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Julien Willig

vendredi 2 octobre 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume XI

[Résumé des chapitres précédents]

Je suis Abriel de Ravh, actuellement coincé dans le repaire de la Rébellion Néphéline. Malgré l’accueil compatissant d’Eshana, une combattante au bras droit mécanique, ma première comparution au Concile de la Sororité – en gros, les Sœurs qui sont à la tête de la Rébellion – ne s’est pas très bien déroulée. J’ai fini assommé, je crois… bon, je l’ai peut-être un peu cherché.


***


« Chers Faubourgs de Lura,


Je tenais à réagir à vos critiques dithyrambiques sur le dernier feuilleton photomobile consacré à Liane Vestine : Vestine Extrême.

Mon statut d’historienne me pousse à présenter un correctif à propos de certains éléments, dont j’estime les prises de libertés trop grandes par rapport aux faits connus :

Les liens de Dame Vestine avec la Rébellion Néphéline étaient certes anecdotiques, mais jamais elle n’a pris les armes contre elle. Les idées de connexions avec un prétendu héritage de l’Hérésie des Cinq tours, elles, ne sont que pures spéculations.

La haine réciproque, et teintée d’un certain respect, entre Dame Vestine et le Grand Vâzir du Clan Toxépin, Ogon III de Mellona, est parfaitement dépeinte. En revanche, la relation sentimentale que Liane aurait entretenue avec le premier lieutenant du Clan, Narïm, n’a jamais été confirmée, l’exploratrice ne la mentionnant qu’à demi-mots.


Amicalement,


Falah Varin, de la Grande Université de Nybel. »


(Courrier des lectrices et lecteurs des Faubourgs de Lura, section « Publication refusée ».)



La douleur dans mon crâne.

« Oooh. »

Je me redresse, j’ouvre les yeux, je sais même pas dans quel ordre. Noir, flou, lumière. Plic-ploc, vent. Darse courbé sur nos barreaux. De l’autre côté, une silhouette frêle s’enfuit. Une Gargoule en bure ? Non, un Novarien sous une capuche ? J’arrive pas à trancher.

« Abriel ? demande l’Hydre.

— Ça va mon grand ?

— Oui moi. “Il aurait dû se laisser faire comme toi” elles ont dit les méchantes Madames, mais Madad’Ormen Thalie elle est venue pour me dire de faire des gentilleries et qu’elles seront gentilles après.

— C’est très clair. J’ai tout compris. »

Darse se fend d’une grimace dentelée : son sourire.

« À qui tu parlais, mon grand ?

— À un petit Sujet qu’il est mélangé. »

D’accord, j’arrête les questions.

« Elles t’ont bien traité alors ?[1] »

L’Hydre opine. J’y vois un peu plus clair.

« Je me trompe, ou on n’est pas dans la même cellule ?

— Les deux Madames elles ont dit au Monsieur garde “enfermez-les au plus près”. »

On a le même garde, par contre. Je l’appelle :

« Eh ? »

Comme tout à l’heure, son dos fait mine de ne pas nous entendre.

« Eh ! »

Je frappe les barreaux : je ne parviens qu’à me faire mal, sans parvenir à le faire réagir. Une voix, en face, me foudroie de surprise :

« Te fatigue pas, garçon. Ici, les Sœurs te laisseront moisir le temps qu’elles voudront. J’en suis la preuve, eh eh eh. »

Son rire se mue en toux, ou l’inverse. Ce n’est pas ça qui m’inquiète. La voix rauque et métallique, en revanche…

« Un visage bleu, ici ?

— Oh, c’est vexant, garçon. »

Elle est altérée, déformée par les aléas du boyau et aussi, je suppose, par la dégradation du respirateur. Mais il m’est impossible de me tromper :

« Vous portez le masque de l’Obscurie. »

Je plisse les yeux. Il y a une cellule devant la nôtre, aménagée pour un plus long séjour, à voir la couchette, la table et l’évier sommaire qui la meublent. Un homme s’appuie derrière la grille. C’est un Novarien débraillé dont la barbe point de sous le masque, avec un bandana sur ses mèches anarchiques. Sous sa chemise, des bandages aux côtes. Le bleu de son visage a partiellement reflué, mais le constat est sans appel : ce type est un Obscurien.

« Depuis quand êtes-vous là ? »

Il grogne, s’étire avant de me répondre.

« Quelques renaissances. Qu’est-ce que ça peut te faire, garçon ?

— Vous êtes toujours en vie. Les Néphélins ont des réserves de Zélotron ?

— Quoi, tu veux en sniffer ? Essaye le Nicken v12, tu te sentiras plus fort ! »

Pas envie de retenir mes mots :

« Vous êtes chiant.

— Ça va, ça va. C’est pas c’type-là (il indique le gardien de la tête) qui causera, alors j’vais m’montrer plus aimable, promis. Qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Comment vous survivez sans Zélotron.

— Recette perso, mon garçon. T’as pas été mis là juste pour me la soutirer, hein ?

— J’aurais préféré.

— Vu ta tronche, c’est sûr. »

“Plus aimable”, hein ?

Je serais bien tenté de laisser le temps couler, mais les pleurs des stalactites commencent à me taper sur le système.

« Bon, et le nickel des douze, c’est quoi ?

— Le Nicken v12. Qu’est-ce que tu connais de l’Obscurie ?

— Beaucoup trop.

— Mais pas ça ? Trop récent, peut-être, on en causait à peine quand j’ai déserté. Ça fait pas mal de cycles que ce Neptis décrépi expérimente dans son labo. Il a conçu un mélange à base de drogues : injecte-le à un soldat blessé, même mourant, et il tiendra debout deux à trois halos durant, prêt à retourner au combat ! Par contre, après ça, attends-toi à le voir tomber raide…

— Vous avez déserté ? »

Il est âgé pour un combattant : cinquante cycles au moins, soixante peut-être. Je me demande où il a trouvé la force de faire ça, avec le Zélotron qui plie l’esprit et le rend perméable à l’endoctrinement. C’est bien simple, je pensais être le seul à avoir envoyé bouler l’Obscurie.

« T’en as rien à faire de ce que je raconte, en fait. Je l’savais, t’es là pour me faire parler.

— Mais non, je…

— Tu vas attendre longtemps. J’vais plus te répondre, et personne d’autre t’entendra dans ces souterrains moisis. »

Personne, ah ouais ?

Je crois que je suis en train de lâcher prise.

« Darse ? Vorcin Hurleur, la chanson-titre. Pleins poumons.

— Ouiiii. »

Commence l’un des singuliers exercices auxquels nous nous adonnions, l’Hydre et moi, durant notre séjour à la Frondaison. Darse était demandeur de musique, mais incapable de pratiquer un instrument. Je lui passais de la stoa-kov dans la maison du vieux Khadel pour le défouler afin qu’il puisse dormir la nuit, quand les autres résidents étaient trop loin pour nous entendre. Je l’ai parfois surpris ensuite, lors de moments solitaires, à se jouer la musique : j’ai vite pris l’habitude de le rejoindre.

Nous entonnons l’hymne du groupe au vorcin. L’Hydre vocalise la guitare de sa voix éraillée et bat le rythme de ses lourdes pattes au sol, de sa queue contre les barreaux. Je double les percussions en claquant les paumes sur mes cuisses – le boyau réverbère à merveille notre œuvre – puis j’entame le chant :


« Comme une bougie s’éteint, vidée de sa lumière,

Et s’effondre en silence dans le lit de ses larmes,

Ou l’escadron hydrin qui revient de la guerre

Et n’a connu la science que pour incarner l’arme,

Tu entends ton destin dans les vents du désert

Voler dans la violence ta vie privée de charme.


Ton cœur revient au Vorcin Hurleur,

Souffle ton âme dans les flammes.


Quand le poids du remord tatoue dans ta cervelle,

Au fond de ton crâne sec, la dernière solution,

Est invoquée la mort au rythme de bruits d’ailes

Et de mots en noirbec, porteurs d’absolution.


Vois, les astres te cachent aux lumières de leur danse

Au fond des bris de ta morne existence.


Ton cœur revient au Vorcin Hurleur,

Souffle ton âme dans les flammes.

Mon cœur, reviens au Vorcin Hurleur,

Épouse mon âme dans tes flammes. »


Au dernier refrain, Darse abandonne le son de guitare pour le chœur, en canon sur le même air, qu’il achève seul :

« Enfant du malheur, un vorcin hurleur,

Messager de peur, le vorcin hurleur.

Enfant du malheur, un vorcin hurleur,

Messager de peur, le vorcin hurleur. »


Alors, le reste de l’existence se remodèle en la figure grimaçante du gardien, et en la crosse de son Devarïm qu’il heurte contre la grille.

« Nan mais c’est pas bientôt fini ce bordel ! »

Le bougre manque de laisser échapper son arme sous la vibration des barreaux. Ça fait un moment qu’il vitupère, mais nous n’en avons cure. Je regarde mon Hydre, rasséréné.

« Darse, on passe à du Larme de Dragon ? Allez, Soûl pour trois sous !


Tu plombes ta tête dans l’ambre de ta pinte,

Elle plonge peut-être en cendres dans tes plaintes… »


Le geôlier s’échappe à toutes jambes, la main à son oreillette – ça va chauffer pour ses fesses. Rien de mieux pour motiver notre formidable binôme, j’ai nommé le Duo des Boyaux. Musique !


***

Le silence n’est désormais plus rompu que par une respiration. Lente. Profonde. Douloureuse. La sienne.

Thalie secoue la tête quand la lucidité refait surface. Elle balaye du regard les bris de paille et de pierre tendre sur le sol, lissé par des générations de pieds nus. Sa main, la gauche, lui fait mal : elle ouvre les doigts et écarte sa paume du sabre d’entraînement.

Elle n’a pas que détruit le mannequin en face d’elle : le mur, derrière, est zébré d’entailles. L’acier de son arme a également beaucoup souffert.

Un vertige, léger.

Thalie passe le dos de sa senestre sur son front. Ça y est, elle reprend ses esprits. C’est étrange, constate-t-elle, comme la douleur peut aussi bien occulter la conscience que la ramener à la surface.

« Tu es là. »

La Damoiselle d’Ormen ne se retourne pas : elle reconnaît tant l’approche de Janel que son esprit la visualise pour elle. Visage inexpressif, voix compatissante, et la sagesse accumulée dans ses pupilles de quarante-cinq cycles. Elle préfère poser le sabre à terre avant de lui faire face.

« Eh bien, s’amuse la Palatine, je tremble à l’idée de ce que tu ferais d’une lame aiguisée. »

Thalie ne répond pas. Elle préfère laisser son amie venir.

« J’hésitais à te chercher dans ta chambre, ou dans la salle aux bains. Mais j’ai vu l’effet que l’annonce d’Abriel a eu sur toi. »

Elle acquiesce, toujours muette. Janel approche lentement, écarte les ravages de son chemin. Quelques pas derrière, Laurélise observe la scène.

« C’est un rustre, il n’a pas dû être facile pour toi de cohabiter avec lui. »

La Damoiselle secoue la tête.

« Il se donne des manières expéditives, mais il sait réfléchir. Il sait ressentir. Seulement il cache ses valeurs, y compris à lui-même. »

Elle voudrait trouver la force de le défendre davantage. De montrer qu’elle y croit. Devant elle, Janel se contente d’opiner sans mot dire. Elle l’ausculte, la pénètre de son regard rubis.

Thalie sort, enfin, ce qui lui broie le cœur :

« Ruth est morte.

— Je sais.

— Je lui disais qu’elle ne risquait rien à… à… Je l’ai tuée.

— Béor n’a rien pu faire non plus. Tu n’y es pour rien.

— Je l’ai tuée. »

Elle s’effondre dans le cou de la Palatine. S’accroche à son laticlave et jugule ses sanglots. Sans succès. Ce n’est pas ce sentiment, l’abandon, qui lui déchire la gorge…

« Je l’ai tuée. »

… mais celui-là.

Perdue, vaincue, Thalie n’a plus la force de cacher sa douleur. Combien de secondes s’écoulent avant qu’elle remarque, seulement, les bras de Janel autour d’elle, le va-et-vient de ses paumes le long de son échine ? Sa joue contre son crâne ? Et ses paroles de réconfort susurrées délicatement, dont elle oublie le sens aussitôt ?

Elle ne sait ni quand ni comment elle a fini par se calmer.

« Va dormir un peu, ma grande. Si tu souhaites reprendre le Concile en son cours, mon bureau est à toi. »


***

Darse et moi entonnons deux ou trois chansons avant que les barreaux sonnent à nouveau.

“Clong-clong”. Eshana ?

En effet. La Néphéline nous couve d’un air sérieux – du moins, c’est ce qu’elle essaye de montrer, mais son amusement est indéniable. Derrière, le geôlier fulmine.

« Félicitations, commence-t-elle, vous savez vous faire entendre : depuis que Janel est au pouvoir, c’est la première fois qu’un Concile est interrompu de la sorte. Et dire qu’elle pensait vous calmer en cellule.

— On en a encore plein en réserve.

— J’imagine. La Palatine m’a demandé de m’assurer que vous étiez assez sages pour revenir. On y va, ou je vous fais taire au fond du lac ? »

Je m’accoude aux barreaux. Le gardien tente bien de protester, mais il s’écrase vite sous l’œillade conjointe que nous lui lançons, la Néphéline et moi.

« Je sais pas, lui dis-je, c’est quoi la meilleure option ?

— Peut-être que ceci vous motivera. »

Elle s’écarte pour révéler, tout sourire, un chariot portant un seau d’eau, une paire d’éponges, deux serviettes, une carafe, un panier garni de pain et de fromage… ainsi que mon Oblitorion, ma sacoche et mes fringues du Sylvaer !

« En guise de bonne foi », annonce Eshana.

Ça me laisse coi. Elle fait ouvrir la cellule et entre avec le chariot. Puis elle sort, sans refermer, et elle comme le gardien s’écartent pour nous faire don d’un semblant de pudeur.

« Eh, Eshana ! Et moi ? »

Le vieux déserteur d’en face s’appuie contre sa grille.

« T’as eu droit à la même chose ce matin, alors abuse pas trop. »

Le ton de la Néphéline n’est pas le même qu’avec moi : plus libre, moins cordial, mais pas non plus méprisant. Elle semble familière avec lui.

« Mais j’ai la dalle !

— Tu sais que je t’amène déjà plus que je suis censée le faire.

— Même pas une p’tite bière de servalon ? En souvenir du bon vieux temps.

— Pour que tu nous refasses une crise à cause du manque de gaz ? Laisse tomber. Et si tu veux sortir, tu sais ce qu’il te reste à faire, Shavo… »

Je me fige, l’éponge pleure sur mon torse. Frisson.

Ce nom…

« Abriel ? s’étonne Darse. Tout va-t-il bien, hein, dis, hein ? »

Ma mémoire s’échauffe furieusement. Se pourrait-il…

Non. Ne pense pas à ça maintenant.

« C’est rien, petite écaille. Tu te débrouilles avec ton plastron ?

— Je devrai l’enlever quand personne verra Darse pour que le sable il arrête de se cacher. »

Le décrassage est sommaire, mais il fait du bien. J’avise mes vêtements, pliés proprement. Je les reconnais : complet noir, chemise blanche, chaussures de cuir. Les nouvelles fringues que j’essayais lorsque la conscience de Darse s’est révélée ; celles que m’a offert…

Thalie.

Elle portait son pantalon blanc et sa blouse d’un ciel cosmique. Nous nous étions croisés – non, rentrés dedans – devant l’église du croulant, au cœur du Sylvaer. Le premier d’une série de beaux souvenirs. Pourtant, l’halo-ci mon cœur se serre. L’attention vient de ma coéquipière : elle avait prévu de m’amener ici à la sortie du Tombeau, sans l’ombre d’un doute.

En un sens, c’est ce qu’elle a fait… de la pire des façons. Si elle croit qu’une vêture propre et de quoi grailler pardonnent la trahison, c’est qu’elle perd trop de temps à zyeuter l’espace. J’en frissonne en passant un bras dans la chemise.

Et moi alors ?

Pas sûr de vouloir arrêter de lui faire payer. D’un autre côté… elle me l’a quand-même apportée, cette chemise. Va falloir qu’on parle sérieux, là. Enfin, si l’on me sort de ce trou et si les Lumineuses décident d’arrêter de me taper dessus.

Allez mon gars, boutonne-toi bien et essaye d’être sage avec Janel. S’agirait pas d’passer pour un rustre encore !

Je regrette de m’habiller sans un vrai bain. À côté, l’Hydre a revêtu son long manteau brun, son cache-œil, et sa quinquapicaille en pendentif : elle est prête. Le Duo du Boyau quitte sa cellule.

« Eh bah, c’était rapide comme voisinage. »

J’essaye d’ignorer le dénommé Shavo, sans me retenir de le dévisager l’espace d’une seconde. Eshana me couve d’un œil appréciateur.

« T’as vraiment plusieurs vies. Qu’est-ce que je fais de ton uniforme ? »

Elle pointe les restes gisant dans la cage ; je n’en ai conservé que l’étui et la ceinture.

« Au feu. »

Je dégaine mon Oblitorion, histoire d’en vérifier l’état ; le gardien pâlit, la Néphéline n’en a cure.

« Heureux ? »

Elle doit voir les étoiles dans mes yeux. Je rengaine.

« Je croyais l’avoir perdu. On y va ? »

La carafe et le panier de victuailles sous le bras, nous cheminons jusqu’au wagon qui nous mènera, une fois encore, au Palais. Et la dégustation commence. Ce n’est qu’arrivés à la plateforme des deux Sœurs que nous reprenons notre échange.

« Votre prisonnier, là, Shavo, tu as l’air de bien le connaître.

— Lui aussi était avec mon ancien employeur, mais il refuse de collaborer… Il manque de conviction, c’est dommage de se planquer comme ça. »

Sûr d’être hors de portée des Lumineuses de l’entrée, je murmure :

« Peut-être que Janel doit apprendre à amadouer ses prisonniers pour se les mettre dans la poche.

— Comme tous les dirigeants, elle a beaucoup de responsabilités à gérer, rétorque Eshana. La Palatine a un bon fond, laisse-lui le temps de le montrer. »

Mon estomac, repu, appuie sa remarque. Je poursuis, la bouche barrée d’un doigt pour décoincer un bout de pain entre les dents :

« Une chose m’étonne. Tu m’as parlé du rôle des Sœurs, la garde d’élite et tout ça, mais qu’en est-il des Consoriales ? Et comment les distinguer ?

— Mesure de sécurité. Seule une Sœur peut vraiment connaître la fonction d’une autre Sœur.

— J’imagine que, pour diriger, Janel est l’exception. Mais ça la désigne comme cible, non ?

— Elle sait se défendre. Tu devrais la voir en entraînement avec Myriel. »

Pas envie, mais ça en dit long.

« J’ai entendu Myriel être qualifié de “Lumineur”, mais le Concile semble n’accueillir que des Sœurs. Quel est son statut, à lui ? »

Le morceau de croûte quitte mon four, j’en profite pour faire péter une autre tartine.

« C’est compliqué, avoue Eshana. Je ne vais pas rentrer dans les méthodes de succession à la tête du Palais au fil des générations, mais tu as vu juste : le Concile n’est composé que de Sœurs depuis Adélanie. Le statut de Lumineur est purement honorifique et Myriel n’a aucune intention de revendiquer un pouvoir quelconque, car sa dévotion ne va qu’à sa sœur et à Lumière.

— C’est ce qui le rend si hostile avec les autres ?

— Oui et non. Son statut exceptionnel l’a toujours fait se sentir à l’écart, et les Sœurs ont leur propre fierté. Janel en est très proche, mais… on ne sait pas quoi faire de lui. »

Eshana poursuit ses explications sur la Sororité : le laticlave pour cacher les atouts de combattantes ; la tenue courte pour faciliter les mouvements ; les pieds nus en signe d’humilité ; le crochet au bout du sabre pour évoquer le Serpent de la Création. J’essaye de masquer ma méfiance en l’écoutant et elle, comme si elle en avait conscience, s’évertue à me décrire les relations que les Soeurs nouent avec l’ensemble des Néphélins : liberté et confiance, sans endoctrinement ni obligation de culte. Je dois l’avouer, ça change des Hydres le doigt sur la détente lors des célébrations obscurienne.

« C’est quoi, cette “marque ancestrale” dont Janel semble si fière ?

— Elle faisait référence à sa peau. Tu n’as jamais vu une couleur pareille, n’est-ce pas ? »

Je secoue la tête.

« Pas depuis ce matin.

— Les Lumineuses, répond Eshana lentement, emploient le terme de marque ancestrale pour qualifier la carnation originelle des Novarii.

— De quoi ? »

Je m’arrête, abasourdi. Elle lève les paumes en signe de tempérance, et m’invite à continuer la marche.

« Je sais que c’est dur à croire, et nombre d’entre nous accueillent cette révélation avec précaution. D’après les chroniques datant de l’exode et les témoignages antiques, notre espèce, lorsqu’elle débarqua sur Nephel, était dotée de cette peau d’un bleu sombre. »

Seul mon silence lui répond. Voilà pourquoi ce con de Messager avait cette apparence !

Eshana reprend :

« Comme la plupart des espèces ayant migré sur Ocrit, nous avons muté au fil des générations, Abriel. La gravité a fait se ratatiner les Keroubs jusqu’à ce qu’ils deviennent trop fragiles pour supporter leur lourde tête. Les Novarii, eux, ont vu leur peau s’éclaircir faute d’éclairage solaire direct ; c’est la proximité de l’astre qui a accéléré la mutation[2]. C’est une bien curieuse réaction, je te l’accorde, et seule une poignée d’entre nous a conservé son épiderme d’origine. Grâce à un gène ou une immunité quelconque, je crois.

— Je connaissais une commandante obscurienne à la peau moins claire, une métisse apparemment. Personne ne parlait d’une marque, les rumeurs étaient bien moins flatteuses la concernant – tout un tas d’ignobles conneries, je suppose, alimentées par les rivalités internes de l’armée.

— Parme-Alma ? Elle et Ghalya sévissent à Lengel en ce moment, et elles nous donnent bien du mal », lâche froidement Eshana.

Nous atteignons l’antichambre, où deux personnes se tournent vers nous. La première, recroquevillée sous sa capuche, est la Gargoule ou le Novarii que j’ai vu lors de ma brève incarcération. Elle cache ses traits sous un long manteau élimé et tord ses mains, nerveusement. Déjà qu’elle n’est pas bien grande, elle semble rapetisser en se glissant dans l’ombre de la seconde silhouette, un colosse de pierre noire.

« Béor ! lancé-je, tout sourire.

— Abriel… »

Alors que nous entrons, le Rhakyt se penche au-dessus de l’individu sous capuche : celui-ci lui chuchote une phrase brève, puis s’échappe en me contournant vivement. Béor dépasse Eshana, surprise, et vient se planter directement devant moi. Je peine à déchiffrer son expression, tant elle diffère de son hostilité habituelle – j’oublie toujours qu’il ne m’apprécie pas, c’est fou.

« Alyce m’a dit que tu l’as sauvé d’un Sylvarien qui voulait le rosser devant mon auberge.

— Alyce, c’est le gamin qui vient de partir ?

— Oui.

— Quand est-ce que… oh ! Avant que l’autre Rhakyt intervienne, là. Karam, c’est ça ?

— J’étais sorti après avoir entendu sa grosse voix, maugréé Béor, mais tout ce que j’ai vu, c’est que tu t’étais pris une belle raclée. Tu n’es peut-être pas aussi minable que tu en as l’air, Abriel.

— Et je dois prendre ça comment ? »

Il bombe le torse, la crevasse de ses lèvres se soulève sur un côté : un genre de sourire ?

« Ruth devait avoir raison à ton propos, finalement. Rares sont les Sujets à protéger les honnés.

— Les quoi ?

— Tu as vu le physique d’Alyce ? rétorque Béor.

— C’est étrange, j’ai du mal à savoir s’il s’agit d’un Novarien ou d’une Gargoule.

— Les deux. Le petit est né des deux espèces.

— Oh.

— Ruth ne t’a jamais expliqué, pour lui ?

— En parlant de ça… »

Je l’amène à l’écart, proche de la baie vitrée. À l’autre bout de la pièce, Darse tente à nouveau d’investir le divan de pierre, sous l’œil perplexe d’Eshana – elle a eu la délicatesse d’attirer l’Hydre hors de portée d’oreilles. Alors, malgré le tambour du cœur contre mes tympans, malgré la sueur qui me ronge la peau, malgré mes jambes lâches, j’avoue au Rhakyt la mort de Ruth. Je prends mon temps, je n’occulte rien. Sa réaction me terrifie : il n’en a aucune.

« Voilà donc la vérité… »

Si les statues pouvaient parler, elles auraient la même voix. Béor se penche vers moi, m’écrase de toute son ombre. La vitre contre mes omoplates me prive de repli.

« Il a fallu bien du courage au vaurien que tu es pour me la révéler. Ma peine est immense, mais je perçois la tienne. Tu es visiblement honnête, Abriel. Alors, dis-moi : pourquoi lui as-tu donné ces pièces ?

— Je… je… je préférais qu’elles lui reviennent plutôt que de les voir dans la poche d’Arkon ou écoulées derrière un comptoir.

— Pourquoi ? »

Ce ton neutre me perturbe plus que tout : il n’y a ni colère ni haine en lui. Juste une profondeur… volcanique.

« Elle m’avait parlé des gosses dont elle s’occupait. Je voulais faire un truc bien pour une fois, comme elle. J’imagine qu’il s’agissait d’un réseau néphélin.

— Précisément. »

Il pointe son gros doigt noir en direction du Déposoir, tout en se penchant sur moi un peu plus ; je me voyais rongé par le soufre à cette distance, mais il n’a, en réalité, pas la moindre haleine. Ses prunelles livides et ses dents acérées accaparent toute mon attention.

« Là-bas se trouvent une dirigeante éclairée et toute une compagnie dévouée à une cause qui nous dépasse de très loin, toi et moi. Tu n’es pas obligé de t’agenouiller devant elles ou de leur offrir ton âme. Tu n’es même pas obligé d’embrasser tous leurs propos. Mais elles se battent pour apporter la justice et l’espoir aux opprimés de l’Obscurie et à la Sujetterie que les Ocritiens délaissent. Ruth croyait en la Sororité, et les “gosses” dont tu parles vivent maintenant dans la Petite-Nephel grâce à elle. Je n’aurai pas l’inélégance de te menacer, chasseur de trésors, mais si tu veux rendre hommage à sa mémoire, alors rassemble les moyens dont tu disposes et poursuis son combat. »

J’ignore comment la force de parler m’habite encore. Pourtant un mot se faufile de mes poumons jusqu’à franchir l’étau de ma gorge. Un mot unique : la seule réponse possible.


« Oui. »


Béor se redresse et se détourne de moi. Il se retire et lance, par-dessus son épaule :

« Et garde tes quinquets loin des filles qui travaillent ici.

— Mais, j’ai pas… »

Le Rhakyt a déjà disparu.


***




[1] Oui je sais, ça aussi c’est une question. [retour]


[2] En plus de sérieusement contrecarrer la pousse des plantes, du coup. Bien que les rayons solaires se réfléchissent sur le Phylactère, en passant entre les terres-plaques, ils se dissipent en partie à travers le champ de force. D’où, j’imagine, la perte de certains rayonnements…
Bref, le Messager est une belle enflure pour faire subir ça à ses ouailles. [retour]


Commentaires

La mort de Ruth est toujours un tel traumatisme. J'aurais vraiment voulu la découvrir un peu plus.
Mon impression d'Eshana se confirme ! Et je me demande qui est ce Shano...
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mercredi 20 janvier à 16h15
Si j'ai consenti à tuer Ruth, c'est que je savais qu'elle durerait auprès des autres personnages... et pourtant ça a été très dur
 1
mercredi 20 janvier à 18h16