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Julien Willig

dimanche 20 décembre 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XVI

[Résumé des chapitres précédents]

Cédalion suit toujours la lente marche des pèlerins depuis sa chute en plein désert. Désormais très proche de Liliah, il commence à apprécier cette vie en marge de l’Obscurie.


***


« J’ai trouvé l’épée d’orichalque !

Elle dormait dans la chambre forte des grandes mines de Saint-Bastilien. Autour d’elle, les monceaux de pierres précieuses encore brutes que la révolte n’avait pas dissipées… et les corps des volontaires qui s’étaient enfermés là pour garantir à leur arme, depuis devenue légendaire, un abri sûr contre les esprits avides.

Ma chute fut écourtée par une chance malheureuse : je tombais dans les bras d’un Keroub antique en bronze, mais l’une de ses mains brandissait un glaive sacrément aiguisé. Son fil me taillada entre deux côtes, mais je parvins à me bander avant de perdre trop de sang. Plus tragique, ses ongles lacérèrent mes omoplates : je ne pourrai plus arborer mes superbes robes dos nu après ça…

Enfin, j’arpentais les galeries. Il me fallut forcer la combinaison du coffre rouillé et déjouer plusieurs pièges – les têtes pensantes de la révolte étaient décidément brillantes. J’ai pu, ensuite, tenir ma promesse : faire tâter à la chair de mes ennemis l’acier de cette lame durement acquise.


Bien sûr, le lieutenant Narïm m’a échappé. Comme toujours. »


(Mémoires de Liane Vestine, Volume 1.)



Au rythme des halos qui défilent, Cédalion prend conscience de la valeur de l’éphémère.

En partant du petit village que les Pèlerins de Berïn ont visité, Dimel demande au Novarien :

« Alors, vous n’avez pas trouvé de système de communication ?

—Non.

—Pas même une radio portable ? Enfin, je n’insiste pas, j’imagine que vous avez fait ce que vous pouviez.

—Évidemment, Dimel. »

Derrière l’épaule de son père, Liliah adresse un sourire à Cédalion – il mène vite la pipe à sa bouche pour s’empêcher d’en faire de même. Puis la nuit se déploie quand la Jointure scelle le soleil, et la Gargoule et le Novarien se réunissent; il en a été ainsi les halos précédents, et il continue d’en être pour les suivants.


En longeant des roches usées, la caravane traverse des étendues de sables effleurées par la pluie: le désert s’est alors adouci sous d’éphémères tapis multicolores. Des fleurs dont Cédalion ignorait l’existence, aux pétales mauves, carmins, cobalt, orange et blancs, ronds, effilés, courbés ou dentelés. Des fleurs dont Liliah tresse des couronnes pour les enfants de la caravane, des fleurs dans lesquelles elle s’étend avec l’homme qu’elle aime. Des fleurs que Cédalion apprend à sentir maintenant que son nez est libre.

Le Novarien s’intègre à la communauté peu à peu. Il guide les troupeaux de bêtes, des thorées, des scrofineux, des gallinets et d’autres dont il connait à peine l’existence ; apprivoise les bambins qui viennent jouer dans ses pattes ; chemine en compagnie des gardiens et gagne leur sympathie malgré la méfiance de Nothalas ; soigne un volipo sec trouvé blessé dans le sable, adopté par Liliah et nommé Kajuku[1] ; assimile les bases du raccommodage d’étoffe pour les tentes vieillissantes ; découvre la cuisine avec les pains plats de Dimel et, surtout, apprend auprès de lui à servir son précieux thé.

« Faites-vous confiance à vos jambes, Cédalion ?

—Dimel, j’ai suivi un entraînement militaire depuis mon enfance, je suis prêt à tout.

—Tant mieux ! L’halo-ci, nous grimpons ! »

Cédalion hausse un sourcil : l’annonce, aussi théâtrale qu’elle soit, manque singulièrement de surprise car le plateau qui les attend domine l’horizon depuis deux halos déjà.

« Je crois deviner sans mal où… »

Souffle coupé. Un coup de lance entre les côtes !

« Hmpf… »

Non : un doigt. Liliah !

Elle connaît son point faible. Lui, le grand guerrier tout en muscles et en réflexes, qui sursaute à la moindre stimulation sur ses flancs… D’un clin d’œil bien placé, la Gargoule neutralise toute velléité de vengeance et Cédalion se détend, doux comme le pelage d’un thoriné.

« Ce que mon père ne te dit pas, c’est pourquoi cette ascension. Tu as soif ?

—Liliah, je n’en peux plus de la bière.

—Je comprends. »

Et d’avaler une bonne rasade avant de refermer son outre.

« Courage : une oasis nous attend.

—Une oasis ?

—Oui, une vraie, une belle, sainte Berïn en soit témoin. Des mares, des rivières et des arbres à foison : l’Oasis de Rune est fameuse dans toute la mer de sable ! »

Il jette son regard sur le plateau au loin, où l’ocre se mêle au brun. Des arbres ?

« D’où l’Oasis de Rune tire-t-elle son nom ?

—Il y a, parmi les vieilles montagnes qui l’entourent, une très, très ancienne caverne gravée de nombreux pétroglyphes. Ils constituent une scène, je crois, mais leur mystère n’a encore jamais été percé.

—Jamais ? Même par les érudits de l’Obscurie ? »

La Gargoule détourne le regard, le perd dans le désert.

« Il semble que l’Obscurie ait des choses plus importantes à gérer que quelques traces antiques laissées par des gens disparus, Cédalion. »

Ce ton, il le connaît – Dimel a le même et seul Nothalas ne prend pas le soin d’autant mâcher ses mots. C’est le ton de la prudence des vérités. Selon eux, selon tous les nomades, la sainte Obscurie montre la voie ; tous les Pèlerins le savent et lui en sont reconnaissants. En revanche, c’est la question des moyens employés et des luttes qui dérange : à chacune des discussions qui les évoquent, Cédalion semble marcher pieds nus sur un sable brûlant face à leur opposition. Les Pèlerins honnissent la violence, ils sont heureux sans guerre et désapprouvent les châtiments qu’emploie le bras armé du Messager.

Il n’y aurait pas tout ceci sans les hérétiques et les impies qui se dressent contre nous. Ces forces nocives doivent être neutralisées pour que le bien perdure jusqu’à l’Obscurité.

Seulement… est-ce vraiment à moi de le faire ?

Il caresse d’une main les omoplates de Liliah. Celle-ci passe un bras autour de sa taille et l’amène contre elle.

« Nous serons bien dans l’oasis, tu verras. »

Il hoche la tête.

« Après aussi. »

Elle sourit. Sous son voile scintillent deux étoiles noires.


***

L’Oasis de Rune est somptueuse. Nichée entre les montagnes plates, elle se déploie à flanc de roche sur plusieurs niveaux : tout n’y est que palmiers, ombres, champs et murmures d’eaux. Des canaux acheminent la neige fondue des hauteurs et se divisent pour irriguer les différents étages de parcelles d’arbres fruitiers et de céréales. Les maisons de terre étendent leurs toits de palmes séchées et leurs couleurs vives le long de ces marches gigantesques : une structure « proche de celle d’Abyla », d’après Liliah, mais peinte de jaune, de rouge, de rose et de turquoise. Ce à quoi Cédalion répond :

« C’est un joyau en plein désert. »

La Gargoule s’approche.

« Désires-tu en explorer ses facettes avec moi ?

—Absolument.

—J’en suis ravie ! Plus vite nous aurons monté la tente, plus vite nous serons libres ! »

Cédalion opine, la certitude qu’elle le mène par le bout du nez étouffée par le consentement de son sourire niais.


Les Pèlerins établissent le campement aux abords immédiats de l’oasis ; ils profitent des ombres végétales et de l’hospitalité des résidents sans s’immiscer dans leur vie privée.

« De toute façon, explique Dimel, pourrions-nous seulement vivre ailleurs que dans une tente ? »

Puis, avec Nothalas, ils s’en vont rejoindre la demeure du chef du village afin d’honorer son invitation à boire le thé. Liliah et Cédalion se retrouvent seuls.

« Nous voici libres jusqu’à la nuit tombée, au moins, déclare la Gargoule avec joie.

—Mais, nous ne sommes qu’en milieu de journée…

—L’hospitalité des Oasiens est réputée dans tout le Secteur 5.4, Cédalion. Le chef a coutume de partager avec mes parents sa bouteille de gnole maison – il y a toujours un petit scorpion toxépine qui fermente au fond, histoire qu’elle soit assez forte à son goût.

—Sacrepetons…

—Exactement. »

Puis elle attrape sa main et l’entraîne entre les falaises brunes. Les ombres et les larges feuilles les accueillent de leur fraîcheur, les eaux de leur chant, et les Oasiens de leurs saluts.

« Où allons-nous comme ça ?

—Voir la Rune, bien sûr ! »

La Gargoule l’arrête sur un étal pour acheter un cierge et deux paniers d’acidattes, les fruits des palmiers.

« Un pour nous, et un à déposer sur l’autel de la Rune.

—Il y a donc une sainte ou un saint à vénérer là-bas ?

—Non, rien d’aussi précis. Ce n’est qu’un geste spirituel. Les Oasiens semblent adopter cette coutume depuis qu’ils habitent l’oasis, et les visiteurs s’y adonnent de bon cœur. »

Cédalion ne relève pas – son éducation le pousse à voir ceci comme un acte religieux déviant, voire hérétique.

Est-ce que le pieux Cédalion qui portait son masque aurait dénoncé l’Oasis de Rune pour cette pratique ?

Froid dans le dos : il ignore la réponse. Heureusement Liliah, comme tant d’autres fois, le détourne de ces sombres pensées.

« J’aimerais acheter une poupée votive également. Laquelle ressemble le plus à Berïn selon toi, la blonde ou celle à la robe bleue ? »

C’est seulement après l’avoir déposée, sous la flammèche vacillante des cierges de la caverne, que Cédalion demande :

« Toute ta piété va donc à sainte Berïn?

—Lors du baptême de Lengel, quand le village devint ville, l’abbesse écrivit un cantique en l’honneur de Berïn. “La vie des illustres nous rappelle que nous pouvons rendre nos vies sublimes et, à notre disparition, laisser derrière nous les empreintes de nos pas dans les sables du temps.”

—C’est vraiment beau. J’imagine qu’elle t’inspire la même chose ? »

Elle acquiesce, les yeux brillants. Une dernière inclinaison – le signe de la quadrabranche pour Cédalion – et Liliah et lui abandonnent leur génuflexion pour s’intéresser au décor de la Rune. La composition s’étend au fond de la caverne mais également à gauche, à droite, et jusqu’à la voûte en cul-de-four de son plafond.

Les pétroglyphes sont profonds et séparent des aplats écaillés de peinture blanche, rouge, ocre, bleu, rose ; une bonne partie de la palette du panthéon obscurien, en réalité. Pourtant, malgré la belle facture, Cédalion peine à interpréter la scène, car il n’y a là ni déesses ni intendants. Il identifie la Galaxie de Lumière sur un côté, de laquelle le Serpent de la Création se déroule jusqu’à expirer en hauteur, la gueule grande ouverte.

De l’autre bord, une sorte d’explosion que fuit une étrange embarcation, à mi-chemin entre un navire de grandes eaux et un bâtiment spatial – les Novarii à son bord arborent une peau couleur nuit ! Le vaisseau gagne le centre de la fresque… ou plutôt, s’y dédouble : deux vaisseaux, pour deux planètes jumelles. L’une d’elles jouit d’un soleil et les réfugiés débarquent de leur transport sur une belle surface verte. L’autre étoile est enserrée d’une sphère partielle aux dalles rectangulaires et les voyageurs la gagnent en fuyant la planète voisine, qu’elle n’éclaire plus…

Ocrit. Et Nephel.

Cédalion monte le regard: les Crocs du Serpent pointent chacun sur un système solaire.

Le deuxième serait Taraben ? Avec d’autres Novarii, un autre vaisseau ?

Il lève les yeux au ciel : « quelle fantaisie  ». Un dernier détail l’intrigue. Un fil de vagues bleues s’élève d’Ocrit, rejoint Taraben et sillonne le cosmos jusqu’à se fondre dans Lumière. À chaque étape, il traverse un étrange cercle d’or et, à y regarder de plus près, Cédalion distingue une petite silhouette de bétyle juchée sur la surface de l’étoile-sanctuaire : le Messager tisse-t-Il un lien entre Lui et Sa mère divine ?

Le Novarien s’approche de Liliah en quête de précisions, mais celle-ci le devance :

« Il fait chaud, tu ne trouves pas ?

—La grotte est plutôt bien isolée.

—Nous pourrions nous baigner dans l’un des petits bassins à flanc de montagne. Rien que tous les deux.

—D’accord, il fait chaud. »


Une rivière alimente ces mares « individuelles » l’une après l’autre, comme des tasses communicantes sur les falaises de l’oasis. Cédalion reconnaît le bon goût de Liliah : avec leur plan d’eau à l’ombre des palmiers, en surplomb des regards et de l’Oasis de Rune en miniature, le cadre est idyllique. Seuls quelques volatiles – des rapaces, et peut-être des angelots ? – pépient leur présence.

Assise dans le bassin, Liliah est immergée jusqu’aux épaules et ses mèches se diluent sous la surface. Le panier d’acidattes à portée de main, elle en savoure une en observant distraitement les nids dans les arbres. Cédalion plonge. Le contact de l’eau sur sa peau ! Il apprécie le courant qui glisse sur son crâne immergé, la liberté d’éprouver la vigueur de son corps dans l’épaisseur des flots, avant de nager jusqu’à la Gargoule.

Il n’y a qu’une chose que Liliah n’a pas abandonnée sur le rivage: le médaillon qui demeure au creux de sa poitrine. Il a fallu des nuits et des nuits à l’homme pour s’y habituer. Il n’éprouve plus d’hésitation désormais, aucun mouvement de recul ne l’empêche d’effleurer la peau de son amie. Dans son cercle de verre, la relique de Berïn veille sur sa porteuse autant que Liliah veille sur elle.

« Vois ça comme une bénédiction de sa part », disait-elle.

Cédalion s’agenouille dans les flots et embrasse l’écrin.

Peut-être suis-je vraiment béni, en fin de compte.

Son devoir est fait : il est tout à Liliah désormais.


***

Le lendemain, Cédalion a trouvé son utilité au sein de la communauté. Une trentaine de Pèlerines et Pèlerins avait remarqué sa carrure imposante et sa démarche rigide de militaire endurci ; avec presque autant d’Oasiens, ils lui ont demandé de les former au combat. « Pour apprendre à se défendre face aux pillards », avancèrent les nomades, même si les Oasiens désiraient davantage acquérir de la discipline ou mieux se connaître. Ou, simplement, sortir de leur routine.

Le voici alors à l’orée de l’oasis en compagnie d’une cinquantaine d’élèves. La terre n’est pas encore sable, les palmiers leur jettent une bonne poignée d’ombres et les champs laissent la place à des touffes d’herbe douce : l’endroit est agréable, la plupart des gens sont ici pieds nus.

Cédalion n’a pas à forcer sa voix pour se faire entendre malgré un petit vent. Il doit, en revanche, veiller à alléger son ton et ses directives.

« Tout le monde ici connaît le Zanesh ? »

Il a jugé plus diplomatique de poser cette question plutôt que « Tout le monde ici sait lire et écrire ? », mais les réponses le surprennent : un ensemble d’acquiescements. Même parmi les quelques enfants qui se sont réunis là.

« Bien, constate le Novarien. Il va vous falloir visualiser les lettres pour commencer. Je vais vous apprendre les rudiments du Fort-Zanesh, le style de combat des armées obscuriennes. »

Il n’est pas peu fier des grands yeux qui le fixent à présent.

« Le Fort-Zanesh, comme vous vous en doutez, tire son nom du Zanesh, car ses mouvements se basent sur une convention simple et compréhensive par le plus grand nombre : la forme des lettres de l’ocritin moderne.

—Et pour le “fort”, M’sieur ? »

C’est une gamine qui demande. Les adultes autour d’elle ont eu beau essayer de la contenir, ils ne peuvent masquer la curiosité qui les étreint.

Il sourit. Brièvement.

« Le “Fort” vient de “Forteresse”. C’est ce que le Fort-Zanesh fera de votre corps : une forteresse, la défense ultime face aux agressions. »

L’ébahissement s’empare de ses élèves.

« Prenons un exemple avec un premier déplacement. Vous connaissez la lettre Ahn, avec sa base et sa montée vers la droite. Imaginez à présent vous voir de haut : comment effectueriez-vous un déplacement nommé “Ahn” ? »

Ainsi se déroule le quotidien de Cédalion. Lorsque s’achève la Fermeture, il a déjà appris à son audience les déplacements longs : Ahn et Cïn, notamment ; les pas courts : les pieds avant avec « net », arrière avec « noh », pour Œnet et Gnoh ; et la gestion des distances. Le lendemain voit apparaître les premières tentatives d’attaque et de défense, ainsi que de nouvelles recrues. Liliah vient parfois l’observer en compagnie de Kajuku, sous une ombrelle de palmes séchées, quand elle ne flâne pas dans l’Oasis en compagnie de ses pères ; à chaque fin de séance, elle emmène son ami dans leurs bains secrets.

Au quatrième halo, Cédalion se sent fier. Ses élèves peuvent maintenant former dans le vide des enchaînements complets : défense, contre-attaque, attaque, quart ou demi-tour.

« Affronter un adversaire imaginaire ne vaut pas le vrai combat, explique-t-il, ne l’oubliez pas. Mais plus vous pratiquerez, plus ces réflexes prendront corps en vous. Demain nous commencerons les applications sur des adversaires réels et tout prendra sens. »

L’halo-ci touche à sa fin et la séance se termine. Les Pèlerins et les Oasiens le saluent, rentrent chez eux dans le fleurissement de conversations enthousiastes. Seule une poignée d’enfants demeure.

« Dites, M’sieur, c’est pour qu’on combat quoi le Fort-Zanesh ? »

Cédalion s’abstient de corriger la gamine et réfléchit à sa réponse.

« Tout ce qui, comme vous, se tient sur deux jambes et se bat avec deux bras.

—Oh, comme des Rhakyts !

—Euh, non, quelque chose de votre taille. Enfin, de celle de vos parents.

—Ah, des Novarii et des Gargoules, comprend un autre bambin.

—Exactement.

—Et des Hydres ? demande la première.

—Pourquoi des Hydres ? Elles appartiennent à l’Obscurie, jamais vous n’aurez à vous battre contre elle. »

L’amusement vient plus rapidement au fil des halos qu’il passe en compagnie des nomades. Il s’en félicite et l’adopte, comme à chaque fois qu’il désire laisser sa rigueur derrière lui. Mais la gamine n’abandonne pas facilement :

« Et les Dracènes alors ?

—Les Dracènes contrôlent les Hydres, c’est la même chose. Et elles ne se battent pas. »

Cédalion réprime un frisson à la pensée de Kazh-Uhar, la grande Dracène balafrée du Palais des Hauts-Serviteurs. À quelques rares exceptions.

« Oui mais comment qu’on fait ?

—Pour battre une Dracène ? feint de souffler Cédalion. Vous n’y arriveriez pas à moins de disposer d’un explosif assez puissant à lui envoyer sous le menton, de toute manière.

—Pourquoi sous le menton ?

—Vous sentez cette partie molle, là ? Chez les Dracènes, c’est un des seuls endroits que leurs écailles ne protègent pas. »

Les enfants se fendent d’un « Ooooh » spontané.

« Demain je vous montrerai une prise pour neutraliser un adversaire à cet endroit. Un adversaire à votre mesure bien sûr. Allez, maintenant filez retrouver vos parents avant que je ne l’essaye sur vous ! »

La meute miniature se disperse en criant. Cédalion attrape sa serviette sur un muret destiné à retenir le sable et les vents, et s’éponge le front. Il mord dans une acidatte alors que son regard se perd au loin, avalé comme les rayons solaires par la Jointure. Puis le Novarien récupère sa robe et son turban, s’emmitoufle contre le froid naissant et regagne le village nomade en contrebas. La tente de Liliah est vide, et il trompe son impatience en caressant Kajuku. Au bout d’un instant, quand le repos commence à soulager son corps et son esprit, la vérité le frappe :

Liliah est chez ses parents, nous devions dîner ensemble ! Cédalion, les bains te rendent le crâne aussi vide que le terrier d’une tortue rochecreuse…

Honteux, le Novarien se précipite hors de la tente de son amie pour gagner celle de ses pères adoptifs.


C’est en écartant la tenture


qu’il comprend


que sa nouvelle vie


vient de mourir.


Sifflement. Lame. Une prise de Fort-Zanesh et son assaillant tombe au sol. Le sabre claque et scintille.

« Nothalas ? Par les pieds du… »

Il n’achève pas sa sentence ; le regard de l’homme étendu parle pour lui. Cédalion le remonte. Découvre – la peur embourbe ses jambes – les tapis retournés, les meubles renversés. Un premier corps.

« Dimel ? Qu’est-ce que…

—Je suis arrivé trop tard. »

Nothalas se relève et rejoint, alors que Cédalion n’ose bouger encore, la silhouette étendue de son conjoint, barbouillée de flaques poisseuses et brillantes. Le nomade s’agenouille et passe ses doigts sur les joues inertes, les perd dans la barbe bouclée. Il secoue la tête, lourdement.

« Que s’est-il passé ? »

Un premier pas – le plus dur. Un deuxième, tout aussi difficile.

« Nothalas ? »

Le nomade a fermé ses yeux, ainsi que sa bouche et ses oreilles. Cédalion n’a qu’à suivre la direction qu’il évite par-dessus tout.

Un autre corps.

Un corps qu’il a appris à connaître. À aimer. À réchauffer lorsqu’il dormait à ses côtés.


Un corps qui gît dans les lambeaux de sa robe, dans un halo de cheveux noirs qui collent au sol

autour d’un visage vide et livide.


« Liliah ? »

Il crie pour qu’elle l’entende.

« Liliah ! »

Il crie car il refuse de comprendre.


Se jeter sur elle. Tomber. Palper, effleurer, regarder. Regarder ailleurs. Regarder encore cette vérité qui ne change pas.


Liliah n’aimerait pas voir son col déchiré, son cou meurtri par la chaîne qui en a été arrachée.

« Je suis arrivé trop tard… », répète Nothalas.


Liliah n’a pas de pouls.

« … Ils voulaient la relique. »


Liliah est morte.


Ses paupières closes lui dérobent à jamais l’encre de ses prunelles. De ses lèvres sèches s’est déjà enfui le baume qui les faisait briller. Et son corps a relâché cette vie que Cédalion aimait tant, par ces blessures qu’il n’a pas le cœur d’examiner tant l’évidence éventre son âme.

« Nothalas. Où est mon arme ? »

Le Novarien approche, hagard.

« Donnez-moi mon arme.

—À quoi bon, cela ne les sauvera pas.

—Je dois lui ramener la relique.

—Par sainte Berïn, ils doivent être loin mainten…

—Mon arme, Nothalas ! »

L’officier se lève et, d’une rotation, écrase le nomade de sa fureur. Celui-ci cède. Il ouvre un coffre, en extirpe quelques couvertures avant de tendre le Peccamineux de Lita.

« Je reste ici pour veiller sur les miens. Vous avez besoin de vos affaires ? »

Cédalion lui arrache le pistolet. De son uniforme, il n’extirpe que le paquet contenant la pièce de Ruth ; elle disparaît dans les plis de sa chemise. Il attrape les pierres d’êva qui chauffaient dans le foyer, près de la théière et du plateau de légumes, inhale un bon coup et se dirige vers la sortie.

« Attention, avertit Nothalas, il est peu chargé ! »

Trois tirs d’après le compteur numérique.

Trois morts que jugera le Messager ce soir.

L’officier écarte la tenture et sort dans le désert.

« La vie des illustres nous rappelle que nous pouvons rendre nos vies sublimes. »

Le sable meurtri trahit les vestiges d’une course affolée.

« Et, à notre disparition, laisser derrière nous les empreintes de nos pas dans les sables du temps. »

D’après les traces, quatre fuyards. Quatre scélérats. Quatre meurtriers.

Liliah.

Quatre morts en sursis.

« Vois ça comme une bénédiction de sa part. »

Cédalion suit la piste entre les dunes. C’est en pénétrant dans le désert baigné d’un crépuscule pastel qu’il prend la mesure de sa solitude. Le froid, la nuit le condamnent à le hanter. Il voudrait frapper, briser, détruire ; il n’a que du sable mou à portée de poing. Et la douleur qui l’étreint. Sa seule force, désormais.

Les pillards ont fui dans un défilé étroit, parmi les vieilles pierres qui descendent de l’Oasis de Rune. Les dunes s’effacent alors que se dressent les bases de la montagne…

On charge. Assaillant entre les roches, une dague à la main.

En un tir réflexe, Cédalion abat l’ennemi. Celui-ci s’effondre devant lui. Il écarte la robe en guenilles, le turban poisseux : rien que le visage d’un Novarien voleur, une petite frappe. Même pas un ennemi à sa mesure. Même pas assez vivant pour décharger sa colère. Il n’est qu’un raté qui lui a tout pris.

Cédalion le fouille rapidement et s’en délaisse. La tête de la bande a dû filer avec le butin, égrainant ses sbires sur son chemin dans l’espoir d’arrêter d’éventuels poursuivants : une stratégie sommaire, mais efficace d’ordinaire. Or, c’est sur Cédalion qu’elle est tombée.

Il pénètre dans le défilé. La voie s’enfonce en aval de la montagne, peut-être pour ressortir un peu plus loin, là où des coursiers ou des motomontures attendent les scélérats. Pas de temps à perdre. Au premier virage, le sable qui tapisse le passage révèle la bifurcation d’une paire de pieds parmi les trois restantes. Cédalion lève les yeux sur une corniche à l’aplomb où une forme, recroquevillée, se voit trahie par le clair d’étoiles naissant.

Amateurs.

Il ne prend pas la peine de se cacher, ni même de laisser la politesse au tueur embusqué : il dégaine et tire le premier. L’ennemi s’effondre sans un cri. Alors que le corps se brise sur les rochers, son pistolet se perd dans une série de cliquetis.

Dommage, mais je n’ai pas le temps de chercher.

Un deuxième virage, puis un troisième. Les fuyards restants n’ont pas pensé à se séparer pour brouiller les pistes. C’est en les suivant que Cédalion atteint une gorge tout juste assez vaste pour les quatre motomontures qui patientent, alignées bien sagement. Il les approche.

Pas le temps de saboter ceux qu’ils n’emprunteraient pas. Ce qui veut dire…

… que les deux scélérats l’attaquent en même temps. Sabre à gauche, pistolet à droite. La lame siffle : Cédalion tente le tir à bout portant, mais le métal heurte le métal et le plasma se perd dans la montagne. D’un crochet de la sénestre, il désoriente l’agresseur – un Novarien musclé – et se jette sur l’autre, une brindille tremblante qui échoue à le viser. L’officier attrape son canon et le dévie quand l’ennemi presse la détente : derrière lui, le Novarien au sabre s’effondre dans un râle. Le dernier adversaire en vie profite du coup d’œil que Cédalion lance en arrière pour s’assurer de la mort de l’autre, pour fuir en lui abandonnant son Peccamineux. Le misérable tente de gagner le défilé à toutes jambes.

Incapable.

L’officier lève sa nouvelle arme. D’une détonation dans la jambe, il handicape sa cible. D’une deuxième au niveau des reins, il la jette au sol. Glapissement. Pleurs. Supplication. Tout ce que Liliah n’aurait jamais cédé.

Un soleil s’est envolé plus loin sur le chemin : l’écrin de la relique de Berïn et sa chaîne d’or. Cédalion approche la piètre vie à terre. Lentement, sûrement. Il la broie de toute sa hauteur, des ténèbres de son ombre. Fébrile, l’ennemi extirpe une dague de sa robe. Cédalion la balaye d’un revers de pied. Alors que le scélérat tâtonne pour récupérer son arme, l’officier range le Peccamineux de Lita à sa ceinture, jette l’autre et ramasse une pierre. Un caillou aussi gros que sa mâchoire, aux arêtes vives cassées durant sa chute de la montagne.

Ça suffira.

Il broie les doigts de son ennemi au sol. Son cri de douleur perce le défilé. Cédalion tique : quelque chose cloche. Il s’agenouille et arrache le voile. Sous l’argent des astres se dessinent des traits fins et allongés. Féminins. Gargouléens.

« Pi… pitié.

—C’est toi qui as dirigé cette opération ? Tu ferais mieux de répondre. »

La voix de l’officier le glace tant elle ne trahit pas la moindre émotion. C’est encore pire. Sous son visage, la Gargoule blanchit car elle le comprend aussi.

« Oui… Je vous en prie, laissez-moi…

—Désirais-tu voler la relique pour le profit de ton église, ou pour la revendre à d’autres mécréants ? »

Une Gargoule. Il fallait que ce soit une Gargoule.

« J-j’essayais juste de…

—As-tu seulement idée de ce que tu viens de commettre ?

—Nous… nous n’avions pas…

—Peu importe, en fait. »

Peut-être que la Gargoule succombe au premier coup de pierre sur son crâne. Ou au second. Elle est probablement morte au troisième. Sa calotte craque au quatrième, et le cinquième ne sert à rien. Pas plus que le sixième, le septième, le huitième, le neuvième le dixième le onzième le douzième le treizième le quatorzième. L’officier s’interrompt quand il comprend seulement qu’il n’a plus rien à frapper.

Il ouvre les doigts et l’outil de sa vengeance choit dans un bruit gluant à côté du cadavre. Quelques mètres plus loin, un croissant lumineux attire son attention : le pendentif de Liliah, seul témoin d’une beauté qui s’éteint dans ce monde qu’enserre la nuit.

Sainte Berïn, je te ramène auprès de ma bien-aimée. Veille sur elle jusqu’à l’Obscurité.

Cédalion n’atteint jamais la relique. Il n’a pas su voir l’attaque qui surgit d’entre deux colonnes de roches, tout comme il n’a su la contrer. Ce n’est pas une frappe, pas même une arme : tout juste une aiguille plantée dans son cou, vive comme la queue d’un scorpion toxépine. Un poison… une seringue ? L’officier n’a que le temps de distinguer l’ennemi qui le vainc avant que le flou le prenne…

Le scorpion est de taille novarii.

Cédalion s’effondre et rampe dans la poussière. Par-dessus son épaule, il ne comprend qu’une teinte.

Le scorpion a les écailles pourpres.

Ses mains fouillent le sol, s’accrochent, le tractent vers l’écrin de Berïn.

« Eh bien, quel entêtement. »

Le scorpion porte un masque obscurien.

L’officier agonise alors que ses poumons oublient comment respirer. Il continue pourtant, centimètre après centimètre. D’une démarche terriblement lente, presque aussi lente que lui, le scorpion le contourne et vient s’accroupir devant lui.

« Ce grand gaillard en goguette, qui l’aurait cru ? Tu m’as donné bien du mal pour te retrouver, mais à présent il va falloir céder, Ced’. »

Cédalion ignore le scorpion Lyuba. Il n’a d’yeux que pour la relique à des années-lumière et ses doigts l’effleurent presque. Lentement, douloureusement, le Novarien sombre en laissant là le pendentif de Liliah, qui gît à jamais dans le sable.


***




[1] Un volipo sec est un petit canidé aux grandes oreilles vivant dans les régions désertiques, avec un long nez, une longue queue, et de longues pattes malgré ses vingt centimètres seulement de taille moyenne. Avec son doux pelage blanc et roux, Kajuku a gagné tous les cœurs ; si Liliah l’a gardé le temps que sa patte guérisse, il a semble-t-il apprécié son contact au point de ne jamais s’éloigner de la caravane et de, parfois, dormir avec la Gargoule. [retour]


Commentaires

... je le savais. Pauvres Liliah et Dimel, ils ne méritaient pas ça.
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mercredi 20 janvier à 22h01
Complètement pas, je sais :(
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mercredi 20 janvier à 22h05