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Julien Willig

jeudi 20 février 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume III

[Résumé des chapitres précédents]

Je suis Abriel de Ravh. Renégat fugitif de l’Obscurie, chasseur de trésors et baroudeur de l’extrême. Avec l’aide de Thalie, ma partenaire, de l’Hydre Darse, du Rhakyt Béor et de ce foutu sabreur Myriel, j’ai découvert le Tombeau de l’Obscurie. Ensuite, j’ai découvert qu’il était lui-même novarii. Enfin, qu’il est toujours vivant… Le pire dans tout ça, c’est que le commandant Cédalion est désormais tout proche. Comme nous avant lui, il a dû subir la vision troublante d’un passé fantasmé et altéré, avant de rencontrer cette bonne vieille Primae. Si leur échange a été courtois, mon ancien frère d’armes semble avoir été bien moins intéressé par ce qu’elle disait que moi – Abriel de Ravh, pour vous servir – et, ensuite, il a même tenté de forcer le passage jusqu’au Mausolée. Ça n’a pas été au goût de la vieille Gargoule, puisqu’elle a déclenché sur lui un bien étrange système de défense : les squelettes des tombes environnantes se sont relevés, mus par d’antiques mécanismes, pour lui sauter dessus…


***


« Maître vicaire m’a confié un grand secret le halo dernier.

C’était après sa Communale passée en compagnie de Dame Primae. Maître vicaire peinait à maintenir sa tête droite, comme à chaque fois qu’il descendait dans l’antichambre du Mausolée avec une bouteille de ce produit bleu.

Maître vicaire disait que Dame Primae conserverait un vague souvenir d’avoir secrètement rencontré l’exploratrice Liane Vestine après que celle-ci eut découvert l’Arbre de la Vallée des Morts. Mais Maître vicaire s’est inquiété car le haut inquisiteur de cette époque aurait ordonné l’effacement de ce souvenir chez Dame Primae et chez l’exploratrice Liane Vestine.

Cela aurait même été le point de départ de l’élaboration d’une formule d’oubli que Maître vicaire et moi-même assistante-laborantine Fremyn avons employée et perfectionnée. L’orthomnésie était-elle défaillante ? »


(Journal intime de l’assistante-laborantine Fremyn.)



Quels que soient nos différends, nous tressaillons comme un seul être. Ce hurlement maudit nous traverse les os, nous glace les entrailles. Nous rassemble au centre du Mausolée, le regard volatile…

Un mouvement brusque trépane mon cœur.

« Merdelle ! »

Les battants du sarcophage viennent de s’actionner : il nous dérobe au regard le Messager et l’encloisonne de nouveau. J’ai fait un de ces bonds ! Mais, cette douleur ? Je sens soudain comme une morsure ; ma vue coule le long de mon bras…

« Vous pouvez lâcher ma main, s’il-vous-plaît ? »

Thalie ne me l’étreint pas : elle me la laboure des ongles. En voyant ça, elle ôte vivement les doigts et s’azure dans la seconde.

« Écartez-vous, me foudroie-t-elle.

— À votre guise. »

J’essaye de voir ce qu’il se passe du côté de la Primae, au travers des portes de bronze. Des mouvements bizarres, puis l’éclaircie d’une flamme.

Putréciel.

« Euh, les gens ? Vous vous souvenez des dépouilles qui dormaient dans les niches ? »

Les syllabes de Thalie buttent, éludent les labiales, asphyxiées par un air qui n’a pas été absorbé :

« Plu… plutôt, oui.

— Vous allez pas me croire, mais on dirait qu’elles dorment plus.

— Sans blague, raille Myriel.

— Abriel, retournez-vous. »

Je lève les yeux au ciel en voltant et…

Double merdelle.

J’en ai combattu, des saletés. Des margyrens, des vermaux à dents de sabre. Des Hydres et des Novarii qui voulaient ma peau. Et, clairement, voir le Messager en chair et en vie me chamboule pas mal.

« C’est quoi encore, ces horreurs ? »

Mais, foutreciel, par la mitre maudite de l’archidiacre sénile, que les morts se relèvent, ça c’est trop[1] !

« Thalie, qu’est-ce qu’il dit là-dessus le bouquin ?

— Quoi ?

— Je vous demande…

— Vous pensiez vraiment que le cahier du prêtre apporterait toutes les réponses ? Et que je l’aurais lu pour vous le recracher ?

— Eh, jusque-là ça vous allait bien de…

— La ferme ! hurle Béor. Et sortez vos armes, histoire de vous rendre utiles. »

Gonflé, le Rhakyt. Thalie pointe son Peccamineux sur les grognons du réveil, position de combat. Et ma main descend sur mon… holster, vide.

« Eh, mon flingue ! »

Darse et Béor ouvrent déjà le feu. Thalie, d’une remarque agacée catapultée de derrière son épaule, me rappelle que Myriel a confisqué mon Oblitorion. Ledit Myriel étant présentement occupé à sabrer dans la horde à tout-va en beuglant les Psaumes de Lumière[2].

Inaccessible. Triple merdelle.

Et la grille qui tombe de la porte menant au couloir de l’ascenseur dissuade toute idée de fuite. J’aimerais bien un peu d’aide, là…

Au moment précis où cette pensée m’étreint, une nouvelle apparition secoue la place, roulé-boulé depuis le corridor. Une silhouette passe de justesse sous la grille, abandonnant au passage une casquette embrochée quand les barreaux claquent au sol, un clignement d’œil plus tard. C’est un Novarien, qui se remet sur pied à la fin de son mouvement agile. Un Novarien large d’épaules, vêtu du même pourpre que je portais tantôt. Il se dresse devant moi, les prunelles céladon dans les miennes, confuses.

« Salut, Ced’.

— Abriel. »

Et de lancer sa lame. J’esquive d’une torsion de hanche. Un macchabée se fait balayer en sonnant métallique – curieux. Puis Cédalion lève son Oblitorion. Je me jette à terre, évite de justesse la déflagration qui pulvérise une paire d’affreux. Tentative de rouler au loin.

« Abriel, je t’emmène avec moi ! »

C’est fou comme le respirateur pervertit la voix de mon ancien commandant. La pointe de son sabre claque contre la grille de métal au sol – tout près. Même pas le temps de me relever qu’un autre braillement fond sur moi, cette fois sans masque : deux pieds nus et noirs sautent mon dos et fusent sur Cédalion.

« La lueur et la vie ! »

Myriel assène un arc d’acier : l’Olitorion s’envole au loin. Puis le Lumineur affronte le commandant, lame contre lame. Le feu dans leurs iris, rouge contre vert.

Je me hisse sur les avant-bras, me relève enfin. Les momies sont là.

Mille merdelles.

Comment dire ? Ce sont des morts, et bien morts ils sont. Ça ne les empêche pas de marcher sur moi. J’y vois des Novarii, des Gargoules, des Keroubs, tous en nuances de gris, semblables aux dépouilles innombrables croisées au fil de mes pillages – je pourrais presque les considérer comme des collègues de travail. Ils boitent, traînent la patte et, inéluctables, se rapprochent de moi. De nous. Ceux parmi les plus lents tombent à peine de leur niche[3]. Ils grognent : c’est un son rauque, crevé, tordu par leur gosier sec sous une tête dodelinante. Certains sont encore bien conservés par la dessiccation, arborant quelques mèches de crinière, quelques touffes de poils, parfois quelques rares tatouages ou des dents plutôt claires. Les plus déglingués n’ont pas la même pudeur et m’aident à comprendre ce qu’ils sont vraiment, à la faveur des béances dans leur épiderme. Des automates, mus par des greffes mécaniques sur le squelette : de quoi les actionner, les renforcer. Ce qui explique les lentilles de vision dans leurs orbites, et les griffes acérées le long de leurs doigts crochus[4].

Et ces foutus cadavres avancent, inlassables.

Une voix naïve me ramène à la réalité – hors du cauchemar, et pourtant ça fait autant de bien qu’un Rhakyt me massant les yeux :

« Abriel ? Est-ce que ces Madames et Monsieurs ils sont morts si ils sont vivants ?

— Darse ?

— C’est moi !

— Tire-leur dessus jusqu’à en faire des copeaux, d’accord ? »

Il m’obéit, ravi. J’esquive une série de coups de griffes en priant Lumière de me confier une arme. Ce qu’elle fait, en un sens : je me retrouve nez-à-braise avec une torche. Je l’ôte de son support et recule vers mes compagnons d’infortune[5]. L’Hydre et le Rhakyt, entre leurs tirs, donnent des mandales de muscles aux macchabées. Quant aux deux sabreurs, ils dansent toujours l’un contre l’autre, engagés jusqu’à la fin des temps. Pas le choix, j’heurte l’omoplate de Thalie pour signaler ma présence.

Elle glapit, volte vivement et décoche une déflagration qui rase ma tempe.

« Eh !

— Je vous ai pris pour l’un d’eux.

— Derrière vous ! »

Je la pivote d’une épaule. Elle troue un crâne d’un trait et, pour faire bonne mesure, précipite le cadavre à terre d’un balayage aux jambes. Puis elle se recule contre moi. Dos-à-dos. Juste à temps pour que je puisse cramer une gueule aux dents visant ma trachée, et parer dans la seconde un autre jeu de griffes.

« Alors, lancé-je derrière moi, ça vous semble toujours urgent de me trouer la peau ?

— Plus que jamais, réplique Thalie après une rafale. Surtout quand vous l’ouvrez !

— Avouez, la vie avec moi ne manque pas de piquant.

— Comment vous dire (nouveaux tirs) que je m’en serais passée… »

À croire que certaines choses ne peuvent être sauvées. Autour de moi, les tirs de plasma dégagent des périmètres de sécurité bien plus étendus. Comment me sortir de ce merdier ? Il me faut une arme…

Une momie se jette sur moi, dardant ses griffes. Je plonge. Thalie se tend quand le métal perce sa peau, et sa surprise meurt alors qu’elle s’effondre. Je me propulse sur son corps, arrache le Peccamineux et descends les revenants les plus proches. Enfin, j’ajuste des tirs plus lointains et touche les deux Novariens. Myriel tombe, Cédalion vacille… mais l’opportunité s’éteint : un rempart de macchabées se dresse entre moi et les Oblitorions. À regret, je pivote vers Darse qui, concentré sur ses assaillants, n’a rien vu. Je lève le pistolet. Vise…


Mais qu’est-ce que je fous !

Une momie se jette sur moi, dardant ses griffes. Elles se plantent dans le bois de la torche que j’incline à l’horizontale, entre nous. Le choc me lance brutalement sur le dos de Thalie.

« Eh ! »

Je crois que mon cerveau déconne.

« Abriel ? Faites attention, enfin ! »

Thalie…

« Navré, Damoiselle. Peut-être devriez-vous dégotter un coéquipier moins bourru à l’avenir ?

— Tâchez déjà de nous en assurer un.

— Bien vrai. »

D’une série de horions rapides, je défonce la boîte crânienne de mon adversaire, de manière à occulter ses lentilles de vision… mais ça ne suffit pas à mettre ce foutu cadavre hors de combat !

D’autres se rapprochent, histoire d’en rajouter.

« Darse ? Darse ! »

L’Hydre tourne la tête. Il nettoie mon périmètre d’une crachée de plasma et reprend sa besogne – qui consiste pour le moment à couvrir Béor, occupé à déchausser la grille tombée sur la porte de sortie. Je dégage mon gourdin des morceaux de momie toujours accrochés. Un constat triste : la torche s’est éteinte. Je considère les dépouilles carbonisées autour de moi, jusqu’à ce qu’un mollet de Thalie passe dans mon champ de vision. Un mollet bien vivant, comme tout le reste. Je lève les yeux, perçois l’interrogation jaune et bleue dans les siens, auréolés d’une sueur fébrile alors qu’elle se tourne vers moi.

« Ça va, ça va, la rassuré-je. Je vous ai crue… J’ai juste vécu… un drôle de moment. »

Mais qu’est-ce que j’ai vu ?

Elle s’avance dans l’œil du cyclone, alors que les combattants en finissent avec les revenants des alentours.

« Comme tout le monde, Abriel. Tenez le coup, nous devons sortir d’ici. »

En effet : les macchabées du coin sont presque tous à terre, mais ceux du corridor commencent à hisser la grille qui nous sépare d’eux ; certains se glissent déjà dans le Mausolée. Les premiers rampent vers Myriel et Cédalion, toujours occupés à ferrailler. Au fond, un reflet accroche mon regard. Le sarcophage du Messager, désormais aussi froid qu’hermétique, nous toise de sa silhouette bétylique et sans traits.

C’était encore une vision, vraiment ? Je suis peut-être un vaurien, mais pas une crevure comme toi. Connard.

Et j’espère bien qu’Il peut entendre mes pensées – plutôt sentir mon âme brûler que de vivre l’éternité à Ses pieds.

Un lourd grognement ébranle la salle. Un double, même : le premier lâché par Béor, le second par la grille qui cède enfin dans ses mains.

« La voie est libre ! »

Son beuglement ébranle nos tympans mieux que le hurlement des momies et le claquement des lames. Le Rhakyt passe un bras par l’ouverture : il retient la porte qui tente, désespérément, de se refermer. Darse prend position à côté et arrose de plasma les revenants investissant la pièce.

« Abriel, il faut partir, lance Thalie. Myriel ! Myriel, il est temps ! »

Celui-ci grogne aussi, assailli des coups de taille de Cédalion.

« Myriel ! »

Thalie crache, tout près de moi :

« Il n’interrompt jamais un combat… »

Et mon ancien frère d’armes non plus. Je ne peux m’empêcher de les admirer. Fente après fente, feinte après feinte, parade après parade, ils virevoltent et tracent dans les airs de subtiles arabesques aux harmonies mortelles. Myriel, débraillé et couvert de crasse et de sang, abîmé dans le combat tel un fanatique de bataille. Cédalion, en face, propre et concentré comme à l’entraînement. Aucun ne semble prendre le dessus sur l’autre, ni même s’apercevoir de la situation alentour. Évidemment, les deux bougent trop pour nous permettre d’ouvrir le feu sur l’obscurien…

Je m’avance, une idée soudaine, les mains en porte-voix :

« Eh, Ced’ ! Lyuba joue double-jeu pour moi ! »

Le bobard est énorme mais, l’espace d’une demi-seconde, le commandant jette les iris sur moi. L’erreur embrase ses yeux quand le sabre saute de ses mains, d’un mouvement de Myriel. La lame voltige et se perd entre les momies vomies par la porte d’entrée. Cédalion sacre et se coule derrière une colonne pour échapper aux coups du Lumineur.

« Myriel ! lance Talie. Nous partons ! »

Alors il comprend. Se rue sur nous, attrape le bras de la damoiselle d’Ormen ainsi que le mien, et nous entraîne dans l’ouverture maintenue par Béor. Celui-ci ne lâche qu’après avoir chopé Darse par le coup, et le tire avec lui.

Un nouveau souterrain n’attend plus que notre course.

***




[1] Ça me rappelle un épisode de Liane Vestine l’exploratrice, la série photomobile. Depuis, je peine à l’avouer mais j’ai toujours un petit frisson d’appréhension quand je pénètre une tombe. Je me disais “arrête, c’est que des histoires, y a rien de réaliste là-dedans”… Tu parles ouais. [retour]


[2] L’ouvrage des Psaumes de Lumière compile des prières à destination de la Primaire et bien-aimée de Néant : “Échauffe-moi de l’étreinte glacée du mal”, ou “Lumière, que tes rayons bénis m’ouvrent la voie”, par exemple. Peut-être ces Psaumes sont-ils aussi en référence chez les Lumineurs ? [retour]


[3] Toute ressemblance avec un personnage de votre connaissance vivant un matin difficile, après une dure soirée au sang de dragon, est purement fortuite. [retour]


[4] Par contre, pour leur air abruti par l’absence de vie, on peut plus rien pour eux. [retour]


[5] L’ennemi de mes ennemis… [retour]


Commentaires

Alors d'un côté je suis trop contente de ces "retrouvailles", de l'autre ça a été beaucoup trop bref et intense en même temps … Abriel, Cédalion, Thalie … ils vont tous me rendre dingue
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vendredi 27 mars à 19h40
J'avoue, le début commence fort ^^'
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samedi 28 mars à 01h27
J'aurais aimé plus d'interactions entre Abriel et Cédalion, dommage ! C'était intense tout ça quand même. J'espère que Céd' arrivera à sortir aussi. Mais entre sa vision et le bobard d'Abriel, il va finir par douter de Lyuba haha.
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samedi 9 mai à 22h47
Rien n'est terminé, tout peut arriver ;)
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dimanche 10 mai à 00h46