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Julien Willig

samedi 20 juin 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume VII

[Trigger Warning]

Tentative de suicide.


[Résumé des chapitres précédents]

L’échappée du Tombeau du Messager a pris bien des tournants inattendus. Attaqués par d’étranges morts-vivants, les pilleurs de tombe menés par le fugitif Abriel ont été contraints de prendre la fuite, tout comme leur poursuivant, le commandant Cédalion. Après un rude combat à l’arrière de l’aéronef des fuyards, Abriel et Cédalion sont tombés en plein désert. L’affrontement n’a été rompu que par la perte de conscience du commandant, privé de son masque respiratoire. Abriel l’a alors réanimé et tous deux ont discuté sur leur passé, leurs expériences communes, et leur vision opposée du monde qui l’entoure – Abriel défendant son désir de liberté et blâmant l’Obscurie de bien des maux, et Cédalion prônant la vertu de la sanctosphère contre les agissements égoïstes et impies de ceux qui s’en détournent. Ce faisant, Cédalion a appris à Abriel le décès de Lita, leur ancienne amie.


***


« L’assassin tenta de me cueillir à la tombée de la nuit. J’étais assise au bord de la grande salle d’entraînement et je contemplai les Monts Dentelés s’éteindre peu à peu lors de la Jointure.

Le vent couvrait ses pas mais je su déceler sa présence. Peut-être perçu-je ses vibration avant qu’il m’atteigne ? “Ne pense pas, disait le haut-maître, ressens tes racines.”

Le lâche visait mon dos. Or, je me retournai en me relevant et déviai son bras. Sa dague lui échappa et nous continuâmes au corps-à-corps. Le planhin subtil devait m’imprégner plus que je ne le soupçonnai, car je parvins à renverser l’adversaire. Celui-ci hurla de douleur : il s’était blessé sur sa lame. Je la ramassai alors qu’il expirait, et reconnaissais au reflet glauque sur le fer la marque du Clan : le venin du scorpion toxépine dont il tirait son nom.

On m’avait vue : une élève était allée chercher le haut-maître. Prise sur le fait, une arme à la main et le sang d’un autre sur mes doigts, je fus bannie sur le champ et, à regret, quittai le Temple des Écorces. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 3.)



Le commandant a beau s’y attendre, la gorgée est aussi atroce que les précédentes. Pourtant la coupe se vide, lampée après lampée. Augmente, à rythme égal, le détachement qu’éprouve le Novarien envers son propre corps.

« Ced’, tu peux me rendre ma flasque ?

— Sérieusement, Abriel ? Chez elle c’était un plaisir de boire, mais chez toi c’est quoi ?

— Tu n’y es pas. Donne, s’il te plaît. »

Il s’exécute, le bras lourd.

« T’as pas ton couteau, par hasard ? »

Un petit temps s’écoule avant que les idées s’associent. Ces derniers halos ont été bien rudes.

« Je l’ai laissé à Alma, se rappelle Cédalion, elle avait égaré le sien dans l’auberge où nous nous sommes retranchés.

— Alma, tu veux dire Parme-Alma, la commandante ? »

Cédalion acquiesce, l’âme dans les étoiles.

« Eh bien, poursuit Abriel, il t’en arrive des choses à toi aussi. Et pour le coup j’ai pas envie de savoir. »

Il explore de nouveau les cachettes de sa ceinture-étui.

« Ah, je me disais bien qu’il m’en restait un ! »

Et de brandir un scalpel souillé.

« J’ai bousillé de gros insectes carnivores avec ce truc, il m’a l’air de bien couper.

— Qu’est-ce que tu veux faire ? »

Il ne répond pas, occupé qu’il soit à remuer la flasque à côté de son oreille.

« Il en reste un peu. Parfait.

— Parfait pour quoi ?

— Regarde. »

La “vieille bougresse” change à jamais sous la pointe de l’outil, scarifiée de sillons maladroits. Puis les traits deviennent lettres, et les lettres forment des mots :


À Lita,

Pour ton éternité


« Et voilà.

— Elle aurait apprécié, Abriel. »

Et Cédalion apprécie, lui, que son ancien capitaine se sépare de la flasque afin de la dissimuler sous l’autel.

« C’est son monument désormais », se justifie-t-il.


La suite devient floue : le commandant s’en aperçoit alors qu’il se retrouve à siéger devant l’ouverture de la pyramide, adossé à un battant. Contre l’autre, Abriel.

« Il ne doit plus te rester beaucoup de temps. »

Le fugitif tourne la tête, surpris.

« Ced’… tu l’as déjà dit.

— Vraiment ?

— Oui. T’as tiré ta chronomontre et estimé le temps restant.

— Ah… et ?

— L’amphiptère arrive dans quelques minutes.

— D’accord. »

La poignée de sable qu’il envoie à Cédalion s’évapore entre eux.

« Ced’, ça va ?

— Je vais bientôt arriver à court de gaz, je crois.

— T’as déjà trop tiré sur tes limites. Et t’es resté inconscient l’espace de trois minutes. Trois minutes, Ced’. »

Respirer n’a jamais semblé si savoureux.

Lyuba aurait voulu pousser la performance jusqu’à ce point… et je le lui aurais fermement interdit.

« Ced’… pourquoi t’es pas parti quand je t’ai réanimé ? T’aurais peut-être eu le temps de regagner le château, la caserne ou un poste avancé.

— Je ne lâche jamais ma proie.

— Mais…

— On m’appelle la Mâchoire, je crois. »

Un grappin fantôme aurait pu tirer Abriel en avant, tant son bond est vif. Il se dresse sur ses jambes, affronte Cédalion de son index tendu :

« Nan mais t’es dingue ! C’est ça que l’Obscurie veut de toi, perdre ta vie pour coffrer des perdants comme moi ? Tu vas crever, Ced’, si tu ne fais rien. »

Le commandant demeure immobile.

« J’ai voué ma vie à l’Obscurie et je n’aurai pas de regret. Ça te dérange, maintenant ? Tu n’as pas montré autant de compassion lors de ta désertion.

— De quoi tu parles ?

— Demande à Lyuba. »


***

Quoi, Lyuba ? Même sans être là elle ne me lâche pas la grappe, c’est dingue.

« Quoi, Lyuba ?

— Ton indifférence s’étend donc à ce point ? N’ose pas prétendre avoir oublié. »

Oh non, je n’ai pas oublié. Au contraire, il s’agit du premier halo dont je me rappelle. Je veux dire, avec des souvenirs qui m’appartiennent vraiment. La dissolution de mon ordination. Ma fuite en toute discrétion dans les couloirs endormis, jusqu’à ce que je tombe sur la seule qui me cherchait…

Malgré la nuit, mes joues se réchauffent.

« C’est elle qui l’a voulu, je te signale. Et on s’est juste embrassés, d’abord.

— Abriel, je ne parle pas de ça.

— Non, mais attends, depuis que je l’ai recueillie à la caserne elle a toujours eu cette… idée en tête, j’y pouvais rien. Pourquoi moi, foutreciel ? »

Je parle trop vite, là :

« J’étais sous Zélotron, c’est normal que ça m’était indifférent.

— Mais pas la dernière nuit. »

Merdelle. Gaeth m’a ordonné le secret absolu. Détourne le sujet.

« Elle m’est tombée dessus alors que j’allais décamper, j’ai préféré céder plutôt que d’alerter ses soupçons, puis m’esquiver ensuite.

— C’était donc encore plus cruel.

— De quoi ?

— De l’avoir abandonnée. Tu savais l’attachement qu’elle éprouvait envers toi. »

Je soupire un bon coup. Cédalion, lui, enfonce le clou :

« Tout le monde savait que le Zélotron n’affectait pas Lyuba aussi bien que les autres recrues. Or, tu n’étais plus non plus sous l’effet du gaz. »


“Détourne le sujet” on a dit, semelle de Keroub.

« Justement, tenté-je, c’est pas comme si je l’avais subitement privée d’une grande attention…

— En effet. Et cela nous a permis de constater les possibilités de dépression malgré les effets du Zélotron-B. »

Entendre ça me serre la gorge. Crâne de scrofineux, mais qu’est-ce que j’aurais pu y faire ?

« Ça s’est vu, Abriel.

— Excuse-moi, Ced’, mais Lyuba a toujours été assez voyante…

— Neptis l’a vu aussi. Et il a cherché à en voir plus.

— … Ah. »

Les scalpels, les bocaux de formol au contenu contre-nature, cet immonde flou vert laiteux et ces machines d’opération mettent mon échine au supplice. Je me souviens de mon malaise quand les Hydres m’ont plaqué contre la chaise d’interrogatoire, il y a des cycles à ce qu’il semble…

Non, c’était ce matin. Sale halo.

« Il a tenu à la garder longtemps en observation dans son laboratoire, afin d’observer et de comprendre son “mal mental”. L’occasion était trop belle d’effectuer toute une série de tests et d’examens : tu venais de t’enfuir, le vicaire cherchait les points faibles du Zélotron-B. Mes félicitations, tu as contribué à son renforcement : nous absorbons à présent du Zélotron-B². »

Mais qu’est-ce qu’il fout, cet amphiptère ?

Distraitement, j’observe la pointe de ma chaussure creuser des ravines dans le sable.

« Tu attends quoi de moi, au juste ? Quelle réaction espérais-tu ? Bien sûr que je ne suis pas fier de ça, mais j’en ignorais tout.

— Imagines-tu, reprend Cédalion plus durement, l’abattement et l’impuissance qui ont étreint cette pauvre Lyuba pendant des segments, des cycles entiers ? »

En vrai… Oui. Avoir vu ma mère mourir encore devant mes yeux, alors que le Messager nous envoyait Ses étranges songes dans Son Tombeau, a ravivé ce vertigineux sentiment de perte qui m’a tant rongé. Si je tombais sur la personne responsable de mes tourments, Lumière seule saurait quels supplices je tenterais de lui infliger. Ça ne m’étonnerait pas qu’à présent Lyuba rêve de m’arracher… les yeux, disons.

Les mots ne franchissent pas ma gorge. J’ai tellement peur de ce que j’apprends que je ne peux me résoudre à compatir devant Cédalion :

« J’ai l’impression que “cette pauvre Lyuba” s’en sort bien l’halo-ci.

— Elle n’a jamais été aussi terrible, ni aussi acharnée.

— Eh bien, c’est la combattante rêvée pour l’Obscurie alors ; les ténèbres du Messager sont impénétrables, comme on dit[1]. »

Le soir naissant plombe le silence qui nous sépare ; j’ignore le regard de mon ancien frère d’armes. Désormais les étoiles apparaissent nettement dans le ciel assombri, comme des perles d’argent dans une mer d’encre. L’une d’elles, nimbée d’un bleu pastel, se déplace doucement entre les montagnes érodées par les vents de poussière.

Enfin !

Je m’accroupis devant Cédalion, tout juste à distance de sécurité.

« Ced’, il est bientôt temps pour moi de partir.

— Je n’ai ni la force ni l’armement pour te retenir.

— Je sais. Fais juste en sorte de rester en vie.

— Je doute que la vie des serviteurs de l’Obscurie t’importe réellement. »

Je me mords la langue pour ne pas m’énerver maintenant.

« Absolument pas. Mais la tienne si.

— Quelle différence ? demande Cédalion d’une voix lasse.

— À toi de la faire, cette différence. »

Je me lève, commence à me retourner.

« C’est si difficile de sauver les gens, Abriel. Si difficile… En ce qui te concerne, c’est un peu tard pour faire preuve de prudence. »

Il a tué dans l’œuf mon mouvement. Au loin, l’amphiptère commence à grossir.

« Qu’est-ce que tu veux dire ?

— T’es-tu vraiment soucié des gens que tu laissais derrière ? De l’Obscurie ou d’ailleurs ? »

Le tremblement qui me traverse n’est pas dû à la fraîcheur. Froide en revanche est la sueur qui m’englue l’échine.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? » insisté-je.

Il ne répond pas. En revanche, ses yeux ne me quittent pas tandis que sa main s’engouffre à l’intérieur de sa veste.

Pourquoi regarder sa montre maintenant ?

Non, c’est autre chose. Une chose qu’il me lance et qui soulève une gracieuse gerbe de sable à mes pieds. Je la ramasse…

« C’est quoi ?

— Ouvre. »

Un objet plat et lourd, probablement en métal, enroulé dans un tissu constellé de taches. Je tire sur l’étoffe : elle révèle petit à petit son contenu. Des crins noirs s’épanchent, parcourus d’un bleu saphir sous le doigt des étoiles. Et, en dessous… une pièce.


Une pièce de monnaie antique. Et je l’ai déjà vue.

« Tu te souviens ? » demande Cédalion.

J’essaye… L’image d’un autel se dessine, en pierre cette fois, maculé de poussière, sous les pans d’un voile moisi et des coulées de cire. Autour, le rythme humide du pleur des stalactites et de la ritournelle d’un ru. Je l’ai échappé belle lors de ce halo, et j’ai dû me délester de tout mon trésor : le coffret désiré par Gaeth planqué dans le cimetière, les bougeoirs confisqués par les Sylvariens, et la vieille monnaie…


« Ruth. »


***

Le visage d’Abriel se décompose : de l’assurance solide en sachant que ses amis viendraient, il s’assouplit en masque de curiosité, avant de fondre d’appréhension… et de se figer dans l’horreur.

« Ruth. »

Tu comprends, maintenant.

Un tourbillon chaud tente bien de le distraire, ébouriffant sa crinière mal coiffée tandis que les lacérations de sa chemise bâillent au vent. Dans le mouvement, les traces poisseuses de ses combats s’avivent sous les rayons stellaires, et un grondement mécanique s’élève au-delà de la ligne des dunes. Tout s’éveille, lui meurt. Du moins, la créature rampante et tordue qu’est sa conscience ; elle s’arène, elle crève de désespoir car rien, rien au monde ne pourra la consoler.

Hâve devient le fugitif jadis identifié par le grade de capitaine et le matricule L.XIV/2. Immobile quand les secondes ruissèlent. C’est une gangue de douleur qui l’enserre, qui dissout la montagne de son arrogance jusqu’à ce que l’érosion en fasse pleuvoir le sable… et condamne, désormais, Abriel de Ravh à errer en plein désert.

Cédalion s’y était préparé. Il ouvre sa bouche comme l’on appose un marteau à l’arrière d’un clou :

« J’ai assisté à sa mort, Abriel. À son impuissance, à sa capture, à l’incompréhension qui toujours drapait son âme éclatante d’une ténébreuse mante, jusqu’à ce que l’agonie, dans son apogée, la dévêtisse enfin pour la libérer de toute entrave. J’étais là, j’ai vu Ruth subir l’incarcération, la question et la torture. Je l’ai vue partir dans la douleur et le désespoir sans pouvoir la sauver, crier pitié quand certains se délectaient des peines qu’ils auraient voulu infliger à un autre. Et cet autre, c’était toi. »

Atone, toujours.

« C’était toi, Abriel pilleur de tombe, Abriel fugitif et renégat, gredin de Ravh, c’était toi qui aurait dû te trouver dans l’arène aux mermécolions. Et non cette pauvre et magnifique personne dont tu scellas le destin par ta négligence et le plus fatal de tes gestes irréfléchis. Elle est morte, Abriel. Elle était à ta place, et elle est morte. »

Sur les muscles éteints de son visage passe une ombre, comme le reflet d’un frisson.

« Mais dis-toi une chose, mon ancien capitaine. Ruth Bel-Hïn s’est envolée dans les cieux d’Ocrit pour se mêler à l’esprit de son gardien, son Messager. Pour toi, ta violence et ton incroyance, il n’y a que le Vide. À ton trépas, car ton trépas viendra, ni Lumière ni Néant ne s’enquerront de ton âme ; tu seras rejeté par-delà les limites de l’Univers vivant.

— J’ignorais son nom. »

Surpris, meurtri et harassé, Cédalion perd un temps avant de comprendre les paroles d’Abriel.

« Pardon ?

— Ruth : j’ignorais qu’elle s’appelait ainsi. »

Il se met à sourire en remballant la pièce maudite et les crins d’ébène.

« Ruth Bel-Hïn, quel joli nom. »

Le fugitif grogne en s’emmêlant les doigts dans le bandage.

« En revanche, poursuit-il, tu te voiles la face. En toute amitié, hein.

— Plaît-il ?

— Aux dernières nouvelles, j’ai envoyé personne à la torture pour ma pomme. Qu’est-ce que j’y peux si tes affreux se complaisent dans ce genre de pratique ? J’ai voulu buter personne, moi ; t’as jamais réfléchi aux motifs qui m’ont poussé à plaquer l’Obscurie ? »

Son ton est ferme. Le gouffre de ses yeux, lui, est abyssal. Physiquement, pense le commandant, j’ai perdu le combat. Quant à la défaite morale…

« Sérieusement ? demande Cédalion à voix haute.

— Quoi, tu vas me dire que tu t’attendais pas à ça, toi ? La preuve, tu viens de me décrire les bons soins que Neptis a donnés à Lyuba. Ose donc me dire – ose donc jurer sur la sanctosphère – que ton armée est irréprochable.

— Rend-moi cette pièce, Abriel. »

Il baisse les yeux dessus, sur la relique gisant dans sa main ouverte. Quelques secondes s’écoulent.

« Tu sais quoi ? reprend Abriel. Ouais. C’est un trésor qui t’appartient, Cédalion. Tu prétends que je n’ai fait que l’éteindre, et je ne suis pas d’accord, mais je suis sûr d’une chose : toi, tu la fais briller. Accepte, pour Ruth, d’encore porter cette médaille. »

Le fugitif efface les pas qui les séparent avant de tendre, solennel, le paquet remballé à la main du commandant.

Jamais mon cœur ne cessera de lui rendre hommage.

Et c’est là qu’il conserve l’empreinte de Ruth Bel-Hïn, comme il le fera toujours.


***

L’amphiptère nous a survolés avant de se poser près de l’aspic. Dans le déluge de poussière et de bruit, j’ai attrapé la main de Cédalion pour l’aider à se lever.

« Cache-toi dans l’amas d’os, ai-je demandé à mon ancien frère d’armes, et fais en sorte de survivre, d’accord ?

— Nous avons parlé, Abriel, nous avons bu ensemble et échangé sur nos forces et nos faiblesses. J’ai eu pitié et respect pour l’ami que tu représentas, or je t’avertis : à notre prochaine rencontre et même s’il m’en coûtera, je t’abattrai si j’en ai l’ordre ou la nécessité.

— Ça tombe bien, Ced’. Parce que j’ai apprécié ta compagnie et j’ai tenté de te sauver la vie, mais si à l’avenir tu te dresses face à moi ou la vie des miens, je te descends. Et j’aimerais pas ça non plus.

— Adieu alors, mon ami.

— À jamais j’espère. »

Et nous échangeâmes notre dernière poignée de main sur ce monde.


« Abriel, enfin ! J’étais tellement inquiète ! »

La Damoiselle d’Ormen saute au bas de l’appareil en me voyant arriver d’entre les dunes. Seul. Elle me saisit le bras, m’attire à l’intérieur.

« Vous pouvez marcher ? Que vous est-il arrivé ?

— Ça va. »

J’avance à ses côtés, déambule comme ces automates cadavériques, loin en bas dans le Tombeau. Mes sens ont comme disparu.

« Vous êtes sûr ? Votre mine est affreuse.

— J’ai vu la mort de trop près. Et trop longtemps. »

Entre le rugissement des moteurs et le martèlement de mon crâne, je ne comprends pas la réponse de Thalie. Son visage, en revanche, s’illumine de sollicitude sous le clair d’étoiles. Alors que Saren clame son impatience à décamper, j’obtiens d’elle de pouvoir m’étendre dans la soute en invoquant la fatigue.

« Vous êtes sûr que vous vous sentez bien ?

— Ça va.

— Bon. Je vous laisse, alors. »

Elle rechigne tant à rejoindre la cabine qu’il lui faut d’abord vérifier l’état du lit rabattable, la diminution de l’éclairage et la fermeture extérieure de la soute – deux fois. Enfin, l’amphiptère décolle. Moi, je sombre.


***

Le commandant s’enfonce dans le désert. Ou, plutôt, c’est le désert qui l’avale de son étau déchaîné. Après le départ de l’aéronef, il n’a fallu qu’un sablier pour que se lève une tempête ensablée, cinglante et sifflante, s’insinuant sous sa veste, son masque et jusqu’à ses sinus, dissolvant sa sérénité pour lui servir la sévère certitude, sans soulagement, qu’après l’affaiblissement suivra l’effacement, que sinistrement Cédalion trépassera.

Seigneur-guide, notre Messager ; ma servitude s’éteint avec le halo qui s’achève. Avant de m’endormir, dans Tes entrailles je remets mon âme.

Impossible de rejoindre l’abri de l’aspic, désormais : il ne lui reste plus qu’à poursuivre sa voie, droit dans le mur de poussière, jusqu’à ce qu’elle se termine.

J’ai voué ma vie à l’Obscurie en jurant de mourir au combat… quelle infamie de finir ainsi.

Cédalion a beau se courber vers l’avant, le souffle du vent ralentit à l’extrême ses mouvements. Vorace, le sable n’a de cesse d’envelopper sa silhouette et d’alourdir ses semelles.

Mais c’est un combat. J’affronte la rudesse de la nature, la sphère hostile dont le Messager nous fit don dans l’exode auquel nous contraignit la trahison de Nephel. J’arpente Ocrit pavée des pans tirés de l’écorce de la Traîtresse et des Crocs du Serpent enduits de venin. Je vais m’abîmer de la même lutte pour laquelle le Seigneur-guide offrit Sa…

Une présence.


Quelque chose, quelque part nichée dans la folie.

« Il y a quelqu’un ? »

Cédalion s’entend à peine brailler dans le hurlement.

« Au nom de la sainte Obscurie, répondez ! »

Qu’est-ce donc ? L’écho d’un mouvement, une ombre dans les ténèbres…

« Qui que vous soyez, je vous demande assistance… »

Son souffle s’embrase dans le feu de ses poumons.

Je vois… Non, je ne vois plus : mes yeux déchantent à nouveau.

Le commandant arrache un pas. Un deuxième… le sable sera son linceul avant même sa mort.

« Noble Messager… je n’ai plus qu’à laisser Ton voile me couvrir à jamais… »


Porté par la poussière, un son s’accroche à son oreille.


Un rire.


Morbide au possible. Il se déplace, injustement proche dans l’envers du miroir de vent.

« Qui est là ? Qu’est-ce que vous voulez ? »

En arrière… non, devant. C’est une raillerie hilare, un esclaffement acide, rêche comme la toux d’un squelette sans chair…

Oublie. Tu dérailles, commandant. Avance tant que tu le peux.

Mais trois pas plus tard – une éternité de douleur – le rire reprend. Avec elle, un rythme.

Une cavalcade, ici ? Jamais des périsséens n’oseraient mettre le museau sous un tel déchaînement…

À gauche, à droite puis dans les airs. La curiosité de Cédalion gît, profondément enfouie depuis sa sortie mouvementée du château de Béthanie ; c’est, peut-être, ce qui lui donne la clarté suffisante et la sécheresse d’esprit nécessaire à l’identification du bruit.

Des ailes.

De grandes et lourdes ailes. Un battement lent, grave, dont le mystère de sa présence n’ouvre que de sombres arcanes.

Un vorcin… Non. Jamais un oiseau, même adulte, n’aurait la force de voler dans cette tempête ni la puissance de déchaîner un tel croassement.

Pourtant, celui-ci le raille de nouveau.

Le commandant Cédalion se fige, comme Abriel avant lui.


Le hurle-vorcin me hante…


… je suis maudit.


Il lève le poing au vent.

« Que veux-tu, oiseau de malheur ? Par Néant, qui donc t’envoya à moi ? Qui donc t’as chargé de dérober mon âme ? N’ai-je pas tout donné, sacrifié tant de vies, dont la mienne, pour que le Messager me juge digne de m’accueillir à Ses pieds ? »


Ne hurle que la tempête.


« Réponds ! »

Il n’y a plus d’étoiles, seulement la danse de la mort.


« Réponds ! »


Le rideau de sable s’écarte l’espace d’une inspiration. La faille dévoile un objet, un pieu planté au milieu des grains de mort. C’est un signe, un message : Cédalion s’y précipite ! Il arrache ses jambes pour les jeter en avant, tomber à genoux et saisir le…


… Peccamineux de Lita.


Il ne reste aucun doute au commandant, tout est clair comme sa foi. Il caresse la crosse de bois, il suit du doigt la longue route du canon chromé. Il n’a que faire du cri, du déplacement qui revient autour de lui : le hurle-vorcin a déjà accompli son œuvre, il est libre de partir.


“Servir et protéger. Dominer ou périr.”


À moins qu’il ne dérobe son âme après l’instant ?


Lita… quel halo sacré aura porté notre fin. Merci de m’avoir ouvert la voie, une dernière fois.

Cédalion arme le pistolet. Canon sous le menton, doucement.

« Dans tes entrailles je remets mon âme… »



L’index flatte la détente.


***




[1] Oui, c’est clairement de mauvaise foi. Mais Cédalion, lui, a commis bon nombre de crimes au nom de l’oppression obscurienne. Je ne perdrai pas la face. [retour]


Commentaires

Nonononononononononononon ! NON ! Tu n'as PAS LE DROIT ! Si tu fais ça, je te déteste !
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mercredi 24 juin à 12h00