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Julien Willig

lundi 2 août 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXXI

[Résumé des chapitres précédents]

L’Opération Taraben est en cours. Émergé des catacombes lengeliennes, Abriel a pu récupérer le coffret de la Médaille du Messager, mais les choses ont commencé à dégénérer : Khoras et Siléon, ou plutôt Cédalion se faisant passer pour lui, ont trahi et sont allé retrouver la patrouille de Parme-Alma. Serah la Lumineuse s’en est rendue compte et a engagé le combat. Quant à l’unité dirigée par Thalie, elle se trouve dans des ennuis pires encore. L’administratrice de la châsse-lebraude n’est autre que la mère d’Abriel. Après avoir révélé quelques sombres secrets la liant à son fils, elle a démasqué les espionnes et lâché sur elles la “sécurité” : une chose qui, visiblement, se déplace avec lourdeur...


***


« Très chère Mila,


Je vais encore réussir à te surprendre, figure-toi.

Ma dernière exploration “de détente” ne s’est pas terminée comme prévue : la milice m’est tombée dessus.

Oui, tu vas rire. Maintenant je suis une Dame respectable, paraît-il, cela ne m’était pas arrivé depuis plusieurs cycles.


Bref. Je me suis battue avec l’officier, une Gargoule nommée Kelinia, avant d’être enfermée. Je me voyais déjà attendre aussi longtemps que la fois précédente, quand un vieil abbé captif me confiait l’existence d’un trésor caché sur une île au large de Nybel.

Or, au bout de quelques degrés à peine, l’on me fit monter dans le bureau de la diacre. La Keroube, Percémie, m’a chargée de récupérer une relique détenue par le Clan Toxépin.

Oui, une mission de cambriolage commanditée par l’Obscurie – si ça ce n’est pas une consécration !

Tu veux le plus beau ? La Gargoule que j’ai affrontée m’a été affectée en tant qu’assistante. La suite promettait d’être intéressante… »


(Lettre de Liane Vestine à Mila du Rel – conservation MHiPop, le Musée d’Histoire Populaire de Nybel)



Le sang de Thalie ne fait qu’un tour. Puis il s’arrête, glacé, avant l’entrée du cœur.

« Qu’est-ce que…, gronde Lyuba.

— Vous avez entendu ça ? s’exclame Eshana.

— Oh, Seigneur-guide… »

La Damoiselle d’Ormen se détourne de Bheric. Elle descend un œil dépité sur Perlémone, gisant dans son propre sang.

« Ce cri, d’où venait-il ? Qui l’a poussé ? »

La sous-administratrice tousse un rire d’ichor avant de s’effondrer dans sa grimace – sa seule réponse.

Thalie charge le Peccamineux.

« Bheric. »

La Gargoule ne réagit pas en la voyant arriver, pas plus qu’elle ne se débat quand elle lui agrippe le col et la plaque contre la vitre, canon sous le menton. Son visage anguleux se creuse dans le contrejour, et l’épiderme frémit sous le carmin des lampes.

« Dites-moi ce qu’il se passe.

— Seigneur-guide…

— À la prochaine mauvaise réponse, je vous réarticule un genou.

— Non, pitié ! Nous devons le fuir !

— “Le fuir” ? Fuir quoi ?

— Le… »

Il déglutit, difficilement. Thalie pointe son arme vers sa jambe.

« Le Draconen ! éclate la Gargoule. Pitié, c’est un Draconen…

— Du calme, Bheric.

— Ce n’est pas à vous que je réclame pitié. Partez, partez tant que vous le pouvez !

— Est-ce l’alimentation d’urgence qui a déclenché ces lumières rouges ? Que gère-t-elle d’autre ?

— Le… le fonctionnement de quelques portes. J’espère que nous pourrons nous barricader avant que… Oh, Seigneur-guide.

— Ressaisissez-vous, le secoue Thalie. Et pour les communications ?

— Il nous restera la possibilité d’émettre un message de détresse. Rien que l’Obscurie ne sache déjà dans le Secteur : tout est paralysé maintenant. »

La Damoiselle d’Ormen le lâche et volte.

« Eshana, vous… qu’y a-t-il ?

— Rien qu’un tir perdu. »

La Néphéline presse sa main mécanique sur son bras de chair. Entre ses doigts, une coulée sombre.

“Maintenant… vous portez… l’odeur du sang…”

La malédiction de Perlémone prend tout son sens. Elle n’empêche pas Eshana de braquer son Peccamineux sur Lyuba, et sa main gauche ne tremble en rien.

« Eshana, indique Thalie, menez la lieutenante à la sortie. Nous partons. »

Quelques pas, puis un regard en arrière.

« Bheric, vous venez ?

— Je vais veiller sur ma maîtresse et tâcher de la mettre à l’abri. Partez vite, et que Lumière vous garde.

— Que Lumière vous garde, Bheric. Vous n’êtes en rien dans cette histoire. »

Les trois Novarienne sortent du bureau. Une fois qu’elles posent pied sur la plateforme, l’ascenseur… ne descend pas.

« Eshana ?

— Pas de courant. »

La Néphéline abat son poing contre la rambarde. Son tintement s’amplifie dans l’immensité du “coffre”, bondit entre les cônes sanguins qui crèvent les ombres.

« Vous n’auriez pas dû faire ça.

— Mes excuses, ma Sœur. Mais voyez, il y a un levier ; la mise en marche manuelle de l’ascenseur ?

— Lieutenante, essayez.

— Pourquoi moi ? crache Lyuba.

— La ferme et activez-vous. »

La Damoiselle d’Ormen se sera rarement sentie aussi proche des pensées d’Abriel. Elle observe la lieutenante, sa démarche insolente, ses efforts pitoyables et ses maigres résultats. La plateforme bouge à peine. Lyuba s’octroie même le luxe de souffler :

« Il est grippé. Prenez l’échelle si vous êtes pressées.

— Écartez-vous », intime Eshana.

Et d’actionner la commande dans le va-et-vient de son bras mécanique. L’ascenseur descend enfin. Lent, si lent… En voyant la Néphéline gronder sous l’effort, Thalie ordonne :

« Lieutenante, arrachez un bout de la combinaison d’Eshana et faites-lui un bandage.

— Maintenant ?

— Maintenant.

— Et faites attention à vos gestes, ajoute Eshana, ou je vous troue à bout portant. »

Son arme n’a jamais quitté sa senestre. Lyuba s’active sous la contrainte, un mauvais éclat dans le regard. Thalie balaye le sien au fond du coffre. Elle croit voir des tuyauteries trembler. Les ténèbres… bouger ?

« Serrez plus fort, gronde la Néphéline.

— Voilà, voilà… »

Un cri s’élève en bas : celui d’un homme écrasé par l’effroi. Le bruit entendu plus tôt, le beuglement immense, hypertrophié, lui répond. Puis un raclement… et tout s’arrête quand un faisceau blanc traverse le coffre jusqu’au bureau. Une lampe-main ?

« Eh ! »

Cette fois, l’exclamation venait de derrière ! Thalie se retourne… et voit Eshana basculer par-dessus le parapet ; elle tombe dans le vide, poussée par Lyuba. La Damoiselle d’Ormen n’a pas le temps de viser la lieutenante que déjà celle-ci balaye son arme avec son pied – le Peccamineux lui échappe ! Alors, elle ferme ses doigts sur la gorge de Thalie, la presse de son corps contre la rambarde.

« Abriel ne pourra rien pour toi… »

On hurle au-dessus. La malveillance de Lyuba s’échappe de son visage, diluée par la surprise. Un tremblement ébranle les deux femmes, et le bruit sourd s’approche encore.

« Purin d’écailles ! »

La verrière du bureau éclate et le choc les secoue derechef. La tôle grince, des fragments cristallins perlent sur la crinière de Thalie. La douleur la plie en deux l’instant d’après : le poing de Lyuba vient d’enfoncer sa poitrine.

« Cette fois tu passes à la casserole ! »

Puis la lieutenante s’élance et saute de la plateforme. Elle agrippe l’échelle de secours et se laisse glisser jusqu’en bas. Thalie n’a pas la force de la rattraper. Elle n’a pas même celle de l’invectiver : c’est à peine si elle parvient à respirer encore. Elle crochète ses bras sur le parapet et se tourne, haletante, vers l’horreur au-dessus d’elle.

L’horreur l’observe en retour. C’est une sombre forme d’écailles, une masse trapue hissée de ses griffes jusqu’à la hauteur du bureau. Elle ôte une patte, incline son cou vers le bas et darde sa tête en triangle, petits yeux plissés sous de lourdes arcades, dévoilant lentement des crocs enduits de bave et longs comme des sabres…


Jamais la mort n’a eu le regard si cruel.


Son crâne prend du recul alors que la langue ondule. Thalie aperçoit brièvement la verrière crevée derrière le Draconen, et entre ses dents sinue un surprenant réflexe :

« Merdelle. »

La rage lui donne ses dernières forces. Elle se relève en courant, s’élance dans le vide et attrape l’échelle. Thalie sent plus qu’elle n’entend la plateforme se disloquer sous l’assaut du reptile géant. Elle glisse comme Lyuba jusqu’à se réceptionner au sol, durement.

Eshana !

Le métal geint sous les mâchonnages. Ses fragments pleuvent en dessous, mais Thalie les ignore et se presse. Elle retrouve la Néphéline étendue sur le ventre, le bras mécanique sous son front – l’ultime réflexe ? Aucune trace de son arme. Elle la secoue.

« Eshana ? »

Pas de réponse. Plusieurs mètres plus haut, le Draconen hurle sa colère d’avoir été privé de chair ; il parvient, lui, à tirer la Rebelle de sa torpeur.

« Thalie ?

— Vous pouvez vous lever ?

— Je crois… »

La Damoiselle d’Ormen passe une main sous ses épaules et l’aide à se hisser.

« Que se passe-t-il ?

— Vite. »

Eshana se crispe :

« À terre. »

Thalie se jette sur la Néphéline et, avec elle, se précipite au sol ; un déplacement d’air les y écrase. Les crins de la Damoiselle d’Ormen se plaquent sur les courtes mèches d’Eshana comme pour la protéger.

Quelque chose de gros vient de passer : la machinerie autour est détruite dans des crissements, des gerbes d’étincelles. Thalie relève son amie et distingue une longue queue s’éloigner dans la lumière blanche qui les ausculte soudain.

« Non ! »

C’est la voix de l’homme au désespoir qui a crié plus tôt.

« Là ! Va là-bas, occupe-toi d’elles ! »

La Damoiselle d’Ormen n’a qu’à suivre la direction du faisceau ; la lueur, elle, la cherche.

Il essaye de… guider le Draconen ?

Mais la stratégie du lâche semble s’être retournée contre lui.

« Vers elles, là ! Non, pas moi ! Pitié, non ! »

Les grilles de la petite placette sont désormais grandes ouvertes. Acculé, le Novarien au chignon comprend que sa lampe-main attire la créature. La panique le prive de sa raison et, au lieu de la désactiver, il bataille contre les sangles pour la retirer de son bras. Il tremble, recule… et s’éteint quand les rangées de dents viennent le happer d’un seul coup.

La nausée étrangle Thalie quand les hurlements étouffés lui parviennent à travers les joues du monstre. Et lesdites joues s’allument en pâle, traversées par le faisceau blanc qui ne s’est pas éteint.

Il est toujours en vie !

D’un geste sec, le reptile pointe son cou vers le plafond et ouvre grand la gueule : le Novarien s’élève avant de dégringoler dans le gosier.

Un coup de mâchoire le tait pour de bon.

« Par la grâce de Lumière. »

Impossible pour Eshana et Thalie de détacher les yeux du spectacle macabre : l’immonde silhouette en noir sur rouge qui grandit dans l’immensité du coffre ; les derniers claquements de mastication ; le gargouillis glauque de son appétit vorace ; le crissement de ses griffes quand la créature traque ses nouvelles cibles. En l’occurrence, les deux Novariennes sous les débris de l’ascenseur.

« M-ma Sœur ?

— Cours. »

Elles tournent les talons, le cri du Draconen dans leur fuite. Thalie peste : le coffre était déjà labyrinthique en temps normal… et alors, avec ces foutues lumières rouges !

« À gauche ! »

Elle prend Eshana par la main. Un virage serré derrière un condensateur les entraîne dans une allée. Thalie manque le premier tournant à droite, vise le second. Cul-de-sac. Demi-tour…

Boum. Boum.

Deux pattes arquées comblent l’entrée de l’allée. Massives. Postérieures. Le corps trapu se dresse déjà au-dessus d’elles. Comme pour détourner la créature du tremblement de ses jambes, Thalie lâche un chapelet de jurons propre à faire pâlir Abriel. Insensible, le sourire malsain de la chose grandit et dévoile ses incisives luisantes…

Cette fois, c’est Eshana qui réagit :

« Là ! »

Elle guide Thalie entre deux gros tuyaux horizontaux. Un mouvement de recul : ils sont très froids, il y a même un avertissement sur le…

« On bouge ! »

Eshana la pousse et se faufile à son tour.


Clac !


« Ah ! Ma jambe, il a ma jambe ! »

La Damoiselle d’Ormen tire son amie de toutes ses forces. Le bruit de déchirure est immonde… et la Néphéline s’effondre du bon côté. Thalie frôle la syncope en descendant le regard.

« Le con, il a bien failli m’avoir ! »

Sa combinaison orange est estropiée d’une jambe ; celle d’Eshana est intacte. Le Draconen beugle sa frustration derrière les conduits de refroidissement. Ses proies, elles, se faufilent loin de lui.


***

Le doute étreint Lyuba alors que ses pas résonnent dans le petit couloir. Cette mission révèle son lot de surprises, finalement. Non, elle n’est pas sans danger… et non, l’Obscurie ne garantit pas sa sécurité.

Servir de ma vie avec les Dracènes et finir bouffée par un Draconen… hors de question.

Elle ralentit, vérifie à l’angle.

Qu’est-ce qu’il a l’air con, en plus !

La lieutenante s’élance, accentue sa foulée avant que le doute la ronge. Elle avale la distance sur la pointe des pieds jusqu’à la prochaine porte, mangée par la rouille.

Verrouillée.

Putréciel !

Lui flanquer un coup de poing n’arrange rien. Lyuba grogne. Malgré l’éclairage défaillant, elle a suivi les panneaux indiquant les issues de secours…

… et c’est quoi, cette porte à la con, si ce n’est pas une issue de secours ?

Elle recule et repère une grille contre un mur, près du sol. Un bête conduit d’aération. Elle en fait sauter l’ouverture et s’y faufile.

Rôder comme un carin… j’espère que l’estropiée et la pimbêche ont repu le lézard.

Un sourire mauvais germe sous son masque quand elle s’imagine coller la raclée de son existence à la première Hydre qui se pointera devant elle. La lieutenante continue de ramper jusqu’à ce qu’une autre grille découpe l’éclairage rouge : elle a probablement dépassé la porte. Alors elle ramène les jambes sous elle, les dresse, et défonce la barrière.

Enfin, Lyuba quitte le conduit, manquant de se souiller dans une mare de sang.

Purin d’écailles, il est passé par là ?

Elle se relève. Ses mains vont machinalement chercher le Peccamineux à sa ceinture, celui de la Néphéline qu’elle a ramassé sous l’ascenseur. La lieutenante avance lentement. Trois pas plus loin, ses chaussures heurtent quelque chose de mou : un bras… Un bras qui roule sans rien au bout, à peine couvert des lambeaux d’une combinaison orange maculée d’un fluide bleuâtre.

Lyuba se courbe et longe la paroi. Elle se trouve à nouveau dans le coffre, visiblement. Une odeur de brûlé l’interpelle. Un rapide coup d’œil lui révèle les lettres peintes sur la pierre :


Distribution d’énergie


En dessous, un enchevêtrement de circuits se calcine encore : le sabotage des Rebelles.

La lieutenante tend l’oreille, pensant percevoir un cliquetis au loin. Un filet de sueur dévale son dos et elle ressert sa prise sur son arme. Partout, la lumière s’écoule en cônes verticaux et les ombres n’aident en rien : chaque creux peut révéler un recoin, une issue… ou une voie royale pour le Draconen. Lyuba peste et continue.

Elle passe un générateur électrique éteint sur sa gauche. Ensuite, quelques combinaisons isolantes suspendues à un portemanteau. Une rangée de casiers métalliques se dessine dans le noir. La lieutenante leur tourne le dos et dirige toute son attention sur le vide du coffre : impossible comme ça de rater le moindre…


Un étau se referme sur son bras.


Lyuba ne le tire pas : ce serait sacrifier son membre. Elle pivote en le gardant comme axe, se plaque contre la porte d’un casier… et une Gargoule apeurée se retrouve éjectée de celui d’à côté.

« Ne tirez pas ! »

La gourgandine, elle s’était planquée !

La rage monte. Lyuba presse le canon du Peccamineux contre le front de la femme.

« C’est toi, la technicienne néphéline ?

— Ne me tuez pas.

— Bordel, il se passe quoi ici ? »

Il faut plusieurs secondes à la Gargoule pour se ressaisir. À en juger par l’odeur âcre, sa vessie n’a pas supporté la terreur. Lyuba perd patience et la projette contre le fond de sa cachette.

« Je t’ai posé une question.

— Il… ce monstre, il a tué mon frère d’armes. D’un coup de mâchoire, il… horrible, c’est…

— Calme-toi.

— Mais qu’est-ce que c’était, par Lumière ?

— Calme-toi ou je te descends. »

Son ton glace la Gargoule, et celle-ci cède enfin.

« Bon, apprécie Lyuba. C’est toi qui a lâché le Draconen ?

— N-non. Il semblerait qu’il soit apparu quand l’énergie a été coupée.

— Tu sais comment sortir d’ici ? »

Voilà qu’elle se met à sangloter, maintenant.

« Je ne veux pas mourir ici… »

Lyuba serre sa main libre sur la gorge de la Néphéline.

« Ce ne sont pourtant pas les choix qui manquent.

— Pi… tié…

— Je t’ai demandé, insiste la lieutenante en l’étreignant un peu plus, comment sortir d’ici.

— La… la sortie sud, celle des… Pitié… »

Lyuba relâche la Gargoule, qui s’effondre à bout de souffle. Elle soupire et la relève.

« Tu sais où elle se trouve ?

— Je crois, oui. Que sont devenues les autres ?

— Bouffées par le Draconen. Je suis la seule survivante.

— Par Lumière, quelle horreur. Et l’Hydre, vous savez… »

La peur l’étouffe. La lieutenante attrape la Néphéline et la pousse devant elle.

« Avance. Tu chialeras plus tard, on n’a pas de temps à perdre. »

La Gargoule hésite, mais Lyuba la motive d’un mouvement de Peccamineux. Elle remarque seulement les traînées indigo sur sa combinaison orange.

L’autre a dû se faire bouffer devant elle.

Elles progressent dans le coffre, quelques minutes s’écoulent encore. La Néphéline pointe une allée, modelée dans le vide par un bordel de cuves et de terminaux :

« C’est par là, je crois.

— Eh bien vas-y. »

Lyuba la regarde avancer. La température dégringole depuis la désactivation de la châsse-lebraude et une buée légère orne sa respiration – comme si leur odeur et le bruit de leurs pas n’étaient pas des signaux suffisants pour la chose qui les traque. La Gargoule parait bien chétive au milieu de l’allée, en rouge pâle sur rouge foncé, et le noir qui les environne.

Un grondement attire Lyuba en arrière. Elle a toujours eu une bonne vue, mais son œil ne perce plus la nasse de ténèbres au bout de quelques mètres. Le bruit reprend après quelques secondes.

Du statique ? Rien d’important, calme-toi.

Les lieux semblent décompenser après leur perte soudaine d’alimentation, à l’instar d’un être vivant affamé après des cycles de bons festins… et perçu depuis l’estomac. Lyuba grimace, écœurée par la moiteur ambiante.

Elle retrouve la Gargoule du regard ; une dizaine de mètres les séparent déjà, quitter les ombres du mur a dû la rasséréner.

Tu parles d’une troglodyte.

La lieutenante s’apprête à la rejoindre quand un grondement retentit. Un autre grondement : lourd, sourd… et niché entre elles deux. La Néphéline couine en se retournant.

Rien.

Rien ne se faufile devant Lyuba et le visage tremblant de la Gargoule. Rien ne surgit d’au milieu des cuves. Et pourtant, ce bruit…

La Néphéline écarquille les yeux et porte la main à sa bouche. La lieutenante le distingue à son tour, cette espèce de câble translucide qui pend au milieu de l’allée. Difficile de le détailler sous les éclairages vacillants, mais il semble onduler.

Dégouliner ?

Morteciel.

Le Draconen se dévoile alors. Perché au-dessus d’elles, appuyé d’un côté sur le sommet des cuves, de l’autre sur une passerelle. Sa langue lustre ses crocs et met la bave en mouvement. Son appétit fixe Lyuba.

« Merdelle. »

Le beuglement du monstre couvre son juron. Enfin, il saute, tellement massif qu’il en paraît suspendu dans les airs. Il écrase le sol de l’allée entre les deux survivantes ; le tremblement manque de les faire choir.

« Aidez-moi ! », hurle la Gargoule.

Non : toi, tu vas m’aider.

Elle pointe le Peccamineux et presse la détente. Le trait bleu fuse et nuance la nuit sanguine. La Néphéline s’effondre, touchée à la jambe. Main contre la cuisse, elle tente d’endiguer l’hémoglobine. Ce n’est que lorsque l’ombre grandit au-dessus d’elle qu’elle comprend.

« Ai… aidez-moi ! »

Lyuba tourne les talons et s’enfuit, laissant l’autre à la faim du Draconen. Elle doit trouver un nouveau chemin.


***

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