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Julien Willig

mardi 2 février 2021

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XIX

[Résumé des chapitres précédents]

Au sein de la Rébellion Néphéline, nous avons découvert que la Médaille du Messager se trouve à Lengel. Thalie et moi avons profité d’une balade tranquille au cœur de la Petite-Nephel. Ma coéquipière m’a décrit la bonté des Sœurs Lumineuses, à l’opposé des tarés du culte obscurien. Plus fort encore, elle a su me convaincre de raconter mon secret le plus profond : la manière dont je fus affranchi de l’oppression du Zélotron-B…


***


« La Sujette arbore une crinière noire mi-longue et en bataille. Son timbre est profond et déploie un certain charisme ainsi qu’une grande confiance en soi. Elle a un épiderme légèrement foncé, un corps athlétique et un visage décidé, marqué par les luttes.

Sa vêture est constituée d’un pantalon de cuir, d’une veste de tissu crème passée sur un veston orange avec, parfois, un long manteau couleur rouille. La broche en argent du Double-Crâne orne son cœur, une dague et un Peccamineux ses hanches.


Par ordre d’Ogon III de Mellona, elle doit être impérativement interceptée, désarmée et menée dans mes quartiers pour interrogatoire ; que cela soit fait sans heurt. Contrevenez à cette injonction et l’opprobre du hurle-vorcin ne vous épargnera même dans la mort.


Ainsi moi, Narïm, premier lieutenant du Grand Vâzir, ai-je commandé.


[Griffonné :] À mon avis il veut plus que l’interroger le premier lieut… [illisible et recouvert d’une tâche brunie] »


(Circulaire du Clan Toxépin concernant Liane Vestine.)



Accroupie les pieds dans le sable, Thalie rompt le fil des vaguelettes du bout des ongles. Elle a dans son regard le fantôme de la lanterne évanouie au milieu des feux follets.

« Ainsi, tout vient d’une simple broche.

— Oui. La première découverte ayant bouleversé ma vie. »

Elle essuie ses doigts gauches et souffle dessus doucement : l’eau doit raviver la souffrance des phalanges cassées[1]. Puis elle me laisse les saisir et les accueillir dans mes paumes.

« Je comprends que vous ayez voulu cacher ce mystère, Abriel. Il dévoile beaucoup de vous. De vos faiblesses, mais aussi de vos forces.

— Euh… oui, sûrement.

— Vous n’avez jamais été maître de vous. Malgré tout, vous trouvez toujours la force de vous battre pour ce qui vous tient à cœur. »

Pourtant, mes doutes sombrent dans les profondeurs.

« C’était une bonne idée d’affranchir Darse. Cette prise de risque en valait la chandelle à plus d’un titre ; voyez comme elle est heureuse à présent. »

Je confirme, d’un hochement de tête.

« Est-ce que vous y pensez quand vous… affrontez d’autres Hydres ?

— J’essaye d’éviter. Les Dracènes tuent dans l’œuf le développement de leur conscience : techniquement, les Hydres ne sont guère que des êtres en devenir. C’est… bon, c’est atroce de le dire de cette manière, mais tuer une combattante mentaguidée se rapproche davantage d’un moyen de contraception ou d’un avortement que d’un meurtre véritable. En revanche, supprimer une Dracène… »

J’envoie un caillou s’immerger. Les ondes s’épandent au mépris des vagues.

« … revient à libérer toutes ses portées ? » achève Thalie.

J’acquiesce.

« Concernant la vôtre, de liberté…

— Par rapport à Gaeth ?

— Oui. Vous l’avez gagnée dans les souterrains de Béthanie, dans le bastion même de l’Obscurie ; qui d’autre mieux qu’elle aurait pu vous délivrer du Zélotron-B ?

— Vous pensez que Gaeth est un agent voué à me tromper ? »

Je me tends soudain.

« Qu’y a-t-il ?

— Thalie, je viens de me rappeler d’un truc. »

Elle plonge dans mon regard, tout ouïe.

« Ce taré en armure noire que j’ai affronté après avoir été démasqué, vous vous souvenez ? »

Ses yeux se vident : je la connais assez bien pour voir qu’une tristesse, fugace, la désoriente. Je m’en étonne :

« Quoi ?

— Oh, Abriel, j’ai tellement senti votre souffrance hier. »

Nos mains s’enlacent, nous donnent à chacun le réconfort qu’il nous manque.

« Donc, ce type, là. Il me donnait l’impression de me connaître. “Abriel de Molenravh”, disait-il, “enfin à ma merci”. Et il s’est présenté comme l’Agent… l’Agent des Quatre Harmonies, je crois.

— Et ?

— Et toute une ribambelle d’autres titres.

— Non, je veux dire : qu’a-t-il dit d’autre ? »

Un zeste de son impatience de jadis durcit ses traits. J’aurais pu être d’humeur à la faire marcher, si ma trempe de la veille n’éveillait pas des douleurs cuisantes sur mon épiderme.

« Il m’a dit de ne pas mourir trop tôt, qu’il avait “encore des projets pour moi” quand il m’envoyait chez Neptis. Et avant ça…

— Oui ?

— “Je suis la sentinelle, j’observe la terre et le ciel parmi les étoiles”. »

Thalie entrouvre les lèvres et reste muette, interdite.

« D’habitude, quand on parle d’étoiles je pense à vous… »

Son regard égaré ne perçoit pas la coloration de mes joues. Je tire de son inconscience la force de continuer.

« Mais je viens de me dire que “la sentinelle”…

— La Vigie ?

— Voilà.

— Il se serait trahi ?

— L’Agent avait hâte de m’affronter, et il était très fier de son rôle. Il parlait d’aiguiller les chemins, de corriger les esprits… Non, l’inverse je crois. Bref, l’excitation de se trouver enfin face à moi, si vraiment il me connaissait, aurait pu le pousser à se dévoiler un peu trop.

— Alors, l’Agent et Gaeth pourraient bien n’être qu’un. »

Sa voix blanche se perd dans le brouillard de Lumière. Il me faut bien ses doigts dans mes paumes pour ne pas souffrir de revivre cette âpre défaite. Le masque luisant de noir, la cape au bruit de tonnerre et Régente, son épée paralysante…

Il ne voulait pas vraiment me tuer. L’Agent est venu à moi quand Laetere m’a repéré.

« Un autre détail m’a perturbé. J’ai voulu demander de l’aide à Gaeth lors de la bataille de Lengel. Il m’a répondu agacé et occupé, prétextant qu’il n’avait pas le temps pour moi. Je me demande s’il ne cherchait pas à me faire appréhender.

— Ça n’aurait pas de sens, s’il s’attendait à vous faire trouver la Médaille.

— Oui, mais je l’avais déjà cachée. Et les Hydres de Ghalya me sont tombées dessus peu après.

— C’est peut-être un hasard, vu les circonstances.

— Gaeth sait beaucoup de choses, Thalie. Une chose exceptée : l’endroit où j’ai caché la Médaille. »

Ses sourcils creusent un chemin sur son front pour cette pensée naissante. Elle effeuille machinalement le bout de sa tresse, dont le frottement des crins se perd dans le chant clair de l’eau.

« Il y a autre chose. Dans les catacombes de Mila du Rel, j’ai été attaqué par une escouade obscurienne sitôt avoir confirmé à Gaeth que le coffret était en ma possession. Je n’avais même pas entendu les troupes se rapprocher. »

Elle relève la tête, puis son corps. Lumière l’éclaire et tisse un halo d’argent autour de sa silhouette.

« Je révise mon jugement : c’est bien imaginé, Abriel. Très bien imaginé même. »

Une main tendue.

« Venez. »

Je me dresse à mon tour.

« Où allons-nous ?

— Vous avez gagné votre visite à Shavo.

— Et pour l’Agent ?

— Vous m’avez donné une idée. »

Ma partenaire cultive le mystère en me guidant jusqu’au boyau des cellules. Elle jure de m’attendre à la sortie, les yeux et les oreilles loin d’ici, et fait ouvrir la geôle du détenu par le gardien – toujours le même mec nonchalant, d’ailleurs.

« Tiens, c’est toi, remarque Shavo. Que me vaut cet honneur ? »

Il ne m’épargne ni l’ironie, ni son bâillement. C’est tout juste si le Novarien daigne se redresser sur sa couche pour s’assoir. Autour, des éléments de confort font de lui plus qu’un simple prisonnier : reliefs de panier-repas, couvertures, grimoires et cahiers, différentes fioles et bouteilles, un bassin d’eau et même un braséro avec tout un fatras, dont du matériel de distillation et des pierres veinées de bleu mêlées au charbon de cactus séché. S’il croupit en cellule au lieu d’une chambre, ce doit être pour ne pas oublier son statut de détenu – sacrée Janel, généreuse par devant, retorse en arrière-plan.

« Tu t’appelles Shavo, c’est bien ça ?

— Ouais mon gars. Me juge pas pour le masque, balaye-t-il d’un revers de main, j’avais une autre vie avant. Au fait, j’viens d’Ravh.

— Je sais.

— J’l’ai jamais dit à mes tôliers. C’est Eshana qui te l’a raconté ? Elle va me faire libérer, tu crois ?

— T’as vraiment pas changé, le vieux. »

L’incompréhension voile son regard lourd. Puis, peu à peu, l’éclaircie s’exhume d’un passé lointain. Il se lève, chancelant.

« … Abriel ?

— Père. »

Il tombe au sol dès mon premier bourre-pif.

« Qu’est-ce que tu fous ?

— Toujours pour ta gueule, hein ? Après tout, tu t’es jamais soucié des autres. »

Mes pieds prennent le relai et je maltraite ses côtes. Shavo se plie en deux. Misérable rebu.

« Comment tu t’en es sorti cette fois-ci ? Qui t’as trahi, qui t’as laissé derrière ?

— Quand… aïe ! Quand ça ?

— Quand t’as fui l’Obscurie ! Comment t’as fait ? »

J’arrête de frapper. Le prisonnier se ramasse, se traîne jusqu’à s’adosser à la roche de sa cellule et remonte ses jambes pour se protéger.

« Merdelle, tu crois qu’on m’a laissé le choix ? J’ai été jeté dehors, ouais, à moitié sevré après un passage au labo de Neptis. »

Deux coups de plus dans les tibias histoire de faire bonne mesure.

« Arrête ! Arrête, merdelle !

— Qu’est-ce qu’il te voulait, Neptis ?

— J’en sais rien… »

J’écrase un pied avec mon talon. Il grogne et retrouve sa mémoire :

« Euh, des tests j’crois ! Voir un truc dans mon sang, il voulait me faire chercher des choses…

— Voir un truc pour chercher des choses ? Tu te foutrais pas un peu de moi ? »

Je lui envoie un livre à la gueule et son crâne heurte le mur. Mieux : son respirateur se déchausse et dévoile son visage… pas aussi bleu que ce que je m’attendais à voir.

« Et ton masque, il te sert à quoi si t’es sevré ? »

Sa voix rauque, privée de son filtre métallique, me déçoit tant elle paraît minable à côté.

« À moitié sevré ! Les pèlerins qui m’ont sauvé m’ont trouvé un truc pour remplacer le Zélotron, mais j’ai toujours besoin de respirer des vapeurs. On fait ça avec du feu et des pierres…

— Ah, la ferme. »

Il lève les mains pour se prémunir d’une nouvelle attaque. Ça me suffit, j’ai même pas envie de m’esquinter sur lui.

« Eux aussi tu les as abandonnés, hein ?

— Quoi ? »

Je renverse le braséro. Surpris, il se détourne et je lui colle une dernière mandale, finalement.

« Merdelle, mais arrête, fils !

— Que j’arrête ? Que j’arrête ? Tu crois que t’arrêtais, toi, quand tu rentrais au p’tit matin, envinassé avec tes potes chasseurs ?

— Mais… mais ça fait plus de vingt cycles ! Et après… et après on m’a arraché à…

— “On”, toujours “on” hein ! C’était jamais d’ta faute après tout. »

Je balaye bouquins et bouteilles autour de nous. M’approche, et lui tends un index menaçant sous le nez. Il tressaille et, pour la première fois de ma vie, je le vois non pas grandir de violence, mais se ratatiner de faiblesse.

« T’as toujours fui tes responsabilités pour nous laisser, maman et moi. Tes conneries ont mené l’Obscurie jusqu’à nous. Elle en est morte.

— Morte ? »

Alors jaillit une réaction à laquelle je ne m’attendais pas : Shavo éclate de rire.

« “Morte” ? Mais, fils, qu’est-ce que Neptis t’as mis dans le crâne, à toi ?

— Quoi ?

— Morte, ah ah ah. Si seulement… »

Pas le temps de le laisser finir : je lui refais la gueule en quelques coups. De pieds, de poings, de tout ce qui passe à ma portée. Il se replie dans ses bras et ses jambes et continue de rire. Le fantôme de son asthme profite de la crise pour écorcher ses poumons… sans briser son hilarité.

« Morte, putain…

— La ferme ! »

Même plus la force de frapper. De réfléchir. De me tenir devant lui et de vivre sa toux rêche…

Je fuis la cellule.


***

J’ai passé un sablier à errer dans les boyaux avant de sortir retrouver Thalie. Ça n’a pas suffi à dissimuler mon malaise, pourtant c’est sans questions qu’elle m’a accueilli ; juste avec elle-même, et c’était très bien comme ça. Ma partenaire a doucement suggéré que nous quittions la Petite-Nephel pour trouver plus de calme : nous nous sommes rendus dans ses quartiers.

Sa chambre lui correspond, dépouillée d’ornements inutiles mais agrémentée de souvenirs chers à son cœur[2]. Les murs de pierre ponctués d’améthystes, les canalisations vitrées, les meubles de fer et de verre, auraient pu rappeler la mienne. Or, ils s’oublient sous d’élégants assemblages de pétales séchés, de coquillages blancs et de coquilles d’huîtres bleues, sous les partitions placardées, sous les livres et les théières antiques qui, parfois, sont les seuls remparts à leur chute, et sous les sillodisques favoris de Thalie qui, trop nombreux, semblent voués à ne jamais regagner leur rangement.

C’est l’un de ces enregistrements qui tourne sur la statiophone à présent. Un grain léger, une musique agréable et boisée, plus raffinée encore que celle qui se joue dans l’antre ensommeillé du vieil Arkon. Tout ici m’enlace alors que nous déjeunons en tête-à-tête sur le balcon. Ma partenaire me parle de choses et d’autres, elle me décrit la beauté des récifs de Nybel, la cité-culture, me raconte les alentours sauvages d’Ormen, et je lui dépeins en retour Molenravh, ses montagnes, la plaine aux geysers et le désert. Je lui conte quelques anecdotes sur mes chasses au trésor, elle de ses efforts pour civiliser les Sylvariens, et nous rions autour du vin de lamiacette bleue[3]. Enfin, Thalie me détaille la Petite-Nephel depuis notre perchoir, puis elle ressert le sujet avec Eshana, la manière dont elle fut recrutée après avoir été récupérée chez l’Angelot – le Ganipote vendeur d’armes – puis soignée et intégrée à la Rébellion.

« Vous n’avez pas mis beaucoup de temps avant de lui faire confiance, on dirait. »

Songeuse, elle laisse son regard dériver sur mon aile de gallinet. J’interromps mon geste et lui en propose un morceau ; elle se réveille alors.

« Eshana avait déjà contacté la Rébellion. Sans nous rejoindre ouvertement, elle avait ouvert le dialogue et nous donnait quelques informations, en signe de bonne foi.

— Elle comptait trahir l’Angelot ? Et ça vous donnait confiance en elle ? »

Thalie plonge des yeux sérieux dans les miens : c’est à la Damoiselle d’Ormen et à son professionnalisme que je fais face, et même la danse de la bougie parfumée entre nous n’ébranle pas ses traits de nacre.

« Elle n’a pas hésité à fuir le repaire de son employeur, et à risquer sa vie pour sauver des nôtres aux prises avec la milice obscurienne. Eshana avait déjà entendu parler des Lumineuses ; c’était l’une de ses principales motivations.

— Mais les Sœurs ne l’ont pas intégrée.

— Pas encore. La Palatine la jauge en la mettant à l’épreuve.

— De quelle manière ? »

En dessous, la Petite-Nephel vibre en turquoise alors que vit la Rébellion. Un wagon effleure les contours du dôme, les forges et les verreries s’activent et le lac, témoin placide, ne cesse de scintiller sous la caresse de Lumière. Thalie s’accorde une gorgée de vin avant de répondre :

« Elle a joué un rôle important dans la bataille d’Ylüne, sur la place centrale de Lengel. En réalité, c’est elle qui nous a fait don des boucliers-lumières, dérobés dans les réserves de l’Angelot.

— Elle m’a l’air sincère, observé-je. C’est quelqu’un de bien. »

Nous poursuivons notre repas avec la bouteille de vin bleu jusqu’à ce qu’il soit temps de rejoindre les autres à l’atelier d’Alyce. En descendant vers le wagon qui nous fera sortir du Palais, je demande à Thalie quelle idée lui est venue quand nous parlions de l’Agent.

« Il s’agirait de le berner. Appelez Gaeth, racontez-lui la situation… et mettez-le sur une fausse piste. Cela devrait nous offrir une belle diversion pour nous infiltrer à Lengel, qu’en pensez-vous ? »

Je valide, malgré un bémol :

« Il sait tout de même que mes possibilités de cachettes sont maigres. L’os à ronger devra être crédible et conséquent. »

Nous trouvons Eshana dans le boyau menant à l’atelier. Adossée contre un mur, elle range en vitesse la seringue de son traitement, l’air contrarié que nous l’ayons vue. Son sourire amical l’efface bien rapidement pourtant.

« Qu’est-ce que vous faisiez tous les deux ? Je vous croyais avec les autres. »

Thalie me faisait découvrir la Petite-Nephel, comme je lui réponds, mais le coin de ses lèvres démontre l’acuité de son intuition. La combattante joue avec ses doigts métalliques – visiblement plus fluides que ce matin – et nous invite à entrer.

« Béor, Darsounet et vos deux pilotes sont déjà à l’intérieur. »

“Darsounet” ? Je constate que les liens se tissent vite ici…

Je zyeute en coin Thalie.

… et qu’Eshana voit mon lézard comme un mâle.

L’atelier est curieusement vaste. Creusé à demi dans le dôme, il est clos et complété par une structure de poutres en acier et de grandes baies vitrées lui donnant des allures de vieux hall. L’esthétique surannée de cette galerie barlongue m’évoque l’architecture du Palais, et je suis prêt à parier que cet endroit en était au départ une dépendance. L’halo-ci, la pièce croule sous les établis poussiéreux et empesés d’outils de formes et de tailles improbables, sous les boîtes de composants électroniques et les copeaux de bois.

« Oh, c’est vous. »

L’esquisse d’ouverture se chiffonne sous la capuche d’Alyce, et il retourne se rencogner dans un coin à notre arrivée.

Sympa l’accueil…

Kia et Saren sont assis sur une paire de caisses, proches. Une discussion sérieuse les absorbe : l’état du siège de Lengel, qui n’est pas à notre avantage. Le pilote oublie la tasse qu’il tient en main et boit plutôt les paroles de l’artilleuse. Au centre de l’espace le plus dégagé de la pièce, Darse jongle avec une grosse balle sous l’œil attentif de Béor. Thalie se crispe dès qu’elle les voit.

Ce n’est pas une balle… c’est l’Orbe de Lumière !

« Eh ! »

J’ignore qui, de ma partenaire ou moi, s’est exclamé le plus vite. Surprise, l’Hydre tourne la tête et laisse tomber la relique. Je vois déjà le quartz se fendre en deux sur la pierre polie, mais une autre roche devance la chute : un bras basaltique aux veinures de lave assez vif pour saisir l’Orbe. Béor contemple sa prise et grogne, désapprobateur :

« Nous avions convenu de rester prudents. Conserve ta concentration. »

Darse baisse la tête, penaud. Sa queue bat le sol et ses serres tiraillent les pans de son manteau.

« Pardon Monsieur Grand Béor.

— Allez, montre ta trouvaille à la Damoiselle d’Ormen. »

L’Hydre retrouve son sourire en se dandinant vers nous. Elle s’empresse de nous désigner différentes gravures, des courbes sur les anneaux. À y regarder de plus près, de grands cercles sont creusés dans le quartz. Nous peinons à la comprendre tellement l’enthousiasme la presse.

« Ces marques lui rappellent le jeu des cerceaux d’or sur la fresque à la graine menant au Tombeau du Messager, précise Béor. Déplacer les anneaux devrait reconstituer l’image gravée. »

Thalie félicite Darse alors que je demande au Rhakyt :

« C’est brillant. Il a trouvé ça tout seul ?

— En grande partie. »

Son œil blanc m’est impénétrable mais, vu le respect avec lequel l’Hydre considère Béor, ça ne m’étonnerait pas que celui-ci lui ait “suggéré” quelques observations.

« Il faut que les anneaux on les bouge, insiste Darse. Hein capit’Abriel, dis, hein ?

— Oui, Petite écaille, on va bouger les anneaux.

— C’est pour que le dessin il soit bien fait, hein !

— Nous vous attendions pour tester.

— Merci Béor », répond la Damoiselle d’Ormen.

Eshana se frotte les mains – acier contre chair – et, tout sourire, lance à Alyce :

« Alyce, que dirais-tu de profiter de la présence de tout le monde pour nous faire essayer ta clarite ? »

L’adolescent opine, timide. Même Thalie l’encourage, aussi s’active-t-il. Il lui faut retirer plusieurs caisses à outils de sous l’établi avant de mettre la main sur ce qu’il cherche.

« Elle a trop de succès, je suis obligé de cacher les flacons pour qu’on n’en prenne pas dans mon dos. »

C’est une belle bouteille qu’il exhume. Un verre couleur menthe, un goulot protégé des coulures par un cerclage en ficelle, et une étiquette tellement vieille que son nom d’origine s’en est évanoui. Il nous verse un filet de liquide transparent dans des gobelets en gré ; à l’odeur qui me décape le nez, il s’agit assurément d’alcool !

« C’est Alyce qui distille ça, explique Eshana en me servant, c’est fait avec plusieurs des plantes qui poussent ici. »

Je renifle le breuvage de plus belle.

« T’es pas un peu jeune pour t’intéresser à ça, Alyce ?

— Il me fallait bien quelque chose pour m’intégrer… »

Un ton pince-sans-rire, mais les regards peinés de Thalie et d’Eshana me révèlent la trop grande part de vrai de sa déclaration. À Béor de valoriser l’adolescent :

« Alyce est un créateur et ses expériences touchent à plein de domaines.

— C’est toi qui l’as fait venir ? Depuis Lengel ? »

Il hoche la tête. Pas besoin d’en rajouter : le quartier nord n’est facile pour personne, encore moins pour un honné.

« Et pourquoi la “clarite” ?

— Par opposition à l’Obscurie », répond Thalie.

Je pouffe.

« Attention Abriel, c’est très fort. »

Et sous mes yeux ébahis, elle avale d’une traite le contenu de son verre et scelle sa bouche d’une moue légère. Les autres en font de même. Darse a eu de l’eau à la place, il n’a pas l’air de s’en être rendu compte et se pourlèche les lèvres, ravi. Seul l’adolescent s’en abstient, retournant à ses bricolages.

À mon tour.

Merdelle.

Impossible de retenir ma quinte de toux, ni les larmes au coin des yeux.

« Y a pas du fruit là-d’dans ? »


Nous passons le sablier suivant à discuter d’éléments divers liés à la Rébellion Néphéline, de l’irrigation des lavoirs et des serres jusqu’au blocage des troupes assiégeant Lengel par les renforts obscuriens. En aparté, Thalie me chuchote que jamais nous n’aurons le coffret à temps pour comparaître devant Arkon.

« Vous auriez une idée ? me demande-t-elle, toute anxieuse.

— Faire comme d’habitude : lui ramener un trésor suffisamment clinquant pour l’ébahir. »

J’attire son attention vers l’Orbe de Lumière.

« Vous n’y pensez pas ?

— Baaah… »

Elle lève les yeux au plafond, soupire.

« Essayons au moins de le faire fonctionner. »

Nous constatons que les marques sur les anneaux de cuivre sont des fragments de cercles qu’il nous faut reconstituer, probablement liés à celui gravé sur le quartz. Rapidement, Béor suggère :

« S’il s’agit d’une relique ancienne et liée à Lumière, elle doit probablement avoir un lien astronomique. Peut-être nous faut-il reconstituer les orbites du système ocritien ?

— À vous l’honneur, cède Thalie.

— Vous avez vu mes doigts ? »

Le Rhakyt lève son énorme paluche de pierre.

« Alyce a les mains fines, laissons-le l’ouvrir. »

L’adolescent se retrouve l’Orbe en main, tout tremblant.

« Et… et maintenant, je fais quoi ? »

Eshana lui glisse des paroles rassurantes. Béor observe et tente de comprendre comment déplacer les anneaux, tandis que Thalie les aide avec ses connaissances cosmiques. Kia et Saren essayent d’occuper l’Hydre, trop excitée pour la concentration générale. Quant à moi, je regarde l’ex-cadette obscurienne se débrouiller, curieux.

Au fil des manipulations, un déclic se fait entendre.

« Ah, hésite Alyce, je crois que… »

Un soleil explose dans l’atelier. Les feux de l’Univers effacent nos rétines, broient le monde en orange. Je n’y vois rien, juste la lumière.

« Qu’est-ce que je fais ? s’exclame l’adolescent. Qu’est-ce que je fais ! »

Et la chaleur commence à monter. C’est une sécheresse tout d’abord, une vague émanation. Puis, très vite, un mur écrasant. Sous la cacophonie de mon cœur tambourin, j’entends à peine la peur d’Alyce…

Soudain, la nuit tombe.

La normalité refait surface, aussi incongrue qu’un pèlerin à genoux sur une étoile.


C’est l’Orbe. L’Orbe s’est refermé.

À travers les feux immobiles qui s’impriment en couleur, je distingue la silhouette d’Alyce au milieu de la pièce, les mains sur la relique. La porte s’ouvre avec fracas : en débaroulent Myriel, haletant, et une paire de Lumineuses.

« Par les rayons de Lumière, l’explosion vient d’ici ? »

Il n’a qu’à suivre les regards pointant l’adolescent pour comprendre ; celui-ci glapit et se débarrasse de l’Orbe sur le premier établi à sa portée.

Thalie se frotte les yeux et se méprend sur mon sourire :

« Ça va, ça brille suffisamment pour vous ? »


***




[1] Encore une fois, je me demande comment ma partenaire trouve la force de jouer de la vibroline. [retour]


[2] Et je jurerais qu’il en est autant des bagues de cheveux, des broches et des bracelets dont elle se pare. [retour]


[3] Une bouteille achetée dans une curieuse boutique de produits importés. “Nous nous sommes sortis vivants du château de Béthanie : avant-hier, je vous avais promis un verre pour fêter cela”, me suis-je justifié. [retour]


Commentaires

L'avis de recherche en début de chapitre est pas très objectif en effet haha
Bon, j'ai hâte de savoir ce qu'il en est vraiment de Gaeth. Je l'aimais bien moi, ça me ferait mal qu'il soit l'Agent quand même !
 1
mardi 2 février à 10h26
Je pense que la suite de l'histoire saura répondre à tes interrogations ;)
 0
mardi 2 février à 14h04