville ? le taquina Alice.

— Je…

— Moi, je le fais dès que je peux.

La soldate se retourna, genoux sur les pierres blanches, et appuya ses coudes sur la rambarde. La vue sur la Vallée du Sillage était imprenable. Ses vallons boisés, ses forêts et leurs bosquets, ses champs, ses rivières… D’ici, on distinguait à peine les éoliennes des montagnes enserrant la Vallée à l’est et à l’ouest, comme deux bras lithiques autour d’un bosselage de patchwork vert. Alice avait de très bons souvenirs de la campagne vallinorienne ; Nara avait parfois pu trouver le temps de les y emmener, souvent avec Gabrielle.

La pauvre, son père a tellement peu de temps à lui consacrer…

Elles s’étaient amusées comme des folles à se cacher dans les cyprès, à sauter par-dessus les murets de pierres ou à effrayer les chèvres. L’odeur des lavandes et des cèdres, le goût des grains de blé, la profondeur du ciel étoilé, tout cela était resté gravé dans leurs esprits. La fleur des champs y avait trouvé son surnom, et Alice sa raison de vivre et de se battre. Alexandre, lui, avait passé son temps à éternuer…

Mais nombreux étaient les gens de la ville à ne pas la comprendre. Par son regard étonné, Craig confirmait cette différence.

— Tu n’es même pas descendu à Étang-d’Aval ? le relança-t-elle.

— Quand j’étais petit, je crois, je ne me souviens pas.

La seconde cité de la Vallée du Sillage n’était pourtant pas loin ; en se penchant un peu, tout le monde pouvait la voir. Elle était établie après le lac sous la falaise, c’était la première étape du Sillage. Ce fleuve courait à travers la vallée et toutes les villes vallinoriennes s’organisaient autour de ses rives – exception faite de Pierrefroide-le-bourg, de frontière commune avec Norcastrie dans les montagnes de l’est.

Alice se percha pour mieux voir.

— Qu’est-ce que tu fais ? s’inquiéta Craig.

— Je regarde. Tu ne veux pas ?

Il se contenta de la suivre des yeux.

— Le vertige, tu sais, avoua-t-il.

— Alors, Fendar, pressée de nous quitter ? C’est un peu rapide par là, mais tu n’as jamais été très patiente, n’est-ce pas ?

Nicolas Tocastre, encore une fois. Alice ne se donna même pas la peine de se retourner. Un tintement métallique naquit derrière elle : le chant de nombreuses pièces de monnaie. Le Binoclard s’adressa à ses fidèles :

— C’est bon, mes parents m’ont donné suffisamment de vallins pour ce midi. Qui veut un en-cas à L’aigle d’or ? C’est la tournée du patron.

Les sbires opinèrent du groin – leur balourdise était telle qu’Alice pouvait l’entendre. L’un d’eux trouva l’audace de s’adresser à elle :

— Eh, Flammèche, ça m’étonne que tu n’y sois pas allée la première. Je croyais que tu pensais avec ton ventre !

Éclats de rires gras. Alice ne bougea pas et riposta d’une voix lasse :

— Votre simple présence me retourne l’estomac. Barrez-vous, par les saintes lunes de la callipyge.

— Les quoi ?

— Laisse tomber, Reid, intervint Nicolas, on n’a pas toute la journée.

Toute la troupe le suivit bruyamment vers l’enseigne, proche de l’œil des dieux. Le silence devint pesant. Une toux nerveuse.

— Craig ? demanda Alice.

— Pourquoi il te déteste autant ?

— Histoires de famille, apparemment.

— Rivalités claniques ?

— Oui : lui est très impliqué dans les activités politiques de ses parents chez les Guivander, et ma famille a toujours été proche du clan Tellini. Sans compter que mon frère et moi sommes amis avec la fille du chef du clan Clissard, qui est donné favori pour les prochaines élections… La politique rend con, Tocastre en est l’exemple parfait.

— Je repense à Reid.

— Ce tas de muscle acéphale ?

— Al, malgré sa vulgarité, sa remarque était juste pour une fois.

— Plaît-il ?

— L’aigle d’or doit être le restaurant le plus réputé de tout Vallinor. Je me serais attendu à plus d’entrain de ta part, la « recrue fourchette en chef ».

— Si j’avais pu étrangler Angus avant qu’il ne fasse circuler ce surnom…

— Tu ne réponds pas à la question.

Un voile d’ombre ternit les opales qu’Alice dardait sur le paysage. La jeune femme serra ses lèvres. Elle se retourna et se tassa sur le banc, les genoux repliés contre elle.

— Al ?

— Tu sais que l’aigle d’or a été reconstruit quand Décaria a proposé de rénover la Nef du Talion, il y a quinze ans ?

C’étaient les Décaris qui avaient fait don de cette place, une centaine d’années auparavant, après avoir destitué leurs dirigeants corrompus et offert des cadeaux diplomatiques aux autres États de Prima Vode. Cet endroit était l’un des plus récents de la cité.

— Oui, le restaurant a été ravagé par les flammes, c’est ça ? demanda Craig.

— Il y a presque vingt ans.

— Et…

— Et ce fut la dernière œuvre de la Faucheuse, annonça Alice comme la mort récolte l’âme.

— La Faucheuse ? La Faucheuse de Vallinor ?

— Oui. Elle disparut ce soir-là.

Avec une vingtaine de personnes. Dont mes parents…

Craig avait compris :

— Oh… Alice, je suis désolé.

— Et moi donc.

— On n’a jamais su la vérité, n’est-ce pas ?

— Jamais.

Fin de la discussion.

 

« Gabrielle (1) ».

Alice ouvrit le message sans attendre :

 

« Al, je crois que j’ai fait une bêtise : Alex s’est énervé contre moi.

Il a appris que mon père passait à l’Aube Nouvelle et a voulu aller le voir. J’ai dit à ton frère que c’était tendu entre nous et que je voulais qu’on s’esquive, mais il m’a envoyé paître et est parti tout seul.

 

Je sais que cela ne devrait pas m’atteindre autant, mais c’est dur pour moi d’être autant délaissée (pardon, mais j’ai envie de pleurer). J’espère que tout va bien pour toi, ma fille du feu. Je t’embrasse. »

 

Putain, Alex, merde ! jura Alice dans sa tête. Pour qu’elle encadre le prénom de son frère entre deux grossièretés, il fallait vraiment qu’il la pousse à bout !

Réponse :

 

« Tu n’as rien fait de mal ; il doit être tendu par son stage au Lotus blanc. Je m’occupe de son cas, ne t’en fais pas. De l’amour pour toujours, ma fleur des champs ! »

 

À présent elle bouillait de colère. C’est à peine si elle entendit le sergent Bauwens ordonner le rassemblement. Alice releva la tête ; toute la troupe était là, vingt mètres devant. Elle se leva et rejoignit le rang. L’escouade reprit la route. Bauwens lui fit prendre la direction de la droite de l’œil des dieux : ces rues menaient au centre et à l’Académie. La jeune femme réprima un frisson quand ils approchèrent de l’aigle d’or. Le bâtiment marquait l’extrémité de la rangée de maisons qui longeait le canal jusqu’à la Nef du Talion. Autrement dit, il était incontournable pour qui passait par cette place. Au grand déplaisir d’Alice.

Tout dans l’apparence de cette enseigne imprimait en elle un sentiment de malaise inextricable. Les briques d’un rose éclatant étaient percées de fenêtres entourées de marbre clair, sur les trois étages. Les volets de bois clair étaient impeccablement vernis et luisaient au Soleil de midi, comme un phare à destination des affamés. Un lierre vivace, nourri de lumière, agrippait paresseusement la façade et masquait presque l’enseigne de l’établissement, un aigle de bois perpendiculaire au mur. Des tuiles brunes et ocre, aux nuances agréables, couronnaient le tout. Au-dessus de la porte d’entrée guettait, marmoréen, un visage angélique et androgyne : cette sculpture était un don de la ville en mémoire des disparus lors de cette nuit funèbre.

Cette figure, c’était pire que tout pour Alice. Elle y associait tantôt l’image de ses parents, tantôt l’identité de la Faucheuse, ce tueur en série qui avait fait trembler la ville alors que la guerre de désalliance allait s’achever.

Oublie et pense à l’avenir. Défends ceux que tu aimes pour que cela ne se reproduise jamais. N’y pense plus.

— Dis donc, ils ont tout refait, c’est mieux qu’avant, siffla le Tocastre derrière elle.

N’y pense plus…

Alice tenta de l’ignorer, mais tout son corps semblait parcouru d’une électricité qui ne demandait qu’à sortir. Son cœur allait exploser à force de se cogner sur les murs de sa poitrine… On saisit le poignet de la jeune femme, en douceur. Elle regarda à sa gauche, étonnée : c’était Craig, encore. Puis ses yeux descendirent sur sa main qu’elle monta à leur hauteur. Elle avait encore omis de mettre ses gants, glissés à sa ceinture. Et, en l’espace d’un instant, ses ongles avaient nerveusement griffé sa paume.

Elle se mordit les lèvres.

Ne craque pas.

— Flammèche, tu reconnais l’endroit ?

Le Binoclard se faisait de plus en plus hostile ; elle ne comprenait pas. Il cracha sa bile une dernière fois :

— Tu aurais préféré être avec eux, c’est ça ?

C’en fut trop pour elle.

Et sa main était levée…

Elle tourna les talons.

 

Alice vit son poing partir avant même de comprendre. De sa rotation naquit une force, une force destructrice et vindicative qu’elle n’aurait jamais pu arrêter… même si elle l’avait voulu.

En face d’elle, deux yeux acier s’écarquillèrent derrière les verres qui les protégeaient. Mais le nez, lui, était sans défense.

 

Un craquement. Puis du chaud, humide…

 

Non !

Aussitôt le poing vengeur s’ouvrit en une paume qui s’appliqua sur le nez brisé. Alice n’avait pas le choix ; blesser Tocastre ainsi, c’était se condamner. Elle fit la seule chose qui pouvait encore la sauver : tomber avec Nicolas pour appliquer sa main sur la meurtrissure. Elle n’avait plus d’autre choix… La jeune femme appela alors à elle toutes ses « capacités », ce potentiel qu’elle s’était efforcée de cacher aux yeux de tous. Elle se concentra sur le nez de l’autre et libéra son énergie.

 

Le sergent Bauwens se retourna quand il entendit le vacarme et les cris.

— C’est quoi ce bordel ?

Les gardes s’écartèrent pour révéler deux silhouettes occupées à gésir au sol, emmêlées comme deux branches brisées après la tempête.

— Fendar, Tocastre, vous avez gagné un voyage au bureau du sergent Varin, annonça sentencieusement le chef d’escouade.

 

***

Des perles multicolores sous des boucles d’or : c’est l’image qu’Alexandre garda de la fuite de Gabrielle, dans le hall du siège de l’Aube Nouvelle. La voir partir en pleurant fit comprendre au jeune homme qu’il était allé trop loin.

 

« Eh, c’est bien ton père en bas, là ? » lui avait-il demandé.

Ils achevaient leur descente de l’escalier central, pour leur pause de midi.

« Oui. Viens, allons ailleurs » avait répondu Gabrielle en lui saisissant le bras. Mais lui n’avait pas bougé.

« Je dois aller le voir ; mon stage commence à la quinte prochaine, et j’ai des questions à lui poser concernant le S.T.H.9. »

« Pas maintenant s’il te plaît » protesta la jeune fille.

« Pas maintenant ? Tu te rends compte à quel point il est difficile à voir ? »

« Justement, on s’est disputés à ce sujet hier ; j’ai peur de le rencontrer devant tout le monde. »

Alexandre avait alors levé les yeux au ciel avant de lancer :

« Pourquoi, mais pourquoi faut-il toujours qu’il y ait des problèmes entre vous ? Mince, Gabrielle, tu ne peux pas comprendre qu’il a le droit d’être occupé, aussi ? Il est à fond dans la campagne des élections claniques, sans compter la création du Lotus blanc pour éviter une guerre que les militaires laissent venir. »

Gabrielle avait lâché son bras. Elle s’était reculée de deux pas, les yeux grands ouverts, tremblants comme une flaque de pluie sous la charge d’animaux sauvages.

« C’est que… On est tellement… Alexandre, parfois j’ai l’impression de ne même pas être sa fille. »

« Tu… »

Les mots étaient restés coincés dans la gorge du jeune homme : « tu as la chance d’avoir un père, toi au moins. » Il n’avait pas pu se résoudre à lui asséner ça. Mais, du coin de l’œil, il voyait alors Daryl Marcellin – le père en question – s’éloigner dans les profondeurs mystérieuses du rez-de-chaussée ; le couloir administratif.

Je dois les voir, lui et Godevin. Vite, avant qu’il parte…

« Viens avec moi » avait retenté Gabrielle.

« Tu sais, on n’est pas obligés de rester ensemble », s’était-il entendu répondre, encore préoccupé par sa dernière pensée.

Gifler la jeune fille en pleine figure eût été moins cruel : les peines sentimentales la transperçaient déjà comme un papillon délicat sous la froide aiguille du collectionneur. Il n’eut même pas le temps de s’en mordre la lèvre inférieure ; Gabrielle était partie.

Et merde.

 

Seul, Alexandre descendit l’escalier. Il lissa les plis de ses vêtements, passa sa main dans ses cheveux pour relever les mèches qui retombaient sur son front.

Alice, Gabrielle, Nara ; toutes les filles ont-elles un caractère aussi impossible ?

 

Daryl l’aperçut alors qu’il allait pénétrer dans le couloir administratif. Il cessa sa marche et lui adressa un grand salut de la main. Le jeune homme traversa le hall pour le rejoindre.

Il a l’air fatigué.

La noirceur de ses cheveux disparaissait sous des tempes grisonnantes, tandis que des rides de soucis marquaient le coin de ses yeux d’un bleu terni. Pourtant un sourire jovial, sous sa barbe de plusieurs jours et son nez aquilin reconnaissable entre mille, démontrait l’éternelle jeunesse de ce cinquantenaire. Ayant accédé à la tête du clan Clissard lors de la guerre de désalliance, il était l’une des quatre figures les plus importantes de la cité, pourtant il émanait de lui une évidente simplicité. Il était toujours cette maigre silhouette bien campée sur ses deux pieds, tête haute et regard mobile, mains souvent oubliées dans les poches de son pantalon noir, sous les pans de sa chemise trop large.

Le jeune Fendar et lui échangèrent une accolade.

— Comment vas-tu ? demanda Daryl de sa voix calme, grave et un peu éraillée.

— Bien, bien. J’ai été chargé d’accompagner les chefs de clan lors de leur discours tout à l’heure, avec Gabrielle.

— Vous avez demandé à être avec nous ? C’est drôlement gentil à vous deux. Ma fille va bien ?

— Très bien, mentit Alexandre. Et vous ?

Le chef de clan se passa la main sur le visage et laissa échapper un soupir de lassitude.

— Nous avons eu beaucoup de travail. Le clan Clissard a tenu à préparer son plan électoral avec des analyses fines de la situation actuelle. Nous avons échoué il y a six ans, mais – malgré l’amitié que je porte à Jimbo Malone – nous pensons tous qu’il est temps pour Vallinor de changer de direction, d’où notre acharnement[3].

— Je ne comprends pas, répondit Alexandre. Vous êtes déjà en plein dans la création du Lotus blanc, qui partage les mêmes objectifs. Pourquoi vous impliquer autant dans les élections ?

— Je ne fais que donner un coup de main, c’est Charlotte Meriam qui dirige le Lotus blanc. De plus, c’est une organisation universelle, Alex. Il n’y a aucun lien avec les gouvernements, et des citoyens de toutes origines y sont impliqués. Le Lotus blanc doit devenir le penchant social de l’Aube Nouvelle, alors que les élections claniques ne concernent que Vallinor et ses relations diplomatiques avec les autres nations.

— Le Lotus blanc ne serait pas une solution générale à ce problème ?

— C’est plus compliqué. Cette organisation doit permettre l’apaisement des tensions militaires qui ne sont jamais descendues depuis la dernière guerre. Nous visons même, à long terme, une démilitarisation progressive de Prima Vode, ce qui inclut bien sûr l’ouverture d’un dialogue avec les pirates des Marais de Kerlann. Des stigmates, tels que l’émergence de peuples apatrides comme eux, sont encore présents aujourd’hui, il est temps que cela cesse.

— Oui.

— Mais Vallinor, comme tout État, à ses problèmes politiques internes. Le peuple gronde, Alex, il lui faut du changement.

— Je ne trouve pas qu’il…

— Que tu le veuilles ou non, tu gravites autour des hautes sphères, mon petit.

— Mais, euh… , argua Alexandre.

— Ta tante est une amie proche de Jimbo Malone, actuellement l’homme le plus puissant de la Vallée du Sillage, expliqua Daryl avec un éclat de malice dans le regard. Et tu va travailler pour son rival – et sûrement bientôt nouveau dirigeant de la ville, rêvons un peu –, lequel est aussi le père de ta copine.

— Elle n’est pas ma…

— Ce que je veux dire, c’est que tu ne vois pas le monde comme la plupart des citoyens vallinoriens.

— Vu sous cet angle, c’est possible. Mais Gabrielle n’est pas…

— Le fait est, coupa le politicien, qu’un clivage se creuse en profondeur entre le peuple et ses dirigeants. Tu peux voir aujourd’hui toute l’excitation qui règne dans les rues, à l’attente des fêtes de ce soir. Les gens sont tendus, ils n’espèrent que le bien ; la paix. Mais les chefs d’État vallinorien et naracostin, Jimbo Malone et Valur Vilmerin, restent enfermés dans des préoccupations du passé, à savoir qui doit posséder la Chaîne blanche et l’Écrin sauvage.

— Mais l’Écrin sauvage appartient à l’Aube nouvelle, rétorqua Alexandre.

— Laquelle, dont les chefs ont toujours tenu à garder l’anonymat de leur nom et de leur organisation, laisse sa gestion à la ville la plus proche ; Vallinor.

— C’est tout ? Une histoire de jalousie ?

— Oui, voilà ! D’aucuns auraient pu prétendre que ces traits de caractère sont l’apanage des familles royales, comme celle des Vilmerin, mais les démocraties ne sont pas exemptes de défauts à ce niveau-là : nombreux sont les élus qui feraient tout pour la fierté d’avoir augmenté le patrimoine de leur nation. Bien sûr, les nombreux conflits de possession autour de la Chaîne blanche, malheureusement située entre la Vallée du Sillage et la Vallée des Anciens, n’arrangent rien…

— La situation n’a pourtant pas toujours été aussi tendue, observa le jeune homme. La première épouse de Valur était issue d’une lignée vallinorienne, je crois.

— Oui, c’est la mort de Lyra Vilmerin qui a tout bouleversé.

La voix de Daryl vacilla et s’éteignit soudain. Un silence, de quelques secondes. Étrangement, Alexandre se sentit mal à l’aise.

— D’où… d’où l’importance du vol S.T.H.9., tenta-t-il.

— Tout à fait, Alex, sembla s’éveiller son interlocuteur. C’est d’ailleurs ce que nous annoncerons ce soir : la première grande opération du Lotus blanc.

— Le vol diplomatique au-dessus des terres de Prima Vode ?

— Oui ! Et quoi de mieux pour faire comprendre aux puissants l’importance de nos terres – le dernier bastion des Survivants de l’Après-Minuit – que de leur montrer leur splendide fragilité par les airs ? Merci au prince Ulrich !

— C’est Ulrich Vilmerin qui est à l’origine de cette initiative ?

— Absolument. Il est heureux que son père n’en sache rien. Les pauvres, les relations familiales doivent être tendues là-bas.

— J’ignorais qu’il faisait partie du Lotus blanc, s’étonna Alexandre.

— Il en est même l’un des membres fondateurs. C’est lui qui a fait accélérer la conception de la flotte S.T.H., histoire qu’au moins un zeppelin soit prêt à temps, quitte à le financer de sa poche. Mais, pour le bien de l’opération et de ses acteurs, tout cela est encore tenu secret.

— Daryl, je voulais justement vous en parler.

— Oui ?

— J’ai tout de suite accepté lorsque vous m’avez proposé un stage au sein du Lotus blanc. Mais l’organisation est encore très mystérieuse, et j’en ignore beaucoup.

— Je comprends. Écoute, je…

Daryl s’interrompit. Il releva la manche de sa chemise blanche et consulta son T.D.M. qui venait de vibrer[4].

— Daryl ? s’inquiéta Alex.

L’homme rabattit prestement son vêtement sur son poignet, cachant sa machine, et jeta un œil derrière le jeune Fendar. Ce dernier suivit son regard.

Le couloir des décisions ? Pourquoi ?

— Alexandre, je dois y aller, annonça Daryl Marcellin d’un ton solennel.

— Ah, d’accord.

— Nous répondrons à tes questions demain, lors de la réunion prévue chez Charlotte Meriam. Que l’Aube nous gagne.

Il se mit en marche en direction du couloir de l’administration, l’air plus préoccupé que jamais.

— Que l’Aube nous gagne, répondit Alexandre, surpris.

— Et prends soin de ma fille s’il te plaît, lança l’homme par-dessus son épaule, je n’aurai pas le temps de la voir aujourd’hui.

— D’accord. Mais elle n’est pas ma…

Daryl Marcellin était déjà loin.

 

***

— Alice Hanako Aurélia Fendar, explosa le sergent instructeur Varin en crachant chaque nom comme s’ils lui brûlaient la bouche, j’en ai plus qu’assez de votre comportement provocateur et irresponsable !

— Monsieur, je ne pensais pas à mal…

— Taisez-vous ! À vous entendre, vous ne pensez jamais à mal ! Et pourtant, chaque jour vous réussissez par un moyen quelconque à foutre le bordel dans cette école ! Sérieusement, vous pensiez à quoi en engageant un combat au beau milieu d’une patrouille ? C’est interdit et vous le savez. IN-TER-DIT !

Il martela ces trois syllabes sur l’acajou de son bureau. Un pot à stylos presque vide vacilla sous les coups, ainsi qu’une lampe poussiéreuse et d’ambitieuses piles de dossiers en équilibre précaire. La plus haute de celles-ci était couronnée par une statuette en fer de Louis Guivander, tricorne sur la tête et sabre au clair sur son cheval en train de cabrer.

— Monsieur, ça n’était qu’une provocation amicale, je n’ai jamais…

— Je m’en contrefous ! la coupa-t-il en abatant son poing sur le bureau qui les séparait toujours (Guivander et sa monture manquèrent de choir à nouveau). Ne vous prenez pas pour votre tante, vous avez encore vos preuves à faire, et ce n’est pas en faisant votre tête brûlée que vous obtiendrez les appréciations de vos supérieurs !

Alice baissa la tête, d’un air repenti parfaitement feint. Pensant avoir fait mouche avec son sermon, Varin calma la danse rigide du héros de fer. Puis il se tourna vers sa seconde cible, Nicolas, droit comme un « i » debout à côté d’Alice. Le supérieur marqua un temps d’arrêt et s’adressa à lui en se forçant à radoucir sa voix :

— Et vous Nicolas, vous devez bien savoir qu’un tel comportement est indigne de vous. La famille Tocastre est l’une des plus influentes du Conseil, vous ne voudriez tout de même pas jeter l’opprobre sur elle par de tels agissements, non ? Si peu de temps avant les élections claniques, en plus.

— Non monsieur, répondit stoïquement celui-ci. Nous n’avions pas pour but d’amuser la galerie, nous voulions juste perfectionner nos compétences en pratiquant quelques exercices.

— En pleine ronde ? En pleine ville ?

Alice comme Nicolas ne pipèrent mot. Le sergent instructeur soupira et reposa sa tête dans ses mains, hésitant sur la marche à suivre. Finalement, il adopta un ton conciliant devant le jeune homme.

— Soyez prudents, jeune Tocastre, un comportement comme celui-ci ne pourrait que jeter de l’ombre sur votre future carrière et la réputation de votre famille. Soyez-en conscient.

Les regards des deux hommes, faute de se croiser, fixèrent le même point. La statuette du cavalier, héros et fondateur du clan Guivander, dont Virginie Tocastre, la mère de Nicolas, était à la tête actuellement.

— Oui monsieur, répondit Nicolas en remontant ses lunettes sur son nez avec la pointe de son index.

— Oui sergent, corrigea celui-ci.

— Oui sergent.

Les deux jeunes gens firent mine de regretter leurs actes.

— Je me contenterai de vous adresser un avertissement pour aujourd’hui, mais ne vous avisez jamais de recommencer, dit-il en foudroyant Alice du regard. Ah, et aussi, je vous assigne au cordon de sécurité de l’estrade, sur la Place de la Fontaine, là où auront lieu les discours de ce soir.

Les deux soldats ne purent contenir leur désespoir :

— Mais, le défilé… , commença Alice.

— Mais, les candidats… , doubla Nicolas.

— Un problème ? haussa Varin.

— Non, sergent.

— Vous y serez tous les deux, annonça leur supérieur avec un calme sadique. Vous serez au premier rang, sous tous les regards. Ça vous apprendra à éviter les incartades.

La sentence renvoya les recrues au calme. Ils serrèrent leurs poings en silence, tout en évitant de se regarder.

— Ce sera tout, rompez.

 

Une fois que Varin eut refermé la porte derrière eux dans un claquement sec, les deux « éléments perturbateurs » s’éloignèrent jusqu’à bifurquer dans le couloir suivant. Là, ils échangèrent un regard et s’immobilisèrent.

 

— Étonnant, je trouve, lâcha Nicolas à contrecœur.

— Que Varin te punisse aussi ? Il est soumis à tes parents, mais il ne se permettrait pas l’injustice, répliqua Alice sèchement.

— Non.

Le jeune homme fit courir la pointe de son index sur l’arête de son nez.

— J’aurais juré qu’il s’était cassé, reprit-il en plissant les yeux derrière ses lunettes.

— Alors ne jure pas.

« C’est mon privilège de jurer », aurait-elle ajouté si elle avait voulu plaisanter. Alice vit Nicolas scruter les mains de la jeune fille, puis son visage ; il était réellement songeur.

Tu te doutes de quelque chose. Mais je ne te dirai rien, Binoclard.

 

Il n’y avait plus que de la tension entre eux. Aucun mot. Juste de la froidure et de l’animosité. Après un lourd instant, Alice Fendar et Nicolas Tocastre tournèrent les talons chacun de leur côté et s’en allèrent dignement.

 

En vérité, ils fuyaient. Car pour s’être entraidés face à leur supérieur, ils risquaient une chose l’un envers l’autre. Une chose terrible, inavouable : ressentir une once de reconnaissance.

 

***

Le couloir des décisions. Au moins aussi chaotique que le corridor dédié à l’administration qui lui faisait face. Mais l’ambiance y était, en revanche, beaucoup moins détendue : conversations empressées et débats habités, sonneries en tout sens et apostrophes incessantes, courses rapides et pianotages informatiques animaient la vie fébrile du cœur vallinorien de l’Aube Nouvelle. Y pénétrer, c’était être happé dans un autre monde. Un monde où vous n’auriez pas de place, où votre existence se révélerait si insignifiante face à la marche de la vie que vous n’oseriez même pas vous tenir droit, par crainte de vous faire remarquer.

À moins de faire abstraction de toute cette folie…

Alexandre savait où il allait. Il avait parcouru ce trajet bien des fois ; le dernier en date avait eu lieu quatre heures auparavant. Il évita une grosse caisse remplie de dossiers « Urgent  » laissée en plein milieu du passage, puis un fonctionnaire à reculons qui terminait un échange verbal tout en partant, avant d’emprunter un escalier d’angle qui descendait au niveau inférieur.

Un nouveau corridor, glaçant de calme par contraste avec le tumulte du couloir des décisions. Le Soleil de midi peinait à éclairer l’endroit par les jours horizontaux au sommet des murs, qui donnaient à même la rue. Aussi ce passage, en pierres brutes, restait sombre malgré l’éclairage électrique. Mais le jeune homme savait où aller : deux portes à gauche :

 

« Communication et maintenance ».

 

L’huis était fermé, imperméable au désordre du rez-de-chaussée et aux ténèbres du sous-sol. Alexandre leva la main et frappa sans hésiter deux brefs coups secs, suivi d’un long, de deux autres courts et de deux derniers longs. Des cliquetis mécaniques se firent entendre derrière la porte. La fin du dernier roulement signifia au visiteur que tous les verrous avaient été désenclenchés.

Que de mystères et de paranoïa…

Le jeune homme poussa la porte.

— Entre, Alex, ça faisait longtemps, l’appela un dossier de fauteuil au plus profond de la pièce.

L’endroit était tout en longueur. À l’origine l’espace y était vaste, pourtant Alexandre devait enjamber nombre de câbles, emballages variés et pièces mécaniques pour progresser. Les murs disparaissaient derrière des blocs d’alimentation tout en bips et en bourdons, des panneaux de contrôle à leviers, boutons et voyants de couleurs, ou encore des cartes d’échelle et de légende variées.

Quel bordel.

En quelques heures, l’endroit semblait avoir encore changé de topographie. Pour ne pas se prendre les pieds quelque part, le jeune homme dut se résoudre à suivre un… un plateau à roulettes. Un plateau à roulettes toussant et cahotant qui semblait connaître un chemin sûr. Il était chargé d’une bouteille de soda Nan’o’Pop avec sa paille, posée sur un dessous de verre original – l’un des dossiers « Urgent  ». Alexandre approcha bientôt du fond de la pièce et de sa principale source de lumière : une collection d’écrans électroniques de tailles, formes et fonctions diverses. En dessous, un bureau à plusieurs claviers, enceintes et microphones.

Devant tout cela trônait le maître des lieux. Le fauteuil à répulseurs flottait à une trentaine de centimètres du sol, comme à son habitude, et en ce moment présentait toujours son imposant dossier au jeune visiteur.

— Bienvenue, Monsieur Fendar, déclara le fauteuil.

— Godevin, tu pourrais quitter tes écrans de temps en temps, non ? Je croyais que tu voulais me voir pour une urgence.

Le plateau à roulette vint se positionner à gauche du fauteuil de Godevin, fidèle comme un limier avec sa proie en gueule. Alexandre vit, en contrejour, une main malhabile tenter d’attraper la bouteille par-dessus son dossier. Elle ne brassa que du vide : le plateau était trop bas.

— Nom d’un bouc naracostin, jura Godevin.

Puis il siffla. Le plateau à roulette amorça aussitôt un bond improbable, qui envoya la boisson dans les airs. Le maître des lieux la rattrapa avec justesse, puis l’ouvrit aussitôt.

*Pschitt*

Enfin, le siège daigna pivoter.

 

Godevin sirotait sa boisson à la paille. La fierté se lisait facilement sur son visage joufflu, à l’air bonhomme. Il accueillit le jeune homme avachi sur son fauteuil à répulseurs, pointant son ventre proéminent comme d’autres tendraient une main. Son unique jambe pendouillait dans le vide et se balançait sur un rythme inconscient, comme à son habitude, tandis que le moignon de l’autre côté restait dissimulé derrière un éternel tablier taché de cambouis. Le tout formait une silhouette imposante, de par sa taille et sa lévitation – il semblait ne faire qu’un avec son siège. Alexandre avisa de nombreuses miettes grasses, oubliées sur toutes les… formes de Godevin :

— Je vois que tu as apprécié mes vallinettes.

— Tu sais toujours comment me faire plaisir, petit coquin.

— Plaisir partagé. Ton programme a été très efficace.

— Comment s’est passé son réveil ?

Tu n’as même pas pensé à me le demander ce matin ; est-ce que tu sais quel jour on est, au moins ?

— Brutal, répondit le jeune homme.

— Hin hin, ça lui fera les pieds. J’aurais aimé voir ça.

Alexandre se rembrunit. Le mépris de Godevin envers Alice était souvent trop prononcé. Mais le « responsable de la gestion du Réseau et des communications de l’Aube Nouvelle » – aussi autoproclamé « premier ingénieur informatimécanicien », ou « PIIM » – savait changer de sujet au bon moment :

— Tu bois quelque chose ?

Avant même que son hôte eût pu réfléchir à la question, Godevin siffla. Le plateau à roulette fila à travers la pièce, esquivant tant bien que mal les carcasses de machines inachevées ou épuisées nées des mains et de l’esprit du PIIM, jusqu’à un grand réfrigérateur encadré de néons bleuâtres. Celui-ci s’ouvrit à l’approche du petit robot et dévoila un grand nombre de bouteilles, de formes et couleurs variées, dans des volutes de buée azurée.

— Alors ? insista Godevin. J’ai du Sang de dragon, des Larmes de…

— Pas d’alcool, merci. Je prendrai la même chose que toi, du Nan’o’Pop.

— Kappa, la même chose, lança le PIIM à son plateau.

Indécis, le plateau restait dans le mouvement ondulant amorcé par ses roues, comme un animal se dandinerait sur ses pattes. Godevin jura et siffla à nouveau.

— Kappa, du Nan’o’Pop !

Les moteurs du petit robot émirent une brève série de trilles. Le réfrigérateur réagit et un bras mécanique en sortit pour déposer directement la bouteille de soda sur le dos du plateau.

— Merci Zêta, toi au moins tu es efficace, lança Godevin.

Comme vexé, le petit robot dénommé Kappa amorça un demi-tour nerveux – la bouteille vacilla sur son dos – et fila à toute allure vers les deux hommes, bien déterminé à remplir sa mission. Entre tous les obstacles mécaniques, le plateau à roulettes perdit bien un boulon ou deux à la suite de virages mal négociés, mais vint fièrement se présenter avec son fardeau… devant Godevin.

— Kappa… la boisson n’est pas pour moi.

L’ingénieur siffla à nouveau pour activer le robot.

Ça a assez duré.

Alexandre se pencha et saisit la bouteille de verre humide, libérant le plateau à roulettes de sa charge. Il avait vraiment soif, après sa course pour arriver au cours de Maistre Estampier et ses discussions avec Gabrielle et Daryl Marcellin. Il déboucha et but sans attendre une première lampée du soda verdâtre et acidulé. Les bulles pétillèrent jusqu’au fond de sa gorge.

 

Une question lui trottait en tête :

— Tu as réussi à désactiver la commande par glyphes ?

D’ordinaire, les équipements électroniques étaient asservis par des panneaux de contrôle, où l’utilisateur était tenu de tracer les signes adaptés à la demande ; Alexandre était étonné, mine de rien, par les bricolages de l’ingénieur.

— L’idée des glyphes à tracer permet d’encourager le travail de l’esprit et de stimuler la mémoire, expliqua Godevin. L’Aube Nouvelle ne souhaite pas abrutir les citoyens de Prima Vode en leur simplifiant la vie avec des touches préprogrammées et des raccourcis absurdes. Nous avons besoin d’exercice, il nous faut nous entretenir – tiens, d’ailleurs ce matin j’étais chargé d’envoyer une escouade de la Garde au monte-charge ; j’ai bloqué leur aérobus, ils y sont allés à pied, ça leur a fait du bien. Et c’est pour cela, entre autres, que les fonctions liées aux glyphes ne peuvent pas être modifiées sur les Tédèmes.

— Les quoi ?

— Les T.-D.-M.

— Ah ! Alors que toi, tu…

— Tu sais ce qu’a dit le médecin par rapport à mon quotient intellectuel. Je n’ai pas besoin de ça, alors j’ai bricolé deux trois programmes. Rien de compliqué.

Bien sûr… J’espère que ça n’est pas ce même médecin qui te fournit des conseils culinaires.

— Mais ça ne fonctionne qu’avec ton propre équipement, du coup, observa Alexandre.

— Oui, évidemment.

— Tu dois quand même utiliser les glyphes ailleurs, non ?

— Ailleurs ?

— Oui, ailleurs. Tu sais, hors de ton repère. Dehors, par exemple.

— Que la Faucheuse me les arrache plutôt que de faire pareil apprentissage ! s’exclama Godevin, singeant la frayeur.

— C’est ça…

— Oh, pardon, j’oubliais.

— Godevin, je ne vais pas m’offusquer à chaque fois que j’entends cette expression, sinon je devrais me contenter de fréquenter des vieux.

— Je ne voudrais pas te blesser par mon comportement.

— Je suis l’un des seuls qui supportent ta fréquentation : j’y suis habitué, crois-moi.

— Ah ah, c’est bien vrai ! Mais, à propos de la… de la Faucheuse de Vallinor, je voulais te montrer quelque chose.

— Tu as du nouveau ? demanda Alexandre, soudain excité.

— Oui et non. Je vais te montrer.

À nouveau cette expression de fierté, qui arrondissait le visage de l’ingénieur et lui donnait l’air d’un gros bébé en adoration.

— J’ai commencé à avoir cette idée quand j’ai utilisé les caméras des S.T.H. prototypes, pour voir la progression de l’Argileux depuis le désert de Thulem, continua Godevin. D’ailleurs je confirme : les rafales auront au moins deux semaines de retard, mais je crois qu’elles auront de la force.

— Super. Et ?

— Et j’ai compris à quel point l’idée d’une observation par le ciel pourrait être efficace, surtout dans une ville verticale comme la nôtre.

— Et alors ?

— Alors, je te présente mon nouveau jouet.

Nouveau sifflement, de deux notes cette fois, dans un intervalle mélodique. Et… rien d’autre.

— Oui ? s’étonna Alexandre.

— Regarde les écrans.

Une masse de cheveux sombres et décoiffés.

— C’est quoi cette tignasse ?

— La tienne, grande asperge ! s’esclaffa Godevin.

Le jeune Fendar porta la main à sa nuque et vit son geste reproduit sur grand écran. Il poussa une exclamation de surprise et se retourna aussitôt.

— Je te présente Tau, mon dernier né, annonça l’ingénieur.

Devant Alexandre flottait une sphère en plaques de cuivres. Un grand oculaire bombé ressortait du centre et fixait le jeune homme, variant sa longueur pour ajuster le grossissement. Une petite antenne dépassait du sommet de la machine. L’appareil tressautait de façon continue sous l’action de son moteur, comme la plupart des créations du PIIM, mais contrairement à celles-ci, Tau n’était pas constitué d’engrenages visibles, ne dégoulinait pas d’huile noirâtre, et n’émanait pas de fumée grasse. Mais, surtout, il était parfaitement silencieux. Une première.

— Tu t’es vraiment appliqué sur celui-là, apprécia Alexandre.

— Il est tel que je l’ai voulu. Rapide et furtif.

— Mais pourquoi ?

Godevin prit un air sombre et sérieux. Le jeune homme l’avait rarement vu ainsi.

— Je souhaite renforcer la surveillance à Vallinor.

— La surveillance ? Mais pourquoi ? répéta Alexandre, surpris.

L’ingénieur inspira lourdement et annonça :

— Contrairement à ce qu’on veut nous faire croire, la ville n’est plus aussi paisible depuis la fin de la guerre de désalliance. Les tensions traînent. On parle d’hommes vivant dans les rues, et ils seraient de plus en plus nombreux.

— C’est triste, mais quel rapport ?

— Tu ne trouves pas cela étrange, alors que l’Aube Nouvelle s’est toujours targuée d’avoir une volonté humaniste et de venir en aide à tous ?

— Tu l’accuses de ne pas accomplir sa mission ?

— Je m’interroge, pour le moment. Mais ça n’est pas tout. On signale des meurtres et des disparitions depuis quelque temps. Les derniers en date sont le caporal Zéon, de la Garde vallinorienne, et un pharmacien, un certain Léon Dath. Leurs corps ont été retrouvés avec les mêmes blessures ; de profondes lacérations.

— Tu penses que…

— Que la Faucheuse est de retour ? Oui, lâcha Godevin.

Alexandre prit le temps de réfléchir quelques secondes.

— Tu comptes la traquer avec Tau ? Qu’est-ce qui te dit que ça n’est pas un imitateur ?

— Tau va être fabriqué en série – en fait, c’est déjà commencé. Et je doute que quelqu’un prenne la peine d’imiter le fléau qui a plongé Vallinor dans la terreur.

— Elle a disparu, Godevin. Elle n’a plus fait parler d’elle depuis vingt ans.

— On n’a jamais retrouvé son corps, ni découvert son identité. Mais j’ai eu du nouveau ce matin ; quelque chose qui devrait te plaire.

— D’où tes messages surexcités ?

— En effet. J’ai baladé Tau dans les couloirs, histoire de le tester. Très peu de monde l’a remarqué, il est resté furtif pour la plupart des employés…

Ils ont peut-être autre chose à penser aujourd’hui.

— … et j’ai fini par capter ça, finit l’ingénieur après avoir ménagé son suspens.

Il traça un glyphe – le premier depuis qu’Alexandre était entré – sur le pavé tactile de son accoudoir, et se tourna vers ses écrans. Aussitôt, un film apparut. On y voyait les corridors de l’Aube Nouvelle et ses fonctionnaires, depuis la vue haute et tressautante de Tau. L’engin allait de porte en porte, avant de s’arrêter et de repartir en arrière.

— Là, étant donné ce que j’ai vu, j’ai préféré revenir pour capter les détails, expliqua Godevin.

— Qu’est-ce que tu as vu ? demanda Alexandre.

— Regarde.

Tau s’approcha lentement de l’une des portes. La seule à avoir été fermée.

— Ce bureau est vide, d’habitude, commenta le PIIM. On s’en sert souvent pour les pauses déjeuner, alors il reste toujours ouvert et il y a beaucoup de passage.

Tau levait son regard sur le plafond. Il avisa une grille d’aération, non loin, et s’en approcha. Celle-ci s’ouvrit automatiquement.

— Communication automatisée, intervint Godevin, même pas besoin de tracer des glyphes. C’est le commencement de la suprématie robotique !

Mais Alexandre ne l’écoutait pas, il n’avait d’yeux que pour les écrans. Tau s’infiltra dans le conduit et reprit sa trajectoire. Il semblait savoir où il allait, puisqu’il arriva devant un rayon de lumière verticale : une grille qui devait donner dans le fameux bureau, probablement. Le robot se positionna en haut de l’ouverture et regarda à l’intérieur.

La grille devait se trouver au centre du plafond de la pièce, aussi l’on n’en voyait qu’une moitié, malgré la taille réduite du local. Tau se focalisa sur un petit groupe de personnes qui semblait écouter quelqu’un leur parler. Deux jeunes gens aux cheveux bouclés, en tenue de voyage – bottes et manteau longs, pantalon large, sac de tissu et ceinturon de cuir avec de nombreuses bourses – hochaient souvent la tête. Ils se ressemblaient beaucoup et ils ne pouvaient s’empêcher de se regarder avec des yeux moqueurs, ou de se taquiner par des gestes discrets pour déconcentrer l’autre. Derrière eux, une femme, accoutrée de la même façon, était appuyée contre le mur du fond, bras croisés, et fixait son regard devant elle. À ses pieds, un arc et un carquois rempli de flèches. Elle avait l’air froid, fermé et restait imperturbable aux œillades insouciantes des jeunes hommes – probablement des frères – devant elle. Mais le pilier du petit groupe était, à n’en pas douter, la silhouette qui se tenait devant. Un homme d’âge mûr, aux longs cheveux emmêlés et d’un blond délavé, une barbe de plusieurs jours de même teinte, et des yeux d’un bleu tout aussi passé. S’il cachait son corps dans des vêtements amples, dont une cape à capuche au fil usé, il semblait émaner de lui vigueur et autorité certaines. L’homme se tenait droit, imperturbable, aiguisé et poli par les épreuves comme le rocher qui affronte la crue du fleuve pour le séparer en delta. Il arborait, avec un naturel effrayant, de longs couteaux de chasse à la ceinture. Par son charisme, sa stature et sa maturité, il devait naturellement être le chef de ce petit groupe.

L’attention de Tau, comme celle d’Alexandre, restait tout entière sur cet homme mystérieux. Godevin reprit la parole :

— Je te présente Greiftier et sa troupe de steppe-coureurs.

— Greiftier ?

— Je doute que ça soit son vrai nom.

— Que fait-il ici ? Il semble écouter quelqu’un lui parler.

— C’est le meilleur des steppe-coureurs, de nos jours. Il parcourt tout Prima Vode pour traquer les grands prédateurs et les criminels en fuite. Il est coriace et redoutable.

— Il serait ici pour trouver la Faucheuse de Vallinor, d’après toi ? demanda le jeune homme.

— On dit qu’il a une sérieuse dent contre elle. Si quelqu’un peut la débusquer pour l’arrêter ou la tuer, c’est bien lui.

— Mais qui l’a recruté ici, si ce n’est toi ?

— C’est là le meilleur.

Godevin traça un nouveau glyphe. La vidéo s’accéléra – le seul mouvement qui pouvait en témoigner à l’écran était les signes de tête des deux jeunes frères –, puis reprit sa vitesse normale alors que Tau amorçait un demi-tour pour filmer l’autre partie de la pièce. La caméra ne dévoila qu’une seule personne.

Alexandre fut comme parcouru d’un éclair, tétanisé par la surprise. Un nom franchit ses lèvres entrouvertes :

— Nara.

 

***

 



[1] Le réseau aéroferré est une merveille technologique : l’adhérence magnétique du train est telle que les rails peuvent être courbés et inclinés sans risque pour l’appareil, ce qui lui permet de négocier d’importants virages sans se départir de sa grande vitesse. L’Aube Nouvelle, après les premiers essais, mit rapidement en place les « brumisateurs de rêve », qui diffusent des essences apaisantes pour les esprits et les estomacs. Bien sûr, avec de telles manœuvres, le poids du chargement doit être limité. [retour]

 

[2] Ce type d’armement a été installé à la fin de la guerre de désalliance, suite à l’utilisation de véhicules-béliers contre les points stratégiques de la ville. [retour]

 

[3] Les élections claniques ont lieu tous les deux cycles emboliques. Autrement dit, tous les six ans, lors de l’année prime. Par tradition, les programmes de chaque clan sont dévoilés lors de la cérémonie de la Première Pleine Lune. Le choix de ce jour particulier pour ces annonces découle d’une volonté de bonnes relations et de cordialité entre les clans : il faut un jour de paix et d’allégresse, et non de tension. [retour]

 

[4] Les T.D.M. standards sont conçus pour être discrets et ne pas perturber la vie de leur utilisateur. Mais les citoyens occupant une situation importante, qui nécessite une communication à distance active, peuvent demander le modèle « réactif », capable d’avertir son propriétaire lors de l’arrivée d’un nouveau message, ou de la parution d’une nouvelle information sur le Réseau. Le tout étant paramétrable dans les profils d’usager et la gestion des mots-clés. Un tel fonctionnement n’est pourtant pas préconisé par l’Aube Nouvelle, à cause du stress qu’il peut induire chez ses utilisateurs. [retour]

 

Commentaires

Il n'y a aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à donner votre avis !