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Julien Willig

mercredi 13 mai 2015

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 3 : Premier coup de sabre

Fin du XVIe siècle après J.-C., époque Azuchi Momoyama,

Montagne du vent, Province de Hizen, Japon.

 

 

Je reste immobile, le sabre toujours contre mon cou.

— Yamaneko, encore toi ?

La lame s’écarte de quelques centimètres. Je profite du relâchement pour écarter le bras armé. Doucement.

Jamais il ne m’appellera Kagerô, celui-là. Comme tous les autres…

L’espace d’une seconde, j’envisage de pivoter avec vigueur pour le fouetter avec mes longs cheveux, mais le reflet d’une lueur fugitive sur le fil de l’arme m’en dissuade aussitôt. Si je n’ai pas reconnu la voix sous le coup de la surprise, je sais bien qu’il n’y a qu’une seule personne au village pour utiliser mon surnom, le « chat sauvage », avec un ton aussi méprisant.

— Hoshino, constaté-je avec lassitude.

Cette fois, je me retourne pour de bon. Malgré mon air de dédain, je peine à retenir un sourire satisfait en découvrant la mine déconfite du jeune homme que je toise. Sourcils fins légèrement froncés sur un regard mesquin, narines plissées de colère et surtout commissure des lèvres figée dans un rictus de suffisance : tout cela s’arrondit sous mes yeux pour laisser place à un « o » de stupéfaction.

— Mais qu’est-ce que tu fais là ?

— Je suis venue voir Hanako, réponds-je avec toute l’innocence dont je me sens capable. Je lui ai apporté des gâteaux.

Je lui montre mon sac et ose même un léger sourire.

— Tu as violé l’espace sacré du temple ! crache Hoshino. Tu n’as pas le droit d’être là ; les Gardiennes auraient très bien pu te tuer !

— Je ne voulais aucun mal…

Je baisse la tête, affecte un air craintif et tremblotant. Mais c’est un stratagème bien trop éprouvé, j’en ai conscience. Une rapide œillade me donne raison ; Hoshino a rengainé son arme et levé sa main. Je me crispe sous la perspective de la correction à venir…

— Kooo-neko ! lance une voix haut-perchée des profondeurs du temple.

Puis des pas précipités, au son étouffé des chaussettes fines sur le parquet : l’une affermie, l’autre traînante. Comment n’ai-je pu les entendre plus tôt, avec leur rythme unique et caractéristique ? « Tap, tap-tap, tap-tap… »

Comme à son habitude, l’apparition se jette autour de mes hanches. Si la fillette manque de me faire tomber, elle dissipe aussitôt toute la tension qui m’habite. La très jeune prêtresse du temple – Hanako, dix ans – lève ses yeux innocents vers celle qu’elle appelle affectueusement Koneko. « Chaton » : une espièglerie de sa part suite au surnom que les villageois me crachent au visage. Cette fille est un rayon de soleil dans une vie sur laquelle planent de sombres nuages.

— Yamaneko, tu distrais la prêtresse ! intervient Hoshino. N’as-tu pas quelque tâche à remplir chez le chef du village ?

Je retiens un énième soupir de frustration.

Cette voix empruntée et condescendante…

Je dois bien reconnaître qu’il a raison. Tout nous sépare, Hanako et moi. Et ça n’est que par des moyens extrêmes, comme ma folle escapade du jour, que je parviens à rendre visite à mon amie. En de trop rares occasions.

— Kooo-neko venue voir Hanako. Hanaaa-ko est contente. Grande sœur reste ? demande la fillette à Hoshino.

Le jeune homme tique en entendant « grande sœur ». Bien qu’il châtierait et chasserait volontiers l’indésirable, il ne peut se résoudre à aller contre la volonté de la prêtresse. Il se contente de s’effacer dans les ombres du temple, une main sur la garde de son sabre. Je détourne mon attention de l’importun et contemple la fillette radieuse. J’aime tout chez elle. Qu’importe sa démarche gênée par une jambe lâche ou sa diction peu orthodoxe – les héritages d’un vieil accident –, la bonté d’Hanako, elle, est infinie.

— Sortons, lui dis-je, allons prendre l’air. Regarde, je t’ai apporté des friandises.

Les deux prunelles noires de la fillette scintillent de joie. Elle tente de sauter à mon cou malgré sa petite taille. Ce geste semble rompre la patience des prêtres au crâne rasé et des Gardiennes qui passent à proximité : tous nous jettent des regards courroucés. L’innocente Hanako prend alors ma main et m’entraîne à l’extérieur d’une démarche infantile, sur un carré de sable épargné de l’ombre des pins. Le Soleil montre quelques pâles rayons alors que le brouillard amorce sa retraite.

 

L’air est doux.

 

Je ne m’inquiète plus d’être vue par les Gardiennes du sanctuaire : la prêtresse m’accompagne. Celle-ci s’assied doucement sur les genoux. Moi, je croise carrément les mollets et m’installe en tailleur ; c’est une provocation de la part d’une fille, qui m’a fait écoper de plusieurs gifles bien senties au cours de mon enfance. Tout cela afin d’éradiquer cette habitude… sans succès.

J’ouvre mon sac de toile et en extirpe mon trésor que je présente à Hanako. Il y a là quelques fruits : des figues, des grenades et des kakis. Mais aussi plusieurs gâteaux, dont des boulettes de riz aux prunes salées ou à la pâte de haricot, ainsi que des fourrés aux haricots sucrés. Si j’ai pris la peine d’en confectionner quelques-uns, la plupart ont été chipés dans la cuisine du réfectoire des soldats du village. J’en dépose un dans les mains de mon amie et j’en prends un autre, que je dévore aussitôt. Cela ne m’empêche pas de savourer le goût suave de la pâte épaisse.

Ce n’est qu’après avoir fini ma friandise, me pourléchant les lèvres enduites de sucre parfumé, que je remarque le regard émerveillé d’Hanako, les yeux frétillants et le sourire aux lèvres. La fillette lance alors fièrement :

— Hanako savait : Kooo-neko venir.

— Tu savais ? Comment ?

Je n’ai décidé de mon projet que la veille au soir, après une longue journée frustrante, à servir dans la caserne du village.

— Étoile dit Hanako, précise celle-ci.

— L’Étoile te l’a dit ? demandé-je d’un air amusé, presque incrédule.

— Sooo-mmeil vivant.

— En rêve ? L’Étoile t’a montré que j’allais venir dans tes rêves ?

— Oui.

Je sens l’excitation me gagner. Je parle de plus en plus vite :

— Mais pourquoi ? Cela t’est-il déjà arrivé auparavant ? Qu’est-ce que cela signifie ? Je pourrais peut-être en parler au Maître, non ? Ah, c’est vrai, je n’ai pas le droit de lui adresser la parole…

— Délicieux gâteau, jette innocemment la fillette en suçotant ses doigts.

Mes épaules s’affaissent ; j’ai perdu la prêtresse. Hanako a des difficultés à rester concentrée, revenir sur un sujet précédent lui est ardu, aussi je n’insiste pas. Pour tout dire, je doute même de l’affirmation de mon amie. J’ai peine à croire qu’une divinité – de plus, jalousement tenue secrète par le clan Kaerizaki – puisse s’intéresser un tant soit peu au « chat sauvage ». D’habitude, on ne semble me remarquer que pour mon tempérament et mes « curieux yeux pistache ».

— Je suis contente que tu apprécies, me contenté-je de dire.

— Pourquoi gâââ-teaux Hanako ?

— Parce que tu le mérites.

— Comment Hanako mérite ?

— Tu es mon amie et je t’aime, petite sœur. Tu es la seule avec qui je puisse parler de moi, de mes rêves ; tu es la seule qui ne me juge pas, la seule qui m’écoute et qui me sourit. Nous nous voyons bien trop rarement, alors c’est toujours un grand jour pour moi.

— Merci Ko-ko-kooo…

Hanako met les mains à la bouche, ses joues rosissent. Je souris. Quand la fillette est émue, elle perd ses syllabes au point de ne plus finir ses phrases. Qu’importe, sous la frange droite de ses cheveux scintillent deux soleils noirs, et c’est la plus belle récompense que je pourrais espérer. Me vient alors, dans un coin de ma tête que je croyais vide, une petite voix inspirée pour graver cet instant dans le vent éphémère :

 

Fougue et joie simple,

Deux billes noires brillent

Là dans le sable.

 

Depuis sa plus tendre enfance, Hanako sert au sanctuaire. Depuis le jour fatal, en fait, où une mauvaise chute l’a cruellement blessée à la tête, quand elle n’était encore qu’un bébé. Tous l’ont crue condamnée, même les herboristes et les guérisseurs. C’est alors que Maître Tôkaze, le doyen et chef spirituel du village, a remis sa vie à l’Étoile de la montagne. Une fois dans le temple, il y eut d’après les dires une formidable lumière écarlate, et Hanako fut miraculeusement guérie. Depuis lors, les fidèles ont dédié l’existence de la fillette au temple et à la divinité qu’il abrite. Mais bien peu considèrent Hanako comme je le fais, c’est-à-dire comme un être à part entière et non une simple extension terrestre d’une entité impotente. Souvent je rêve de ma jeune amie, seule au milieu de tous ces gens trop sérieux.

Au fond nous sommes pareilles, toi et moi.

— Je voudrais tant être une Gardienne de l’Étoile, lui dis-je. Ma vie aurait enfin un sens. Et surtout je pourrais toujours veiller sur toi.

— Grande sœur toujours avec Hanako.

— Si seulement…

— Ha-ha-haaa-nako toujours avec grande sœur !

 

Touchée, je ne sais que répondre –

Je t’aime, Hanako

– mais ce moment de grâce ne dure pas.

 

— Tu n’as rien d’une Gardienne, Yamaneko, et tu n’en seras jamais une. Ne t’avise pas de formuler de telles pensées.

Je sursaute, surprise ; Hoshino. Ce fourbe s’est une nouvelle fois immiscé dans notre intimité. Je m’en veux de ne pas l’avoir vu venir.

— La prêtresse doit rentrer au temple maintenant, annonce le jeune garçon d’un ton aussi froid que la lame de son sabre. Toi, tu retournes au village.

Je me mords la langue pour retenir mon venin. Même pour un si court instant, j’estime que tous les risques en valent la peine : qu’a-t-on à perdre, quand on a si peu ? J’aurais tellement voulu qu’on me donne une autre vie…

Hanako se lève et je fais de même. Même si je me soucie peu de ma propre apparence, je tiens à épousseter le kimono de la prêtresse. Celle-ci souhaite ensuite adieu à sa « grande sœur » tandis que ses iris me remercient d’être venue la voir. Et de s’en retourner au sanctuaire, aux anges. Mon regard caresse sa silhouette clopiner jusqu’à ce que l’engloutissent les ombres du temple, ce monstre de bois et de chaume auquel il fut décidé que sa vie serait vouée. J’inspire la dernière bouffée de quiétude que cette journée a à m’offrir.

 

Hoshino se place devant moi ; une empreinte de pas sur la neige poudreuse de ma nostalgie. Il se tient droit comme un i, main posée sur la garde de son sabre. Le kimono impeccable, le port de tête altier, fier. Il est le pupille de Maître Tôkaze et à ce titre le suit partout, à la fois garde du corps, disciple spirituel et fils adoptif. De fait, son autorité est indiscutable. Pour toutes ces raisons, je suis prise d’une solide aversion envers le jeune homme. Contrairement à moi, Hoshino est la réussite incarnée, et – quelle arrogance ! – il ne s’en cache pas.

C’est tellement facile pour lui. Si j’étais à sa place, je…

Quoi ?

Que puis-je faire maintenant, alors que Hoshino me saisit le bras d’une forte poigne ? L’étau est douloureux, le regard glacial du jeune homme m’achève. Il ne dit pas un mot et se contente de me traîner sur toute l’allée du sanctuaire. Des Gardiennes tournent la tête vers nous ; leur seule réaction, sans un mot.

Il m’offre en spectacle pour satisfaire sa brutalité !

Mes pieds creusent des sillons dans le gravier délicat tandis que j’essaye de me tenir debout. Je me débats, sans succès. Il me tire jusqu’à franchir le pont de bois : je résiste moins, de peur d’être balancée dans le lac. Arrivé de l’autre côté, sur les pavés de pierre de la rive extérieure, il se déleste enfin de son fardeau.

En me jetant à terre.

Sonnée, je redresse mon buste à l’aide de mes deux mains. Mais aussitôt levé-je la tête vers Hoshino – je l’aurais foudroyé sur place – que celui-ci m’assène une gifle monumentale.

L’écho se répète sur l’eau, claque à l’infini.

Le brouillard lui-même semble se dissiper pour dévoiler mon humiliation au monde entier.

— Ne t’avise jamais de lever les yeux sur moi ! hurle-t-il. Tu n’es rien, Yamaneko, tu n’es rien  !

Heureusement, une cascade de cheveux dissimule mon visage incliné vers le sol… Mais quelle est donc cette rosée qui s’écrase délicatement sur la pierre taillée ?

Pas ça, non…

Je m’en veux de ce signe de faiblesse. Les larmes désormais ruissèlent le long de mes joues. Mes bras, qui soutiennent encore difficilement mes épaules, se mettent à trembler.

— Ta présence en ce lieu saint déshonore l’Étoile et ses Gardiennes. Tu es indigne d’être ici !

La dignité…

C’en est trop. Par ma volonté sans faille, par les épreuves que j’ai affrontées sur la montagne en venant jusqu’au sanctuaire, par mon dévouement envers mon amie, ne me suis-je pas montrée digne ? C’est au-delà de la colère ou de la haine : ce traitement qu’on m’inflige, c’est mon quotidien. Mais qu’il me soit administré par un petit merdeux pédant et imberbe, c’est bien plus que je n’en peux supporter !

Du fond de moi-même, je sens monter un grondement sourd, irrépressible, vibrant jusque dans ma gorge. Je sens mes lèvres se retrousser sous mes mèches de jais, dévoiler mes canines dans un rictus sauvage ; une indignation carnassière.

— Quoi, tu te rebelles encore ! s’égosille l’autre.

Nouvelle gifle. Terrassée, je courbe l’échine.

Tout le ressentiment accumulé contre lui, contre ceux qui me battent, contre tous les hommes en général, habite désormais mes membres. Il me contrôle, il est la furie dans ma tête. Je vois mes doigts se recroqueviller autour de mes paumes sans pouvoir les en empêcher, comme les pattes griffues d’un félin sur la défensive…

L’ombre d’Hoshino se meut sur les pavés de pierre. Inconscient de la tempête qui consume le chat sauvage, il approche son visage de mon oreille.

Garde les yeux au sol !

— Même la place qui t’a été allouée est indigne, susurre-t-il. Tu es la honte du village, Yamaneko. La honte du clan !

Le tremblement de mes bras s’accentue. Et ce n’est plus sous l’effet de la douleur. Toujours aveugle, Hoshino enfonce le clou.

Une fois de trop :

— Kagerô, sale sang-mêlé… Tu n’aurais jamais dû voir le jour !

 

Peut-être que si je n’avais pas réagi en cet instant, le jeune homme m’aurait laissée là, abandonnée sur la pierre, recroquevillée comme un simple résidu de misère humaine.

Sang-mêlé.

Peut-être aussi qu’il aurait continué son babillage d’insanités, juste pour le plaisir.

Sang-mêlé…

Peut-être qu’il se serait lassé et s’en serait allé.

Sale sang-mêlé…

 

Mon avenir aurait-il été le même avec tous ces « si » ?

 

« Tu n’aurais jamais dû voir le jour ! »

À peine le souffle de ces syllabes joue dans mes mèches que mon corps répond pour moi. Mes doigts, recroquevillés, sont lancés en un éclair sur le visage du jeune homme. Tout mon être est dirigé dans ces ongles acérés, qui dans ma rage labourent la peau de l’adolescent pour y semer les graines de ma vengeance.

Hoshino hurle et se retire aussitôt, plaque une main sur sa joue meurtrie. Sur la défensive, je le regarde à présent franchement, prête à éviter tout nouveau coup. Mais c’est alors que, griffes levées en posture de défense, je vois mes propres ongles.

 

Mon cœur meurt dans ma poitrine.

 

Du sang…

Je perds aussitôt toute contenance ; cette fois, je suis allée beaucoup trop loin. Non contente d’avoir violé le sanctuaire de l’Étoile, j’ai blessé le disciple du Maître ! Le sang bat à en rompre tous mes vaisseaux, dans mes poignets et derrière mes tympans.

Vertige…

Abattue par la folie de mon geste, je manque de m’effondrer. Je lève la tête, hagarde. Au ralenti, comme dans un rêve, je distingue Hoshino, visage déformé par la colère, la joue sévèrement griffée, dégainer son sabre et le lever bien haut au-dessus de ma tête. Le mouvement vif du jeune homme fait chanter la lame, son sustain métallique semble suspendu dans le temps et les airs. Un rayon de soleil matinal accroche la forme pure de la courbe d’acier, rutilant comme l’argent des bijoux les plus raffinés.

 

Après une seconde infinie, l’arme enfin s’abaisse, se jette sur moi pour me mordre…

Pour m’embrasser ? Hanako l’a bien fait tout à l’heure.

Hanako… Pour toi j’ai gravi la Montagne du vent ! Ma vie pour t’avoir vue une dernière fois.

Et ça valait le coût.

 

Je ne ferme pas les yeux. J’accepte mon sort avec calme, en paix avec moi-même. En paix avec le monde même, pour une fois. Il n’y a pas d’alternative pour une créature comme moi. Il n’y a plus que la lame désormais. Je peux presque sentir la fraîcheur de l’acier qui s’apprête à trancher avec la chaleur de mon sang bouillonnant.

Encore quelques centimètres et je serai libre.

Encore quelques centimètres…

 

— HOSHINO !

 

La voix tonne dans le silence des berges du lac.

 

Elle m’arrache un haut-le-cœur.

 

Le jeune homme ne parvient pas à arrêter la lame. Il la dévie sur le côté, tente de rattraper son erreur…

Pas assez vite.

Le sabre traverse ma cuisse avant de tinter sur la pierre avec violence ; en fuse une gerbe d’étincelles. Je mets une seconde avant de comprendre. Puis le sang jaillit librement de la blessure, une entaille nette et profonde. S’élève un cri strident, déformé par la douleur.

Le mien ?

 

Je n’ai jamais vécu pareil supplice !

 

Je m’effondre sur le sol, les mains crispées sur ma jambe dans l’espoir d’endiguer le fluide vital qui s’empresse de fuir. Je serre les dents, mais ne peux m’empêcher de m’agiter et de gémir – de douleur ? De honte ? Mon cœur souffre autant que mon corps ! Ma tête s’embrase sous une fièvre soudaine. C’est à peine si je vois, à travers mes yeux embués par la sueur, le visage blanc et confus d’Hoshino.

Il regarde derrière moi.

— Le chien de garde et le chat sauvage ne sont pas faits pour s’entendre, qui l’eût cru ? intervient une voix calme, teintée d’un humour serein que seule la sagesse peut délivrer.

— Maître, je… Elle a… Je devais… , bredouille-t-il.

— Tu ne devais rien, Hoshino. Seuls les chefs disposent du droit de vie et de mort sur leurs sujets, n’oublie jamais ça.

Un faible bruissement dans mon dos, comme des pas légers de pieds à peine soulevés du sol.

— Mais, c’est elle… Elle a encore…

— J’imagine très bien les raisons de sa présence en ces lieux, tempère le Maître. Range ton arme, à présent.

— Oui Maître. Pardonnez-moi.

D’habitude si sûr de lui, c’est un Hoshino tremblant qui s’incline, profondément, avant de remettre la lame assassine dans son fourreau, trop confus pour penser à la nettoyer. Je sens, plus que je ne le vois, Maître Tôkaze me contourner avant de s’agenouiller devant ma blessure. Son crâne chauve semble luire au soleil, lui donne une aura… mystique.

J’aimerais qu’il me parle, entendre la voix sage sortir de sa barbe blanche pour moi. Mais il ne dit rien. Pas un mot. Pas même un regard sous son front ridé par l’âge et ses sourcils broussailleux. Il se contente de me prendre mes mains afin de les écarter de la blessure.

Non, je ne… veux… pas…

Même ma pensée s’éteint.

Ses gestes sont délicats, mais fermes devant ma fébrile réticence. Je finis par le laisser faire malgré mon sang qui ruisselle sur les pavés de pierre. À peine consciente, je perçois le Maître apposer ses deux mains sèches sur l’entaille. Il ferme les yeux et lève son visage au ciel comme en quête d’inspiration.

C’est bien le moment de prier !

 

Combien de temps cela dure, je ne saurais le dire. Mais bientôt une chaleur point dans ma plaie et se répand dans tout mon corps. Et ce n’est pas la chaleur moite et brumeuse qui m’a affectée quelques instants auparavant !

Non, c’est bien autre chose.

Une sensation des plus douces, une vague d’apaisement progressive… Mon sang semble avoir cessé de couler. J’impose quelques mouvements simples à mon corps : pliages des doigts, rotation des chevilles. J’ose même un mouvement de jambe : les arêtes des pavés défilent et s’y accrochent, mes muscles et mes tendons réagissent. Tout se passe bien. Je commence à relever la tête. Après un effort d’une simplicité inouïe, j’arrache une main du sol pour dégager mon front d’une mèche qui s’y est collée. La caresse du Soleil me frappe la rétine.

 

Le ciel bleu et l’astre blanc…

 

Plus bas, je discerne le visage d’Hoshino et j’y vois… du soulagement ?

Je délire, probablement.

Pourtant, je pense bien aller mieux. La fièvre disparaît. La douleur aiguë dans ma cuisse laisse place à un léger picotement. L’esprit plus clair, j’observe le Maître, puisque celui-ci ne daigne jeter le moindre regard sur le chat sauvage. Le vieillard n’a toujours pas bougé. Mais soudain, il commence à dodeliner de la tête et à cligner des yeux.

Vous n’allez quand même pas vous endormir maintenant ?

Maître Tôkaze bascule sur le côté. Ses mains lâchent ma jambe pour aller se balancer au bout de ses bras inertes. La douce chaleur s’estompe.

— Maître ! crie Hoshino.

Le jeune homme le rattrape et le soutient. Le vieux Maître ouvre ses yeux, vitreux.

— Tout va bien, mon garçon… Ne t’en fais pas.

Pourtant la faiblesse dans la voix du vieillard me fait manquer un battement de cœur.

— Il faut croire que je n’ai plus l’âge pour tout ça, conclut-il dans un petit rire malicieux.

— Maître, vous n’auriez pas dû, c’est bien trop dangereux pour vous.

— Je vois qu’il te reste des choses à apprendre, jeune homme. L’Étoile me redonnera quelque force, je l’espère…

Mais de quoi parlent-ils ? L’intervention du Maître m’a plongée dans la plus grande confusion. C’est à peine si je remarque que ma blessure a arrêté de saigner. Toute mon attention est dirigée vers les deux hommes à genoux à côté de moi : le très jeune, et le bien trop vieux.

— Maintenant, aide-moi à me lever.

— Bien sûr, Maître.

Le disciple passe un bras sous les épaules du vieux sage et l’aide à se lever. Ensemble, ils font volte-face pour emprunter le pont de bois en direction du sanctuaire. Sous mon œil stupéfait.

 

La petite Kagerô, laissée là étendue au sol, les regarde disparaître dans l’ombre du temple sans que personne ne lui prête plus la moindre attention. Ce n’est que lorsque je me retrouve totalement seule que je me souviens de ma situation. Inquiète, je jette alors un regard sur ma blessure.

Par l’Étoile, qu’est-ce que…

Le sang ne s’en échappe plus, en effet. De la profonde lacération ne reste plus que mon kimono éventré, abondamment tâché, ainsi qu’un long trait rose et tendre sur la peau refermée. J’observe cette nouvelle cicatrice, incrédule. La blessure s’est refermée durant l’intervention du Maître… Mais qu’a-t-il fait ?

 

Je reste encore étendue un long moment, à accuser le choc. Puis, quand mon esprit – encore trop inculte, ignorant des mystères du monde – a fait le tour de la question, je reviens au moment présent.

Je devrais rentrer…

Je me lève avec précaution. Ma jambe blessée est encore faible, mais la plaie n’est plus ; je peux me tenir debout sans mal. Tournant le dos au sanctuaire, je regarde en direction du sentier qui mène au village, tout en bas de la montagne. La morne perspective de retrouver mon quotidien se referme sur moi comme un étau. Mes entrailles m’étouffent ; avec angoisse, je songe à mon retour.

Les ennuis ne sont pas finis…

 

***

 

 

« La grenouille dans un puits ne sait rien de la haute mer. »

(Proverbe japonais.)

Hanako, par Little-Pauline.

Commentaires

Petite erreur notée : "Peut-être que s’il je n’avais pas réagi" je suppose que c'est "si" plutôt^^
En dehors de ça, j'aime beaucoup comme tu décris tout ce culte, et ça donne super envie d'en savoir plus, notamment sur les pouvoirs guérisseurs du maître ! C'est un personnage qui m'intrigue !
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mardi 28 août à 23h56
Ventre-saint-gris, c'est vrai ! J'ai corrigé, merci beaucoup ;)
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mercredi 29 août à 15h14