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Julien Willig

samedi 10 octobre 2015

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 5 : La cage

Fin du XVIe siècle après J.-C., époque Azuchi Momoyama,

Montagne du vent, Province de Hizen, Japon.

 

 

Le Soleil arrose la Montagne du vent ; en cette fin de matinée, la vallée vibre à la caresse de ses rayons. Les arbres s’échauffent dans le murmure des feuillages et le craquement des branches, tandis que çà et là des rossignols s’improvisent solistes en lançant quelques trilles. Les ruisseaux palpitent sur les flancs du sommet rocailleux comme les veines d’un géant minéral, prolongent leur litanie affaiblie par la chaleur printanière. Parfois, des cailloux dévalent les descentes à n’en plus finir.

À cette symphonie naturelle se joint celle des chants humains. En contrebas, le paysage modelé fourmille depuis le lever du jour : dans les rizières en terrasse, des femmes déterrent et replantent les jeunes plants de céréales dans les bandes de terre inondées. Frêles silhouettes courbées sur les rubans argentés, elles ont de l’eau jusqu’aux genoux, un panier chargé de pousses dans le dos et un chapeau de paille pour se protéger de la vigueur du Soleil. Leurs actions sont rigoureuses autant que délicates : les pousses doivent germer encore six mois et nécessitent d’être plantées dans un alignement parfait, séparées par une longueur d’avant-bras. Cette activité éprouvante est pourtant rythmée par les vocalises des travailleuses.

L’harmonie des lieux n’est rompue que par l’épaisse colonne de fumée qui s’élève du village, au pied de la Montagne du vent. Si mélodie il y a, on ne retrouve pas ici la douceur des femmes : y règne le travail des hommes. Les soupirs des soufflets, les crépitements des braises et surtout les plaintes du fer contre le fer s’échappent d’un des bâtiments les plus massifs, au lourd toit de chaume percé d’une cheminée : la forge, le poing du clan. Plus bas dans l’agglomération, les percutions sèches et les roulements rapides du bois mordu rythment avec patience la quête de perfection pratiquée dans l’atelier du menuisier. Puis, le cœur du village bat sur un terrain aplani dominant les habitations : les soldats s’entraînent au combat, lâchant cris de guerre ou de douleur dans l’entrechoquement des armes ou des chairs.

Le spectacle de la vie. Où chaque composant de cette entité divinement réelle trouve sa place et sa fonction, sa raison de vivre et de pousser l’art de sa voie à la perfection.

 

Tous… sauf moi.

 

Je tremble, gorge serrée.

Ce monde est trop grand pour moi…

Un oiseau prend son envol depuis l’arbre où il était caché, au-dessus de ma tête. Des brindilles choient dans mes mèches brunes, mais je n’en ai cure ; je suis l’évasion du volatile jusqu’à l’horizon.

ou bien trop petit.

 

Qu’est-ce qui m’empêche de partir ?

La peur. Qu’y a-t-il au-delà des montagnes ? Y survivrais-je ? Que ferais-je ?

Et qui veillerait sur Hanako ?

 

La coureuse d’ombres que je suis secoue la tête et baisse les yeux. Les brins d’arbre s’échappent de mes cheveux pour mener leur propre ballet, rutilant d’or pur sous les rayons matinaux.

Ressaisis-toi, Yamaneko.

Je quitte l’ombrage de la forêt et avance en pleine lumière. Il me faut encore descendre jusqu’au centre du village. Les gardes m’ont laissée descendre l’escalier de pierre – celui qui permet de gravir la falaise – sans esquisser un geste : peut-être que des ordres ont été donnés depuis le sanctuaire de l’Étoile. Mais j’ignore ce qui m’attend pour la suite. Je sens ma gorge se serrer à la vue de ma jambe, battue par le kimono éventré et ensanglanté. Au-delà des réprimandes habituelles, cette fois mon insouciance – mon insoumission – a failli me coûter la vie. Pourtant, je reprendrais de tels risques s’ils me permettaient de revoir mon Hanako. D’échapper à mon quotidien sordide, celui qui m’attend. La vue du village Kaerizaki me noue le ventre.

Je m’arrête là où le sentier amorce un virage serré pour longer par la droite une descente abrupte. Dans l’angle du chemin demeure une petite stèle de pierre, ornée d’un simple emblème triangulaire. Derrière lui, plusieurs planches de bois plantées dans le sol, peintes de caractères noirs, se dressent jusqu’à dépasser ma tête de jeune fille, comme les antennes d’un insecte géant. Je m’incline respectueusement devant la tombe, puis mets genoux à terre. Après un moment, je farfouille dans mon sac.

J’étais sûre qu’il m’en restait… Ah, voilà !

Je sors les derniers gâteaux de riz qui m’ont accompagnée lors de mon aventure matinale. Je dépose alors les mets, de mes deux mains tendues, au pied du tombeau.

 

« Ci-git la valeureuse Keiko. »

 

Keiko à l’œil de lynx.

Mes yeux s’abîment dans la contemplation de l’emblème familial gravé dans la pierre : un motif de pointe de flèche. Depuis toute petite, mes rêves sont bercés des exploits de la chasseresse. La perfection de l’art du combat, l’exaltation de défendre la divinité du clan, la bravoure d’une Gardienne… Keiko est devenue un modèle pour moi.

Je lutterai toute ma vie contre les ennemis de l’Étoile. Je protégerai mon Hanako de tous dangers. Je ferai face à la mort jusqu’à ce qu’elle me prenne. Et, comme Keiko, je veillerai sur le village depuis l’au-delà.

Une brise joue avec mes cheveux, dont les pointes viennent taquiner ma gorge. Mon regard enveloppe toute la vallée ; les feuilles de pin dansent sans fin.

Oui, il n’y a pas de doute. De sa tombe Keiko veille encore sur le clan de son œil de lynx.

 

Son œil de lynx… Cela avait été l’atout de la chasseresse. Moi, malgré la malédiction de mes iris uniques, je ne peux en dire autant. Je connais cependant mon propre don, éprouvé bien des fois : je me sais capable de me fondre dans les ombres jusqu’à ne faire qu’une avec elles. Éternelle indésirable et indésirée, je n’ai eu d’autre choix que de me soustraire à la violence que provoque ma simple existence… À ce monde qui me refusait de paraître en pleine lumière, ma réponse était de disparaître dans la pénombre

Et maintenant je vais devoir appliquer mon talent à nouveau.

Tâchons de rentrer sans se faire cogner…

 

***

La gifle de la servante en chef retentit dans le couloir réservé au personnel de maison. Elle courbe aussitôt le dos – déjà bien voûté – et jette un regard rapide autour d’elle par crainte d’avoir fait trop de bruit. Akemi a le souci de l’ordre et du silence, nourri par une servitude qui semble millénaire : ici, elle fait partie des meubles. Ses sourcils épais marquent un angle désagréablement prononcé tandis que ses yeux me foudroient. On peut presque voir, sous son front ridé, l’agitation inhabituelle qui a lieu dans son esprit aride, engoncé sous un chignon strict et trop serré.

Par quelle question commencer ? Tout doit se bousculer là-dedans.

J’en oublie ma situation un court instant ; le coin de mes lèvres amorce un début de sourire moqueur.

Nouvelle gifle.

— Insolente ! crache Akemi. Où étais-tu ?

— Au sanctuaire de l’Étoile.

— Menteuse !

La servante en chef abat deux fois sa main sur mes joues. Je sens le goût du sang dans sa bouche.

— Que faisais-tu ?

— Mon devoir.

— Ton devoir est ici, petite sotte ! Cela fait des heures que tu aurais dû commencer ton travail. Les sols sont dans un état lamentable et les autres filles sont toutes occupées. Tu vas devoir te charger toute seule de les récurer.

J’aimerais protester, mais je me retiens.

Il y a beaucoup trop d’allées et venues maintenant, ça ne séchera jamais… et je devrai passer mon temps à repasser derrière les hommes !

Akemi anticipe ma réaction. La vieille fourbe semble lire mes songes :

— Tu aurais dû y penser avant de partir dans je ne sais quelle escapade au lieu de travailler ici comme tu es censée le faire. Avant même le lever du jour !

Je me mordille la lèvre, penaude. Les sourcils d’Akemi reprennent leur horizontalité neutre, et la vieille essuie du pouce une gouttelette écarlate aux abords de ma bouche.

— Au moins, tu es présentable aujourd’hui…

Je reste impassible.

— Méfie-toi, reprend Akemi, tu as atteins les limites de la tolérance dans cette maison.

J’affecte un air repenti, épaules et regard tombants.

— C’est ça, cache tes yeux. Cela vaut mieux pour tout le monde. File, petite peste, tu as du travail.

Une claque sur l’épaule, moins violente, mais tout aussi sèche. La vieille femme me laisse là sans plus de cérémonie et s’en va vaquer à ses occupations ménagères, en soulevant tellement peu ses pieds qu’elle semble léviter au-dessus du sol, les pans de sa robe frôlant le parquet tel un spectre de cauchemars enfantins. Je m’engage dans la direction inverse à travers le couloir, en direction des locaux où est entreposé le nécessaire à l’entretien.

 

Sous ma tête baissée et le rideau de ma chevelure se dessine un nouveau sourire.

Évidemment que je suis présentable ; j’ai pris le temps de voler le kimono de rechange d’une autre servante.

 

***

On ne cesse de me répéter le privilège – la chance – que j’ai d’officier dans la maison des chefs du village. Jirô Kaerizaki, le maître des lieux, tient à garder un mode de vie tranquille. Son clan n’a pas de réelle prétention dans la région. Il ne fait que cultiver le riz, ainsi qu’un thé vert de modeste qualité, et les vendre aux marchands qui les distribuent dans les hameaux des montagnes voisines. Beaucoup d’hommes se font également soldats pour défendre leur territoire face aux velléités de conquête des Ichibashi, même si la plupart sont forcés de quitter la Montagne du vent pour venir gonfler les rangs de l’armée des Ryuzoji, seigneurs de la région. Une histoire de guerre au nord, à ce que l’on raconte.

 

Je sais la vérité.

Le village Kaerizaki se fait discret. Il a sa richesse, son pouvoir.

L’Étoile de la montagne.

 

Personne ne sait ce qu’elle est vraiment. Ni d’où elle vient. Un jour, il y a de cela plusieurs générations, le Soleil s’est éteint l’espace de plusieurs minutes, éclipsé par la Lune ; la nuit s’est improvisée. Alors, un météore a fendu le ciel et déchiré les vêpres d’une plaie de feu écarlate. Jusqu’à l’explosion, plus terrible que cent coups de tonnerre. Le sommet de la Montagne du vent a été atteint par l’objet céleste. À en croire les témoignages, une lueur rouge sang aurait irradié les hauteurs jusqu’au retour du jour.

Ce qui est à présent un lac a alors été un cratère fumant, dans lequel on aurait trouvé…

 

— Vas-tu te dépêcher un peu ? crie la voix d’un homme près de mon oreille.

Alors que mes pensées éclatent en silence, mon corps à quatre pattes est poussé au sol par un pied qui passe. Un cri rauque franchit mes lèvres tandis que l’éponge que j’utilise pour frotter le sol s’échappe de mes mains. Ma tête heurte quelque chose de dur, en bois… Des éclats de rire, les deux soldats qui passent continuent leur chemin, fiers de la frayeur qu’ils viennent de causer à la servante qu’ils appellent le chat sauvage.

Par terre, un liquide frais imbibe ma nuque…

Je me relève aussitôt. Le seau ; ces imbéciles m’ont fait renverser le seau !

Par l’Étoile, je…

Je…

 

Quoi ? Je ne peux ni protester, ni les dénoncer. Me venger ? Encore moins ! Je peste. Il me faut de nouveau remplir mon seau. Je me tire les cheveux de frustration jusqu’à ce que la douleur me monte aux yeux. Puis mes bras s’effondrent, alors que je jette un regard autour de moi.

 

J’ai presque fini ici. Sous les appentis qui délimitent la cour intérieure de la maison, autour du jardin artificiel, seules quelques enjambées de parquet ne luisent pas. L’eau qui m’aurait suffi à finir le sol me fait défaut. Je jette un regard à la triste cascade qui se déverse dans le carré de nature. Cet endroit est la fierté des maîtres des lieux, leur courroux serait grand s’ils le voyaient laissé dans cet état. Profitant de ma solitude, je m’étire, cambre le dos et lâche un bâillement. Je ne suis pas à ma place ici ; la froide splendeur de la cour me le fait bien comprendre. Un rocher solitaire autour d’une mer de gravier patiemment ratissé, une mare où se prélassent de grosses carpes orange, des lanternes de pierre sur tapis mousseux, et, au milieu, une pagode accessible par un pont de bois : le pavillon de thé. Tout cela est si calme. Si… vide.

L’eau renversée s’y fracasse comme une tempête de fin du monde.

 

Je frotte ma manche sur mon front en sueur : j’ai passé plusieurs heures à récurer les sols de la maison. Malgré la pénible tâche de traîner un seau plein jusqu’ici, aller à la source d’eau claire constituerait une pause bien méritée ! Je me mets en marche et rase les murs, tête baissée pour que mes cheveux tombent. Les quelques personnes que je croise, quand elles ne feignent pas l’ignorance, me toisent avec dédain. J’arpente les couloirs aux panneaux de papier, de mon pas le plus léger. Si cette attitude est mue par l’angoisse, je suis tout de même fière de moi : pas un seul craquement ne s’échappe du parquet fatigué. La maison est vieille, et la politique d’isolement du clan Kaerizaki ne parvient pas à amasser assez de fonds pour entretenir les lieux. Si bien que l’antique demeure réagit à tout contact, gémit à toute intrusion dans sa quiétude, autant pour le chef que ses conseillers, ses soldats ou ses laquais. Seule la petite Kagerô semble ne pas exister ici…

Je croise une autre servante, plus âgée. Alors que je m’écarte pour la laisser passer, celle-ci fait un pas de côté et me bouscule franchement. Mes pieds retrouvent aussitôt mon équilibre ; l’autre servante en est déçue. Mais je ne dis rien, préférant éviter tout esclandre, aussi nous continuons toutes deux notre chemin, tête haute et regard droit. C’est alors que je les vois, absorbés dans une discussion à l’angle du couloir, quelques mètres plus loin. Hoshino et Shôkichi, le bras droit du chef de clan. Le protégé du Maître est tel qu’il m’a laissée ce matin : sourcils froncés, main sur le pommeau de son sabre… et des balafres verticales sur l’une de ses joues.

Je manque de m’étrangler. Je me jette aussitôt au sol et affecte de le frotter, avec l’éponge gardée à ma ceinture et mon seau vide. Les deux hommes ne semblent pas m’avoir vu.

Sa figure. Les mêmes marques que sur ma cuisse.

Le Maître l’a sûrement guéri des griffures.

J’espère que le vieux va bien…

Impossible de lire la moindre information sur le visage du jeune homme, et ils parlent trop bas pour être entendus. Hoshino reste impassible devant Shôkichi. Celui-ci, au contraire, parle avec animation, il semble préoccupé. Cela ne correspond pas à l’image que j’ai de lui : âgé d’une cinquantaine d’années, il arbore d’ordinaire sa jovialité sous un crâne dégarni et un regard sincère. De quoi parlent-ils ? Hoshino passe sa main sur sa joue meurtrie. Il souffre peut-être encore, et je n’ose imaginer l’étendue de sa colère.

Il y a un court silence, puis la discussion reprend de plus belle.

J’espère qu’il n’est pas en train de…

Et s’il est à ma recherche pour se venger ?

 

Un glapissement de terreur meurt dans ma gorge comme une souris dans la gueule du chat. Je ramasse mon seau, me relève et fais volte-face. En cet instant, j’aurais aimé être un grain de poussière ou une petite fourmi, quelque chose qui se blottirait dans le moindre interstice des planches de bois pour échapper au regard des hommes. Faute de mieux, je retraverse le couloir avec toute la discrétion dont je suis capable, au pas vif et silencieux. J’aurais aimé courir, sauter, voler, m’élancer jusqu’à un endroit sûr ! L’appréhension me transperce le dos comme pourrait le faire le regard de Hoshino. Enfin, un tournant et une autre pièce. Je passe à toute vitesse devant Akemi avant qu’elle ne songe à m’intercepter. Enfin, la sortie arrière. Elle donne elle aussi sur le ruisseau qui sert d’approvisionnement à la maisonnée… si l’on possède assez d’imagination pour trouver un accès.

Le cours d’eau claire passe devant l’habitation sous un pont de pierre, à la courbe délicate, qui mène à l’entrée. L’endroit est aménagé avec soin : statues à chaque extrémité de la structure, barrières peintes en rouge et ornées de lanternes le long des rives du ruisseau. Pour s’approvisionner, le personnel de la maison n’a qu’à remonter la course de l’eau jusqu’aux rochers massifs sur lesquels elle cascade, à deux minutes de marche. Mais, à l’arrière de l’habitation, l’accès est plus complexe. Les lieux sont bâtis sur un promontoire rocheux, que contourne le ruisseau pour filer librement jusqu’au pied de la montagne. Ça n’est rien par rapport à ce que j’ai affronté ce matin ; seuls cinq mètres me séparent du cours d’eau. Cinq mètres de descente à pic, une falaise à affronter avec la charge du seau à la main. Plutôt ça que la colère d’Hoshino.

Je m’autorise une courte pause, le temps de contempler la vue en contrebas.

Le village Kaerizaki.

Un rossignol plane au-dessus des habitations au toit de chaume : peut-être le même que celui qui a quitté son perchoir au-dessus de moi, ce matin ?

Peu importe. Ressaisis-toi.

 

Je dénoue ma ceinture et l’attache à l’anse du seau que je dois remplir : une sangle pour le passer sur mon épaule. Puis, sans une once d’hésitation, j’agrippe les premiers rochers et entame ma descente.

 

***

Cette journée me paraît d’une longueur incroyable. Alors que le Soleil commence à descendre derrière les montagnes, je reviens dans la maison Kaerizaki chargée d’un plein seau d’eau. Mon humeur est exécrable. Je croise bien d’autres servantes et quelques garçons de cuisine, mais passe outre leurs chuchotis moqueurs – même un rire étouffé, sales petites coureuses de chambres ! – pour rejoindre ma destination au plus vite. Je pose mon seau, m’agenouille, ouvre le panneau de papier, prends le seau et le dépose de l’autre côté, franchis l’ouverture à genoux, la referme, me relève et me retourne sur la cour intérieure…

… en pleine cérémonie du thé.

 

Je me surpasse, décidément.

 

Jirô Kaerizaki est agenouillé sur un tatami dans la pagode centrale. Il est en train de servir le thé à trois invités, installés en face de lui. Entre eux se trouve un petit panier contenant des pâtisseries. Dans la beauté dépouillée du jardin intérieur crie le silence total. « La cérémonie du thé représente le culte de la pureté et du raffinement , avait expliqué Akemi aux servantes, son harmonie ne doit jamais être brisée par des bruits ou des gestes indésirés. »

Les buveurs savourent la préparation du maître des lieux, avant de s’abîmer dans une longue phase de contemplation du décor. Si les invités ont le dos tourné, Jirô peut me voir, et les autres ne vont pas tarder à pivoter vers moi. Par delà le jardin, de la pagode jusqu’au parquet sous l’appentis, il me jette un regard bref, mais éloquent : « déguerpis. » L’un de ses interlocuteurs semble intercepter l’œillade : rongé par le doute, il tressaille et observe ses voisins à la dérobée. Pourtant, l’homme est un brav d’après son chignon de guerrier ; c’est un chef. Mais Jirô adresse à l’homme un sourire cordial ainsi que sa parole :

— Je puis vous assurer que je n’envoie pas à Saga mes hommes en vain, mon cher Maseo.

— Seigneur, je crains que les Ichibashi aient vent de cette faiblesse.

— Le clan Ryuzoji doit résister aux volontés d’unification des clans Shimazu et Arima. Sa défaite serait bien plus regrettable pour nous…

Je n’en entends pas plus. Sitôt reçue l’injonction muette du maître du thé, je me suis retournée pour partir comme j’étais venue. Tout ça sans un bruit, avec la souplesse et la célérité du chat en fuite. Totalement désorientée, j’arpente le dédale de la maison du chef à toute vitesse. Mes membres tremblent de panique ; je ne vois plus rien ni personne. Soudain la voix rêche d’Akemi m’intercepte, ainsi que ses doigts crochus sur mon épaule à l’agonie :

— Kagerô ! Que fais-tu donc ?

— Je… je…

— Tu as troublé la cérémonie du thé, petite sotte.

Elle semble tout savoir… Hante-t-elle les lieux ?

— Elle… Je pensais qu’elle avait lieu en fin de matinée, bafouillé-je.

— Le chef de clan est libre de faire ce que bon lui chante en sa demeure et dans son territoire, imbécile, gronde la vieille servante.

— Mais il ne devait pas être là, je ne comprends pas.

— Tu n’as pas à comprendre ce qu’il…

— Peut-être était-ce important, finis-je par la couper, peut-être voulait-il s’entretenir avec ses gradés sans éveiller les…

— Tu n’as pas à comprendre ni à réfléchir, par tous les démons de l’enfer ! éclate Akemi. Juste à obéir, tu comprends ? Juste à obéir !

Elle resserre son étau de fer sur mon bras ; les larmes me montent aux yeux et j’en lâche un cri de faiblesse.

— Silence, continue la vieille femme, silence, Yamaneko. Tu as mal fait ton travail, encore une fois.

— J’avais presque fini, bougonné-je.

— Je ne parle pas de la cour. Le hall d’entrée est dans un état lamentable, petite idiote. Si tu étais arrivée à l’heure ce matin, rien de tout cela ne serait arrivé.

— Je suis…

— Silence. Retourne t’occuper de ça.

— Mais je devais…

— Partir ? Ah ah ah ! Hors de question, pas avant que tout soit impeccable.

Akemi lâche sa prise et libère mes muscles au supplice, puis me pousse du plat de ses mains. Du dos, j’heurte un pilier en bois massif. Heureusement je parviens à stabiliser mon seau d’eau sans en verser une seule goutte. La vieille harpie salue la performance d’une moue dédaigneuse et disparaît au loin.

 

Direction le hall d’entrée. Je croise plusieurs filles et garçons qui travaillent dans la maison. Ils ont tous des yeux pétillants, piquants quand ils se posent sur moi. Et leur sourire…

Mauvais pressentiment. Je presse le pas.

— Oh non !

Il y a eu du passage sur les planches encore mouillées de l’entrée principale. Quelques larges empreintes, masculines, sûrement celles des gardes et des domestiques, ainsi que d’autres, plus menues, des servantes. Mais surtout, des dizaines et des dizaines de petits pas, qui étalent en motifs de zébrures et de larges courbes des traces de mauvais séchage dans tout le hall, ainsi que dans les couloirs et les pièces qui y sont rattachés.

— Ils l’ont fait exprès !

 

***

Ils se sont ligués contre moi. Mais j’ai tenu bon, j’ai tout fini.

Je sors par une porte de service en me frottant les bras. Le firmament drape mes mains d’argent, tandis que mon regard embrasse les ténèbres et leur antithèse absolue, la Lune coruscante et seule confidente de mes pensées. La nuit est belle.

Et je suis en vie.

Akemi ne m’a pas « corrigée » aujourd’hui, elle devait avoir plus urgent à faire. Et je n’ai pas recroisé Shôkichi ni Hoshino. Je m’en sors bien. Je garde dans mon cœur ce brasier ravivé : Hanako… Enfin détendue, je sens la fatigue me tomber dessus comme une avalanche. Je n’ai qu’une envie : rentrer et dormir. Mon enfer peut bien attendre demain matin avant de recommencer.

Si seulement.

Je déglutis. Une dernière épreuve m’attend…

 

Je descends l’allée principale qui mène au centre du village, le cœur lourd. Alors que celui-ci s’endort autour de moi, je traverse la modeste place centrale – son point le plus bas dans la montagne – et continue mon chemin. Un sentier discret et mal entretenu remonte sur une autre pente, entre des arbres inhospitaliers. Plus de lanternes pour éclairer ma progression sur cette colline isolée du village : je dois grimper sous les lueurs nocturnes. Heureusement, les vêpres sont clémentes. Entre racines et rochers, sous l’ombre des feuillages, je tente de discerner mes pas. Parfois, un croissant plus clair apparait.

Toujours cette maudite déchirure à la cuisse…

Mon appréhension redouble. Peut-être que je n’aurais pas dû emprunter ce kimono sombre. Pourtant, il était idéal pour la mission que je me suis confiée… J’écarte les derniers branchages, qui cherchent à m’agripper comme les bras des ténèbres.

Puis, soudain, je suis chez moi.

 

Une frêle maison de terre crue et de bambous entremêlés. Si loin du village, si haut sur cette sinistre colline. C’est comme si personne ne m’attendait ni ne se souciait de moi. Pourtant, la lueur orange et vacillante d’une bougie filtre sous la porte. En cet instant, je connais la peur.

 

Je tire l’huis et entre.

Elle m’attend. Une silhouette fine, de taille moyenne. De longs cheveux noirs, les mêmes que les miens. Mais elle a les traits plus acérés et un regard sombre, plein de colère. Si je suis un chat sauvage, elle est le lynx, le fauve indomptable et craint de tous. Quiconque croise son regard semble être pris en chasse.

Cette fois-ci, la proie est venue à elle en toute connaissance de cause.

 

— Bonsoir mère, osé-je d’une voix tremblotante.

En face de moi, le calme d’Akiko est glacial.

 

Pas un mot. Je n’ose bouger un membre ; son regard m’épingle. Le silence autour de nous est plus épais que l’obscurité du souterrain que j’ai traversé ce matin, sous les eaux du lac. Tout aussi froid, même.

Je n’en peux plus. Je tente une parole :

— Je…

Je m’étrangle. Akiko ne laisse échapper la moindre esquisse de réaction.

— Mère, je…

Je ne sais pas quoi dire. Vaincue, je baisse la tête. L’énormité de mes actes s’impose à moi et me dévore de l’intérieur. Mais soudain sa voix, aussi calme que son visage, traverse ce mur qui nous sépare et me ramène en pleine lumière.

— Tu as de la chance d’être en vie.

— Oui.

— Pourquoi as-tu fait cela ?

— Pour voir Hanako.

Silence. Je tremble, je me sens si stupide devant elle. Jamais je ne m’enfuirai d’ici. Je suis condamnée à…

— Je comprends, annonce Akiko.

Pardon ?

Je relève la tête, surprise. Mais le sourire n’a pas le temps d’arriver jusqu’à mes lèvres.

*Claque !*

C’est beaucoup pour une journée. Je ne m’attendais pas à cette gifle ; le châtiment n’en est que plus cruel. Comble du supplice, Akiko demeure impassible. Et elle est désormais à portée de bras.

— Ça ne veut pas dire que je tolère, continue-t-elle. Tu te rends compte que tu t’es fait remarquer par les hautes sphères du village ? Jusqu’à nouvel ordre, tu es exclue de la maison du chef.

— Tant mieux, je bougonne, ils me traitaient comme…

*Claque !*

— Ne réponds pas ! Ce travail, j’ai eu toutes les peines du monde à te l’avoir. Et encore, c’est parce que la maison Kaerizaki me devait une faveur.

— Mais… ils t’ont mise au ban, remarqué-je.

Je me fige soudain, consciente d’avoir outrepassé mes droits une nouvelle fois. Mais ma mère ne lève pas le bras. Au contraire, elle s’enfonce dans un plus grand calme encore. Sa voix se mue en murmure :

— Ma vie est faite de contrastes et de contradictions. Kagerô, pour subvenir à nos besoins tu vas devoir m’accompagner dans la récolte du thé. C’est un travail bien plus ingrat et bien moins payé que celui que tu viens de perdre, j’ai tout fait pour te l’éviter.

J’acquiesce en silence. Je plaque mes mains le long de mon corps pour dissimuler leur tremblement. Mais Akiko n’en a pas fini :

— Je t’annonce également que tu es interdite d’accès au sanctuaire de l’Étoile. Tu n’auras plus le droit à la prière.

— Mais, Hanako…

— Silence !

Mes yeux se mettent à brûler.

— Je sais que ce n’est pas la première fois que tu empruntes mon kimono, Kagerô, reprend-elle d’une voix plus calme en fixant l’ouverture à ma jambe. Tu passes ton temps à fureter un peu partout…

Ses dires restent en suspens. Tendue et sur la défensive, je ne perçois pas la nuance fugitive dans le regard de ma mère. Une vaguelette sur une mer d’encre, qui trouble la flaque argentée de la lumière qui s’y reflète… Avec le temps – trop de temps –, je saurai comprendre cette émotion précieuse : une once de fierté. Et je regretterai la réaction qui m’attend. Mais maintenant je n’entends que les mots, et intérieurement le chat sauvage hérisse le poil. La fin de la sentence ne tombe pas comme un conseil, mais comme un couperet :

— Ne commets pas les mêmes erreurs que moi.

C’en est trop. Le monde est contre moi jusque dans ma propre demeure. Les pleurs montent, ça y est. Anéantie, je tourne mes pas en direction de la porte de la petite maison de terre crue. Je ne vois pas les yeux adoucis de ma mère, ni sa main tendue, figée en l’air après avoir voulu caresser mes cheveux. Si j’avais été patiente, si j’avais interprété plus justement ses propos, la conversation aurait pu continuer sur des sujets plus intimes. Sur son histoire, notre histoire. J’aurais appris à la connaître mieux, j’aurais franchi ces barrières que nos vies ont érigées contre nous avant qu’il ne soit trop tard.

 

L’univers est parfois bien cruel…

 

Je fuis dans la nuit.

 

***

 

 

« L’oiseau en cage rêvera des nuages. »

(Proverbe japonais.)

 

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