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Julien Willig

jeudi 14 juillet 2016

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 10 : Le jour de l’Aube Noire

15e jour croissant, 1ère lunaison, année 427 prime.

Vallinor-la-Belle, Vallée du Sillage, Prima Vode.

 

 

« À toutes les unités en faction dans le périmètre Fontaine sud-ouest, ici la recrue Tocastre. On a un blessé grave dans la rue… dans l’allée Élie-Méliès ; unité médicale requise de toute urgence ! »

 

L’appel ricocha dans les ruelles vides comme une bouteille à la mer, jusqu’à trouver son premier rivage :

— Tu as entendu ? lança Gabrielle.

— C’était la voix de Nicolas, ahana Alexandre sans arrêter sa course.

— Il est tout proche, il nous protégera !

Les deux jeunes gens forcèrent l’allure. Derrière eux, les rumeurs de leurs poursuivants s’égaraient dans les ténèbres, mais jamais ne cessaient : ils étaient toujours là, à chasser leurs talons. Virage à droite, remontée d’une venelle…

— Là ! pointa le jeune homme.

Ils franchirent l’angle pour trouver une image qui resterait gravée dans leur mémoire.

— Daryl ?

— Halte-là ! lancèrent deux Gardes en se retournant.

Lame au clair, l’esprit trouble, ceux-ci se mirent en posture de défense face aux jeunes arrivants. Derrière eux, Nicolas était agenouillé à côté de Daryl Marcellin, et tentait d’endiguer la fuite du sang hors du corps à terre. Alexandre leva les bras en même temps qu’il interrompait sa course :

— Attendez, on n’a rien…

— Allez-vous-en, lui répondit un des soldats, ce périmètre est interdit au public.

— Fendar, qu’est-ce que tu fous là ? lança Tocastre dans le dos des plantons. Dégagez !

— Mais attendez, on est…

Il fut interrompu par un éclair blond qui le bouscula. Projeté en avant, Alexandre fut saisi par les Gardes, avant que ceux-ci se rendent compte de leur méprise. Il leva ses yeux pour voir Gabrielle, bras tendus, se faire ceinturer par Nicolas.

— Mais qu’est-ce que vous…

— C’est mon père, cria-t-elle, lâchez-moi.

— On a appelé les secours, veuillez ne pas compliquer la situation !

— C’est mon père, non !

Tocastre la rejeta contre un mur et la gifla. La mornifle sembla faire effet : la jeune femme sombra dans une torpeur mutique, les yeux voilés. L’instant de calme ne dura pas, brisé par une cavalcade en crescendo dans le dos d’Alexandre.

— Ils sont là ! jeta la voix rauque du barbu rencontré Place de la Fontaine.

Leurs poursuivants les avaient rattrapés. Dagues et épées furent dégainées.

— Halte-là ! répétèrent les Gardes.

Celui qui tenait Alexandre le libéra pour pointer son arme vers les intrus. Le jeune homme en profita pour se faufiler jusqu’à Daryl. Il saisit la main du blessé, livide et inconscient. À côté de lui, Nicolas, toujours tourné vers Gabrielle, porta la main à son oreillette pour réitérer son appel :

— Unité médicale requise dans l’allée Élie-Méliès, je répète, unité médicale… Bah c’est pas trop tôt, qu’est-ce que vous foutiez ? Quoi, mon matricule ? Vous croyez vraiment que c’est le moment ?

Courage Daryl, tenez bon.

Alexandre tentait de se concentrer : il n’avait jamais fait appel à ses dons dans un tel moment de panique. Il se força à visualiser les battements de son cœur, surexcité, avant de chercher ceux du mourant.

Si faible…

Maintenant, la blessure. Impossible de la rater : une longue entaille entre les côtes. Impressionnante, mais peu profonde, comme si l’on avait frappé à la hâte. Néanmoins, une grande quantité de sang s’en déversait.

Je dois refermer.

Le jeune homme appela toute son énergie à lui, de la tête aux pieds, tout le courant électrique qui le traversait. Il lui fallait exporter ce flux, imposer au corps étendu devant lui une guérison par une source vitale extérieure.

Le transfert…

 

Le bruit des armes, fer contre fer. Gabrielle leva la tête pour voir la paire de Gardes, rejointe par la recrue Tocastre, affronter six soudards. Il était clair que ceux-ci, malgré leur équipement disparate, avaient le dessus. Nicolas leva de nouveau la main à son oreille :

— Besoin de renforts dans l’allée Élie-Méliès, besoin de renforts immédiats !

Le barbu en chef, celui qui avait déjà menacé Alexandre et Gabrielle sur la Place, recula et prit la parole :

— Braves combattants, ce n’est pas après vous que nous en avons. Si vous posez vos armes, vous aurez la vie sauve.

— Nous défendrons le chef de clan jusqu’à notre mort s’il le faut, brava l’un des Gardes. Reculez ou périssez !

— Ainsi soit-il, acheva le meneur adverse.

L’affrontement reprit de plus belle. Étrangement, la technique martiale des agresseurs semblait supérieure à celle des Gardes vallinoriens. L’un des défenseurs parvint néanmoins à pourfendre un des reîtres. Mais le barbu se fendit aussitôt pour occire le vainqueur, d’une pointe dans le cœur. Son sourire satisfait ne dura pas ; Nicolas lança son arme en avant et l’atteignit au visage. Une balafre récompensa son geste ; le blessé porta sa main à la joue.

— Merde, cracha-t-il. Butez-moi ces nigauds !

Tocastre et l’autre Garde unirent leurs forces dans une défense désespérée. Le Binoclard prit juste le temps de jeter par-dessus son épaule :

— Restez pas là, malheureux !

Trop de sang avait déjà coulé ; Gabrielle reporta son regard sur son compagnon. Alexandre tenait la main de son père mort, les yeux fermés. Le jeune homme semblait avoir pâli depuis tout à l’heure…

Elle se détourna de l’attraction de la terre, dont la froidure promettait pourtant le confort de l’oubli, pour se lever jusqu’à son ami. Elle posa une main glacée sur son bras, et d’une voix morne lui intima :

— Alexandre, c’est fini. On ferait mieux de partir.

Il leva sur elle des yeux d’un vert presque vitreux, avant d’acquiescer mollement. Grimaçant, il se releva, avec l’assistance de Gabrielle. Les bras appuyés sur le corps de l’autre, les deux jeunes gens jetèrent un dernier regard sur les Gardes qui les défendaient. Ils ferraillaient toujours contre leurs agresseurs, dans la frénésie du dernier instant. La ruelle entière semblait habitée du tonnerre des échanges, des bourrasques soufflées par les combattants sous l’effort, des séismes de chaque pas ; autant d’éléments furieux prompts à rompre les corps fragiles. Oublieux, les soldats de pourpre se dressaient en rempart, en ultimes gardiens contre la mort…

Mais même les titans pouvaient tomber.

S’ils voulaient sauver leurs vies, s’ils voulaient que le corps de Daryl Marcellin fût épargné, Gabrielle et Alexandre devaient fuir, fuir dans le fol espoir que leurs attaquants les traquent de nouveau. Fuir pour les semer.

 

***

Des détonations dans le ciel. L’espace d’un instant, les ténèbres cédaient la place à des flambées jaunes, rouges, bleues ou vertes, avant de s’imposer de plus belle.

Foutu feu d’artifice, songea Alice.

Les contrastes brouillaient sa vue. Elle prit le risque de cligner des yeux ; sa cible commençait déjà à lui échapper.

 

À droite !

 

C’est qu’il était rapide, cet assassin ! Sa course était fluide, la finesse de sa silhouette enveloppée dans ses noirs atours rendait la « Capuche » invisible à la première inattention. Mais, surtout, le fuyard semblait connaître les rues comme sa poche. Était-il un citadin nourri d’une vie passée à l’exploration des beaux quartiers de Vallinor, un athlète adepte de la course et de l’escalade, ou un voleur expert, rompu à l’art de la discrétion ? Il changeait la nuit même en son terrain de jeu.

Mais Alice était loin de baisser les bras. Elle économisait son souffle, et dardait son regard sur les pans de la capeline en fuite afin de la talonner. La jeune femme suivit le criminel dans un étroit boyau, serré entre deux immeubles à la chaux décrépite. Les claquements de leur course sur les pavés s’amplifièrent dans la venelle.

Les coureurs débouchèrent dans une placette isolée. Circulaire, percée d’une fontaine vert-de-gris croulant en son centre. À gauche, les tables forgées d’un restaurant endormi n’arrêtèrent pas la Capuche : elle franchit d’un saut la barrière des premières chaises et posa, l’espace d’un rebond, ses pieds sur un plateau. Le temps que le meuble se fendît d’un léger couinement, l’assassin s’était déjà élancé en avant. Si l’on excluait les clapotis de la vasque non loin, la scène était d’un calme irréel, une chorégraphie gracieuse sous le clair de l’astre argenté.

Et Alice déboula :

— Au nom de l’armée vallinorienne, rends-toi, gourgandine de fot-en-cul !

Ses paroles claquèrent comme le tonnerre dans cet écrin de paix. Pourtant, seuls ses échos lui répondirent, fondirent sur elle comme des bris d’harmonie. La jeune femme n’en eut cure et contourna les tablées vides, alors que la Capuche continuait de bondir au-dessus. La recrue attrapa au passage une chope de grès oubliée sur l’un des guéridons. Bras en arrière, rotation… lancé !

Le bock virevolta dans la nuit. Son anse décrivit un ballet gracieux, alors que le récipient épousait une courbe chevauchant les bosquets de tables et de chaises. L’espace d’une seconde, une langue de lune en lécha les bords avant de disparaître en clin d’œil. Dans la queue de cette comète bullèrent quelques étoiles éphémères, reliquats de ce nectar houblonné qui fâchait ou séduisait le cœur des Hommes. Puis la gravité étendit enfin ses bras pour rappeler à terre le projectile. Un seul obstacle à cette rencontre : une silhouette encapuchonnée qui amorçait son dernier saut.

Un choc sourd, avant que la chope se brise contre une dalle en terre cuite. Mais, surtout, la Capuche lâcha un cri aigu avant de rouler à terre. Alice distingua sa silhouette menue, allongée sur le dos. Vêtements tout de noir, de ses chausses à ses longs gants, de son pantalon et son chandail à sa capeline, dont on ne discernait qu’un fin liseré pourpre. Mais, surtout, ses hanches et sa poitrine :

Une fille ? Mais putain !

La recrue Fendar dégaina et se rua en avant. En face, la Capuche roula pour se relever, et l’imita en voyant la lame arriver. Toujours aussi vive, elle contra des deux sabres courts qu’elle portait dans le dos. Derrière son épée, Alice grogna son désappointement. N’était visible que le menton de son adversaire, jusqu’à ses lèvres blanches. Elle força sur l’entrelacs de fer, le feu liquide de la colère diluant son sang froid.

— Maudite capuche, tu croyais pouvoir m’échapp…

L’assassine absorba l’élan d’Alice pour la faire basculer : elle se déroba et accompagna la chute de la Garde par un croc-en-jambe, doublé d’un coup de coude entre les omoplates. La recrue plongea tête la première dans la poussière.

— Reviens, au nom de la justice de Vallinor ! jeta-t-elle au dos de la Capuche qui, déjà, s’éloignait.

Soudain, des vrombissements percèrent le calme entre les explosions du feu d’artifice. La recrue Fendar leva les yeux en même temps que son corps : des boules noires dans le ciel, ornées de frêles antennes et d’objectifs circulaires. Une demi-douzaine de ces appareils suivait la piste de la fuyarde dans un sillage chaotique.

Godevin. Tu es là pour m’aider, ou pour m’emmerder encore ?

Dans une nouvelle venelle, la Capuche avisa la machine de tête, deux mètres au-dessus d’elle. Aussitôt, elle appuya une jambe contre la paroi à côté d’elle, s’élança et jeta la deuxième sur le mur d’en face. En deux sauts, elle agrippa le drone qui, surpris, tenta de s’en débarrasser en prenant de la hauteur.

 

Loin d’Alice.

Mais merde !

La jeune femme rengaina et reprit sa course. Sa cible se dirigeait droit vers l’impasse du Chapeau-Rouge. Et, dans son ascension, elle allait déboucher directement sur…

L’esca-pont de Taraben.

La recrue ricana et bifurqua sur la gauche : elle allait surprendre la coureuse d’ombres et lui tomber sur le râble ! Elle remonta la ruelle sur cinquante mètres pour arriver devant l’escalier.

Avant de poser le pied sur la première marche, un second vol de drones frôla sa queue de cheval.

— Eh, mais…

— Elle est là ! beugla-t-on dans son dos.

Alice se retourna, nerfs en feu. Un petit groupe lui faisait face : une archère qui piochait une flèche dans son carquois et deux jeunes en manteau de voyage. Devant eux, un vétéran encapuchonné la couvait de son sourire carnassier, tout en la pointant du doigt.

Deux simplets, une tireuse qui fait la gueule et un bourrin poilu comme un loup-garou…

— Bordel, mais vous êtes qui, vous ?

— Je reconnaîtrais ce visage entre mille, tu le sais ; ne te joue pas de nous, menaça le meneur d’une voix rauque.

Le groupe de drones se divisa et inspecta rapidement les deux côtés de la rue, tandis qu’Alice et l’escouade de gêneurs se mataient en chiens de faïence. Puis les machines virèrent dans une boucle coordonnée pour revenir au centre de l’attention ; la recrue les suivit d’un œil discret.

— Tu vas poser ton arme et nous suivre sans faire d’histoire, annonça froidement l’archère, l’arc bandé sur la jeune femme.

— C’est ce qu’on va voir…

Au moment où les sphères de métal se rejoignirent, entre les protagonistes, Alice tira le bras : elle en saisit une au passage du nuage bourdonnant. Si elle avait pensé l’attraper pour la lancer sur l’archère, comme avec la chope auparavant, la recrue se rendit compte qu’elle avait sous-estimé la force de la machine. Ni une ni deux, elle se retrouva tractée en l’air dans un hoquet de surprise. Le drone la mena tout droit en haut de l’escalier, pour surplomber le pont de Taraben. Elle rit de cette situation inattendue :

— À la revoyure, paysans !

Pour toute réponse, la tireuse décocha sa flèche. Le trait fendit l’air et vint se planter dans la sphère, qui protesta dans un couinement avant de perdre de l’altitude.

Nom d’un putain d’enfoiré de bouc naracostin !

Alors que les traqueurs gravissaient les marches, le drone piqua au-delà des garde-fous… droit dans l’impasse du Chapeau-Rouge, une dizaine de mètres plus bas. Alice y aperçut un appareil, sur lequel une capuche noire s’agrippait toujours, lutter pour s’élever du cul-de-sac. La recrue balança ses jambes de manière à diriger sa propre machine. Après quelques ajustements et une descente de plusieurs mètres, Alice atteignit sa cible : elle jeta ses semelles jointes contre le buste de la fuyarde.

— Surprise !

Elle cueillit la Capuche à l’estomac. Mais le choc décrocha les deux femmes de leurs drones, à quatre mètres de haut.

Chute.

 

***

— Ça va, Alex ? s’enquit Gabrielle.

Sa voix était rauque, raide comme après un dur sommeil. Pourtant, se réveiller de ce mauvais rêve aurait été son vœu le plus cher. Mais son ami semblait encore plus atteint qu’elle par…

Par la découverte de…

— J’ai connu mieux, répondit-il sobrement.

Ils étaient tellement proches… c’est comme s’il perdait son père une deuxième fois. Et moi, alors ? Je ne sais que penser.

— Où m’emmènes-tu ? demanda-t-il au bout d’un moment.

— Chez moi. C’est le seul endroit où je sais que l’on pourrait se réfugier, à cette heure.

Les deux jeunes gens cheminèrent donc vers le sud de la ville, cramponnés comme deux rescapés sur un radeau. La scène était d’un calme irréel. Les fracas des lames s’étaient estompés avec la distance – ils préféraient ne pas penser aux Gardes qu’ils avaient laissés derrière –, seules demeuraient les rumeurs du feu d’artifice. La pleine lune nimbait le moindre obstacle de son halo révélateur. Elle guidait Gabrielle et Alexandre dans leur solitude.

 

Le jeune Fendar buta contre un pavé et manqua de s’écrouler.

J’ai perdu beaucoup trop de forces ; je manque d’entraînement…

Même s’il connaissait le prix de son geste, , devant Daryl, il s’en voulait de paraître ainsi face à Gabrielle. La pauvre, elle semblait porter le poids du monde à elle seule. Ses épaules toujours droites, fortes, ses yeux profonds comme la nuit, ses pommettes douces comme il les imaginait, et ses cheveux… Sous l’astre immaculé, ils resplendissaient comme des fils d’argent pur, les traits de pureté d’une pensée parfaite. Les crins d’une licorne venue tout droit de…

Je m’égare ; j’ai vraiment plus d’air dans le cerveau !

— Gabrielle, souffla-t-il.

— Oui ?

— On fait une pause ?

— Oh… d’accord.

Ils s’assirent en silence contre le rebord d’une fenêtre, dans une petite rue que les vêpres abandonnaient à l’anonymat. Gabrielle sombra dans son mutisme, regard braqué devant elle. Le jeune Fendar ne savait pas comment gérer la situation ; il y avait peu de chance que son amie trouvât cette jardinière aux fleurs mortes si intéressante. Pourtant, elle la fixait, tout en lissant machinalement les plis de sa jupe longue, maculée de taches sombres.

Les mains de Nicolas. Le sang de…

Alexandre baissa les yeux sur ses propres paumes. Son estomac chut à n’en plus finir. Là aussi, le même fluide vital, qu’au matin même il n’aurait jamais imaginé voir couler.

Sale journée.

 

— Gab…

Elle ne répondit même pas.

— Je veux que tu saches que… que ça va aller, d’accord ?

Il tenta un sourire, et posa même sa main sur son épaule. Elle tourna vers lui un visage déserté par tout ce qui faisait le sel de la vie. Ses prunelles étaient comme un océan sous l’orage, trouble et prêt à éclater.

— On est là, tous les deux. On…

— Oh ! s’illumina-t-elle soudain.

Alexandre sentit ses sourcils bondir.

— J’avais gardé ça, marmonna Gabrielle en farfouillant dans son sac, je n’étais pas d’humeur avant la cérémonie.

Elle en sortit une poignée de gâteaux sucrés, fourrés ou garnis de chocolats, noisettes, amandes, ou d’autres épices, d’autres farces. Des biscolats, des fruitamins, des chobricots[1] et même une moitié de vallinette. Si cette vision donna à Alexandre une certaine confiance en l’avenir, ce fut surtout la métamorphose de la jeune fille qui saisit son cœur : un sourire qui pétilla son visage plus que les fusées de feu sur la Place de la Fontaine.

— Je crois que ça nous sauvera la vie, plaisanta-t-il.

Un léger voile effleura les taches de rousseur de son amie. Elle s’efforça de le chasser, d’une discrète secousse. Alexandre préféra attraper une victuaille pour s’empêcher de proférer une connerie de plus, et mordit de bon cœur. Il prouva qu’il était bien le frère d’Alice en engloutissant une grande partie des mets.

— Je me sens mieux ! Prends-en, toi aussi, ça te fera du bien.

Il sourit à la jeune fille, en espérant ne pas avoir trop de traces sur les lèvres. Gabrielle acquiesça et attaqua une tablette de chocolat.

C’est toujours une tablette de chocolat…

Que lui avait dit sa sœur, une fois ? Des « vertus d’antidépresseur » ? Le moral de la fille Marcellin était un champ en friche. Elle était malléable comme la glaise, ou dure comme le granit. Avec un peu de maturité, elle pourrait devenir une personne forte. Très forte.

 

Si le clair de lune ne permettait pas de distinguer les couleurs, il semblait au jeune homme que les joues de Gabrielle reprenaient leur vivacité à mesure qu’elle achevait sa tablette. Alexandre se leva et lui tendit la main :

— On a encore du chemin à faire.

Elle accepta l’offre ; il la tira avec une telle vigueur qu’elle vacilla sur ses pieds avant même de comprendre. Elle ponctua sa danse d’un petit rire, avant de proposer :

— Passons par le canal.

 

Ils arrivaient au double quartier de la Flèche. On désignait ainsi l’endroit par la forme particulière que ses habitations dessinaient sur la carte de la ville. Deux alignements de maisons en traçaient le contour, en triangle allongé, avant de se rejoindre sur la Nef du Talion, l’extrême sud vallinorien – l’aiguille d’une contreboussole, si l’on prenait Vallinor comme cadran. Le canal traversait tout droit la Flèche, depuis les souterrains sous la Place de la Fontaine, pour se déverser dans l’œil des dieux. Les aires entre les deux lignes de maisons et le cours d’eau faisaient office d’espace vert, un double jardin entretenu avec soin et chatouillé par les rives du Sauvage.

L’endroit parfait, sauf pour un détail :

— Le portail est fermé, se plaignit Gabrielle.

L’espace vert était fermé par un double battant de deux mètres de haut, terminé en arc, hérissé de pointes décoratives, orné de feuilles forgées. Clos par une chaîne et son cadenas.

— Qu’est-ce qu’on fait, chuchota-t-elle, on escalade ?

— On n’y voit rien, tu vas galérer avec ta jupe.

Elle fronça les sourcils.

J’ai encore été désobligeant, là ?

Il allait s’excuser, quand soudain il les entendit : des bruits de pas rapides, lourds et nombreux. Ils résonnaient dans le dédale de ruelles qu’ils avaient quitté.

— D’accord, concéda-t-il, on escalade. Vite, vite.

Il joignit ses mains pour qu’elle y posât son pied. La jeune fille se hissa ensuite jusqu’en haut et sauta de l’autre côté. Dans le mouvement, le bas de son vêtement se prit sur une pointe de fer. Déchirure :

— Ma jupe…

Une bande de tissu clair gisait pitoyablement au sommet du portail.

— Ça te va pas mal, en fait, tailla Alexandre.

— Dépêche !

Au bruit, ceux qui les coursaient se rapprochaient dangereusement. Alexandre saisit les barreaux, s’appuya de ses pieds là où il le pouvait et bondit à son tour dans le jardin.

— Allons-y, décida-t-il, fier de son acrobatie.

Mais la jeune Marcellin désigna quelque chose, dans son dos. Il se retourna : le pan de jupe.

Merde.

— Cache-toi !

Gabrielle se fondit sous l’ombre d’un sapin touffu, tandis qu’il attrapa l’étoffe à toute vitesse. Il la rejoignit pour se camoufler avec elle, juste à temps : une petite troupe remonta l’allée qu’ils venaient de quitter. Ils attendirent quelques minutes, tapis dans la fraîcheur des végétaux, avant de sortir et continuer leur route.

Les jeunes amis cheminèrent côte à côte. Ils restaient calmes, conscients du danger qui rôdait autour d’eux malgré les chuchotements enjôleurs du canal et le chant de la nuit. Ne les toisaient que de rares hiboux, rongeurs et statues de bronze drapées de mousse. Quelques bruissements dans les herbes, craquements dans les troncs. Des bourdonnements dans le ciel : entre les feuilles, le garçon distingua un passage de sphères noires au-dessus des rues de Vallinor.

Tau ?

Bientôt, la Lune recouvra sa place dans le ciel, les branchages devenaient plus clairsemés. La Flèche se resserrait : c’était la fin de la route pour Gabrielle et Alexandre. Ils les virent alors, les deux cyprès qui encadraient le portail de l’entrée arrière. La jeune Marcellin prit son ami par la main et l’entraîna au pas de course, dans la hâte d’achever cette journée terrible. Ils passèrent les piliers de pierre et le portillon ouvert, puis empruntèrent l’allée de gravier jusqu’à…

— Attend, commença Alexandre, le portail n’est pas censé être fermé ?

Ils pilèrent dans un crissement de gravillons.

— Tout juste, mon gars.

Une femme sortit des ténèbres pour se camper sur le pas-de-porte, devant eux. Elle portait de longues cadenettes blondes et des vêtements disparates, usés et rapiécés, qui rappelaient fortement l’allure de leurs poursuivants. Son visage était ferme et fermé, débarrassé de toutes les fioritures du confort citadin.

— Qui êtes-vous ? demanda Gabrielle, la voix fissurée. Que faites-vous ici et pourquoi avez-vous attaqué mon père ?

Son opposante ne laissa échapper qu’un rire moqueur.

— Mais qu’est-ce que vous nous voulez, à la fin ? explosa la jeune fille.

Un vrombissement passa au-dessus de leurs têtes, accompagné d’une lueur pâle qui effleura feuilles, fleurs et pleurs à son passage. Alors que Gabrielle commençait à sangloter, une nouvelle lune, cette fois en croissant, naquit l’espace d’un instant : un poignard à lame courbe dans la main de la femme aux cadenettes. Alexandre observa l’aérocab s’éloigner vers la Nef du Talion.

Il n’ont rien vu…

— Bien joué, Lisel, apprécia-t-on dans leur dos.

La voix du barbu. À en juger par les plaintes caillouteuses, ses sbires l’accompagnaient…

— C’était bien la fille Marcellin, Kol. Ça a été facile de les cueillir.

— Joyeuse Première Pleine Lune, les enfants, ironisa le dénommé Kol.

Le jeune Fendar joignit ses bras autour de la taille de la fille. Si le geste protecteur pouvait paraître dérisoire, il espérait l’enjoindre au calme.

 

Quoi qu’il se passerait.

 

***

La douleur.

Elle percutait par vagues le fond du crâne d’Alice, diluée dans un sifflement qui la transperçait de part en part, de tympan à tympan.

Des battements… Elle grogna et ouvrit les yeux : dans le flou environnant, une capeline noire s’enfuyait encore.

Merde.

La recrue se releva difficilement.

Rien de cassé… J’ai eu de la chance.

Combien de temps était-elle restée inconsciente ?

— Là, elle est là !

Le bourrin beuglait depuis le haut du pont de Taraben, pointant Alice : elle n’avait dû s’évanouir que quelques secondes, le temps que les traqueurs grimpassent les escaliers… et que la Capuche lui échappât. La jeune femme reprit la course. En boitant, en vitupérant, mais toujours aussi déterminée.

Une flèche la frôla, explosa sur un pavé.

Ils n’ont pas l’impression de se tromper de cible, ces cons-là ?

Quelque chose de chaud collait sur sa tempe. Alice y passa le doigt et les inspecta. Du sang. Elle ignora les relances du vertige qui la harcelaient et força l’allure. D’un coup d’œil en arrière, elle vit le quatuor perturbateur descendre dans l’impasse du Chapeau-Rouge, sautant de fenêtre en fenêtre depuis le pont.

Il n’y avait pas de temps à perdre.

 

Elles se dirigeaient vers la grande avenue ouest, au centre d’un carrefour aux voies multiples. La fugitive approchait de l’angle de l’Office-aux-grains, l’un des plus vieux bâtiments de la cité. S’il avait accueilli et contenu au départ les stocks de nourriture récoltés lors de l’édification de Vallinor, il fut reconverti en administration des terres agricoles trois siècles auparavant. Vétéran distingué de la vieille ville, colosse de briques et de marbre, il dressait haut dans le ciel ses allées-terrasses.

Que pense-t-elle faire ici ? Elle sera prise au piège !

Et pourtant la Capuche emprunta l’escalier serti dans la pointe de l’édifice, à moitié hors œuvre. Des degrés en double révolution sur plusieurs étages, qui permettaient d’atteindre rapidement le dernier niveau. Avant de monter à son tour, Alice jeta un dernier coup d’œil au-dessus de son épaule.

Aucun signe de ces foutus traqueurs ; je les ai enfin semés ?

Elle braqua alors ses émeraudes en haut de la spirale de marches :

— Je t’aurai, meurtrière !

L’écho répéta ses paroles et noya les bruits de pas. La jeune Fendar gravit à son tour les volées. Un étage, deux, puis trois ; la cavalcade durait encore… Au sixième niveau, un courant d’air rafraîchit enfin la recrue hors d’haleine : l’ultime allée-terrasse. Prise d’un doute, Alice s’arrêta au sommet de la cage d’escalier, sur le seuil : personne. Elle était pourtant sûre d’avoir entendu les pas déboucher ici.

 

Un aéronef surgit dans la grande avenue et balaya rapidement l’Office de son projecteur. L’engin était un modèle militaire, conçu pour les interventions armées : sur son toit trônait un étrange dispositif, une parabole orientable, articulée comme un canon. Une arme antivéhicule, capable de projeter une décharge bloquant les circuits électroniques de sa cible. Un tireur occupait le poste de passager, armé d’un fusil paralysant, d’après son long canon. Après quelques secondes d’inspection sommaire, l’aéronef s’éloigna et laissa la rue au feu d’artifice.

La recrue posa un pied sur l’allée-terrasse, paisible comme une rangée de tombes. Alice sentait battre ses tempes, sous la sueur ou le sang. Elle tira son épée et avança lentement, mètre après mètre, fenêtre après fenêtre. Les volets de certaines n’étaient pas fermés : on avait sûrement vidé les lieux à la hâte pour rejoindre la Place de la Fontaine.

Une bourrasque plus vive que les autres secoua son uniforme.

Prudence, ma fille, tu es quand même au cinquième étage.

Un claquement retentit devant elle. Alice serra les doigts sur la poignée de son arme avant de reprendre sa traque. Un vitrage, puis un autre. Enfin, l’origine du bruit : une des fenêtres était entrouverte et tapait sur le battant de sa jumelle, sous la poussée de l’aquilon. La recrue scruta l’intérieur. Elle n’y vit que des nuances de noir ; rien d’intéressant, donc. Elle allait poursuivre son chemin quand un détail l’attira : un défaut dans la peinture. À bien y regarder, c’était le bois du cadre qui avait sauté.

Forcée.

La jeune femme se mit en garde d’une main. De l’autre, elle écarta la vitre…

 

La Capuche jaillit de la pièce et se jeta sur elle. Alice tomba à la renverse sur l’allée-terrasse, étouffée par le poids de l’assassine. Celle-ci bondit pour s’élancer en direction de l’escalier, mais la recrue envoya un coup de taille contre les mollets en fuite.

 

Une déchirure, un cri dans la nuit ; un arc de gouttelettes rouges sur les dalles de pierre. La fuyarde tomba à genoux alors que la jeune Fendar se relevait.

— Enfin, tu es à moi !

Mais son adversaire fut sur pieds en une volte-face de tissu noir, sabres en mains. Alice ne se laissa pas démonter ; elle fendit l’air de haut en bas. La Capuche croisa ses armes : contre. La recrue retira son épée, tailla par la droite. Nouvelle défense. Elle tenta d’autres passes, sans succès.

Elle ne contre-attaque pas…

Alice prit son arme à deux mains et l’abattit de nouveau. À peine le coup contré, elle décocha un pied dans le bas-ventre de l’assassine. Sa garde vacilla ; la recrue en profita pour lui asséner un crochet du gauche. La Capuche gémit et tenta de se retirer. Alice força la défense en se jetant entre les deux lames adverses, épaule en avant. Elle la cueillit sous la gorge et la plaqua contre le mur de briques, entre deux fenêtres.

 

De sa main libre, elle arracha le capuchon.

 

Non.

 

L’explosion d’une fusée bleue révéla le visage pâle de Kagerô, joua avec le contraste de ses opales.

Ce n’est pas possible.

 

Le tintement d’une épée à terre. Les bras d’Alice se balancèrent tandis qu’elle reculait d’un pas.

 

Pourquoi ?

 

Une chape de silence. L’écharpe rouge dansait sous la brise. Un rayon lunaire fit scintiller la broche d’argent, tandis que l’apparition rengainait doucement ses sabres.

 

Tu es morte.

 

— Nous n’aurions pas dû nous voir, annonça Kagerô à sa fille.

Une voix rauque, peu habituée à prendre la parole. La fugitive regarda Alice droit dans les yeux – l’effet d’une décharge électrique. Puis elle chassa une mèche noire, tombée devant son regard, d’un mouvement de tête ; le même que le sien…

 

Un grondement mécanique, dans le ciel. Kagerô darda ses opales vers le carrefour. L’aéronef revenait !

 

Engourdie, Alice réagit trop tard : en deux foulées, sa mère franchit la largeur de l’allée-terrasse et sauta dans le vide.

— Non !

La jeune Fendar voulut s’élancer à son tour.

Mais qu’est-ce que je fais ?

Elle s’arrêta net, la pointe des pieds dépassant de l’allée-terrasse. Impuissante, elle ne put que suivre des yeux la chute.

Bras écartés, genoux repliés, Kagerô donnait l’image d’un rapace prêt à fondre sur sa proie. Sa capeline captait le vent comme des ailes, sa chevelure de jais dessinait sa crête, tandis que l’écharpe écarlate adressait un signe d’adieu à sa fille. Alice n’aurait su dire s’il s’agissait de l’effet de sa volonté, ou du surréalisme de ce moment, mais la silhouette de la fugitive paraissait figée, suspendue dans le temps et dans l’espace. Le bruissement d’une action immobile, une ombre chinoise dans le clair de lune, un insecte piégé dans de l’ambre.

Peut-être, aussi, qu’Alice redoutait la chute : retrouver sa mère prétendument décédée pour la perdre aussitôt…

 

Un aéronef fendit l’air, deux niveaux plus bas. Ce n’était pas l’appareil militaire, comme l’avait pensé la jeune Fendar, mais bien un civil, sobre et longiligne, qui remontait la grande avenue.

Qu’est-ce qu’il fout là, ce con ?

Kagerô jeta ses pieds sur le toit du véhicule, pour s’y appuyer et bondir aussitôt. Ce tremplin improvisé la propulsa sur l’allée-terrasse du bâtiment d’en face, au deuxième niveau. Alice n’en revenait pas : elle suivit l’escapade improbable, bouche bée, toujours stupidement debout au sommet de l’Office-aux-grains. Kagerô semblait tutoyer la mort de près, comme un vieil ami à qui on repousserait cordialement l’heure de la rencontre.

 

Un furieux bourdonnement interrompit la transe d’Alice : cette fois-ci, c’était l’aéonef militaire qui revenait, sa coupole dardée vers l’avant. Poursuivait-il l’autre engin ?

— Là, elle est là !

Non, c’est pas vrai…

Le quatuor des troubles-paix jaillissait de la cage d’escalier. L’archère avait déjà son trait en main, tandis que le meneur adressait de grands gestes au véhicule. Alice sauta aussitôt au niveau inférieur. Elle pensait poursuivre sa course sitôt s’être réceptionnée, mais l’empennage d’une flèche vibrant à ses pieds, la tête enfoncée dans la pierre, l’interrompit net.

La recrue enjamba le tir :

Le temps que tu rencoches…

 

Soudain, tout son être ne fut que douleur.

Ses poumons suppliciés expulsèrent un cri désarticulé, suivi de borborygmes saccadés. Des vagues électriques traversaient son corps au supplice. Ses muscles, incontrôlables, n’étaient capables que d’une danse frénétique. Prostrée, gisant au sol, elle leva ses yeux humides : le passager de l’aérocab pointait son fusil sur elle. Il venait de lui tirer une capsule paralysante.

Non… pas maintenant…

Elle en appela à toutes ses forces, à tout ce qui pouvait la faire se relever à présent. L’autoguérison n’était pas son fort, mais Alice puisa dans sa volonté pour se mouvoir une dernière fois. Les élancements devinrent sourds, comme ressentis à travers un brouillard nerveux. La jeune femme se traîna, à la force de ses bras, jusqu’au rebord du niveau inférieur. Elle n’avait qu’à faire basculer ses jambes pour…

Deuxième tir, deuxième impact. Une explosion de décharges. Cette fois, ce fut un hurlement déchiré qui s’enfuit de ses lèvres. Elle serra les dents, autant pour taire sa souffrance que pour éviter à son émail de se briser sous les convulsions de sa mâchoire. Elle agrippa le rebord de ses deux mains et tira, de toute la force de ses muscles, pour s’y…

— Attrapez-la !

Une paire de mains s’abattit sur ses épaules, pour s’y retirer dans la foulée.

— Aïe ! Attention, elle conduit le courant, lança un des deux jeunes en manteau.

— Mets tes gants, Talin, grogna le chef.

Alice passa son coude dans le vide…

— Oh non, cette fois tu restes là ! avertit le bourrin.

Il la plaqua au sol. La recrue, piégée, s’effondra dans un souffle de poumons comprimés. Sa vue se brouilla. Impuissante, alors qu’on ligotait les mains dans son dos, elle tenta de suivre la course d’une silhouette que personne d’autre n’avait vue…

 

De l’autre côté de la rue, une capuche achevait de sauter de l’immeuble pour se réceptionner avec souplesse. Puis elle reprit sa course inlassable jusqu’à prendre l’angle d’une venelle. Ainsi Kagerô se fondit de nouveau dans les ténèbres, et, avec elle, la réponse à de nombreuses questions :

 

Était-ce à cause d’elle que le sang d’Alice bouillonnait, depuis quelques jours, d’une activité qu’elle seule et son frère semblaient connaître ?

Pourquoi n’avait-elle pas vieilli, vingt ans après les photos qui donnaient sa même image ? Quel était son lien avec la disparition et le retour de la Faucheuse à Vallinor ?

 

Comment avait-elle survécu à la tragédie de L’aigle d’or ?

 

Et qu’est-ce qu’elle foutait là maintenant ?

 

Toujours entre le sang et les larmes…

 

***

— Jeune homme, tu vas venir avec nous, ordonna Kol.

Alexandre se retourna. Sous la barbe de son interlocuteur, sous la blessure de sa joue, sous la sueur de sa peau et l’éclat de ses yeux, il y distingua quelque chose d’effrayant : une volonté inébranlable, presque aveugle, d’un être guidé par… la foi ?

Ce Kol semblait bien plus dangereux que son aspect le laissait deviner.

— On ne devait pas simplement le garder en vue ? demanda Lisel dans son dos.

— Ce sont les ordres du Lumineur. La Faucheuse nous a fait défaut et Léthal a perdu l’autre. On amène celui-là.

— Qu’est-ce qu’on fait de la fille, alors ?

— Elle n’a aucune importance, fais-en ce qu’il te plaît, condamna-t-il sans même un regard.

 

Gabrielle frémit ; Alexandre l’enlaça et la serra contre lui. Quelque chose de chaud, humide, perla dans le cou du jeune homme.

— Je suis là, je reste avec toi, susurra-t-il aux boucles blondes.

Puis, à l’attention de ses ennemis :

— Qu’est-ce que vous me voulez ? Vous êtes les Damnés, c’est ça ?

— À l’origine, oui. Mais nous sommes, et nous serons, bien plus que cela, répondit Kol.

— Allez au diable.

— Silence, gamin. Maintenant tu lâches ta copine et tu nous suis dans faire d’histoires

Alexandre répondit sèchement par le mot de Cambronne.

— Tu veux de son sang sur tes mains, en plus de celui de son père ? glissa Lisel avec nonchalance.

La femme était arrivée dans leur dos ; elle saisit un bras de Gabrielle tout en agitant son poignard devant leur nez. La jeune fille céda aux sanglots, Alexandre serra les poings.

Si seulement j’avais une arme…

Le jeune Fendar n’imaginait pas d’issue favorable à la situation.

 

Soudain, l’un des soudards du fond s’effondra.

— Quatre porte-lames face à deux enfants désarmés, vous ne doutez de rien, vous !

Les reîtres se retournèrent, épée au clair.

Nara !

Elle était là. Ses éternels vêtements de cuir bruns, du gilet griffé au pantalon usé, en passant par ses gants élimés. Son catogan noir, d’où quelques mèches s’échappaient pour encadrer son visage dur. La peau plus foncée que celle de ses neveux, mais ça n’était rien à côté de son regard : noir, terrible.

Le sang n’a pas fini de couler ce soir.

— Cinq, pardon, je n’avais pas vu madame, corrigea-t-elle à l’attention de Lisel.

Elle avait une épée dans chaque main : sa fidèle rapière, Bougresse, dans la senestre, et dans l’autre, l’arme du gredin qu’elle avait envoyé au tapis. Alexandre admira sa tante comme l’envoyée de la Lune. Elle était prête au combat ; lui aussi.

— Alex ! rugit-elle.

Nara envoya l’épée volée, qui tournoya au-dessus des Damnés avant de s’échouer dans les graviers. Alexandre fut retenu en arrière par la serre de Lisel :

— Si tu crois pouvoir…

Elle fut interrompue par Gabrielle : la jeune fille en furie se jeta sur la femme aux cadenettes, tomba sur elle et y déversa son ire à coups de poings et de griffes. Le jeune homme désarma la vipère d’un revers du pied – le crochet disparu dans la nuit –, puis fondit sur l’épée qui l’attendait.

De l’autre côté du portail, Nara avait armé sa dextre d’une dague longue. Elle pouvait ainsi affronter plusieurs adversaires de front, et porter un coup punitif à la moindre inattention. Alexandre se rua en avant. Kol envoya un sbire l’affronter, tandis qu’il assigna le deuxième encore debout à combattre la maîtresse d’armes à ses côtés.

 

Le jeune Fendar fit face au reître dans l’allée de cailloux.

Ce regard…

Ils engagèrent le duel, échangèrent quelques coups. Le malfaiteur ferraillait avec adresse, mais sans style : tant mieux pour Alexandre, qui sentait l’épuisement poindre de nouveau.

— « Alexandre », c’est ça ? ricana son adversaire. Si noble, tellement chic. Donné par des parents nourris à la culture de l’Avant-Minuit !

Sans style, mais non pas dénué de fureur. Les Damnés semblaient tous combattre avec la même passion.

J’ai tout juste la force de parer ses coups, merde !

Passe après passe, sa défense faiblissait…

 

— Et un de moins, sac à foutre !

Devant Nara, le sbire de Kol s’effondra. La maître d’armes déchargea une grêle de provocations sur le barbu, la langue aussi affutée que sa lame.

Le soudard qu’affrontait Alexandre tourna la tête vers son chef :

— Bordel, jura-t-il.

Le jeune homme profita de la distraction pour taillader sa main armée. Le temps que le Damné lâchât un cri aigu, le pommeau du garçon l’atteignit à la pommette. Il recula en vacillant, épée tendue devant lui.

 

Kol parvint à bloquer Bougresse. Il repoussa Nara d’un coup de pied dans le buste avant qu’elle ne puisse répliquer. Il profita de ce bref répit pour ordonner à ses sbires encore vivants :

— C’est foutu, on se casse !

L’homme qui faisait face à Alexandre n’en attendait pas moins : il prit la tangente en direction de son chef… ou du portail ?

 

Un cri de douleur retentit de l’autre côté, dans les ombres de l’allée. Puis surgit Lisel : elle avait retrouvé son poignard, et sur sa lame luisait…

Non, pas encore !

Alexandre envoya un gros coup de taille contre la femme. Elle contra de sa main armée, et tendit son autre poing, fermé, dans son dos. La vipère riva un regard empoisonné dans les yeux du jeune homme, avant de cracher :

— Damnés par l’aube… guerriers de l’ombre !

— Lisel ! appela au loin un Kol toujours aux prises avec Nara.

La blonde aux cadenettes jeta alors le contenu de sa main dans le visage d’Alexandre : une poignée de graviers !

Il leva une paume pour se protéger, et Lisel prit la fuite.

 

Le jeune Fendar ne perdit pas de temps : il délaissa son arme et se rua en direction de la maison.

Pas cette fois… pas elle !

 

Un être de lumière creva les ténèbres. Une Gabrielle échevelée, la démarche chancelante, la jupe souillée et déchirée. Le regard vague, la sueur aux tempes.

 

Et ses mains recroquevillées à la poitrine.

 

Entre les doigts,

 

du sang.

 

 

Gabrielle soupira de soulagement en voyant Alexandre accourir. Elle s’agenouilla au sol, livide, et sourit faiblement. Le jeune Fendar interrompit sa course dans une glissade, avant de tomber à genoux devant elle.

— Ça ira, je te le promets, annonça-t-il d’une voix blanche.

— Alex…

Il lui écarta les mains et apposa les siennes sur la plaie ouverte.

Oublie la faiblesse.

Vertige. La force risquait de lui manquer.

Je vais y passer…

La concentration, le flux d’énergie.

Que ça soit moi plutôt qu’elle !

 

— Alex ! cria Nara à des kilomètres de là.

Elle remontait l’allée au pas de course tandis que, derrière, les Damnés survivants disparaissaient dans la nuit.

Le temps sembla ralentir, brouillé…

 

Le sang se figeait.

Alexandre commençait à vaciller, le froid l’envahissait. Et, au-delà, après le noir, après la conscience,

 

la perception d’un autre monde.

 

— Alex, NON !

Il tourna de nouveau la tête, plus lent qu’un colosse de pierres sous un déluge divin. Il ne voyait plus Nara. Il n’y avait qu’un gant. Un gant de cuir brun, aux phalanges dégarnies, aux coutures malmenées. Les doigts serrés à l’extrême, parcourus en longueur par un trait lunaire.

Un gant qui grossit jusqu’à emplir le monde entier. Un gant qui grossit jusqu’à asséner le poing final.

 

***

 



[1] Les fruitamins sont simplement des muffins, ou moufflets, garnis de pâte de fruit et d’amandes – d’où leur nom, issu de la contraction de « fruit-amande-muffin » et de l’analogie avec « vitamine » –, recouverts d’un nappage de chocolat. Cependant, les pâtissiers de Vallinor considèrent leurs créations comme du travail d’orfèvre, et ainsi estiment le droit à une appellation qui leur est propre. Il est vrai que le taux de beurre y est nettement supérieur à la moyenne pour ce genre de pâtisserie.
Les chobricots sont des barres énergisantes constituées de morceaux d’abricots séchés et de pépites de chocolat. Juste de l’abricot et du chocolat. Leurs apports sont très riches et font le bonheur de tous, des galopins jusqu’aux dentistes. [retour]

 

Commentaires

Le *Paf* de fin casse un peu l'ambiance je trouve. Mais omg ce suspens ! Je pensais bien que c'était leur mère mais je voyais pas comment c'était possible, et c'est intéressant que les enfants aient des pouvoirs guérisseurs comme ceux du Maître ! J'ai hâte de voir comment ces deux histoires s'imbriquent de plus en plus^^ Et je suis toujours aussi fan de tes descriptions !
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mercredi 29 août à 19h32
Merci beaucoup. Oui, le mystère n'allait pas faire long feu, fallait bien que je trouve autre chose^^
Bien vu pour le paf, je vais le virer (je devais déjà avoir la tête dans Ocrit^^)
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jeudi 30 août à 00h06