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Julien Willig

mercredi 1 avril 2015

Les Survivants de l’Après-Minuit, I - L’Immortelle

Prologue : L’Immortelle

« Exigeons l’immortalité et refusons de retourner

Peu à peu vers la face cachée de la nuit. »

 

(Hubert-Félix Thiéfaine, Animal en quarantaine, 1993).

 

 

Le Soleil se levait au-dessus de Vallinor. Fort d’un ciel sans nuage, il chassait les ombres des ruelles de briques rouges, rongeait les ténèbres et rappelait aux tuiles leurs couleurs vives. La grand-rue, qui serpentait à travers toute la cité comme une colonne vertébrale fantaisiste, retrouvait peu à peu la majesté de sa vie diurne. Entre les pavés patinés, les restes épars d’une pluie nocturne – guère plus que quelques boutons d’eau – brillaient de mille feux sous l’astre céleste. L’air était doux, l’humidité du petit matin évanescente ; cette journée dispensait ses promesses de beau temps comme une octogénaire ses tranches de couenne aux chats errants du quartier – avec générosité, donc.

 

S’il avait fallu décrire la ville en quelques mots – bien que la tâche, parmi tous les lieux fabuleux des terres de Prima Vode, se révélât ici la plus ardue –, « dense », « tortueuse », « chaude » et « surprenante » eurent été de ceux-là. Dense pour la vie qui y grouillait, de l’aurore au crépuscule, pour l’histoire qui s’y amoncelait en strates architecturales – de vieilles briques érodées, un marbre nouveau, çà et là quelques plaques de bronze en commémoration sous l’ombre de vieilles poutres ouvragées. Tortueuse pour son tracé tentaculaire, véritable système nerveux relié à sa grand-rue et à son centre – s’y perdre n’était pas l’apanage des étrangers. Chaude pour ses couleurs autant que pour l’attitude de ses habitants : le rose d’une vie douce, le brun des racines boisées et le rouge du feu passionné. Quant à la qualification de surprenante…

Après tout, cette cité était la seule de Prima Vode à s’étendre verticalement. Une élévation par paliers, du sol pavé aux allées-terrasses contre les longs immeubles : à chaque étage supérieur, la façade était renfoncée de cinq mètres environ, de façon à laisser une voie piétonne continue, et ce jusqu’au toit ! En résultait un centre-ville affiné dans les airs, à l’espace aérien curieusement dégagé. Chaque niveau pouvait faire office de quartier : magasins, échoppes et auberges étaient disséminés entre les habitations, facilement accessibles dans les deux axes, horizontal comme vertical. Et, en ce nouveau salut solaire, toutes ces devantures absorbaient la lumière comme un nouveau-né eut pris sa première bouffée d’air ; l’éveil avant le cri.

C’était à ses allées-terrasses, tout comme à ses briques et ses habitants truculents, que la ville devait quantité d’encre versée et de pages grattées à travers les siècles. Tant et si bien qu’en ce temps, tous connaissaient les fastes de celle que l’on nommait, à juste titre, Vallinor-la-belle.

 

***

Au croisement de l’avenue principale avec une vieille venelle, perchée dans les ombres rasantes d’une haute allée-terrasse, une silhouette svelte et solitaire attendait.

Attendait et observait les environs.

Aucun citoyen n’était levé à cette heure ; personne n’aurait pu dire depuis combien de temps elle se trouvait là. Ni pourquoi. Personne n’aurait pu décrire – si seulement quelqu’un eut appris, à ce moment-là, qu’il fallût la décrire – ses formes féminines, alors dissimulées sous capeline et capuche noires.

Seule sur son allée, son immobilité sculpturale n’était rompue que par les tremblements qui l’assaillaient parfois.

C’était un matin de fin d’orage plutôt clément, certes, mais, malgré la cape légère qui lui couvrait les épaules, Kagerô ne pouvait s’empêcher de frissonner. Et ce n’était pas seulement dû à la rosée matinale, qui la perlait des pieds à la tête.

 

Cela faisait si longtemps…

 

Le dos appuyé contre un vieux mur de briques, la jeune femme laissait aller son regard sur les rues de la cité – sa cité. De l’avenue Ambroise-Hautcastel pleine d’activité du matin au soir, aux modestes placettes du coin et leurs vétustes fontaines de pierre et de fer, qui croulaient sous le poids des années. Kagerô savourait cet instant rare. Le silence apaisant du petit matin, encore épargné de la rumeur des citadins et du vrombissement des aérobus qui allaient sillonner le ciel. Le piquant du fantôme de la pluie qui se désagrégeait à mesure que les rayons solaires mettaient au monde ce nouveau jour…

Rien ne semblait avoir changé ici. Kagerô reconnaissait ces ponts de pierre qui s’entrecroisaient, ces escaliers aux rambardes de marbre sculpté et ces quais d’amarrage, sorte d’estrades aménagées sur les allées-terrasses pour que les transports butinent leurs passagers comme des abeilles en ruche.

Son exil n’avait que trop duré.

 

Kagerô avait guetté depuis plusieurs heures afin d’être sûre que rien ne pourrait l’empêcher de les voir à nouveau. Serait-elle reconnaissable, après tant de temps ? Dans une vitre à son niveau, elle distinguait son reflet. Elle abaissa sa capuche – ses doigts tremblaient malgré les longs gants noirs qu’elle avait l’habitude de porter – et découvrit son visage.

Encadrée par de longs cheveux d’ébène cascadant sur ses épaules, sa figure pâle paraissait flotter devant elle ; des traits suaves et métissés, venus d’ailleurs. Ses lèvres fines restaient closes, en dessous d’yeux en amande au vert intense, quoique nuancé de jaune – était-ce son image qui lui envoyait ce regard sévère, ou bien l’inverse ? Seule touche de couleur dans son accoutrement, une fine écharpe rouge enroulée autour de son cou, sur le col de son capuchon noir. À son épaule brillait la broche néo-thuléenne qui maintenait le manteau en place. Un bijou d’argent, au motif lourd de sens…

 

Un volet qui claqua au loin ramena Kagerô dans le présent. Puis un autre, plus proche, et encore un autre. Quelques voix se firent entendre. Petit à petit, les Vallinoriens commençaient à se réveiller.

Avec regret, la jeune femme referma la page ouverte sur le long, très long roman de ses souvenirs, et remonta sa capuche. Elle mit ensuite la main dans sa poche et en ressortit une montre à gousset, qu’elle soupesa machinalement. C’était une antiquité, bien sûr ; plus personne n’avait besoin de montre à aiguilles. L’affichage numérique donnait l’heure dans chaque Terminal de Données Mobile avec une précision absolue. Seulement, Kagerô n’avait plus le sien depuis bien longtemps.

Comment réagirait-on si je me reconnectais maintenant ? Je ne sais même pas ce que je suis censée être : morte, ou portée disparue ?

 

Elle ouvrit la montre et lui jeta un regard distrait. L’heure approchait. Elle n’avait pas vraiment besoin de faire cela ; la silhouette massive d’une tour d’horloge dominait aisément le quartier dans lequel elle se trouvait. Cependant, elle se sentait rassurée par son acquisition : un repère sur le temps qui passait. L’antiquaire à qui elle l’avait achetée, la veille, n’avait fait montre d’aucune surprise. Il n’était pas rare de voir quelques excentriques se procurer des objets désuets comme celui-là, malgré la quantité de services que proposait la technologie actuelle. On ne le sait que trop bien : l’abondance rend parfois les gens blasés…

Kagerô avait passé un moment agréable dans la boutique poussiéreuse, à retourner virtuellement le sablier dans les odeurs de vieux livres et de bois centenaires. Elle était entrée dans l’établissement sans réelle raison ; la devanture l’avait simplement attirée, alors qu’elle errait seule dans les rues, fraîchement arrivée à Vallinor. Une fois dans le vieux magasin, elle avait compris qu’elle cherchait un point d’ancrage, un objet qui lui aurait permis d’avoir une prise sur le temps et le réel, alors qu’elle sentait ses liens avec le monde se réduire comme peau de chagrin. Elle avait finalement jeté son dévolu sur cette montre à chaînette, ronde et sans motif.

 

La cloche de la tour de l’horloge sonna huit heures. Kagerô se retrouva de nouveau dans le présent, honteuse de s’être ainsi laissé aller. Dormir un peu lui aurait fait du bien. Un brin anxieux, son reflet sur la vitre se mordilla la lèvre.

 

Quelques personnes flânaient dans la grand-rue, souriant quand les rayons de soleil inondaient leur visage. Les vendeurs ouvraient leur boutique et les marchands installaient leurs étals sur « l’allée-terre » de toute la grande avenue. Sur les allées-terrasses, plus dégagées, des travailleurs sortaient rejoindre leur poste, et les jeunes gens partaient étudier. Même si nombreux étaient ceux qui empruntaient les transports quotidiens – les aérobus étaient là pour laisser les rues aux pédestres – le marché matinal pouvait toujours compter sur ses adeptes.

Vallinor s’était enfin réveillée ! Malgré la bonne humeur – ébouriffée, embrumée, mais précieuse comme un nouveau matin – dont s’emplissait l’avenue Ambroise-Hautcastel, Kagerô ne céda pas à l’envie de s’y mêler. Elle garda ses distances et se contenta de filtrer la foule du regard. Droite et immobile comme un félin à l’affut, elle guettait.

 

Cinq minutes à peine s’étaient écoulées quand elle le vit.

Un marginal, comme elle. Dissimulé parmi les ombres d’un croisement, entre deux allées-terres. Il accrochait le regard de Kagerô, comme un grain de poussière sur un tableau polychrome. Des vêtements rapiécés, anti-couleur et usés jusqu’aux fibres. Une chevelure hirsute et une barbe qui mangeait un visage abandonné à son sort. Des yeux exorbités par le creux de ses cernes, cireux. Le teint blafard, trace d’une errance prolongée dans les bas-fonds de la cité, là où les rayons de soleil se faisaient rares, aussi précieux que les œillades d’une jolie femme… Il devait avoir une quarantaine d’années, mais son allure évoquait un âge plus avancé, comme quelqu’un qui aurait trop vécu. Trop en trop peu de temps.

La foule s’écartait inconsciemment de cet individu adossé contre un mur, derrière un étal de pâtisseries. Mais Kagerô le devinait, ce brasier ardent qu’était son regard. Un soleil au milieu du néant, ravivé par la force de sa foi.

Du haut de son allée-terrasse, la jeune femme ne le quitta pas des yeux. Elle savait ce qu’il était vraiment.

Un Damné.

 

L’homme tourna la tête vers le nord. Kagerô en repéra deux autres dans cette direction, à qui le premier individu adressa un discret salut de connivence. Eux aussi attendaient. D’autres devaient rôder dans les environs.

Soudain, le premier braqua son regard en hauteur, vers elle. Sur elle. Il l’avait vue. Un frisson glacé embrasa Kagerô tandis qu’un sourire mauvais réchauffait le visage du marginal. Un message silencieux fusa entre leurs iris, de l’ignition noire de l’homme jusqu’aux opales délicates de la femme…

Tout allait vraiment commencer.

 

Kagerô se força à rester impassible. Nerveuse, elle s’assura, comme elle l’avait fait des centaines de fois depuis son retour, de la présence des deux petits sabres à lame droite dans son dos, dissimulés sous la pèlerine. Elle enroula ses doigts autour de leur poignée, juste pour en apprécier la prise.

Son sang palpita. Et elle le sentit monter. Ce besoin d’action irrépressible. Ce chaos colérique, cette soif de…

Du calme. Du calme.

Lentement, elle ferma les yeux et inspira. L’odeur des fleurs de Chimaera séchées, glissées dans les coutures de son écharpe, emplit ses narines d’une douceur bienvenue. Elle frotta plusieurs fois ensemble le pouce et l’index de sa main droite, un geste familier qu’elle avait l’habitude de faire pour conserver son sang-froid.

Kagerô souffla, rassérénée.

 

Concentre-toi.

 

La jeune femme allait devoir suivre les Damnés, elle le savait.

C’est le marché.

Sa résolution était aussi aiguisée que le fil de ses lames, et elle ferait ce qui devait être fait. Il ne s’agissait même plus d’elle, de sa propre existence. De ses actes allait dépendre la vie de ceux qu’elle aimait.

Et la mort d’autres personnes. Malheureusement.

Avant ça, elle voulait voir ceux qu’elle chérissait.

 

Ceux pour qui elle allait faire couler le sang.

 

***

 

Seul, le chat sauvage

Guette et veille à Vallinor,

Au petit matin.

Kagerô, par Little-Pauline.

Commentaires

Hello, je viens tout juste d'arriver sur ce site et j'ai été intriguée par le titre et le résumé de ton histoire! Je dois dire que pour un prologue, j'ai été fascinée par tes descriptions qui m'ont de suite parlée! L'histoire promet d'être intéressante, bravo pour cette introduction qui me vend du rêve!
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lundi 14 mai à 22h38
Coucou ! Alors, déjà, bienvenue sur le site :)
Ensuite, je suis très content que le résumé comme le prologue t'aient plu ; j'y ai mis beaucoup de moi et ça n'a pas été facile^^
J'espère que la suite te plaira tout autant, et je te souhaite une bonne lecture !
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mardi 24 juillet à 19h34
J'aime beaucoup ! Il y a encore des choses à améliorer sur le rythme des phrases, mais on plonge de suite dans l'histoire.

C'est marrant de voir une ville à étages ici aussi XD assez différente de Völlat par contre du coup puisque tous les étages ont accès au soleil chez toi.

Deux petites remarques sinon :
- "Kagerô avait guetté depuis plusieurs heures" -> ici c'est soit "guettait depuis plusieurs heures", soit "avait guetté plusieurs heures" :)
- pourquoi mettre le premier "allée-terre" entre guillemets et pas les suivants ? Si c'est vraiment le nom employé dans ton univers, pas besoin des guillemets !
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jeudi 28 juin à 00h16
Merci beaucoup d'avoir commencé cette lecture :)

C'est vrai que la lecture est moins facile, je m'en rends compte : ce prologue est mon tout premier écrit publié par l'Attelage (donc publié tout court). Une refonte ne lui ferait pas de mal^^
Sinon oui, j'ai tenu à faire une ville unique, et les étages m'ont parlé. Je doute qu'il y ait des véhicules volant à Völlat, cela dit x)

Je prends note pour tes remarques, c'est bien vu !
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jeudi 28 juin à 00h21
J'aime beaucoup tes descriptions de Vallinor ! Je trouve l'idée de la ville à étage super cool, ça rendrait super bien en image/film^^ J'ai vraiment envie d'aller m'y promener et de déambuler dans les rues, en plus tu parles d'un étal de pâtisseries !
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mardi 28 août à 22h36
C'est vrai que ma rédaction date un peu, comme je l'ai dit à Marine, mais j'ai mis du cœur à créer cet univers (d'où la présence régulière de nourriture^^) et j'aime beaucoup cette ville. Merci beaucoup pour m'avoir lu !
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mercredi 29 août à 14h56
Salut !
Je me lance dans ta lecture :)
C'est très très très très (très!) rare que j'ai aussi peu de remarques à faire. Un énorme bravo à toi, c'est merveilleusement bien écrit.

En voici néanmoins 2 petites :
Ne penses tu pas que mettre des espaces à ton texte le rendrais plus agréable pour le lecteur ? Il est vraiment très monolithique, en plus du fait que la petite police blanche ne soit pas évidente à lire. Je pense vraiment que c'est un frein important.

"l’abondance rend parfois les gens blasés…" -> le mot blasé détonne vraiment avec le reste de ton écrit, bien plus riche
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mardi 25 septembre à 17h30
Coucou, et merci pour ta lecture :)

Tu as raison pour les espaces. On met au point les footers pour séparer des passages, ça pourrait m'aider à aérer ; c'est un vieux teste à qui une retouche ne ferait pas de mal ! Il va falloir que je m'y mette dès que je trouve du temps^^

Citation de @Aeliana :
le mot blasé détonne vraiment avec le reste de ton écrit



Qu'entends-tu par là ?
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mardi 25 septembre à 18h05
Salut !

J'entends pas là que ton texte est riche, fluide et vraiment bien écrit. Cependant ce mot semble trop "banal", trop associé à la vie réeelle de tous les jours pour avoir sa place là. Je pense que lui trouver un synonyme plus classe irait mieux avec ton texte ^^
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mercredi 26 septembre à 09h58
J'en prends note, merci !
De toute façon, tous ces chapitres publiés auront droit à une sévère révision dès que leur écriture reprendra ;)
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mercredi 26 septembre à 11h26