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Julien Willig

mardi 7 avril 2015

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Chapitre 1 : Le sanctuaire de l’Étoile

Fin du XVIe siècle après J.-C., époque Azuchi Momoyama,

Montagne du vent, Province de Hizen, Japon.

 

 

« La vie est une bougie dans le vent. »

 

Je me rappelle soudain de cette phrase ; l’une des nombreuses sentences prononcées par le vieux Maître Tôkaze. Ce n’est pas comme si ces proverbes signifient grand-chose pour moi : je ne les écoute que d’une oreille. Mais, parfois, le sens de l’un d’eux arrive à faire jour dans mon esprit.

Comme maintenant.

Car le vent, souffle fier et fort habitué des sommets montagneux, a bien failli l’éteindre, la flamme qui fait battre mon cœur d’adolescente. Il faut dire que les rafales sont fortes, et que je n’ai pas choisi l’endroit le plus facile à escalader…

 

Je vais trop vite ? Très bien, je m’explique.

Contourner les habitations du village Kaerizaki n’a pas été un problème. Les pins et les sapins de la forêt montagnarde m’ont fourni un excellent couvert. Un ou deux chiens m’ont peut-être repérée, au moins par leur odorat, mais, la forge étant proche, leurs aboiements ont été couverts par le fracas des marteaux, du fer et des enclumes ; ils n’ont alerté personne.

Aucun homme, soldat ou villageois, ne s’est lancé à ma poursuite. Aucun cri d’alerte n’a retenti ; j’ai alors continué mon chemin. Pour plus de sécurité, j’ai décidé de ne pas emprunter le sentier, même s’il représente la voie la plus directe pour atteindre mon objectif : le sanctuaire de l’Étoile.

J’ai donc coupé en toute discrétion à travers la forêt de la Montagne du vent. Je me suis félicitée de cette décision quand j’ai aperçu une première silhouette, celle d’une femme dans un kimono de couleurs vives – une des notables, peut-être de la famille du chef du village – qui descendait le chemin envahi de brume. Sûre de ne pas avoir été vue, j’ai repris ma course. J’ai grimpé longtemps avant qu’apparaisse l’obstacle : le mur de roche escarpée qui coupe la forêt en deux sur toute sa largeur.

Pour les fidèles qui désirent se rendre au sanctuaire, un seul passage est possible : un grand escalier de pierre, aussi majestueux que raide, qui serpente sur plus d’un kilomètre entre les rochers – autant dire que son ascension elle-même relève du sacerdoce. C’est une construction imposante. Ses pavés ont été taillés avec soin et parfaitement agencés, sans qu’aucun brin d’herbe ne s’élève entre leurs jointures. Des lanternes de bois peint en rouge se dressent de chaque côté des marches, sur toute sa longueur.

Mais il est, surtout, parfaitement à découvert.

Ce dernier constat, sans même parler des deux paires de gardes en faction, en haut et en bas, m’a dissuadée d’emprunter cette voie. Et voilà qu’au lieu d’arpenter paisiblement ce splendide édifice lithique, je me suis retrouvée à grimper la falaise. Hors de vue, mais au péril de ma vie : il a fallu qu’une bourrasque subite manque de m’arracher violemment à la paroi pour que je m’en rende compte.

La vie est une bougie dans le vent…

ne t’écrase pas comme les gouttes de cire.

 

Ma main droite, agrippée à une aspérité rocheuse, est pour le moment mon seul moyen d’éviter de dégringoler la falaise. Mon cœur tambourine dans ma cage thoracique, comme s’il veut se dérober à cette folie. Mon souffle saccadé projette de petits nuages de vapeur, qui finissent par dégoutteler sur le lichen de la paroi, et sur mon kimono noir tendu par un biceps au supplice… Je suis à cinq doigts de la goutte de cire.

Je tente le tout pour le tout : balancer le poids de mon corps et lancer mon autre main le plus haut possible. Alors, dans un cri d’effort émaillé entre mes dents serrées – reste discrète, par l’Étoile ! –, je referme mes phalanges sur une faille salvatrice. Dans le même mouvement, je cale mes pieds sur des appuis sûrs.

 

La gravité diminue enfin son emprise.

Profond soupir…

 

« L’insecte silencieux perce les murailles. »

On va dire ça.

Je ne peux m’empêcher de regarder en bas : grosse erreur, les rochers dressent leurs pointes comme une mère ouvre ses bras – enfin, pas la mienne, mais j’imagine que d’autres font ça. Malgré les nombreux mètres qui nous séparent, leur attrait m’atteint très vite. Le courage manque de m’abandonner…

Ressaisis-toi !

Je relève la tête, mobilise toutes mes forces. Enfin, ahanant comme jamais, je gravis les derniers mètres de la falaise et me hisse au sommet, pour m’effondrer au sol. Le ciel, ouaté d’argent, se piquette de mouches noires, tandis qu’un vent frais sèche mes tempes : je m’accorde un moment de repos.

 

Au bout de quelques minutes, je m’assieds en tailleur, et sors de mon sac de toile un gâteau de riz. Il ne fait pas long feu, mais j’en savoure chaque bouchée ; ça fait du bien ! Reposée, rassasiée, je reprends ma concentration. Enfin, je passe négligemment un revers de main sur mon front.

— Qu’est-ce que…

Une poudre blanche recouvre mon kimono sombre : de la poussière de granite, récoltée lors de ma dangereuse ascension. Je gronde sourdement et époussette ma tenue de furtivité. Ensuite, je passe la lanière de mon sac sur mon épaule et me relève. Un étirement complet n’est pas de trop pour délasser mes membres traumatisés. Quant à ce tremblement…

Sûrement le froid, allons.

 

Le sanctuaire est proche, maintenant. De nouveau cachée sous les arbres et leurs ombres, je peux reprendre ma progression : j’avale la distance avec un pas de course léger. Mes pieds sont habitués des chemins montagneux, ils supportent l’effort sans fatiguer. Quand des montées sont trop raides ou que des rochers bloquent mon avancée, j’escalade avec habileté.

J’ai l’impression d’avoir passé toute ma vie à courir les ombres…

 

Bientôt, j’atteins un nouvel obstacle.

Le sentier, que j’ai fini par rejoindre, se divise en une multitude de petits embranchements disséminés parmi les pins. Le tracé n’a pas été fait au hasard : pour l’Étoile de la montagne, le clan Kaerizaki souhaite une sécurité à toute épreuve. C’est leur talisman, leur divinité. Leur raison d’être…

Allez, du courage !

Ma volonté ne fléchit pas. Seuls quelques-uns de ces itinéraires mènent là-haut, au sanctuaire. Je le sais. Quant aux autres directions, elles peuvent au mieux ramener l’intrus sur ses pas, ou alors le perdre en forêt, voire pire, le faire tomber dans un piège. J’essaye de ne pas penser aux rumeurs faisant état de fosses dissimulées, où des piques attendent les importuns, ni aux cordes tendues à hauteur de chevilles, prêtes à déclencher une chute de pierres ou le balancement d’un tronc hérissé de pointes. Sans parler des tirs de fléchettes empoisonnées : cet endroit est un labyrinthe naturel, doublé de fourberie humaine. Pour ne rien arranger, la brume, épaisse et mouvante, s’accentue : signe avant-coureur du lac sacré au sommet ?

Je me mets en marche. Ma mémoire est ici ma meilleure alliée : je continue d’avancer, malgré les tours et les détours des sentiers sous mes pas, et je ne rencontre aucun piège. Mieux vaut connaître le bon chemin. Ce parcours, je le connais grâce à la carte que j’ai pu lire en douce dans la maison du chef du village – j’aurais aimé l’avoir avec moi. Je pensais que ça suffirait, mais ce brouillard…

 

Je me mordille les lèvres. « À droite après le vieil arbre fendu par la foudre, le chemin se sépare en patte de canard. Il faut prendre la voie du milieu. »

Debout à côté de l’arbre aux branches mortes, la petite coureuse d’ombres sent son cœur se serrer – la « coureuse d’ombres », oui, c’est moi : j’ai pris l’habitude de m’appeler comme ça, c’est toujours moins dédaigneux que les surnoms dont on m’affuble. Bref, revenons à notre vieil arbre…

Une coulée de boue a tout effacé. Ne reste qu’une direction informe sous les bourrelets de terre. J’avance un pas, prudente. Le terrain est noyé sur une centaine de mètres ; aucun risque. Je parcours l’étendue aplanie jusqu’à retrouver un semblant de sentier au détour d’un bosquet. Ou plutôt, deux sentiers : l’un part à droite, le second à gauche. Pas de trace d’une quelconque voie au milieu…

Mon souffle meurt dans ma bouche, je manque de m’étrangler dans un couinement pathétique.

Je ne peux pas me permettre de reculer maintenant.

Si je redescends, les villageois m’attraperont ; je n’ose imaginer le sort qu’ils me réserveraient. Et il y a là-haut un joyau qui m’attend ! À cette pensée, je retrouve la volonté qui m’échappait lâchement. Mes mains assurent la bonne tenue de mon sac, tandis que mes lèvres s’autorisent même un sourire. Je suis faite pour ça. Je vis pour ça.

En avant, ma grande.

Il est temps. La voie de droite paraît prendre un angle trop prononcé, aussi je choisis la direction de gauche. Mon souffle n’est plus qu’un mince filet, un courant silencieux qui fait à peine danser les bras de brume venus m’embrasser. Mes pas ont la caresse des feuilles mortes qui m’entourent, tandis que j’avance dans le vague. Mes pupilles crèvent le brouillard tant bien que mal, tandis que mes oreilles…

*TooOOong*

Merde !

Sitôt après avoir senti la corde sous mon pied, je me jette en avant. Une série de sifflements aigus m’indique une volée de flèches au-dessus de ma tête ; l’une d’elles passe tellement près qu’elle m’arrache une mèche de cheveux. J’ai à peine le temps de le sentir que le sol s’affaisse sous ma roulade. Heureusement, il ne se dérobe qu’un instant après ma cabriole : je suis presque à plat ventre, déjà à trois mètres du piège initial.

Le vide se fait dans un craquement ignoble. Les branches légères abandonnent leur tapis de brindilles et de pierres, et entraînent mes jambes dans les entrailles de la Terre. Mes hanches et mon buste suivent. Je jette mes mains en avant pour labourer le sentier.

Pas comme ça, pas comme…

Ma chute s’arrête. Seuls mes bras, grâce aux doigts plantés dans le sol, dépassent encore : le bas de mon corps balance dans les ténèbres de la fosse. Si j’avais été adulte, je serais morte en cet instant. Heureusement, ce double piège n’a pas été conçu pour la taille et le poids d’une jeune fille comme moi.

Je tremble de tout mon long. La peur me paralyse, je crois bien qu’elle m’arrache un sanglot – un seul. La vie est trop cruelle pour m’avoir poussée à affronter ça, et pourtant je l’implore de me garder encore un peu.

La terre s’effrite sous mes mains, je sens mes doigts perdre leur prise. Fébriles, mes jambes attaquent la paroi de la fosse pour me faire remonter. L’effort est considérable, frénétique, et m’arrache une nouvelle plainte de désespoir. Des fragments de sols s’affaissent sous moi et m’attirent au fond du piège. Puis des morceaux de plus en plus gros, des blocs. Je m’acharne, je lutte. Mais je remonte ! Pied après pied, main après main… Mon buste est à présent extrait ; je gratte la surface, je cavale à quatre pattes.

Enfin, je parviens à m’extraire du vide !

 

Une nouvelle fois je m’affale au sol, vidée et à bout de souffle. L’instant paraît suspendu, j’ignore combien de temps je reste là, à regarder les ondulations immaculées du ciel entre les branches, avant de reprendre la route.

 

Puis je la trouve enfin, la stèle qui marque le bon chemin. « La tombe de Tatsu Yao, maîtresse de la nature. » Elle ne fait d’ailleurs plus qu’un avec elle : les caractères qui forment son nom ont été peu à peu digérés par la pluie et les vents, tandis que la pierre fusionne avec la terre et les herbes qui l’entourent. Bien plus tard, assise en tailleur en ce même endroit, je me demanderai s’il ne s’agit pas là de l’unique moyen de trouver la paix en ce monde.

Mais, pour le moment, une préoccupation plus urgente me pousse à repartir. Une vingtaine de minutes plus tard, j’atteins le couvert des arbres qui borde le sommet montagneux : ma destination. Pourtant, le plus dur reste à venir.

 

***

À la sortie du sentier, la forêt donne sur un large cercle découvert, d’environ deux kilomètres de diamètre. Ce plateau est dans sa quasi-totalité occupé par un lac aux eaux paisibles. En son centre, un îlot où trône fièrement l’édifice qui vaut, à lui seul, l’ascension de la Montagne du vent : le sanctuaire de l’Étoile.

De mon côté, un vaste ponton de pierre s’avance jusqu’au bord du lac. C’est une véritable petite placette pavée destinée à accueillir les fidèles – autrement dit, tous les habitants du village – lors de chaque célébration donnée en l’honneur de l’Étoile de la montagne. Pour rejoindre le site sacré, il faut emprunter un pont de bois liant la place pavée à l’îlot. Ce dernier n’est pas bien vaste, puisque seul le sanctuaire entouré de sa ceinture d’arbres – sa dernière défense – en occupe la surface.

Le lieu est tranquille, et l’atmosphère paraît irréelle dans la brume argentée qui danse autour de lui. Spirituelle. Aucun son ne vient troubler ce moment ; le sanctuaire est comme suspendu dans le temps. Dissimulée parmi les ombres de la lisière forestière, je m’accorde un moment de contemplation, afin de savourer la poésie de l’instant.

 

Là où le pont atteint la petite île, un majestueux portail de bois, recouvert d’une peinture rouge éclatante, marque l’entrée du site sacré. Puis une allée de graviers fins mène directement au site principal. Des rangées de lanternes de pierre en bordent les deux côtés : contrairement à celles du village, elles ne sont pas recouvertes de mousse et de négligence, car le sanctuaire fait l’objet de toutes les attentions. Ensuite, à droite et à gauche de l’allée s’élèvent quelques petits édifices : un panneau où sont affichées plaques votives et amulettes, le palais de la danse rituelle, l’aile des Gardiennes et le bureau du temple. L’allée s’achève sur le parvis du bâtiment, à l’entrée gardée par deux statues de lion – l’un ayant la bouche ouverte, l’autre fermée – pour repousser le mal.

Derrière cette construction, l’édifice principal : le temple de l’Étoile, entouré de sa clôture sacrée. Sa silhouette majestueuse domine aisément le petit îlot qui l’héberge. Le toit de chaume, massif, descend jusqu’à environ un mètre et demi du sol, afin de plonger l’unique salle du bâtiment dans la pénombre. Son faîte est perpendiculaire à l’entrée, et les doubles pentes de la toiture se creusent d’une concavité légère et harmonieuse – en fait, vu de profil, il pourrait faire penser à un champignon géant, couronné de son lourd chapeau gris.

Tout ce complexe est à ce moment-là plongé dans les volutes du brouillard. De ces formes sombres se détachent des mouvements plus fins. Des formes humaines qui ondulent presque avec mystère, tels les spectres de quelque rêve enfiévré. Pour moi, elles évoquent les ombres chinoises – comment l’oublier, après avoir découvert le pouvoir de la lumière de donner la vie ? Mais, cette fois-ci, le papier ne pourra pas retenir ces entités obscures : les Gardiennes, les redoutables Gardiennes de l’Étoile… Nées pour la défendre, élevées pour tuer et mourir pour elle.

 

Elles font leur ronde aux aguets, dans une économie de mouvements toute calculée. La petite aventurière que je suis ne peut que deviner les éléments qui composent leur accoutrement sobre : chapeau de paille, kimono noir – d’après les dires, brodé d’une étoile rouge à l’emplacement du cœur – et sandales sur des pieds bandés. Elles portent un arc à la main, et leur carquois est rempli de flèches. Dans leur dos, également, sont attachés deux sabres courts à lame droite. L’un d’eux épouse la position du carquois en travers des omoplates, pour la main droite, tandis que l’autre prend place dans le bas du dos, à l’horizontale, pour la main gauche. Plusieurs couteaux de lancer sont glissés dans leur ceinture. Selon les rumeurs que j’ai glanées, elles sont aussi équipées d’étoiles de jet. Mais, ce qui m’effraie le plus, c’est ce qu’elles pourraient encore cacher…

 

Prise d’un doute passager, je déglutis péniblement. Une fois encore, la perspective de ce que je vais entreprendre me serre la poitrine.

Je pourrais encore repartir…

« Non ! », finis-je par décider. Le sanctuaire est juste là, devant moi : je peux y arriver. Joignant le geste à la parole, je me lève et me mets en route. Pas vers le pont de bois, non, car cet unique accès est sans nul doute l’endroit le plus surveillé. Atteindre l’îlot en traversant les eaux calmes et glaciales du lac est également exclu : je nage aussi bien qu’une pierre, et surtout je redoute qu’un kappa me saisisse pour m’entraîner au fond – ça ou le courroux des Gardiennes, j’ignore ce qui serait le plus terrible !

J’ai un autre plan en tête. Toujours dissimulée parmi les arbres, je contourne doucement le bassin sur sa moitié est, noyée sous la brume illuminée du Soleil matinal, jusqu’à me retrouver de l’autre côté. Plus précisément, sous le couvert d’un gros chêne aux racines noueuses. Plusieurs fois centenaire, celui-ci étend ses longues branches autour de lui pour former un dôme de feuilles. À lui seul, il a tout d’un havre de paix pour qui s’abrite sous son ramage – le pendant naturel du temple insulaire ? L’espace d’un instant, je caresse l’idée de m’étendre là, enivrée par la beauté sereine du vénérable végétal…

 

Allons, tu n’es pas venue pour ça !

J’ai étudié en détail le sanctuaire de l’Étoile et ses moyens de défense ; je suis ici pour une raison bien précise. J’enjambe les racines de l’arbre et tâtonne partout autour de moi. Les insectes fuient mes mains fureteuses et je débusque même quelques grenouilles, assoupies, qui ouvrent de grands yeux visqueux avant de prendre mollement la fuite. Mais rien qui ressemble à ce que je cherche.

Je ne comprends pas, j’étais sûre de la trouver ici !

Plus les minutes passent et plus je sens ma gorge se nouer. Je n’ai quand même pas fait tout ce chemin pour…

Mon pied heurte soudain quelque chose ; dur et anguleux, rien de naturel. Je baisse les yeux.

Oui !

Je l’ai trouvée : une trappe de bois vermoulu, dissimulée parmi les plantes en friche. Elle donne sur un passage exigu creusé à même le sol. Avec mille précautions, afin d’éviter tout bruit suspect, je l’ouvre et m’engage dans le souterrain.

 

***

Froid, sombre, humide. Le vent s’engouffre dans le tunnel et se mue en mugissement, jouant avec ma crinière comme avec la bannière d’un cavalier au galop. Seule dans ces échos, j’éprouve la désagréable impression d’arpenter le gosier d’un démon abyssal. Première faille de mon plan : je n’ai pas prévu de moyen d’éclairage. Qu’importe, puisque je sais où le passage mène. Je plaque ma main contre la paroi rocheuse pour me guider, non sans répugnance – elle est visqueuse et suinte l’humidité. J’avance et je descends le souterrain.

Je perds le compte de mes pas bien avant que le tunnel revienne à l’horizontale. Grelottante, je poursuis néanmoins ma marche. Il n’y a que moi. Moi, mon souffle saccadé, le cri du vent et l’éclat cristallin des quelques gouttes qui s’écrasent au sol ; je suis sûrement sous les eaux du lac. Le temps semble comme suspendu durant la traversée. Plus d’une fois, le doute m’arrête. Mais toujours ma détermination se fait plus forte, et je continue dans les ténèbres. Enfin, après une éternité, le passage finit par remonter. Je sens alors la fierté poindre : j’ai tenu bon, jusqu’au bout !

La pente, douce au début, s’accentue pour me mener à la surface. Je glisse plusieurs fois, mais je parviens toujours à éviter la chute. Enfin, je trouve la trappe de sortie.

Ou plutôt, mon front la trouve : « aïe ! » Je me maudis aussitôt pour ce cri. Tout autour de moi, des étoiles crèvent les ténèbres, et la gravité me joue des tours… Je serre les dents et me mets à genoux. Je plaque ma tête contre la paroi rocheuse, dans l’espoir que le froid atténue la douleur ; c’est le cas. Je m’accorde un léger soupir de soulagement, et quelques minutes de repos dans cette position incongrue.

 

Une fois mes esprits recouvrés, je me redresse et cherche à tâtons la sortie. Je sens sous mes doigts une trappe de bois, que je pousse.

Doucement…

L’ouverture n’a vraisemblablement pas été utilisée depuis des lustres, la planche coince plusieurs fois. Je force en silence et parviens à me ménager un passage suffisamment large pour pouvoir me faufiler. Tête sortie, je darde mon regard de tous côtés. Rien. J’agrippe alors l’un des rebords puis je me hisse à l’extérieur.

 

Personne ne m’a aperçue. Je me trouve sur l’îlot, au beau milieu d’un petit bosquet d’arbustes, cachée derrière le tronc d’un pin imposant. Je goûte à l’air frais, chargé de la senteur des conifères et des effluves lacustres. Sous mes pieds, les grains de sable s’affaissent en douceur. L’endroit est tout aussi paisible que vu de l’extérieur.

La vie doit-être douce ici…

Je jette un dernier regard sur la trappe et mémorise sa position sur l’îlot : il me faudra repartir par cette issue.

 

Discrètement, je jette un nouveau coup d’œil derrière mon arbre. Deux Gardiennes sont proches : l’une à droite, l’autre à gauche. Elles effectuent une ronde en va-et-vient pour surveiller les abords du temple. Silencieuses et le visage fermé, les combattantes marchent et se déplacent en boucle, inlassablement.

Trouve la faille.

Celle de gauche, dirigée vers moi, se tourne vers le lac l’espace de quelques secondes, puis part dans l’autre sens. Je mémorise la durée de la rotation et le sens du regard de la Gardienne. Puis quand celle de droite arrive à son tour vers moi, je me faufile dans son dos avant que la première combattante – la Gardienne de gauche – ait fini de se retourner vers elle. J’avance, accroupie dans les pas de la guerrière, prenant garde de rester sur le sable afin de faire le moins de bruit possible. L’endroit que les Gardiennes observent le moins est précisément celui occupé par leurs consœurs. Comme si aucun danger ne pouvait survenir si proche.

Trop sûres d’elles…

Les arbustes qui jalonnent la plage devraient suffire à me masquer. Un murmure naît au fond de mon esprit ; l’ombre d’un doute, mais je le tais bien vite. J’ai ma chance, à moi de la saisir !

Enfin, quand la combattante devant moi amorce un demi-tour dans sa ronde, je me coule furtivement à l’abri d’un arbre épais. Le risque est extrême, je le sais. Mais, intérieurement, je goûte cette tension. Le cœur qui bat la chamade, le sang qui pulse derrière les tympans, la sueur froide le long du dos… La perspective du risque m’enivre en cet instant. Je comprends alors parfaitement l’importance de la quête que j’entreprends, aux antipodes de la vie misérable et sans avenir que j’ai délaissée.

Soudain, une des surveillantes surgit devant moi. Surprise, je me plaque contre le tronc du pin qui me cachait… avant de m’apercevoir que la Gardienne continue sa marche. Elle m’a frôlée sans m’avoir vue ! Un léger vertige ponctue cette vive frayeur. Ma bonne fortune ne peut durer éternellement. Quelle folie d’être venue ici ! Tout ça pour…

Ne réfléchis pas. Le moment présent, juste le moment présent.

J’observe de nouveau les Gardiennes et en suis deux autres, selon les trajectoires qui me permettent de me rapprocher de mon objectif. Enfin, j’arrive devant lui.

 

Le temple domine la zone de sa forme imposante. J’arrive par l’arrière, dans l’ombre d’un cercle de pins. Je me glisse entre deux planches dans la clôture qui l’entoure. Celle-ci n’est pas de nature défensive, mais décorative et symbolique, aussi est-elle dotée de larges ouvertures. J’apprécie au passage les fins motifs de peinture dorée, chamarrée, qui dansent sur toute sa surface. Puis je cours d’une légère foulée sous l’obscurité salvatrice du toit de chaume. J’y suis, je vais enfin entrer dans le…

Un bref sifflement dans l’air. Le fil d’une lame contre mon cou.

La coureuse d’ombres s’immobilise aussitôt, tendue de tous ses muscles.

— Plus un geste, m’intime la voix d’un jeune homme dans mon dos.

Bravo Kagerô, tu t’es fait avoir…

Je peste du juron le plus grossier que je connais. Mais, du haut de mes quatorze printemps, j’ignore encore que je viens de sceller mon destin pour les siècles à venir.

 

***

 

 

« On ne peut admirer en même temps la lune, la neige et les fleurs. »

(Proverbe japonais.)

 

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