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Julien Willig

jeudi 20 mai 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XXVI

[Résumé des chapitres précédents]

Arkon est tombé et l’Alliance Néphéline prépare la suite de ses opérations. Si elle s’enorgueillit d’avoir capturé Lyuba, elle ignore que l’Obscurie poursuit son propre plan et que la lieutenante n’a été livrée que pour couvrir l’infiltration de son pion véritable : Cédalion.


***


« Le Secteur Fantôme est devenu mon obsession.


Songez-y donc. Une terre-plaque déserte gardée par d’autres Secteurs désolés, telle une reine dans sa cour de solitude. Une étendue sans fin de ruines oubliées, de falaises démesurées et de temples maudits, de quoi faire passer la Vallée des Morts pour le centre-ville de Nybel. Des phénomènes de feux céruléens et d’orages stellaires, à en croire les premières chroniques ocritiennes, comme si les déesses et les intendants même s’y livraient bataille. Et de ces braises, disait-on, des créatures légendaires parfois naîtraient…


Ce n’est pas une lubie ni une question d’égo. Le Secteur Fantôme, c’est le point d’orgue dont rêvent toutes les exploratrices. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 4.)



Cédalion n’en revient toujours pas. Non seulement son infiltration se déroule à merveille, mais il récolte en plus des informations capitales sur les futures manœuvres rebelles. Non : de l’Alliance, comme ils nomment leur dissidence.

Il n’a même pas eu à compter sur Khoras. Cette fois-ci, son mutisme allié à son volontariat lui ont permis de laisser traîner ses oreilles où il fallait. Il a d’abord appris qu’Abriel allait contacter son informateur secret en présence de la Palatine. Il a su, ensuite, découvrir le degré et l’endroit. Mieux encore, Cédalion – ou plutôt Siléon – s’est fait intégrer aux porte-muscles déployés pour tenir à l’écart d’éventuels curieux.

Abriel a dédaigné la passerelle de la frégate et utilisera son communicateur personnel ; il s’est installé sur une des terrasses de plaisance du Sylvaer en compagnie de la Palatine, Janel, du chambellan, Philandre, et de sa coéquipière, Thalie.


Cédalion inspire sa fumigation d’êva, puis déclare :

« Je descends vérifier le niveau inférieur. »

Khoras opine gravement. Qu’elle prenne au sérieux le détour du périmètre ou qu’elle devine la mission du Novarien, celui-ci n’en a cure : elle n’est qu’un instrument dans la main puissante de l’Obscurie, et Cédalion le gant qui la manipule.

Alors, il dévale souplement les escaliers jusqu’à gagner la coursive d’en dessous. Personne en vue. Il remballe sa pipe et ses bésicles cache-soleil, puis déverrouille l’écoutille menant à l’extérieur. Une passerelle ouverte sur le vide, ceinte d’un garde-corps ; au-delà, une chaîne montagneuse s’abandonne à la caresse d’une brise légère. Celle-ci chante en effleurant la série de bouches d’aération, des tuyaux larges recourbés vers le haut comme un cobra des steppes au défi, ou comme un vermal à dents de sabre gonflant son poitrail.

Or, la “tête” de ces créatures métalliques s’appuie sous la plateforme des conjurés néphélins. Sans égard pour le vide défilant lentement autour du vaisseau, Cédalion s’attelle à l’escalade. En chevauchant une bouche, il devrait pouvoir…

« … m’expliquer pourquoi vous avez emmené cette chose ? C’est la troisième fois qu’elle essaye de me mordre ! »

Je les entends !

Cédalion n’aurait jamais cru se réjouir d’écouter Abriel râler à son insu.

« Elle ne mord pas, le coupe une voix froide, elle joue, détendez-vous !

— C’est ça, Thalie, vous êtes bien placée pour… eh, me la mettez pas dans mes bras ! Philandre, qu’est-ce que je fais ?

— Tout va bien, Cirice, tout va bien, répond doucement le chambellan. Viens plutôt voir tonton Phiphi. »

Dissimulé sur son tuyau, Cédalion roule des yeux. Sortir premier de la cadetterie avec tous les honneurs, se voir nommer jeune commandant et pourfendre des impies de l’Obscurie, s’infiltrer dans les rangs ennemis par une série d’opérations délicates… tout ça pour entendre une scène de ménage autour d’un vieil animal de compagnie !

« Elle a perdu son père, Abriel, explique la Damoiselle d’Ormen en s’adoucissant. J’espérais que vous sauriez la prendre sous votre aile, car le Sylvaer est son foyer autant que le vôtre.

— Arkon, son père ? Son griffoir gâteux, tout au plus.

— Soyez gentil, s’il vous plaît. Darse en serait ravie. »

Elle est pourtant agréable, cette bestiole.

La discussion reprend au bout de quelques secondes. Cédalion distingue, dans le grommellement d’Abriel, une pointe de chaleur sincère :

« Très bien, mais c’est parce que c’est vous ! »

Cette nuance, il ne la connaissait pas chez son ancien capitaine – non, chez son commandant, il faudra bien s’y résoudre. Il n’a pas fait que fuir ses responsabilités. Il change…

Abriel parvient même à décrocher un léger rire à son interlocutrice.

Il aurait des sentiments pour sa coéquipière ?

Cédalion grave l’information dans sa mémoire : un point faible qu’il pourra exploiter en temps voulu…

Une autre voix intervient, profonde et teintée d’un bel accent noble. Faute d’avoir pu l’approcher, l’espion devine qu’il s’agit de cette mystérieuse Novarienne à la peau bleu nuit, comme celle du…

Comme celle du Messager.

C’est donc la Palatine qui parle :

« Abriel, êtes-vous prêt ? Vous passerez l’échange en haut-parleur ? »

L’ancien capitaine – le commandant – répond par l’affirmative, un peu nerveux. Elle reprend :

« Souvenez-vous : l’Agent ne doit pas savoir que vous avez caché la Médaille à Lengel. »

Cédalion manque de choir tant son cœur l’ébranle. Il se maudit, se raccroche et tend l’oreille de plus belle.

« De toute façon je vais faire comme on a dit, Janel : je prétendrai que j’ai déjà le coffret et que j’essaye de l’ouvrir. Il m’a mené à lui et il sait que le mécanisme est piégé. S’il tient vraiment à la récupérer, il m’aidera plutôt que de me rouler. »

Par les anneaux rouillés de la morte Nephel…

« Allez, reprend Abriel, je l’appelle. “Tonton Phiphi”, tenez bien la sylicate, d’accord ? »

Un petit temps s’écoule encore. Enfin, une voix métallique perce le silence nerveux :

« Abriel ? C’est toi ?

— Bah évidemment, qui veux-tu que ce soit ?

— Ton oreillette était désactivée, je n’avais ni nouvelles ni signes vitaux de ta part. Je te croyais mort, inconscient !

— Faut savoir, Gaeth, mort ou inconscient ? »

Gaeth ? Mais…

Cédalion se fait violence pour remettre sa surprise à plus tard : l’échange est trop important !

« Effectivement, reprend l’interlocuteur, avec une répartie pareille, ça ne peut être que toi…

— Mon oreillette a été endommagée suite à ma sortie du Tombeau, j’ai mis un moment à pouvoir la faire réparer.

— Je commençais à désespérer. C’est la quête de toute une vie qui aurait été foutue en l’air !

— J’te remercie de ta sollicitude… »

Un soupir éraillé : Gaeth ventile tant bien que mal sa nervosité.

« Désolé, Abriel, ça a dû être rude de ton côté. Tu n’as rien trouvé, j’imagine ?

— Tu le savais ?

— De quoi ?

— Que le Messager est un Novarien.

— Il n’avait pas la Médaille, j’imagine ?

— Réponds. »

S’étire un nouveau silence, à chaque fois plus tendu que le précédent.

« Dis-moi, Gaeth.

— Oui. Je le savais.

— Et tu n’as pas jugé bon de m’en parler ? »

C’est seulement durant leur confrontation dans le désert que Cédalion a connu Abriel si sérieux. En outre, sa gravité s’empèse maintenant d’une rancœur aigre.

« Tu ne m’aurais pas cru. »

L’espion peine à comprendre l’hésitation de Gaeth. Abriel, lui, passe outre :

« Je commence à en avoir franchement marre de tes manipulations, Gaeth. Qu’est-ce que tu me caches encore ? Pourquoi merd… pourquoi diantre je continue seulement à te parler ? Tu peux me le dire, ça ? »

Cédalion grince des dents. Ne corrige pas ton vocabulaire maintenant, saucisse de groc, il va comprendre que tu n’es pas seul !

« Parce que tu es presque au bout de tes efforts, Abriel. Je t’ai garanti la liberté, il ne te reste plus qu’à…

— Je sais pour Jorus.

— Quoi ?

— Je sais pour Jorus.

— Comment ?

— T’es bouché ou quoi ? Je t’ai dit que je…

— Non, je voulais dire : comment le sais-tu ?  »

Abriel jubile à présent. Il semble se délecter de damer le pion à l’autre :

« J’ai trouvé de bons potes parmi la Rébellion Néphéline. Et j’ai récupéré le commandement du Sylvaer.

— Oh, je vois. Bien joué alors, tu es tout proche de…

— Pas de pique ? Pas de condescendance ? C’est bien à la Vigie que je parle encore ? »

Cédalion capte un très léger chuchotis : sûrement une invitation à la prudence. L’espion pourrait presque deviner le sourire téméraire d’Abriel, celui qui répondrait pour lui “t’inquiète, je gère”.

Gaeth reprend avec précaution :

« Non… pourquoi me demandes-tu ça ?

— Parce que j’ai pas droit à tant d’égard d’habitude. Tu m’as l’air bien pressé.

— Et ça ne te paraît pas normal ? Si tu savais depuis quand je prépare cette opération…

— Justement, non, je ne sais pas. Je ne sais rien, ou presque.

— Tu sais pour Jorus à présent. Tu sais où il te mènera, et avec qui.

— Il ne me manque qu’une seule chose… »

C’est là que tout bascule.


« Eh ! »

Un sursaut ramène Cédalion à son étage…

Une Néphéline sur la passerelle !

Elle vient de surprendre l’espion et, déjà, porte la main à sa hanche pour en tirer un pistolet. Pas le temps, il lui décoche un pied en pleine mâchoire. La tête de la Novarienne heurte par l’arrière une autre bouche d’aération. Cédalion en profite et saute. Réception souple, pas chassé en avant…

« C’était quoi ce bruit ? On nous écoute pas au moins ? »

La voix de Gaeth, un pont plus haut.

« J’sais pas, répond Abriel, je vais voir. »

Malgré la détermination de la Néphéline, Cédalion la gagne de vitesse. Poing droit dans la rate, avant-bras gauche contre la trachée. Il ouvre sa dextre et presse sa paume sur la bouche de la combattante. Celle-ci se retrouve plaquée contre le grand tuyau, étouffant déjà : c’est tout juste si ses paupières parviennent à rester écartées.

Les secondes passent…

« C’est rien, déclare Abriel. Sûrement un piaf.

— “Sûrement un piaf” ? Tu te fiches de moi, t’es pas tout seul ou quoi ? »

Les voix s’éloignent. Cela n’empêche pas Cédalion d’entendre éclater le commandant, malgré le sang qui bat à ses tempes :

« Eh, lâche-moi un peu tu veux ! On vole dans les montagnes, parfois des nécroptères viennent faire les cons sur le bastingage.

— D’accord, d’accord, pardon.

— Donc, ce sont des mots en planhin sur la serrure ?

— Oui, elle comporte cinq roues et sur chacune tu devras actionner le bon caracterme… »

Un fourreau feule : une lame lacère la poitrine de l’espion.

Coriace !

La Néphéline profite de l’écart réflexe de son adversaire pour inspirer de nouveau. Elle se reprend vite et, déjà, se jette sur lui couteau en avant. Il n’essaye pas de la désarmer : il pivote, laisse passer l’attaque et, même, l’accompagne de sa main. Emportée par son élan, la Rebelle penche vers l’avant. Cédalion n’a plus qu’à fermer les doigts sur sa mâchoire, et accentue son déséquilibre pour la faire basculer sur le garde-corps. Ses pieds quittent déjà le sol…

Il s’approche, susurre :

« Tu aurais dû crier. Au moins ta vie n’aurait pas été vaine. »

Il retire sa paume… et la reforme en poing, qu’il écrase contre la glotte de la Néphéline. Elle n’a ni le temps de respirer ni de ramener sa lame contre lui : Cédalion la pousse au-delà de la rambarde.

La combattante choit hors du Sylvaer et disparaît dans le paysage montagneux, piètre tache aux couleurs néphélines rapetissant à vue d’œil. Pas un cri, pas un bruit n’alertent les âmes à bord.

Une vie de plus pour le Messager. Les nécroptères auront mieux à faire que venir jouer sur le bastingage.

Cédalion ne se réjouit pas de sa victoire : juste une Novarienne en uniforme à qui il doit la perte d’un temps précieux. Il se passe les doigts sur sa poitrine – blessure superficielle – et regagne son perchoir.

« … sais déjà qui est Liane Vestine, poursuit Abriel, merci.

— Donc, il te faudra trouver une combinaison de cinq mots qui pourrait la concerner, elle et Mila du Rel.

— Ouais, ça serait bien leur genre. J’aurai droit à combien de tentatives, d’après toi ?

— Aucune idée, méfie-toi. Cherche des textes de leur main, peut-être des mots en planhin aussi ? Les écrits datant des Planhigyns ne courent pas les rues, mais s’il y a un endroit qui peut en receler, c’est bien le Sylvaer. »

Les informations ayant circulé, la conversation entre Abriel et Gaeth prend rapidement fin. Contrarié, Cédalion n’apprend pas qui est cette Mila du Rel. Il continue d’écouter alors que le commandant demande :

« Qu’en pensez-vous ?

— Ce Gaeth demeure prudent, constate Janel. Néanmoins il a tout intérêt à ce que vous réussissiez cette mission dans un premier temps. Nous fier à ses indications serait avisé.

— Je suis d’accord, ajoute Thalie. Il ne nous reste plus qu’à dénicher les bons caractermes. J’ai déjà commencé à compiler nos documents concernant Liane et Mila, depuis votre description et la trouvaille de Marielle.

— Qu’est-ce que je ferais sans vous ?

— Beaucoup de bêtises, Abriel. Mais commencez donc par réfléchir au moyen de neutraliser les défenses obscuriennes pour notre sortie hors atmosphère. »

Le commandant du Sylvaer s’empresse d’énoncer ses idées. Prompte, la Palatine le coupe :

« Pas ici. Donnons congé à nos gardes et allons trouver de quoi écrire.

— Bonne idée, Janel, réplique Abriel. Suivez-nous donc dans la Frondaison, la maison de Thalie sera parfaite.

— Euh… Oui, voilà, soyez donc invitée chez moi. »

La voix de la Damoiselle d’Ormen s’estompe alors qu’elle disparaît – devine Cédalion – dans la coursive à l’intérieur du vaisseau. L’espion se hâte de quitter sa bouche d’aération et de regagner son poste.

Il a un rapport à faire.


***

Un bal.

Par le squelette de Kosteth, c’est vraiment ça le plan ?


Lors de “l’Opération Taraben”, le Sylvaer filera vers le Phylactère pour le traverser grâce au Joyau de Pénitence. Nul doute que l’Obscurie fera décoller la chasse, aussi les alfars sortiront le défendre, relayés par les lindorms une fois hors atmosphère. L’effet de surprise reposera sur l’action de notre seconde flotte, dont l’ennemi ignore l’existence.

Avant cela, les amphiptères et les megalans rapatrieront nos troupes restantes et nos sympathisants, tout comme les groupes civils que nous aurons convaincus de nous rejoindre. L’opération s’effectuera au dernier moment pour diminuer les risques de trahison – pas le choix si l’on veut sauver un maximum de personnes.

Mais d’abord, nous devrons couper l’alimentation électrique de surface dans toute la terre-plaque, afin de neutraliser les défenses antiaériennes ainsi que les communications à grande distance. Ce qu’il nous reste à apprendre, c’est la répartition énergétique du Secteur 5.4.


Lors de notre énième réunion, dans le calme bucolique de la Frondaison, Thalie suggère d’approcher les Hauts-Fonctionnaires locaux. Donc, des Keroubs.

« Mais comment ? demandé-je. Pénétrer par effraction pour leur mettre un couteau sous la gorge nous ferait remarquer prématurément. »

Myriel grogne :

« Très subtil, mon commandant. »

Il croise les bras pour les gonfler – ou me gonfler, peut-être. La Palatine lève une main pour intercepter mon énervement.

« Écoutons la Damoiselle d’Ormen jusqu’au bout, voulez-vous ? »

Nous sommes sur la terrasse de Thalie. Les tables basses, les fauteuils, poufs et méridiennes, les piles de carnets, livres, feuilles et cartes étouffent la mosaïque. Pour contrebalancer, les atmodiffuseurs du jardin nous offrent une ambiance légère : brise tiède, lumière douce à travers le contreprisme. Les feuillages frétillent sous le frémissement des angelots, la Bérénée clapote discrètement.

Tout le monde est là. Thalie, bien sûr. Janel et son frère, ainsi que Laurélise – la “moniale” de la Palatine, son bras-droit qui assure les fonctions qu’elle ne peut pas remplir elle-même[1]. Eshana, accompagnée par Lassïm, le Premier Lindorm néphélin ; son homologue, Saren, est ici en qualité “d’Alfarin”. Kia n’y est pas : elle a préféré assister Théadrine qui, dans les cuisines, a promis de nous confectionner quelques gourmandises en pâte feuilletée – les deux sont inséparables depuis qu’elles se sont rencontrées, au grand dam du pilote et de Philandre. Le chambellan siège également, Cirice sur les genoux. Darse est à côté, fasciné par la sylicate ; il ravit par sa présence Antée, la vieille archiviste sylvarienne, et Marielle, qui a rapidement tenté d’apprendre sa langue signée à la Gargoule. Celle-ci peine malgré sa bonne volonté, peu habile de ses mains fatiguées, et c’est à la surprise générale que Béor s’est proposé en intermédiaire, en dépit de ses doigts sous-numéraires. Même Ellis, la médecienne keroube, siège : la Main de Kosteth accueille civils et combattants et leur impose une quarantaine avant que les effectifs ne se mêlent[2].

Voilà, je crois que je n’oublie personne. Ah, Alyce est également présent dans un coin, accompagné de Dunelle, une jeune et fougueuse Lumineuse qui s’intéresse bien plus que lui à la conversation. Bon, et il y a moi, évidemment.

Suite à la proposition de la Palatine, Thalie inspire un bon coup et commence à s’expliquer :

« Nous n’aurons pas besoin d’ombres et de sang, Abriel, mais je vous remercie pour votre enthousiasme. »

Je capte le ricanement de Saren, amusé par l’ironie de ma coéquipière, mais je m’oblige à rester concentré.

« C’est une solution mondaine que je propose. Les fonctionnaires sont des civils, ils ne sont pas liés aux forces obscuriennes. En tant qu’assistante pour Arkon, j’ai mes entrées parmi les riches et les puissants de plusieurs Secteurs ; un tel réseau demeure solide pour qui sait le faire vivre.

— Mais Arkon est mort », intervient le sabreur, posant sur moi son regard chargé d’étincelles.

— Par les braises d’Ylüne, Myriel, veux-tu bien laisser finir la Damoiselle d’Ormen ? »

Me chauffe pas, toi, ou j’vais t’allumer.

« C’est bien en Damoiselle d’Ormen que je jouerais mon rôle, Abriel, merci. »

Je ne retiens pas ma satisfaction. L’habileté de Thalie à rediriger la conversation force le respect.

« Je propose d’approcher Dantélien II, continue-t-elle. C’est un Keroub responsable de l’entretien et la gestion énergétique du Secteur 5.4.

— Oulah, s’étonne Eshana, c’est plutôt du gros bonnet, non ? »

Antée rit de cette expression tandis que Saren confirme. Marielle s’empresse de poser une question, formulée par Béor :

« Comment le convaincre de nous accorder une audience ?

— Nous n’aurons pas à le faire, répond Thalie. Dantélien vit dans un manoir en surplomb de la Phalange des trois plaines, niché où s’élèvent les Pics des déesses. La vue est imprenable et il apprécie la montrer à quiconque, le plus souvent par des réceptions fastueuses.

— Que suggérez-vous ? s’enquiert Janel. Votre réseau serait-il suffisant pour vous faire inviter là-bas ?

— Dantélien II est ce que nous pourrions appeler un “personnage” : il se plaît à cultiver des liens avec le haut peuple, tout en maintenant son influence auprès des Fonctionnaires kérubins. Il donne en ce moment une série de galas pour collecter des fonds afin de soutenir les bourgeois du centre-ville de Lengel, dont l’activité commerciale est mise à mal par le double siège de la cité. »

Une compréhension générale éclaire notre assemblée. Enfin, sauf pour Alyce et Darse, qui visiblement pensent à autre chose. La Damoiselle d’Ormen poursuit :

« Le quartier nord ayant été passé au peigne fin par l’Obscurie, le Sylvaer peut se prétendre concerné.

— Il s’agit des opérations les moins reluisantes menées par le vieil Arkon, intervient Myriel, ce n’est pas vraiment digne de nous manifester pour un tel prétexte.

— Je suis d’accord avec lui », ajouté-je à ma propre surprise.

Le visage de Thalie s’illumine. Son idée va plus loin, j’en suis sûr.

« Justement. Le Grand Séculaire s’est éteint et la nouvelle commence sûrement à circuler dans les hautes sphères : des Keroubs tels que Dantélien doivent le savoir. Je peux représenter le nouveau commandement du Sylvaer et manifester l’envie d’anoblir notre image et nos actions. »

Tout le monde la couve du regard, même ceux du fond qui commencent à se rendre compte qu’un truc se passe. La Damoiselle n’est pas peu fière de ses idées, aussi son sourire semble intarissable ; je l’admire, inlassable. Une question taraude la Palatine :

« Êtes-vous sûre que, malgré cette idée, le Keroub soit enclin à vous recevoir ?

— Le Sylvaer dispose d’une grande trésorerie que les légendes embellissent depuis des millecycles : avec un don substantiel, je me ferais ouvrir n’importe quelles portes. Il y a, en outre, un autre élément sur lequel nous pourrions jouer. Un élément qui vous concerne, Abriel. »

Elle concentre son attention sur moi.

« Dantélien II fréquente les universitaires de Nybel, j’ai déjà eu l’occasion de le connaître lors d’une réception donnée par Tephyr de Silaran III.

— Qui ?

— L’un des très rares représentants d’une noblesse novarii, intervient Janel, un peu amère. Sa lignée aurait une origine commune avec les ancêtres de la prêtresse Adélanie, d’où son teint mat. Or sa famille a su convaincre les fonctionnaires obscuriens de l’absence de liens entre les Silaran et les Inomel… en multipliant les pots de vin.

— Quoi qu’il en soit, reprend Thalie, c’est la couleur de peau de Tephyr qui a suscité la curiosité de Dantélien, et les deux entretiennent une amitié sincère. Et c’est là que je voulais en venir.

— À l’amitié des nobliaux ? »

Myriel me foudroie du regard, mais Eshana et les deux ados pouffent. Darse darde sa tête un peu partout dans l’espoir de piger quelque chose.

« Dantélien II est un fin lettré, annonce Thalie. Il collectionne les récits anciens et les statues, enluminures et peintures représentant les Keroubs antiques. »

Ma coéquipière farfouille parmi ses documents et en extirpe un parchemin sur laquelle sont peintes quelques figures à l’encre noire. J’ai aperçu des sculptures similaires sur l’épave de Nahash, le léviathan au fond du lac, aussi préféré-je laisser à Thalie le soin d’expliquer :

« Voici une représentation de Keroubs antiques, annonce-t-elle. Une femme ici, un homme là…

— On dirait des Novarii », la coupe Eshana.

Elle ouvre grand l’œil, fascinée. Les Inomel, ainsi qu’Antée, Marielle et notre médecienne kérubine, connaissent déjà ces images, mais les autres ici sont trahis par leur ébahissement.

« Vous avez raison, réplique Ellis à Eshana. L’espèce kérubine est celle qui a le plus souffert de son installation sur l’étoile-sanctuaire. À en croire les chroniques, “nous” n’étions pas ainsi sur Zvat et Nephel », achève-t-elle en désignant son propre corps.

Peut-être mes nouvelles expériences m’ont-elles fait gagner en empathie. Quoi qu’il en soit, je loue sincèrement son sang-froid et sa neutralité. Eshana acquiesce et mentionne l’éclaircissement épidermique des Novarii, ce à quoi Janel rétorque :

« Il y a davantage. L’espèce Novarii amenée par le Messager fut une aubaine pour les Keroubs, qui virent en elle la main d’œuvre idéale pour les besognes auxquelles eux-mêmes rechignaient. La dégénérescence kérubine sur Ocrit amplifia cet asservissement jusqu’à faire de nous la “race-esclave”.

— Alors quoi, interviens-je, Dantélien serait jaloux ? Ou nostalgique ? »

Thalie secoue la tête. Et sourit encore – le rouge lui monte aux joues.

« Non : il est curieux, tout simplement. Son admiration pour les antiques formes kérubines fait de lui quelqu’un de particulièrement sensible au charme novarii, surtout dans ses aspects les plus distingués. »

J’éclate de rire.

« Vous êtes en train de dire que vous comptez simplement enfiler votre plus belle robe et faire tourner toutes les têtes lors de son gala ?

— C’est à peu près ça. Plus je satisferai sa curiosité, et plus il sera disposé à satisfaire la mienne.

— Attendez, vous disiez plus tôt qu’un élément me concernait. »

Les étoiles dans ses yeux chauffent ma poitrine… et pas d’une manière qui me mette à l’aise.

« En toute objectivité, poursuit Thalie, je crains que l’importance de ma réussite fasse de moi une figure trop sollicitée ce soir-là, aussi mieux vaut-il me considérer comme une diversion. »

Non.

« Et alors ?

— Et alors, je ne pourrai pas accomplir cette infiltration seule. J’aurai besoin de quelqu’un sur place, qui saura profiter l’attention de l’assemblée envers moi pour s’engouffrer dans la brèche. »

Non, pas ça.

J’observe notre petit comité.

« Quelqu’un d’assez mondain, je suppose ?

— Une personne, énonce lentement ma coéquipière, qui n’arbore aucun signe distinctif suspect, ce qui exclue les Lumineuses, ou encore Eshana – désolée pour toi.

— Il n’y a pas de mal, ma Sœur, assure la Néphéline.

— Et Saren, alors ?

— Je passe mon tour, mon commandant. Trop rustre.

— Et Philandre ? Ou Antée, tiens, vous êtes parmi les deux figures les plus distinguées du Sylvaer. »

J’aime pas du tout, du tout du tout le déni sur leur visage, là. Thalie poursuit son explication :

« Il nous faudra peut-être une infiltration dans le sens plus conventionnel du terme, si les confidences à glaner font défaut. Vous êtes la personne la plus indiquée, Abriel. »

Nouveau sourire, partagé par Saren, Myriel et tout le monde. Le traquenard.

« Mais attendez, vous voulez que je vienne au bal ? Vous disiez que le Keroub est sensible au “charme novarii”.

— Oui.

— Va y avoir du travail, alors ?

— Oui… »


***




[1] C’est ainsi rare de les voir ensemble. Laurélise semble très modeste et se comporte comme la plus pieuse des Sœurs, aussi n’avais-je pas soupçonné son rang. [retour]


[2] C’est un tel bordel, si vous saviez. Je suis vraiment crevé. [retour]


Commentaires

En effet, va y avoir du travail ! Bon par contre, j'arrive pas à savoir pourquoi ils donnent certaines informations à Nilith, ça me semble super risqué !
 1
jeudi 20 mai à 11h22
Elles sont sélectionnées, pour voir comment l'Obscurie réagit ;)
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vendredi 21 mai à 17h34