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Julien Willig

dimanche 2 janvier 2022

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XLI

[Résumé des chapitres précédents]

Les choses tournent mal pour l’Alliance Néphéline. Myriel a été tué et Janel capturée. L’infirmerie de la Main de Kosteth résiste comme elle peut, acculée dans le Carré des chemins du Sylvaer. Lua s’en est enfuie pour partir retrouver Vérin, dans lequel s’est déjà abrité Alyce ; Eshana, craignant pour elle, s’y est dirigée à son tour. Abriel, lui, a été vaincu par Cédalion, lequel lui a tiré plusieurs décharges de plasma dans le ventre avant de lui administrer du Nicken v12, une drogue de combat censée le maintenir en vie suffisamment longtemps pour qu’il puisse assister au triomphe de l’Obscurie. Il a été mené, tout comme la Palatine, dans la passerelle de Jorus et, là, s’est déroulé son pire cauchemar : l’Agent est entré et a dévoilé sa véritable identité. Thalie était derrière le masque, elle a révélé être une espionne au service de l’Obscurie…

Dernier des coups de théâtre, les Hydres se sont effondrées d’un coup. La révolte a éclaté sur le pont et les prisonniers néphélins se sont insurgés. Abriel en a profité pour se jeter sur Thalie, blessant grièvement Lyuba avec l’épée qu’elle tenait en main à ce moment-là. La Damoiselle d’Ormen s’est enfuie et s’est isolée dans un sas menant sur l’espace et Abriel, lancé à sa poursuite, à pu le connaître mieux que jamais…


***


« La diacre Percémie fut ravie de me voir revenir avec la relique. Elle n’eut qu’une vague question pour le sort de Kel, alors que je lui remettais l’objet de notre quête.

“Une dernière chose”, minauda-t-elle.

Elle claqua des doigts. Ses deux Hydres m’attrapèrent et me menèrent devant elle, puis la Keroube déplia la broche. Ou, plutôt, la seringue qu’elle abritait. J’y vis une sorte de réservoir empli d’un liquide d’aspect boueux.

“Vous qui rêvez de découvertes, dit doucement Percémie, je vous offre la plus fabuleuse de toutes…”

Je ne voulais pas en savoir plus. Le planhin subtil me délivra, une fois encore. D’une torsion du corps, j’envoyais la première Hydre se faire piquer à ma place – celle-ci s’effondra sur le coup, comme foudroyée. La seconde, je l’abattis avec l’arme dérobée à sa jumelle.

“Une autre fois, peut-être ! jetai-je à la diacre. Merci pour l’accueil, mais j’ai à faire !”

Je sautai par sa fenêtre et enfourchai la motomonture avec laquelle j’étais venue. »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Alyce attend. Il grignote en silence sa deuxième barre énergisante dans l’espoir de stimuler son cerveau capitulant…

On est mal.

La poignée d’Hydres s’est dispersée dans le vaste cimetière de vaisseaux brûlés qu’est le hangar de Jorus. L’arme au poing, leur écœurant regard jaune dardé de tout côté.

Si seulement Abriel était là.

Quelle idée de retourner à l’intérieur de Vérin ! Allongé dans la soute, derrière la porte à moitié ouverte, il n’ose faire un mouvement[1]. Cependant, l’horreur de sa situation n’est rien face à celle qu’il observe.

Au loin, seule au milieu des carcasses, Dunelle se rencogne contre une tôle carbonisée. Alyce secoue la tête. Elle est apparue depuis le couloir menant à la machinerie, probablement pour lui porter secours. Et lui… et lui qui reste là, bien caché au milieu du danger. La culpabilité le broie sur place alors qu’il se contente, impuissant, d’attendre.

Qu’est-ce qu’elle fait ?

Dunelle ne bouge pas. Elle est crispée, elle grimace, une main plaquée sur son ventre…

Elle est blessée ?

Alyce tenterait bien de lui faire signe, mais elle regarde de l’autre côté, curieusement.

Elle sait pourtant que je suis là.

Des signes. Elle… elle appelle quelqu’un ?

L’adolescent peine à comprendre ses gestes. Le cœur qui va trop vite, la sueur dans les yeux, la respiration qui…

Calme. Calme…[2]

Alyce mordille sa langue, puis sourit sous l’émail. D’ordinaire, la langue gargouléenne est longue et fine, tandis que celle des Novarii reste plate et large. Son sang mêlé a fait de la sienne un grand organe épais, une langue impressionnante capable de toucher le bout de son nez aquilin. Le geste étonna Dunelle lorsqu’elle le surprit tandis qu’il se pensait seul ; depuis, il amuse beaucoup la Novarienne.

Il leur faudra bien plus pour oublier ce halo d’horreur. Au beau milieu du champ d’épaves, la Lumineuse semble tendue. Ses bras cessent leur apostrophe pour amener ses mains à la bouche, en porte-voix. Une silhouette réagit, plus loin vers le couloir qui mène au hangar du Sylvaer. Cette silhouette courbée, ces cheveux… Lua ?

Mais… les Hydres !

Dunelle ne les a pas vues. Dans les débris de gauche, un reptile tend l’oreille. Il se ramasse sur lui-même, progressant sur la pointe des griffes…

Elle va se faire prendre. Elle va se faire prendre !

Alyce respirera plus tard. Il sait ce qu’il doit faire. L’hésitation dure déjà depuis de nombreuses minutes, de longs sabliers écoulés…

L’adolescent se relève et déploie l’échelle du haut de la soute. Luttant contre la sueur de ses paumes, il gravit les échelons jusqu’à atteindre le siège d’artillerie. Alors, il se fend d’une prière silencieuse à l’attention de la déesse-machine, puis fait pivoter la tourelle[3].

Abriel va sûrement me traiter d’“inconscient d’abruti”, ou quelque chose dans le genre ; il aurait agi de la même façon à ma place. Déesse-machine, aide-moi.


L’Hydre n’est qu’à quelques mètres de la Lumineuse quand le plasma déchire le silence.


***

Nerül crache une décharge au-dessus des tables renversées.

« Hydres à l’est ! »

Les Rhakyts de la Main de Kosteth ont arraché les plateaux de granit afin d’en faire des barrières de fortune, aux quatre coins du Carré des chemins. Et elle, pourtant blessée au mollet, a tenu à défendre cette entrée en compagnie d’une artilleuse novarienne – elle a même pu allonger sa jambe sur la caisse de munitions.

Des traits bleus jaillissent du couloir indigo. Nerül baisse la tête, puis réplique avec sa voisine. D’un regard, Béor s’assure qu’elles maîtrisent la situation avant de reporter son attention sur Ellis. Il n’a pas souhaité se battre ; ses congénères libèrent leur soif de liberté face aux troupes obscuriennes, tandis qu’il assiste la médecienne et son infirmier.

« C’est pas bon, peste celui-ci, ce corniaud va se réveiller ! »

Il a rarement vu des Gargoules se montrer si familières. Corin s’agite au-dessus de Saren, lequel roule des yeux sous ses paupières closes.

« Ellis, beugle Béor, vous reste-t-il de l’anesthésiant ? »

Plongée dans son opération, la Keroube secoue la tête sans même se détourner de Kia. Et les Rhakyts qui courent partout en toile de fond…

« Corin, vous avez une idée ? »

L’infirmier soupire.

« Mieux que de le rendormir à coups de claques ? »


***

Dunelle a cru sentir son cœur éclater quand la tourelle de Vérin a ouvert le feu. Elle tourne vivement la tête… et assiste à l’explosion d’une Hydre à quelques pas de là. Si proche. Alors, des glapissements s’élèvent, et le début des cavalcades.

Lumière, protège-nous.

Dunelle a pensé défaillir en atteignant le champ d’épaves : malgré l’absorption de l’anti-venin qu’elle portait à sa ceinture, la faiblesse rode encore, insidieuse. Puis la Gargoule est apparue, plus égarée qu’elle – au moins la vie perdure toujours. Et Alyce, toujours dans le vaisseau ! Ragaillardie, la Lumineuse ignore la douleur de sa blessure au ventre, le temps d’un cri :

« Lua ! Dépêche, viens-là ! »

Privée de son sabre perdu dans la machinerie, Dunelle tire le Peccamineux prélevé sur un cadavre et décoche quelques traits sur les lézards qui approchent de la Gargoule. Ils s’écartent mais elle, plantée au milieu d’une allée d’épaves, ne trouve pas mieux que de se mordre les doigts.

« Allez, cours, tu peux le faire ! »

Au moins, Lua réagit. Elle pointe une main tremblante vers la baie du hangar.

Elle a toujours été si pâle, ou…

Prise d’un doute, la Lumineuse bondit hors de sa cachette. Elle serre les dents quand la douleur tire sa poitrine, et se passe une main sur les yeux pour en ôter le voile qui les brouille. Alors, elle la découvre.


L’horreur. La Dracène.


Le reptile adipeux s’avance, lourd et lent, orange et blanc. À quelques mètres de la Gargoule, il se lèche déjà la crevasse aride qui lui sert de lèvres.

Hors de question de finir dans ce sale sac.

Dunelle décoche une décharge sur la langue du monstre. Trop lourde pour sursauter, la Dracène rugit sa rage… et le cimetière de vaisseaux tremble de ses os d’acier.

Point positif, Lua se réveille et s’élance vers elle.

Point négatif… les Hydres aussi.


***

La quinquapicaille-trophée elle va lui porter beaucoup la chance l’halo-ci. Darse l’attrape et la bisoute et la lâche, mais c’est pas grave la monnaie en pièce elle reste sur l’autour du cou avec la ficelle-collier.

« Poussée à l’est ! Lance-roquettes ! »

C’est la Madame Novaritrailleuse qui dit ça. Le Rhakyt-siège où Darse est sur ses épaules il tourne vers là-bas quand la Madame elle s’allonge-saute au sol.

Braoum, gros boum !

Les chapeaux de tables ils explosent, mais les bouts de pierre ils sont pas gentils parce que ça fait tomber Berül aussi.

Leur méchanterie a déplacé les bornes.

« Brèche à l’est ! »

Berül crie mais elle a mal aussi. Et puis son Devarïm il a glissé loin ! Le Rhakyt-siège il court et il tire sur les méchants bébés-Kymël[4]. Il y a un bébé-Kymël qui doit avoir très mal à sa tête parce que sa tête elle s’en va, mais le missile de son Bukavac il s’en va aussi. Ça fait boum encore et le bras du Rhakyt-siège il doit avoir très mal aussi…

« Tenez bon ! »

La Madame Novaritrailleuse elle rampe et elle ramasse sa grosse mitrailleuse et elle gros-mitraille sur les bébés-Kymël. Quelques-uns ils passent quand-même dans le trou des chapeaux de tables ! Un premier il court à quatre jambes comme petite Cirice vers l’infirmièrie, et puis un deuxième bébé-Kymël il fait pareil.

Darse voit un troisième bébé-Kymël qui bondit au-dessus de la tête de la Madame Novaritrailleuse, mais le Rhakyt-siège il fait un pas bizarre et ça fait tomber le Devarïm de Darse. Le Rhakyt-siège il marche pas comme droit, il marche comme Abriel quand il a trop “picroulé”, comme il dit Saren grand-copain de Kia[5].

Darse a plus ses jambes qui marchent, mais les jambes du Rhakyt-siège elles vont plus marcher non plus. Alors Darse pousse avec ses jambes du haut et saute. C’est comme quand petite Cirice elle saute sur les angelots de la Farondaison, quand qu’elle crie et qu’elle écarte grand les quatre jambes. Mais petite Cirice elle rate souvent les angelots parce qu’elle est petite. Une grande Hydre comme Darse elle saute bien, alors Darse saute bien sur le dernier bébé-Kymël.

Les deux Hydres elles roulent au sol. Les jambes de Darse peuvent pas attraper bébé-Kymël parce qu’elles marchent plus. La méchante Hydre elle veut d’abord griffer le visage de Darse, mais Darse rigole :

« Mon œil il est déjà plus là ! »

Et puis Darse griffe un des œils du bébé-Kymël et tape son visage aussi. Kymël elle crie parce qu’elle a pas l’air contente :

« Enfant traître ! Rejeton pervers !

— Je sais pas c’est quoi, moi c’est Darse on m’appelle. »

Maman Laetere elle aimait pas non plus les gens qui parlent avec les mots compliqués. Le bébé-Kymël il essaye encore de griffer Darse et il coupe la ficelle-collier, alors la quinquapicaille-trophée elle tombe !

« Oh, toi t’es trop méchante ! »

Le bébé-Kymël il essaye de griffer avec les jambes du bas, mais Darse frappe avec sa tête comme Abriel pour se dégager quand il joue avec Darse à l’Hydre et au gallinet. Sauf que Darse a beaucoup plus la force qu’Abriel et le bébé-Kymël il est fatigué déjà.

Alors le bébé-Kymël il fait dodo maintenant et Darse le laisse tomber sur le par terre.

« C’est bien fait ! »

Darse regarde vers l’infirmièrie. Les autres bébés-Kymël ils dorment aussi. Béor le grand il vient d’en taper un et puis le deuxième il est déjà plein de trous de fumée. En fait ça vient d’un Peccamineux que Saren grand-copain de Kia il tient dans sa main. Petit Corin il essaye de faire que Saren il reste allongé, mais Saren il est assis sur son lit-qui-roule et il grogne :

« Bordel, on peut pas ronquer tranquille ? »

Alors, petit Corin il bat des bras comme les angelots ils s’envolent.

« Mais rallongez-vous, espèce de grande saucisse, vous saignez ! »


***

Dunelle a attrapé Lua par la main. Ou, plutôt, elle l’a tirée en avant jusqu’à l’intérieur de Vérin. Quelle chaleur, à l’intérieur ! Sûrement les flammes qui l’entourent…

Et là, alors que la Gargoule lutte pour retrouver son souffle, la Lumineuse affronte la porte de la soute.

« C’est coincé ! Lua, aide-moi à fermer ! »

Lua ne parvient pas à s’aider elle-même, pour le moment.

« Lua ! »

Un bruit dévale l’échelle. Une paire de pieds…

Son cœur manque de défaillir à son tour quand la silhouette atterrit devant elle.

« A-Alyce ?

— Lua, ça va ? »

Elle acquiesce, les joues chaudes – au moins respire-t-elle maintenant. Les deux jeunes rejoignent la Lumineuse et, à la force de leurs maigres membres, la cloison se décide à bouger. Enfin, Dunelle la verrouille d’un bon coup de pied !

« Abriel avait raison, c’est la meilleure solution.

— A-Abriel est ici ?

— Non, il… Enfin, c’est compliqué.

— Dunelle, ton ventre ! s’exclame Alyce.

— Ça… ça ira. »

L’adolescent recule, une main dans les cheveux. Il a abaissé la capuche de son manteau en voyant Dunelle, observe Lua, mais il semble hésiter en la regardant déchirer son laticlave pour s’en faire un bandage.

« Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

— Comment ça, “qu’est-ce qu’on fait” ? relève la Lumineuse. T’avais pas un plan en mitraillant comme ça ?

— Tu veux dire, à part vous sauver la mise ?

— Euh, s-s’il-vous-plaît… »

Lua s’interrompt sans parvenir à briser leur palabre. Elle l’a pourtant bien entendu, ce grondement sourd, alors pourquoi…

Brrrouuummm…

Là, encore !

« … ne devais pas rester là non plus, Dunelle, s’insurge Alyce, c’est toi qui…

— V-vous entendez ?

— Et toi, Lua, gronde Dunelle, qu’est-ce que tu…

— Mais écoutez, enfin ! »

La Gargoule sursaute, impressionnée par sa propre voix. Elle s’apprête à s’excuser mais la Lumineuse la prend de court :

« C’est quoi, ça ? »

Des coups réguliers. Comme des pas, des pas lourds…

« P-p-par les trois déesses…

— La Dracène ! »

Et des cliquetis. Vifs, nombreux… sur toute la coque !


Les Hydres.


« La tourelle ! s’exclame Dunelle. Toi, tu restes là. »

La Gargoule opine, trop effrayée pour tenter autre chose.

« Et toi, Alyce… oh, toi aussi en fait. »

Un sourire étire les traits atypiques de l’adolescent alors qu’il regarde la Lumineuse gravir l’échelle, la douleur assombrissant son humeur à chaque barreau passé[6].

« C’est pas comme si j’allais tenter de me battre… »

Puis ses yeux s’agrandissent en croisant le regard de Lua.

« Non pas que je sois un lâche, hein ! Mais il n’y a plus d’armes ici, j’ai tout fouillé. »

Les griffes à l’extérieur convergent, inlassables, jusqu’au sommet. Alors, le plasma fuse et les corps dégringolent le long du blindage.

« Qu’allons-nous faire ? tremble la Gargoule.

— Assied-toi, Dunelle contrôle la situation. Tu veux une barre énergisante ? »

Elle n’a pas le temps de répondre – de toute façon elle l’aurait vomie. Du haut de son poste d’artillerie, la Novarienne leur braille :

« Par la malepeste, la Dracène se pointe, on va pas résister longtemps !

— J’espère que le blindage la retiendra », souffle Alyce.

Un grincement leur traverse l’échine. Lua serre les dents, se retourne. La porte ! La porte s’ébranle… et tient bon. Alyce ose même narguer les Hydres à l’extérieur. La Gargoule souffle alors et, les jambes tremblantes, parvient à s’asseoir sur le hamac que l’adolescent vient de suspendre. Lui s’appuie contre un mur, aussi vidé qu’elle.

« Alors, d’où tu viens comme ça ?

— De L-L-Lengel.

— Non mais, je veux dire, tu faisais quoi dans le hangar ?

— Oh, je…

— Allons, mes friandises, vous sortirez bien d’une manière ou d’une autre ! »

Oh, cette voix…

Le sursaut d’Alyce lui fait quitter la paroi ; il tombe au sol, sur le derrière. Lua éclate de rire… nerveux.

« C’est, hésite l’adolescent, c’est la Dracène c’est ça ? »

Elle opine en silence, trop occupée à meurtrir ses lèvres avec ses dents. Au bout de quelques secondes, c’est un crissement qui vrille. Un bruit de chaînes ? De pluie de pièces ? Non, du…

Du verre. La Gargoule lève un doigt tremblant :

« L-là-bas c’est bien le…

— Le cockpit. »

Leurs yeux partagent un éclair.

« Elle est b-blindée la vitre, non ?

— Un… un aspic l’a ébréchée, répond Alyce du même ton.

— Les lézards grouillent à l’avant ! s’exclame Dunelle. Vous voyez ce qu’ils font ? »

L’adolescent s’élance à travers le petit couloir… celui du cockpit. Ses semelles glissent, et il réapparaît.

« J’ai une idée. Viens ! »

La Gargoule accourt. Une voix dans sa tête, probablement celle de la raison, ne manque pas de la houspiller, mais elle la rembarre sans cérémonie – tu préfères rester ici toute seule, peut-être ?

Arrivée dans le nez du vaisseau, elle regrette déjà. Trois Hydres lèvent leur mufle à travers la vitre, leurs griffes toujours plantées dedans. Et leurs yeux, leurs horribles yeux jaunes…

« A-A-A-Alyce ! »

Alors, les reptiles détalent. Comme ça, sans prévenir. Des gerbes bleues poursuivent leur queue emplumée et tracent des arcs ardents sur le sol.

« Très bien, je m’en occuperai moi-même ! »

Les dires de la Dracènes sont terribles. Lua les sent dans sa poitrine, dans son cœur. L’adolescent, lui, relève à peine la tête : il s’est faufilé sous le tableau de bord, les mains plongées à travers une trappe ouverte.

« Tu tombes bien, dit-il. Tu vois le manche, là, la manette pour piloter ?

— Ou-oui.

— Prends-la en main. Tu sens le bouton derrière tes doigts ? »

Elle opine à nouveau.

« N’appuie pas encore ! À mon signal seulement.

— Qu’est-ce que… »

Broum. Broum.

La Dracène approche. Les tirs de plasma pivotent et… et… restent sur place, s’obstinant à creuser la même tombe. Une voix déchire le cockpit, manquant de foudroyer Lua du même coup :

« Les Hydres agrippent la tourelle, elles m’empêchent de tourner ! Alyce ?

— La radio est activée, explique-t-il. Tiens bon, Dunelle, le tableau de bord est hors service !

— C’est une bonne nouvelle ?

— Je peux diriger manuellement l’alimentation des boucliers sur les commandes, mais le câble est trop court : je dois le maintenir pour qu’il reste branché…

— Et ça, c’est une bonne nouvelle ?

— Lua est avec moi ! »

Au grand soulagement de l’intéressée, la Lumineuse ne réitère pas son sarcasme.

« Tu as compris, Lua ? insiste Alyce. À mon signal seulement.

— Qu’est-ce que… »

Broum. Broum.

La mitrailleuse se tait. À l’extérieur, tout semble calme. La Gargoule s’éclaircit la gorge.

« Où est la… »

Une terrible secousse la projette au sol. De chaque côté de la cabine… des immenses piliers de griffes et d’écailles ! Elle hurle, porte les mains à sa bouche… et hurle encore.

« Lua ! »

Elle recule. Des pattes, ce sont des pattes ! Plus grosses encore que les colonnes de l’église de Lengel. Elles pourraient l’attraper, la broyer, la…

« Lua, calme-toi ! »

On l’assomme. Vertige…

Non, c’était un bruit de métal : elle s’est cognée contre la paroi du fond. Devant, le verre se brise lentement.

« Lua, tu m’entends ? »

À travers ses larmes se dessinent les formes de l’adolescent, le rendant plus improbable encore. Elle voit son visage, y devine ses pensées : nulle haine, nulle colère. Juste de l’inquiétude. Oui, c’est ça, il s’inquiète pour elle.

« J-j-je suis là, articule-t-elle enfin.

— Tu te souviens de ce que je t’ai dit ?

— La manette… le bouton ?

— Voilà, c’est ça. »

Son sourire est vrai. C’est tout ce qu’il peut faire, les mains avalées par la bouche électronique et ses langues gainées.

« Tu sais, j’ai plus de courage quand je ne vois pas les choses en face. Voilà ce qu’on va faire : tu vas te concentrer sur le manche, tu vas ne regarder que ça. Et dès que tu l’attrapes, tu appuies, d’accord ?

— D’accord. »

Tiens, elle ne bégaye plus.

« Mais qu’est-ce que vous fichez ? Les Hydres sont à deux griffes de me tirer dehors !

— Dunelle, répond Alyce, j’aurai besoin que tu nous donnes le signal ! Tu peux faire ça ?

— Le signal ? Le signal pour quoi ?

— Une fenêtre pour atteindre le gosier ! Tu peux faire ça ? »

La Novarienne doit le connaître suffisamment pour lui faire confiance.

« Je peux faire ça. Le gosier, alors ? C’est une question de secondes.

— Lua, t’es prête ?

— Oui !

— Attention… maintenant ! »

Le manche, juste le manche. Lua se lève d’un bond et s’élance jusqu’au tableau de bord. Les jambes flageolantes, elle se raccroche au levier et le serre de toutes ses forces. Le bouton s’enfonce sous ses doigts, comme convenu.

Wham !

Une vague bleue l’inonde.

« Qu’est-ce que c’est ? »

Soudain, tout le vaisseau s’ébranle alors qu’un épouvantable fracas la jette à genoux. Et ce rugissement qui lui liquéfie les entrailles…

Elle lève les yeux. Elle ne devait pas le faire, mais elle lève les yeux.

Il n’y a plus de vitre. Ses fragments se sont éparpillés, saupoudrant le tableau de bord et le nez de l’appareil d’une pluie de cristaux bruts. À sa place, il n’y a qu’une crête horrible et une odeur de pourriture. Des yeux laiteux et injectés de sang, des écailles teintées de même… et des dents, des dents immenses qui s’avancent !

Une voix s’élève à l’extérieur. Non, pas une voix, une multitude, criaillante et vibrante :

« Mon commandant ! Dans le hangar, les… »

Alors, la radio crache à son tour :

« Encore !

— Lua, encore ! »

Louées soient les déesses, les mains obéissent avant que le cerveau n’abdique. Cette fois, la Gargoule maintient enfoncée la commande de tir.

Wham ! Wham ! Wham ! Wham !

La Dracène meurt dans des gerbes écarlates, la gorge éclatée par les décharges. Elle s’effondre en même temps que ses rejetons, roulant au bas du fier Vérin dans une série de dernières secousses…


Alyce s’affale au sol, haletant. Les canons avant se taisent dès qu’il lâche ses câbles.

« Bravo, Lua… je crois que tu viens de sauver l’Alliance Néphéline. »

Elle coule à genoux, doucement cette fois. Dunelle finit par les rejoindre ; elle se raccroche aux murs, au cadre de porte, à tout ce qu’elle peut pour ne pas choir. Sa main effleure l’épaule de la Gargoule dans une étreinte rassurante… puis elle se laisse tomber dans le siège du pilote.

« Alyce, comment tu savais pour le gosier ?

— Euh… l’un des mômes réfugiés de l’Oasis de Rune me l’a dit quand on jouait à l’Hydre et au gallinet, alors j’ai voulu essayer. »


***

L’esprit de Janel s’égare. Il vogue au loin, au-delà de la roche et l’acier, dans le domaine où l’ardeur des astres baigne le froid du vide. Il n’entend ni ne voit la Damoiselle d’Ormen. Son amie. Sa confidente. Sa Sœur.

Thalie.

Tout s’écroule autour d’elle… et, d’un coup, le sentiment devient littéral : les Hydres s’effondrent en un claquement de griffes. La réalité la percute, achève de recoudre son âme à son corps quand l’aiguillon noir traverse le ventre de Lyuba devant elle.

Justice !

La lieutenante tombe et Thalie prend la fuite, Abriel sur ses talons. En un éclair, la Palatine rendosse son rôle de cheffe.

« Aux armes ! »

Elle se précipite sur Lyuba et la dépouille de son Oblitorion. Quelques membres de navigation les plus courageux subtilisent un Devarïm aux reptiles…

« Mettez-vous à couvert ! Derrière les consoles ! »

Son ordre tonne juste à temps, car déjà les traits de plasma répondent en face. Les deux Gargoules ennemies, la capitaine et la tireuse d’élite, protègent le commandant ; lui, accroupi devant le panneau d’ouverture de la porte, cherche à la desceller.

« On peut les avoir. Laurélise ?

— Négatif, ma Sœur. »

Janel tourne la tête, surprise. Sa moniale n’a pas bougé : elle reste au chevet d’Eshana, secouée de spasmes à même le sol.

« Elle n’a pas son antidouleur ? »

Laurélise secoue la tête.

« C’est un subterfuge. Elle a été affectée par une peste des sables il y a quelques cycles : sa seringue, c’est le traitement quotidien qui lui permet de rester en vie. »

Quelques tirs au-dessus de sa console forcent la Palatine à baisser la tête ; le plasma se dilue sur la baie blindée. Un regard vers les rebelles à droite, à gauche, et elle ordonne :

« Ne prenez pas de risques, contentez-vous de tenir l’ennemi à distance ! »

Puis, à Laurélise :

« Pourquoi n’a-t-elle rien dit ?

— Elle a beaucoup souffert d’exclusion. Je ne l’ai découvert qu’en comparant ses symptômes à ceux décrits par Liane Vestine lorsque nous étudiions… »

Nouvelle volée de plasma.

« Passons, interrompt Janel. Et son traitement ? Elle peut tenir longtemps ?

— L’Obscurie lui a pris sa sacoche. Il faudrait l’aide d’Ellis, ou son cœur risque de lâcher ! »

La Palatine contient le juron qui lui vient – l’alliance avec Abriel, elle aurait dû s’en douter. Malgré la chute de la lieutenante, les Gargoules se défendent trop bien pour…


Explosion.


L’huis s’écarte et avale Cédalion dans le hall. Les deux sous-officières, en revanche, maintiennent leur ligne de mire. Janel baisse les yeux, réfléchit à toute vitesse. Eshana à terre, les Hydres aussi. À ses pieds, la paupière de la lieutenante s’agite soudain d’un léger tic : elle n’a pas encore succombé.

Une idée lui vient. Brillante, évidente. Ce n’est pas l’idée d’une conquérante, d’une cheffe militaire, mais la dévotion d’une Lumineuse comme elle a toujours voulu l’être…

La Palatine attrape son Oblitorion par le milieu, referme ses doigts sur le canon et loin de la détente. Alors, elle hisse sa main au-dessus de la console.

« Trêve ! Trêve ! »

Un tir frôle de si près ses phalanges qu’elle en sent tout de même la brûlure.

« Sergente, s’écrie la capitaine, cessez le feu !

— Trêve ! réitère Janel. Nous avons des blessées graves dans les deux camps !

— Levez-vous, votre arme bien en vue !

— Seulement si mon équipage en fait de même en gardant les leurs. »

D’ici, elle entend la tireuse s’insurger :

« C’est de la folie, nous ne pourrons les défaire à temps.

— Nous sommes deux, sergente, et votre lieutenante est blessée.

— Vous allez capituler face à cette engeance ?

— Exécution, sergente, ou c’est la cour martiale.

— À vos ordres…

— La trêve est acceptée ! » clame la capitaine.

Alors, la Palatine se lève, les mains dressées bien haut. Son équipage l’accompagne, la couvrant avec les Devarïm que la plupart n’aurait, de toute manière, pas su utiliser.

« Que proposez-vous ? demande la Gargoule.

— Il y a dans la sacoche d’Abriel, sur ce trône, une oreillette qui me permettra de faire monter notre médecienne. Elle prendra en charge tout le monde, y compris votre lieutenante. »


***

La porte s’est close derrière Abriel. Tirer dessus n’y changera rien, son blindage dissipe le plasma. Le sang de Cédalion bouillonne alors que son ancien frère d’armes s’échappe encore…

Derrière, le pont s’agite, mais il n’y égare pas un cil. Il doit bien y avoir moyen de l’ouvrir, ce panneau !

« Keren, les cibles sont trop proches : oubliez votre Scoëris et prenez mon Peccamineux. Vous et Lympe, couvrez-moi.

— À vos ordres ! »

Le commandant analyse les verrous, les grandes barres de fer descendues du haut du cadre et crochetées à une roue crantée. Il tente de déchausser l’engrenage avec le crochet du sabre, sans succès. Et, vu le sceau qui la maintient fermée, il y a peu de chance que la porte s’ouvre en tirant sur la commande d’ouverture. Il observe son Oblitorion, perplexe.

Et le plasma, alors ?

Cédalion désactive le pistolet ; l’auréole bleue se dissipe, il ouvre le compartiment d’alimentation et en tire les cylindres de volcaneuse. Avec prudence, il les coince contre les crans de la roue. Enfin, il s’écarte.

« Capitaine Lympe ? Tirez sur ce verrou à mon signal. »

Cédalion se bouche les oreilles et donne l’ordre. L’explosion ébranle la vitre devant lui, le sol du pont… et jusqu’à ses dents. Privés de leur accroche, les verrous se relèvent : la porte s’ouvre !

Le commandant s’y jette sans attendre, avec pour seules armes son sabre et sa volonté.


« Abriel ! »


Il le distingue dans la pénombre, à gauche au fond du hall ; à genoux devant une porte, la tête inclinée contre la vitre. Il triture une petite chose dans ses mains, un objet doté d’un cordon ou d’une chaîne. La Médaille du Messager ?

L’épée noire gît à ses côtés. Cédalion s’élance, le sabre levé. Il avale la distance… et s’interrompt, perplexe, face au morne regard qu’Abriel lui lance. Seuls quelques mètres les séparent, illuminés par le clair d’étoiles.

« Nous n’en avons pas fini, mon capitaine.

— Je suis commandant à présent, tout comme toi. »

Sa voix baigne dans l’humeur humide qu’il a au fond des yeux. Abriel se redresse, la relique autour du cou et l’épée en main.

« Elle me l’a laissée. Elle était à mes pieds et je ne l’ai pas vue.

— Fugitif Laetere XIV/2, je t’ordonne de remettre tes armes et la relique volée à leur propriétaire légitime : la très sainte Obscurie.

— Oh, la ferme, Ced’. C’était son dernier présent, laisse-moi au moins ça !

— Je la prendrai, Abriel, de gré ou de force. Le reste n’a pas d’importance. »

Dans un rugissement de colère, le fugitif se jette sur lui. Le noir heurte l’acier entre leurs deux visages. Tension, puissance partagée…

« “Pas d’importance” ? Le “reste” il est perdu pour moi ! »

Il se dégage et l’assaille de coups de taille. Abriel n’a jamais suivi assidument l’entraînement des lames. “C’est toi le porte-sabre, disait-il, je m’en remets à toi”. En revanche, il a toujours su d’instinct déployer l’énergie nécessaire à sa propre survie. Et, l’halo-ci, cette énergie se manifeste sous la forme d’un assaut désordonné, désespéré… et dévastateur.

Le commandant a beau déployer des perles de techniques, toutes sont brisées, broyées par la rage qui monte chez son adversaire. Il pourrait presque la voir, cette mauvaise brume imprégnant ses membres à l’égal de ses bandages dégorgeant de fluide. La flamme aveugle consumant ses prunelles au milieu des scintillations stellaires. Les dents serrées, le souffle fort et les veines gonflées.

Abriel consume ses dernières forces pour priver Cédalion des siennes.

« Arrête, Abriel, tu vas te tuer !

— Tais-toi ! Ça suffit ! »

D’un ultime revers, il projette son adversaire à terre. Cédalion rampe sur le dos, son seul sabre dressé entre lui et l’épée obscure.

« Lyuba se crève en se battant de la sorte.

— Tais-toi.

— Ne laisse-pas cette lame te rendre fou.

— La feeerme ! »

Et cette lame, il l’abat. Un coup, deux coups, cinq, dix, une grêle impitoyable sur le sabre-crochet qui s’interpose entre Cédalion et le visage de la mort. Impuissant, le commandant reconnaît dans les traits tirés d’Abriel la rage aveugle et pure qui le prit lui-même, dans le défilé de l’Oasis de Rune.

La nuit où j’ai perdu Liliah…


La lame se rompt.


***

L’acier tinte au sol, et ne perdure que le noir.


Mais qu’est-ce que je fais ?


Cédalion gît là, désarmé et vaincu, et moi j’arrive à peine à pointer mon arme vers sa gorge. La raison déserte mon crâne comme le souffle, mes poumons. Des mouches noires devant les yeux, doublées d’un vaste rideau de sueur. Et cette vague chaude qui envahit mon torse, mes jambes… jusqu’aux gouttelettes qui s’écrasent sur l’acier.

Elles sont sanguines, ces gouttes, je le sais bien.

« Abriel…

— Fous le camp de mon vaisseau. »

Cédalion lève les mains et louche sur ma lame. Je la regarde moi aussi, cette épée noire. J’avise le pommeau qui se dévisse, et les sévices qu’elle me fit subir m’arrachent un long frisson d’écœurement. Alors, je visualise le masque sur lequel se reflétaient mes tourments. Et le visage derrière…

Je balance l’arme au loin. Elle cliquète – de sombres éclats brouillés dans l’immensité du hall. À ce son se mêlent d’étranges échos, comme les bruits d’une multitude de pas.

« Mon commandant ! »

C’est Éloane, l’ingérieurice du Sylvaer. Elle se précipite hors du pont, escortée par la petite troupe qui vient d’émerger de l’ascenseur. À la lueur des astres se dessinent des uniformes ornés de l’alterbranche, et des armures composites.

« La Palatine m’a désignée porte-parole, mon commandant. Je vous informe tout d’abord qu’elle et la capitaine obscurienne ont négocié une trêve afin de permettre à la main de Kosteth de prendre en charge les blessées des deux camps. »

J’acquiesce en silence, vidé – dans tous les sens du terme. À côté, Cédalion se relève, le visage barré d’une grimace.

« Une trêve ? demande-t-il.

— J’ai le regret de vous informer que votre lieutenante est très mal en point. De plus, vos deux Gargoules sont les seules forces de la sanctosphères à tenir encore le pont. »

À lui de réagir sans un mot. Éloane poursuit, le regard brillant :

« J’ai en outre, mon commandant, l’honneur de vous annoncer la mort de la Dracène obscurienne. »

Je la remercie, puis me tourne vers mon ancien camarade.

« C’est fini, Ced’, vous avez perdu. Rendez-vous et on vous laissera partir. »

Il ne me regarde pas. Son attention s’accroche sur les Néphélins, les Sylvariens en armes. Sur Éloane et le message qu’elle a porté.

« Pense à Lyuba.

— J’y pense à chaque degré, Abriel. Et à toi aussi d’ailleurs. »

Ses pupilles claires me sondent à mon tour. Elles me rendent fébrile et c’est mon attention qui dérive, loin derrière ses épaules. À travers la glace et au-delà, sur le foulard noir et ses larmes d’argent.

« Je vais me rendre sur le pont pour signifier à mes dernières forces notre reddition, déclare Cédalion.

— Parfait.

— Je suppose que c’est fini, en effet. Sur un point en tout cas.

— Quoi, encore ? »

Je souffle. Lui prend le temps de sortir un objet de sa veste. Une pipe ? Il l’allume et commence à fumer. Alors, les légères traces indigo sur son visage refluent… et moi, j’attends sa réponse. L’épuisement me prive même de mes jurons.

« Rien. Mais sache que l’Obscurie cherchera toujours à mettre la main sur Jorus.

— Si tu le dis. Alors quoi, à la prochaine ? »

Je lui tends la main. J’essaye même un sourire, en l’honneur de nos souvenirs. Sa pipe se balade au bout de ses lèvres songeuses. Ses pupilles s’avivent de l’ignition dans la petite ampoule de verre, troublée par la condensation qu’elles abritent. Plus opaque encore demeure le regard céladon tandis qu’il me parcourt, de haut en bas.

« Si tu le dis. »

Lui, il le dit sans y croire. Enfin, au bout d’une poignée de secondes, il consent à me serrer la pogne.


C’était bizarre.

L’Obscurie va décamper. Les visages bleus vont embarquer dans leur cocatrice la moins amochée. Lyuba va être embarquée sur une civière après une stabilisation sommaire. Les dépouilles de leur rang les accompagneront, enveloppées dans les bannières de la sanctosphère pour les plus… abîmées.

Cédalion rejoint les hangars. Il va s’occuper de superviser la retraite sous l’œil de Laurélise et Philandre, pendant que la capitaine Lympe s’occupe d’annoncer les choses à Sethosis – un taré de la détente, à ce qu’il paraît.


Quant à moi, je me traîne sur le pont, soutenu jusqu’au siège de commandement par Éloane et Janel. Je localise la moulure où insérer la Médaille, comme… comme quelqu’un avant moi. L’acte est important ; évidemment, moi, je bredouille.

« Jo… Jorus, euh, prise de contrôle du vaisseau par Abriel de Molenravh et…

— Et Janel Inomel, ajoute la Palatine.

— Requête confirmée par autorisation de la détentrice précédente : prise de contrôle par Abriel de Molenravh et Janel Inomel.

— Merci… »

C’est à ce moment-là que mes jambes m’abandonnent : je m’effondre à genoux, tassé sur l’accoudoir. La Médaille cliquète au sol, échappée de mes doigts gourds.

J’aurai même pas pu commander ce fichu vaisseau l’espace d’une minute…

Comme pour enfoncer le clou, une nouvelle voix s’élève des haut-parleurs. Pressante, stressante, synthétiquement nasillarde :

« Abriel, enfin ! Tes signes vitaux, mais qu’est-ce que t’as foutu ?

— Gaeth… »

Même plus la force de poser les questions… Heureusement que Janel est là : l’Alliance pourra au moins compter sur elle.

« Gaeth, vous êtes la Vigie, c’est cela ? Où êtes-vous, et qui êtes-vous ?

— Vous êtes une alliée d’Abriel, c’est ça ?

— En effet, je suis la Palatine Janel Inomel et je dirige avec lui l’Alliance Néphéline. Et vous ?

— Eh bien…

— Parlez, maintenant.

— J’imagine que ma présentation ne vous inspirera pas autant de confiance que la vôtre à mon égard, mais… je suis le frère de celui que vous désignez comme le Messager. »

Heureusement que je me suis déjà vautré, ça m’évite de le faire deux fois. La Palatine, en revanche, détient encore la force d’être surprise : si je ne peux la voir pâlir, je la sens tout de même vaciller, se raccrocher au dossier du fauteuil. Un juron lui échappe – doublé par Éloane[7] – et sa voix s’effondre.

« Vous… vous êtes…

— Je ne suis lié à Lui que par le sang, aucunement par les idéaux.

— Et vous espérez que…

— Janel, écoutez-moi. J’accompagne Abriel depuis sa désordination et je lui ai fait dénicher toutes les reliques qui ont fait sa réputation, dans l’espoir d’enfin guider la résistance de Nephel jusqu’à Jorus. J’ai réussi à me faire passer pour un indicateur chez Arkon : petit-à-petit, j’ai réussi à orienter ses chasseurs de trésors dans la quête d’artefacts pouvant faire sortir le Sylvaer d’Ocrit. Le Joyau de Pénitence, c’était moi. L’idée de mener Abriel jusqu’à la Médaille – la vraie Médaille – c’était moi aussi. Et l’idée de le nommer au commandement du Sylvaer aussi.

— Comment saviez-vous tout cela ?

— J’observe. J’observe depuis que votre monde est monde, j’espionne l’Obscurie et je guide les mouvements résistants. Et si ce couillon à vos pieds s’est détourné de moi, c’est parce que je n’ai pas su gagner sa confiance – vous avez de la chance qu’il vous l’ait accordée. Mais, surtout, les manipulations de cet Agent ont fait des ravages : je m’en suis douté quand j’ai vu le soin tout particulier qu’il prenait à m’isoler des systèmes de Jorus grâce au Sceau de Pouvoir. »

Même pas la force de m’insurger. Ni même de réagir. La Palatine, malgré ses tremblements, s’en sort déjà mieux :

« Où vous trouvez-vous, Gaeth ?

— Dans le vaisseau. Littéralement. Mais le temps presse, il nous reste une petite chance de sauver ce crétin débraillé d’Abriel.

— Comment ? »

Même dans mon état, l’abandon qui me prend le corps et l’âme, je perçois l’excitation de mon alliée… et de celle de cette voix désincarnée.

« Menez-le tout de suite au caladre, je vais vous guider. »

Janel demande des précisions. La suite, je…


***




[1] Rien que le bruit du papier de son en-cas a failli le trahir. Au moins, il ne risque pas de faire une chute de tension maintenant… [retour]


[2] “Si tu ne parviens pas à te calmer tout seul, je t’envoie méditer chez les Sœurs, a prévenu Abriel. Seulement, elles pratiquent beaucoup d’exercices avant ; demande à tes poumons ce qu’ils préfèrent.” [retour]


[3] La “déesse-machine”… Voilà bien longtemps qu’il n’avait pas invoqué sa création d’enfance. Sa mère n’approuverait pas.
À bien y réfléchir, sa mère n’aurait pas aimé savoir qu’il s’est engagé dans l’Escouade Élytre non plus… [retour]


[4] Maman Laetere elle disait dans sa tête qu’elle a pas vu Kymël depuis au moins très très très très longtemps. Elle disait que Kymël elle a la chance, parce que maman Laetere elle aimerait bien “se l’écouler douce” là-haut dans le léviaventre. [retour]


[5] Ou c’est “picrolé” peut-être ou quelque chose presque pareil. Abriel il dit toujours “chuis pas bourré” mais Madad’Ormen Thalie elle dit c’est pas vrai. [retour]


[6] Un sacré mélange d’adrénaline doit irriguer ses veines, pour la porter comme ça ; son front est inondé de sueur et sa mâchoire reste crispée quand elle ne parle pas. [retour]


[7] Merdelle, c’est de moi qu’elles tiennent toutes ça ? [retour]


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