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Julien Willig

mardi 20 octobre 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XII

[Résumé des chapitres précédents]

Je suis Abriel de Ravh, actuellement coincé dans le repaire de la Rébellion Néphéline. Suite à un léger désaccord avec le conseil des Sœurs, je me suis encore retrouvé en cellule… J’y ai découvert un étrange renégat obscurien qui semble à moitié débarrassé des effets du Zélotron-B. Ensuite, avec Darse, nous avons entamé un excellent concert de chansons énergique – le Duo des Boyaux ! – avant de nous faire conduire à nouveau devant le Concile. Dans l’antichambre, j’ai dû avouer à Béor la disparition tragique de Ruth.


***


« Chère Mélite,


Merci pour ta gentille lettre, elle nous a beaucoup touchés.

Nous espérons que l’équipe de Vestine Extrême la lira grâce à nous. La peste des sables est une maladie difficile, mais nous espérons que ce lien que tu partages avec l’aventurière continuera de t’inspirer. Tu as su reconnaître la force de Liane Vestine malgré, comme le montre la série photomobile, des épisodes de toux féroce et de paralysies temporaires ; nous te souhaitons à notre tour cette même force, ce même courage dont elle fit preuve.

En revanche, nous te conseillons de ne pas prendre la “flasque du bonheur” trop au sérieux, il s’agit d’un ressort comique pour dynamiser la série : ne va pas libérer de prisonnier obscurien dans l’espoir qu’il t’en offre une à son tour !


Toute la rédaction des Faubourgs de Lura te souhaite avec émotion, chère Mélite, un courage exemplaire, “foi de Vestine” ! »


(Magasine Les Faubourgs de Lura, réponse au courrier des lectrices et lecteurs.)



Les Sœurs Serah et Laurélise[1] ouvrent à nouveau la porte du Déposoir et m’invitent à entrer, si neutres qu’elles semblent ne jamais m’avoir vu.

« Vous ne prenez pas mon arme ? » demandé-je en désignant l’Oblitorion à ma hanche.

C’est Eshana, restée derrière, qui s’esclaffe en me répondant :

« Pas besoin, elles te flècheraient avant que tu puisses la charger[2]. »

Un brin rembruni, j’avance, Darse sur mes talons.

« Abriel de Molenravh, Darse l’Hydre affranchie, bienvenue au Concile de la Sororité des Lumineuses. »

Le souhait de Janel est le même que tantôt. Le cérémonial, lui, se veut plus modeste : une façon pour les Lumineuses de se montrer cordiales ? Toutes siègent dans la lumière, éclatantes dans leur laticlave et la détermination de leur regard. La Palatine s’assied à son tour. Bonne surprise : un tabouret et un fauteuil nous attendent, l’Hydre et moi, au centre du Déposoir. C’est seulement en m’installant que je remarque, dans un pincement, le trône vide à gauche de Janel.

« Thalie n’est pas là ?

— La Damoiselle d’Ormen s’excuse de son absence, rétorque la Palatine.

— J’espérais la voir. »

Ma remarque était pour moi-même mais, à voir le trouble des Sœurs, l’acoustique l’a portée jusqu’à elles. Janel rebondit :

« Soyez remercié pour votre sollicitude, Abriel. Nous avons toutes fort à faire, et l’halo-ci fut éreintant pour elle comme pour vous. À ce propos, puis-je savoir…

— Pour la Médaille ? Elle n’était pas dans le Tombeau.

— Nous le savons à présent. Avant que je vous en demande davantage, peut-être souhaitez-vous connaître notre motivation ?

— Vous cherchez des reliques afin d’accroître votre puissance face à l’Obscurie, vous me l’avez déjà dit. »

Il n’y a plus d’animosité dans mes répliques : la Palatine en prend note et la conversation se fluidifie.

« C’est vrai, d’une manière générale. En ce qui concerne la Médaille, c’est un peu plus – non, beaucoup plus – que ça. Savez-vous ce qui, ici, au sein de la Petite-Nephel, lie chaque être de la Rébellion Néphéline ? »

Je fais “non” de la tête. Elle poursuit :

« Un abri. Ce lieu est le refuge pour les opprimés, les rejetés, les brisés. Nous récupérons les Sujettes et les Sujets broyés, traqués ou écartés par les sinistres rouages de l’Obscurie. La Rébellion est notre bras, la Sororité notre cœur. »

Et modeste en plus.

« Pourquoi me dites-vous tout ça ? interrogé-je. Vous cherchez à me recruter ?

— Évidemment. Bien qu’avec votre nomination en cours dans le Sylvaer, la chose est en partie effective.

— Je n’aurai pas le poste sans la Médaille. Si nous revenons sans elle, Arkon nous massacrera de ses… branches.

— Nous en reparlerons, Abriel, pas d’inquiétude. Oui, nous voulons la Médaille tout comme nous voulons le Sylvaer, ainsi que vos capacités.

— Pourquoi ?

— Nous allons quitter Ocrit. »

J’en sursaute tellement fort que j’en oublie de jurer. Janel s’amuse d’un sourire avant de reprendre :

« Je vois que ma déclaration ne vous laisse pas indifférent. Ainsi même vous, malgré toutes vos explorations connues ou inconnues, n’avez pu repousser si loin les frontières.

— Le Phylactère est infranchissable.

— Pas par tous les astronefs.

— Il n’y a que les léviathans qui peuvent passer.

— En effet, concède la Palatine. N’en avez-vous pas visité un vous-même, récemment ?

— Si, pour y trouver le…

— Le Joyau de Pénitence. Qu’Arkon vous ordonna de dénicher, feignant le caprice : encore une belle performance de notre chère Damoiselle d’Ormen. Grâce à ce dispositif, le Sylvaer est maintenant le seul vaisseau non-obscurien à pouvoir quitter l’atmosphère ocritienne. »

Je capte dans ses yeux lie-de-vin une excitation qu’elle partage avec moi de bon cœur. Le mien s’apaise : il m’est désormais possible de distinguer quelques-uns des fils de cette histoire.

« Alors le Sylvaer peut quitter Ocrit, soufflé-je.

— Et vous en serez le commandant, Abriel, si l’Alliance parvient à voir le jour. Ainsi nous traiterons en égaux. »

Le poids du respect dans l’œil des Consoriales me cloue sur place[3]. Une question, la première parmi la foule qui boue dans mon crâne, se faufile jusqu’à mes lèvres :

« La Petite-Nephel est vaste, malgré son nom. Êtes-vous sûre que le Sylvaer suffira à évacuer tout le monde ?

— Non. Nous avons construit des bâtiments d’exode, mais ils ne survivront jamais à un long voyage cosmique.

— Alors quel est votre plan ? Aborder un léviathan pour le faire vôtre ?

— Mieux que ça, capitaine. Nous projetons de mettre la main sur Jorus.

— Qui ça ? »

Un temps d’arrêt. La Palatine presse un bouton sur son accoudoir, et toutes les Lumineuses lèvent le regard.

« Darse, Abriel, retournez-vous je vous prie. »

Je pivote sur mon fauteuil. Au-dessus de l’entrée, un projecteur illumine la pierre polie. Une image y tressaute : la photographie d’une dalle d’argile gravée de caractères cunéiformes. J’y distingue une trentaine de lignes fines, plutôt nettes malgré les quelques fissures qui la traversent.

« Reconnaissez-vous quelque chose ?

— La gravure semble vieille, à voir la rigidité des caractères – on faisait de belles ligatures il y a plusieurs millecycles, déjà. C’est difficile à lire, mais on dirait du Zanesh[4]. Du moins, une forme antérieure. L’Eudesh diffère, le Sesh encore plus[5]… quant à ce gros pâté, là, sur la troisième ligne, je n’arrive même pas à le reconnaître.

— Il s’agit de la forme primitive du Jœud, il nous a fallu beaucoup de temps avant de le déchiffrer. Vous venez précisément de pointer du doigt le nom de Jorus. »

Arrêtez les mystères, je vous prie.

« D’accord, mais c’est qui ? Et c’est quoi cette pierre ?

— Vous avez devant vous l’une des Tablettes Antéxodes.

— Vraiment ? Mais… »

Je me lève de mon siège, me retourne, tremble tellement que j’en heurte les accoudoirs de mes genoux.

« Mais j’ai passé six cycles à les chercher ! En vain[6] ! »

Janel descend souplement de sa plateforme pour me rejoindre.

« C’est un trésor qui nous vient de l’héritage d’Adélanie. La prêtresse fut à l’origine de “l’Hérésie des Cinq tours”, tout le monde le sait, même si ce titre diffamatoire est issu des propagandes obscuriennes. Or, sur quelles idées pensiez-vous que ses enseignements aient pu naître ?

— Les Tablettes sont vraies, vous en êtes sûre ?

— Nous avons attesté de leur âge grâce à l’aide de générations d’universitaires. Dans le plus grand secret, évidemment : l’opportunité de travailler sur un tel patrimoine était des plus séduisantes. Les Tablettes datent bien d’avant l’exode, d’avant la fondation de l’étoile-sanctuaire, et la terre qui les compose comporte des résidus typiquement néphélins. Comme le veut la légende, elles sont les témoignages des prémices de la Rébellion, alors même que le Messager conduisait notre peuple à l’esclavage. Son peuple, d’ailleurs, bien qu’il ait fallu que la Damoiselle d’Ormen Le voie de ses propres yeux pour que nous en soyons sûres. »

Elle pose une main sur mon épaule et, de l’autre, m’invite à contempler ce trésor vieux de treize millecycles.

« Cette Tablette posa la première pierre de la Rébellion Néphéline. Elle décrit comment l’Imposteur mena les Novarii dans le système Ocrit à bord du vaisseau spatial élaboré par Sa science. Un vaisseau nommé Jorus. »

L’excitation m’ébranle, mais je sens que le meilleur est à venir.

« Un vaisseau qui, reprend la Palatine, aurait servi de modèle à la construction des léviathans, bien qu’il leur soit demeuré supérieur, en taille comme en technologie.

— Qu’advint-il de lui ?

— La révolte éclata, Abriel. Les opprimés se firent alliés des Planhigyns voués à disparaître à cause de l’occultation du soleil : ainsi naquit la Rébellion Néphéline, la seule cause qui s’éleva pour défendre Nephel de l’extinction.

— Ils échouèrent.

— Oui. Mais un coup d’éclat fut porté. Un coup d’une telle audace que même le Messager, Lui qui Se présentait comme le messie des Primaires, ne le vit pas venir. Alors que les batailles faisaient rage en surface de la planète, une troupe néphéline parvint à prendre le contrôle de Jorus et à le soustraire définitivement à l’emprise du Messager.

— Par le squelette de Kosteth…

— Je ne vous le fais pas dire. »

Je m’assois, vanné. Il me faut plusieurs secondes pour rassembler mes interrogations en une phrase cohérente :

« Et… qu’est-ce qu’il est devenu, ce Jorus ?

— Il repose caché dans les froides profondeurs de l’espace.

— C’est possible, ça ?

— L’équipe qui le déroba avait pour mission de le dissimuler au sein des débris du Croc du Serpent.

— Vous croyez qu’elle a réussi ?

— Ah, Abriel… »

Un petit rire amusé. Attiré par cette légèreté, Darse se tourne vers elle et sourit de toute sa grande gueule hérissée. Puis Janel surgit dans mon champ de vision.

« Que croyez-vous que cherchent les léviathans, à tourner ainsi autour d’Ocrit depuis douze millecycles ? Le Messager n’a jamais digéré la perte de Son vaisseau, de Son œuvre. Les quelques dignitaires obscuriens que nous parvînmes à capturer trahirent même que Jorus recèle un composant unique et essentiel à l’avènement de l’Obscurité.

— Qu’est-ce que ça veut dire, ça ?

— Que sans cette chose, une matière venue d’ailleurs ou une machine irremplaçable – Lumière seule le sait – l’Imposteur ne pourra pas mener à bien la tâche destructrice à laquelle Il S’est attelé. Sans Jorus Il est en échec, Abriel, et cela dure depuis l’exode.

— Pourquoi n’a-t-Il pas mis la main dessus, depuis tout ce temps ?

— Nous pensons que le camouflage du vaisseau est automatisé. Il fuirait les patrouilles et serait autonome, afin de se mouvoir sans assistance pour se cacher entre les astéroïdes. »

Là, ça m’intéresse. Ça m’intéresse grave. Le plus gros trésor que j’aurais jamais à chercher !

« Et vous… vous savez comment le trouver ?

— La Médaille est la clé, Abriel, et le Messager en est privé. Ça vous amuse, vous aussi, je le vois.

— Complètement. En trouvant la Médaille, nous trouvons Jorus, c’est cela ? »

Janel confirme d’un vigoureux signe de tête.

« Mais, hésité-je, Il l’avait, Sa Médaille, au début. Qu’est-ce qui L’a empêché de trouver Jorus ?

— Les directives de l’équipe qui le déroba étaient d’encoder un signal de reconnaissance néphélin ; l’Imposteur ne l’a jamais découvert. »

Je siffle, admiratif. Oubliée, l’image de la Tablette Antéxode : Janel a toute mon attention.

« Que comptez-vous faire de ce vaisseau ? Fuir, d’accord, mais où ?

— Vous connaissez la légende, je suppose, étant donnée l’insistance du Grand Livre de l’Obscurie. Lorsque s’éteignit le Serpent de la Création, “de ses yeux naquirent deux dernières étoiles, immenses et majestueuses : Ocrit et Taraben, seules au bord de l’existence”. »

Je déglutis, lourdement.

« Vous comptez rejoindre Taraben.

— Oui, capitaine. Les systèmes sont jumeaux dans leur création et leur constitution. Sous les lumières de Taraben, une planète similaire à Nephel nous attend.

— Et… et l’Obscurie ?

— Les léviathans furent bâtis pour protéger Ocrit, pas pour explorer. Ils n’ont pas de systèmes de navigation censés les rendre indépendants : ils gravitent autour d’Ocrit comme des mouches au-dessus d’une carcasse. Une fois hors de portée d’Ocrit et de l’Obscurie, nous serons libres, Abriel. »

Mes jambes m’auraient lâché si je n’étais pas déjà sur mon fauteuil. Le vertige me prend, mon crâne se met à vrombir. La Palatine s’avance devant moi et empaume, encore, mon épaule.

« Tout va bien ?

— Vous m’impressionnez, Janel, concédé-je dans un sourire.

— Vous comprenez pourquoi la Médaille nous est nécessaire. Vous allez faire partie de cette aventure, Abriel, et vos amis avec vous », précise-t-elle à l’attention de mon Hydre.

Elle se redresse et reprend sa pause statuaire.

« Je vous le demande en alliée : qu’avez-vous trouvé autour du cou du Messager ? Et où cette trouvaille se cache-t-elle ? Vous savez à présent l’usage que nous en feront.

— Darse ? Tu donnes le papier s’il-te-plaît ? »

Alors mon pote à écailles glisse deux griffes sous son plastron. Il en tire, soigneusement, le rouleau de parchemin qui nous a valu tant d’ennuis.

« Je vous offre un peu plus de lecture, Janel. »


***

On peut dire que ça s’est bien passé. Le rouleau de parchemin étant rédigé dans une langue sibylline, et donc indéchiffrable, la Palatine a clôt le Concile peu de temps après. J’ai eu droit à une copie imprimée du document et Janel a lancé ses érudites à la recherche de correspondances dans leurs bases de données. J’ai dû, avec un reste de méfiance, confier mon oreillette aux Sœurs pour la faire réparer, mais je n’avais plus la force de chercher à assurer mes arrières : Janel l’a bien vu et, pour nous permettre le repos, a donné congé à toute l’assemblée. Réunion demain matin avec elle, ses chercheuses, des lettrés de la Petite-Nephel, et Thalie.

J’aurais aimé voir Thalie. J’imagine très bien l’expression qu’elle m’aurait lancée. De la fierté, au premier abord, mais adoucie du sourire enthousiaste qui pointait de plus en plus dans la Frondaison. On aurait eu tellement de choses à se dire, à propos de l’halo-ci… et du reste.

Les Sœurs n’ont pas voulu m’indiquer où loge la Damoiselle d’Ormen.

J’ai déposé Darse dans sa chambre : les Lumineuses l’ont installé… comme elles ont pu. Le lit sorti, des ballots de paille ont été dispersés au sol. Ça n’était pas parfait mais mon lézard a apprécié l’attention ; il modèlera les lieux à sa guise. J’ai vite abandonné l’Hydre pour gagner ce que les Sœurs m’ont désigné comme la “salle aux bains”. C’est Eshana qui, après m’avoir indiqué ma propre chambre, m’y guide.

« Les produits sont dans l’étagère, à droite. À gauche de la porte tu as de quoi déposer tes vêtements, ainsi que des peignoirs pour te couvrir. Je te laisse entrer, j’imagine que tu sauras te débrouiller.

— Évidemment que je sais[7].

— Tu pourras retrouver ta chambre tout seul ? s’inquiète Eshana.

— Oui, t’es pas obligée de m’attendre. Merci.

— Pas de quoi. »

Elle me salue, son poing métallique contre mes phalanges, et s’esquive en fredonnant ce qui ressemble fort au refrain de Vorcin Hurleur. À moi de pénétrer dans la salle aux bains.

Et c’est beau.

M’étonnerait pas que cet endroit ait donné à Thalie son goût pour les eaux.

La pierre douce de l’entrée, qui descend en pente légère jusqu’au bassin, est un appel à se dénuder les pieds. Le plan d’eau en lui-même s’étend dans toute la grotte – l’endroit est bien trop naturel pour être qualifié de “pièce”. Les contours qui l’épousent, comme des portions de cercles, suggèrent différentes cuvettes immergées : peut-être leur profondeur dépend-elle de leur propre largeur ? La salle aux bains paraît vaste, mais il m’est impossible d’en juger tant les vapeurs chaudes saupoudrent les lieux d’un voile de mystère. Blanches à l’origine, les brumes virent en halo bleu autour des lanternes céruléennes disposées un peu partout, et les vers luisants sur les parois œuvrent gaiement à renforcer cette ambiance d’éther. La salle aux bains n’a qu’un pilier, colossal : une immense colonne centrale, un agglomérat de stalactites et de stalagmites autour duquel se déversent une série de cascades éternelles.

J’ai trop envie d’y aller.

J’abandonne frusques, flingue et grolles à côté des peignoirs et me presse vers l’étagère – de simples cavités dans la pierre – où m’attendent les jarres de produits. Et… les choses se corsent tout de suite. Le savon, j’ai saisi, c’est pour le corps. Mais c’est quoi tous ces trucs, là ? Masques, baumes, potions réparatrices, lotions avant-lavage, soins après-lavage…

Du coup, on se lave avant de se laver ou après s’être lavé ? J’y comprends rien[8]

Qu’importe, je fais au plus simple : une éponge sous le bras, la jarre de savon corporel et une autre de “lotion adoucissante pour crinière drue” dans les mains, j’avance et je plonge un pied dans l’eau. Tiède. Agréable. Je continue, soulève de grosses éclaboussures à mesure que je progresse dans le bassin. Je ne m’étais pas trompé, la profondeur évolue en fonction de la taille. La température en fait de même : les cascades doivent être chaudes, alimentées probablement par des sources volcaniques.

Je le sens, mon sourire jusqu’aux oreilles : cet endroit est prodigieux. D’un pas incertain – j’ai failli tomber trois fois – j’arrive à la colonne, de l’eau jusqu’à la taille. Des petites plateformes aménagées dans les coulures de roches m’invitent gentiment à me délester de mon fardeau.

Mon humeur s’allège tant que ça me donne envie de chanter. Heureusement, le tumulte des chutes est si puissant que je peine moi-même à m’entendre ; j’y plonge ma tête, puis tout mon corps. L’eau m’écrase, me masse, me caresse, me couvre d’un voile. Je me sens purifié, délesté des nasses de souffrances et de stress qui m’empèsent depuis le début de ce très, très long halo. Le sable, la crasse, la sueur et le sang me délaissent et s’écoulent, sinuent en silence sous les vagues, vibrantes et volubiles, où voguent vaillants mes vœux d’avenir.

Là, je suis bien.

J’ouvre les jarres et fais usage au mieux des produits de lavage. Ma crinière s’assouplit sous mes doigts et ma peau respire. Je fais le tour de la colonne afin de profiter de ses cascades, de leurs variations d’intensité et de chaleur. À regret, je regagne mon point de départ et les pots qui m’attendent. C’est seulement en tendant la main qu’un détail accroche mon regard derrière la chute : une absence, une cavité dissimulée derrière les eaux. Je traverse les flots et me retrouve dans un creux, un vide au sein de la colonne.

Amusant.

Une coulure de pierre, dégoulinée il y a des millecycles de ça, s’y étend comme un lit de crème figée. Et ce lit m’appelle. Ni une ni deux, je m’y étends jambes croisées, le crâne sur mes doigts joints. La surface est confortable, elle surélève ma tête et le haut de mon dos. J’admire la chute qui me cache : les lumières s’y réfractent pour y exploser en nuances de bleu fluorescentes. Installé comme ça, je pourrais glander plusieurs degrés durant. Et j’y compte bien.

Je renonce vite à faire le point sur mon halo et cède à la somnolence qui, au bout de quelques minutes, vient m’emporter…


La chute se fend !


C’est quoi, encore ?

Une silhouette s’immerge sous la cascade. Féminine, bleue comme les eaux.

Oh…

Je plaque mes paumes sur mes yeux. M’est avis qu’elle ne serait pas ravie de me savoir là, qui qu’elle soit.

Pense à autre chose. Ne regarde pas.

Et si elle bouge, est-ce que j’arriverais à m’échapper ?

J’hasarde un œil. Toujours là. Les détails me sautent aux yeux : un cou un peu long ; des doigts gauches un peu tordus ; et une crinière blanche qui s’écoule comme du lait sous les flots…

Merdelle de merdelle de merdelle de merdelle.

Cette fois Thalie me tuera pour de vrai et j’aurai même pas le temps de lui dire que j’ai vraiment pas fait exprès ! Moi qui pensais l’affrontement contre Cédalion dans la mer de sables comme mon ultime épreuve… Abriel, te voilà face au plus redoutable de tous tes adversaires.

Même la fois où je l’ai débarrassée de tout ce sang sur elle ne m’a pas rendu aussi mal à l’aise, alors j’imagine même pas sa réaction. Mais pourquoi c’est toujours à moi que ça arrive, ce genre de truc ? Elle se trouve juste ici, sous ce voile d’eau, et pourtant j’aimerais fuir à des kilomètres. Une seule solution : faire profil bas. La cavité se voit très peu depuis l’extérieur, et Thalie ne doit être là que pour se laver. Plus qu’à attendre qu’elle s’en…


« Mais qu’est-ce... Abriel ! »


Zut.

La silhouette sort des chutes ; le voile qui la couvrait devient mur entre nous.

« Foutreciel, c’est pas vrai ! »

L’entendre jurer m’étonne, encore. Son effroi l’écrase… et moi aussi.

« Merdelle, tonne-t-elle, vos vêtements, je pensais que vous les aviez juste oubliés. »

Mes doigts agrippent ma crinière, vibrant comme mes nerfs.

« Sortez de là, misérable paltoquet ! »

Ça faisait longtemps, ça.

Je me lève et crève la cascade à mon tour. Thalie atteint déjà les peignoirs accrochés à la sortie : fébrile, elle achève de nouer le sien à sa taille avant de m’en lancer un autre, en boule. Je l’attrape et m’en vêtis quand les eaux lèchent mes mollets.

« Mais qu’est-ce que vous faisiez  ? »

Elle ne peut pas crier, tant le choc plie sa poitrine. J’ai brisé sa quiétude.

« Comme vous, je crois.

— Embusqué derrière les chutes ? Vous vous fichez de moi !

— Désolé. Je savais pas que vous alliez venir. »

J’écarte les bras, défait.

« Menteur ! Vous n’avez même pas actionné le verrou, vaurien ! »

D’une claque, elle déverrouille la porte de la salle aux bains. Ah…

« Sortez, misérable !

— Vous avez fini de m’insulter, ça y est ?

— J’ai de l’imagination débordante en ce qui vous concerne. Fichez le camp !

— D’ici, ou de votre vie ? Avec vous c’est jamais clair.

— Mais qu’est-ce que ça peut vous faire, imbécile ! C’est vous qui ne vouliez pas de moi comme coéquipière, et vous me le faites payer l’halo-ci encore ! »

Ses dents serrées se noient sous l’eau qui ruissèle – les larmes ? J’en mène pas plus large et je ne parviens pas à répondre.

« Vous voyez, toute notre histoire vous donne raison, lâche-t-elle à travers sa gorge serrée. Et vous adorez avoir raison. »

Le souvenir de mon ancien frère d’armes et de tout ce qu’il m’a balancé malgré son agonie refait surface. J’ai eu mon lot de vérités pour un moment. Et, parmi elles, trop peu de raison.

Beaucoup de torts.

Ma seule certitude du jour : Thalie ne me croit pas, comme prévu. Ni maintenant, ni jamais. Je me sens con, oui. Mais bien trop meurtri aussi.

« Et pourtant vous, la pointé-je de mon index, vous n’avez de cesse de vous évertuer à me détromper. Quand vous avez compris que me rabaisser n’avait plus d’effet, vous êtes passée à la vitesse supérieure pour vous débarrasser de moi : figurez-vous qu’un flingue dans le dos, ça fait son effet !

— Ça n’avait rien de personnel ! »

La douche est froide. J’abandonne :

« Bien sûr, Thalie, c’est vrai. Chez vous ça n’a jamais rien de personnel. »

Je sors du bassin.

« Demandez à Janel une autre affectation, je pourrai effectuer mon devoir tout seul. »

Je sors, à présent, de la salle aux bains. De la vue de Thalie, de ses pensées et de tout ce qui me rattache à elle.


***

Ma chambre fait partie du Palais. Les gisements naturels s’expriment dans les murs, à l’instar des parois de tout l’édifice : du quartz, de l’améthyste… ici c’est un couple d’ambre et de lapis-lazuli qui me fait de l’œil. Leur éclat est ravivé par le passage des eaux dans leurs canalisations vitrées, incrustées dans les cloisons[9]. Les meubles sont vieux et trahissent l’âge du repaire, mais l’élégance de leur assemblage de métal et de verre est indéniable. Le fond de la pièce s’ouvre par un balcon surplombant la Petite-Nephel ; le fantôme de la ville s’allume en turquoise sur mon plafond. Sur un bureau, une composition de mousse séchée en vase meurt de mon inattention. Et moi, la crinière qui goutte encore, assis sur mon vaste lit couvert de draps blancs. Des draps que je n’ose effleurer davantage sous peine de les meurtrir, rongé par l’inconfort.

Tout est trop beau. Rien parmi ce luxe ne m’appartient. Ces attentions sont vouées à quelqu’un d’autre : un officier brillant, peut-être, une personne volontaire et engagée dans une cause juste et portée par la noblesse de ses sentiments.

Alors, par l’Imposteur et Ses pieds purulents, qu’est-ce que je fous là ?

Il y a même une senteur de lamiacettes dont je ne parviens pas à trouver l’origine. Dans une arche élégamment sculptée, une antique statiophone attend qu’on la tire du réveil. Et, à côté du bureau, une desserte accueille une corbeille de fruits ainsi qu’un nécessaire à infusions. C’en est presque drôle tant je jure dans ces lieux ; il y a, en bas sous le dôme, toute une ville de tentes et d’abris dont la moindre âme mériterait plus que moi de se trouver là.

Ça fait quoi, un sablier, deux, un degré peut-être, que je reste immobile ? En vérité j’ai quitté la chambre entretemps, tenté de retourner dans la salle aux bains. La porte était fermée. J’ai erré dans les couloirs, évitant la loge de Darse pour chercher celle de quelqu’un d’autre… Sans succès. Je suis retourné ici, sur ce lit trop grand et trop vaste, déserté de la moindre envie de dormir[10].

On toque à l’entrée.

L’halo-ci n’en finira jamais…

Bougon, je me lève. J’ajuste mon peignoir et passe une main dans mes crins, histoire de donner l’illusion d’habiter ici. J’ouvre.

Thalie.


Un silence,


suspendu.


Pour ne pas le crever, nos respirations retenues.


Tremblement partagé,

Un vertige affronté,

nos présences isolées.


« Je… »


Elle n’y arrive pas. En peignoir comme moi, elle tient mes affaires dans ses bras.

« Vous… vous avez oublié vos vêtements. »

Je la fixe. Elle se méprend sur mon incompréhension et tend les bras :

« Tenez. »

Mes épaules se relâchent ; mes mains, hagardes, ballottent dans le vide au lieu de se lever.

« Entrez. »

Mais pourquoi j’ai dit ça ?

Je m’efface, de quoi laisser à sa présence balbutiante l’espoir de s’exprimer. Je crois qu’elle ferme la porte derrière elle, après s’être délestée de mon costume et de mon arme.

Machinalement, je regagne la place que j’occupais.

« Asseyez-vous », proposé-je d’une voix blanche.

Alors, je vois seulement où elle a posé mes affaires : sur la chaise devant mon bureau, le seul siège de ma chambre. Hésitante, Thalie prend place sur un coin de lit – si les draps peuvent porter mon pouls, elle le sent déjà. Le seul moyen de communiquer, peut-être, tant nos regards se fuient.

« Je… »

Elle n’y arrive toujours pas.

« Ces derniers temps ont été très durs, Abriel. »

J’opine sans mot dire.

« Il y a tant de choses que j’aurais voulu vous dire. J’ai traversé de nombreux éche…

— Je suis revenu vous voir. »

J’ai coupé court. Ne pas entendre les excuses d’un autre cœur vaincu.

« Pardon ?

— Je… »

À présent c’est moi qui n’y arrive pas. Elle cherche mon regard ; je provoque l’accident qui lui offre le mien.

« Pas besoin de “pardon”, Thalie. »

Il fallait au moins ça pour ouvrir nos respirations. Mais elles ne s’allègent pas…

« Vous voulez bien oublier, pour tantôt ? »

Elle est tellement loin, au bout de ce mètre de tissu frais qui nous sépare, que j’ai peiné à saisir son filet de voix. Les paroles, elles, résonnent comme si je les avais prononcées en chœur.

Les courbes d’un sourire apaisé, la douceur d’un front délassé, le relâchement d’un visage soulagé sous une pluie d’étoiles pleurées. Et, autour de cette comète éclatante, les crins blancs auréolés d’un bleu cosmique.

Oublier ? Tout envoyer balader ?

Je lui reprends mes yeux et les jette ailleurs, quelque part dans les faubourgs de la Petite-Nephel. Les éclairages s’estompent et la ville s’atténue dans la nuit.

Les draps tremblent, près de Thalie.

Près de moi aussi.


L’instant s’étire, privé d’air.


« Ça vous ennuierait de rester avec moi ? »



C’est moi qui ai dit ça.


… C’est moi qui ai dit ça ?



La réalité s’en cogne ma tronche, car Thalie se lève. Me voilà seul avec mes pieds et mon coin de lit.

La porte : claquement sec.

“D’ici, ou de votre vie ?”. Finalement, c’est elle qui est partie.

Loin en bas, la Petite-Nephel s’éteint dans un brouillard qui menace d’être humide…


Thalie s’assoie à côté de moi.

« Qu’est-ce que vous faites ?

— Ce que vous ne faites jamais : fermer le verrou. »


Son aura embaumée de fleurs. La fraîcheur de sa crinière libre. Sa chair effrayée comme la mienne.


« Et, non, reprend-elle.

— Comment ça, “non” ?

— “Non”, ça ne m’ennuierait pas de rester avec vous. »


La lumière double, dans son regard.


« Et, “non”, même chez moi les choses deviennent personnelles. »


Sur les draps, ma main sous la sienne. Ou l’inverse. Plus près, son frisson. Et, au bout, un sourire dont l’odeur se mêle à la mienne…



Eh, je sais pas ce que vous allez imaginer, mais la suite j’la garde pour moi, hein !


***




[1] Si ma mémoire est bonne – l’une des deux m’a quand-même collé un bon coup sur le crâne. [retour]


[2] Ça se dit, “flécher”, quand on parle de carreaux d’arbalète ? Faut avouer que “carreler” n’est pas très gracieux… [retour]


[3] Bonne idée, le fauteuil. [retour]


[4] Notre alphabet. Sérieux, même ça vous savez pas ? [retour]


[5] Ce sont des noms de lettres, tout simplement. [retour]


[6] Fichu Gaeth, il m’a vraiment fait crapahuter sur ce coup. J’ai extrait le Coffre des Témoins d’un site de fouilles au nez et à la barbe de l’Obscurie, me le suis fait piquer par eux, j’ai couru à dos de périsséen pour rattraper le convoi – la chevauchée la plus épique de toute ma vie – tout ça pour, au final, constater que ledit coffre était vide. [retour]


[7] Ça m’évitera de me désaper devant elle comme avec Anthémis. [retour]


[8] Thalie aurait su me dire : nous avons beaucoup conversé dans les douceurs de la Frondaison. Mais l’art du bain demeure un tabou depuis cette fameuse douche, après notre folle échappée de Lengel. [retour]


[9] Ce sont elles qui chauffent les lieux, je crois : elles doivent venir des profondeurs proches du soleil, comme les cascades de la salle aux bains. [retour]


[10] Seule la tête du lit s’appuie au mur afin de laisser ses flancs accessibles. Rien que ça, ça me rend mal à l’aise, moi qui n’ai connu que des couchettes à flanc de paroi. Au moins chez Anthémis c’était contre un mur. [retour]


Commentaires

C'est quoi ce chapitre ? Mais c'est quoi ce chapitre ? Ohlala, je m'en remets pas. Le "On va quitter Ocrit" m'a déboussolée et fait hurler. Et la fin ! Tu maltraites mon petit cœur, Julien !
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mercredi 20 janvier à 17h14
<3
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mercredi 20 janvier à 18h18