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Julien Willig

dimanche 20 septembre 2020

Sous des milliers de soleils, II - Nephel

Psaume X

[Résumé des chapitres précédents]

Je suis Abriel de Ravh, et j’en ai gros. Non contente de m’avoir trahi au fond du Tombeau du Messager, Thalie m’a amené de force dans la planque des Rebelles, où j’ai commencé par moisir en prison. J’y ai vécu de sales moments avec moi-même, et beaucoup de remords m’assaillent depuis. Heureusement, une Néphéline est venue me chercher pour me faire sortir : il s’agit d’Eshana, une âme forte au corps blessé et dotée d’un bras droit métallique. Elle m’a montré la Petite-Nephel, l’impressionnante ville souterraine de la Rébellion Nephéline, et elle m’amène rencontrer le Concile de la Sororité – ces “Sœurs” gèrent la Rébellion, apparemment.


***


[Entretien radiophonique entre le groupe Vorcin Hurleur et la journaliste du magasine Les Faubourgs de Lura.]


Journaliste : « Nous accueillons à présent les membres du tonitruant groupe nommé Vorcin Hurleur. Voici Liselle, Ibis, Albéric, Eino et Nucca. »

[Le groupe salue de manière désordonnée.]

Journaliste : « Vorcin Hurleur renvoie une image lugubre, mais celle-ci est tirée d’un récit saint, si je ne m’abuse. Des Douze Paliers de l’Extrême-Univers ? »

Albéric : « C’est cela. L’influence du hurle-vorcin sur le chemin de la mort, comme dans le Cimetière des Quadriphants du Secteur 5.4, nous fascine tellement que… »

Ibis [l’interrompt] : « Il a sauvé Liane Vestine aussi. Elle s’est accrochée à la vie grâce à lui lorsqu’elle agonisait dans la Vallée des Morts. Liane est une personnalité aussi vivante que mouvementée, notre musique lui correspond. »

Journaliste : « C’est le message que vous vouliez faire passer en adoptant ce nom ? »

[Ibis l’affirme, Albéric étouffe un grognement.]

Journaliste : « Qu’en est-il alors des passages en Noirbec dans vos chansons ? Nos auditeurs nous ont écrit, inquiets, pensant que vous cherchiez à invoquer le hurle-vorcin pour damner votre public. »

Albéric [sur la défensive] : « C’est juste un enrichissement pour donner de la couleur à nos œuvres. »

Journaliste : « Pourtant vos paroles se focalisent souvent sur la mort ou le sexe, voire les états seconds avec l’alcool ou la drogue. Dans la chanson Toxépine et Lyshyp, par exemple, vous [interruption de l’enregistrement]. »


(Enregistrement personnel de la Néphéline Eshana.)



D’humeur plus massacrante que jamais, j’arpente l’antichambre.

Je noie mon visage dans les ténèbres au-delà des vitres, tandis que le reflet de Darse tente sans succès de s’installer sur le divan sous la fresque. La Néphéline, non loin de lui, s’affaire dans les placards d’une desserte.

« Du thé ? Ou peut-être quelque chose de plus fort ?

— Curieusement, non.

— Pas même après vos folles escapades ? »

Je souffle.

« Soit… »

Une tasse de grès est abandonnée, vide, sur le guéridon qui nous sépare, la femme au bras mécanique et moi. J’en hume les arômes.

« Baies d’Abyla.

— Fin connaisseur !

— Quand on désire connaître quelqu’un, l’on s’intéresse à ses habitudes.

— Et ça marche ? demande innocemment Eshana.

— Non. »

Elle commence à faire chauffer une casserole, qu’elle remue avec attention.

« C’est ici que nous allons rencontrer le Concile ?

— La Sororité. Le Concile c’est le nom du rassemblement. Et non : nous sommes ici dans l’antichambre. Le Déposoir se trouve derrière ces portes.

— Pourquoi n’y allons-nous pas maintenant ? La Damoiselle d’Ormen s’y trouve bien, elle.

— Elle doit s’entretenir avec la Palatine. Les privilèges, tu sais. Nous avons rendez-vous avec les Consoriales au complet. »

Je roule des yeux. Combien de termes à coucher dehors ?

« Les “Consoriales” ? C’est quoi ?

— Les Consoriales sont les Sœurs qui siègent au Concile.

— Ah. Les plus importantes, j’imagine ? Je croyais qu’elles n’étaient que gardes… et assassines. »

Eshana lâche un petit rire par-dessus les vapeurs crème de sa cuisine.

« La Sororité entretient le culte de Lumière et l’héritage d’Adélanie. En outre, une antique alliance fait d’elle la tête pensante de la Rébellion Néphéline.

— L’autorité dogmatique qui règne sur Ocrit serait donc combattue par une autre autorité dogmatique ? C’est le Serpent de la Création qui se mord la queue, là. »

La Néphéline claque une tasse pleine devant moi.

« Le lait des fruits à coques cultivés ici, ça te fera du bien. Attention c’est chaud. Et pas de blasphème.

— J’en ai soupé des illuminés. »

Mon ton s’allège pour la taquiner. Elle sourit, mais garde une dose de sérieux :

« Prend garde à tes paroles, ce terme équivaut à une insulte ici. Tu as vu les Lumineuses, je te déconseille de les contrarier. »

Je le lui accorde. Eshana semble pétrie de respect à la mention des Sœurs ; j’en fais la remarque, et lui demande si elle aimerait les rejoindre.

« J’ai toujours survécu plutôt que vécu, confesse-t-elle. Alors qu’une partie de moi luttait pour chaque halo de plus, l’autre se demandait pourquoi. Les Sœurs, par leur dévotion à Lumière et à ses créations, m’apportent une raison d’exister. »

J’ignore quoi penser des Lumineuses – à vrai dire, j’ai le sentiment qu’elles se la pètent un peu. La détermination d’Eshana, en revanche, je la respecte sincèrement. Je hasarde mes lèvres contre ma tasse et… c’est pas mal en vrai. Darse y a eu droit aussi et, évidemment, ses lampées projettent du lait partout. Je me marre :

« Que feraient les Sœurs en voyant ça, à ton avis ?

— Il reste quelques minutes avant l’ouverture du Concile. À ce rythme, le lait de ton Hydre humectera tant son gosier que le sol. »

La Néphéline se fige soudain, comme foudroyée au-dessus du guéridon. Son front perle, son regard supplie.

« Eshana ? »

Une poignée de secondes, étouffantes. Enfin, c’est d’une voix rauque qu’elle lâche :

« C’est rien. Pas d’inquiétude, ça m’arrive régulièrement. »

À tâtons, elle extirpe de sa trousse à outils une seringue et une pipette. La deuxième lui sert à armer la première, geste qu’elle effectue de la main gauche avec précision malgré sa mâchoire tremblante. Enfin, elle en injecte le contenu dans un orifice de sa prothèse, près de son épaule.

« Un antidouleur pour supporter la greffe, explique-t-elle. C’est diffusé directement dans mon réseau sanguin.

— Tu dois faire ça souvent ?

— Tous les jours. C’est du matériel de récup’, tu sais. »

Elle couve sa main fantôme d’un profond regard. Son membre fait peine à voir : il donne l’impression d’un bras décharné, rongé jusqu’à l’os. Eshana n’a sans doute connu que peu de bonheur dans sa vie, et je comprends l’espoir dont elle fait preuve ici-bas.

Notre échange de mots et de silences s’interrompt : la double porte du Déposoir est ouverte par deux Sœurs. Une autre en sort et déclare :

« Le capitaine Abriel de Molenravh et l’Hydre Darse sont attendus par le Concile de la Sororité. »

Ça doit tenir lieu d’invitation. Eshana s’éponge le front avec une manche de sa veste.

« Tu ne viens pas ? m’enquis-je en ignorant complètement la Lumineuse.

— Pas plus loin, non. Je ne suis ni Sœur, ni mandée par elles. On se revoit à la sortie. Bon courage, achève-t-elle, ironique.

— Pourquoi ?

— Je connais ta réputation. »

Elle n’en dira pas plus. À contrecœur, je demande à Darse de se lever.

« Où qu’est-ce qu’on va ? demande-t-il.

— À l’intérieur : les chefferesses veulent nous voir. Tout ira bien, mon grand, mais dans le doute, ne fais pas de bêtises. Non, mieux : fais tout comme moi, d’accord ? »

Il accepte, et je l’invite à me suivre.

Le Déposoir nous avale.


***

« Tout ira bien. »

C’est à peine si Thalie entend les mots. Une main presse la sienne – il lui faut au moins ça pour arracher son regard à l’antichambre qui se dévoile.

« Le capitaine Abriel de Molenravh et l’Hydre Darse sont attendus par le Concile de la Sororité, annoncent les Sœurs au loin.

— Tout ira bien. »

Janel réitère sa phrase, absolument calme, ses prunelles profondes rivées dans les siennes. La Damoiselle d’Ormen opine sans vraiment y croire. Malgré l’embrassade de la Palatine en privé, malgré ses encouragements à nourrir leur discussion d’un fleuve léger, malgré le sourire de Janel quand elle la regardait, Thalie n’a qu’échoué à se délester de la tension qui la sape. L’enthousiasme douché par la fatalité des événements, elle redoute l’entrevue qui se profile et, plus encore, ses conséquences.

La Palatine ferme ses mains sur la sienne à présent, cocon de chaleur. L’esprit confus de Thalie compare l’image avec les fameuses huîtres bleues de Nybel. Et moi, suis-je la perle à l’intérieur ?

« Laisse-moi faire, ma grande, murmure Janel. Tout ira bien. »

Elle serre les lèvres pour toute réponse. Janel reporte son attention sur la sortie du Déposoir. Thalie effleure doucement les doigts de sa senestre et, lourdement, imite la Palatine.

Abriel et Darse viennent d’entrer.


***

D’accord, ça en jette. Le Déposoir n’a pas de murs, il n’a que des ombres et seules des rangées de torches le délimitent. Les flammes sont à peine suffisantes pour esquisser les silhouettes encapuchonnées qui siègent devant elles, en demi-cercle sur une plateforme élevée d’un mètre. À l’intérieur de l’arc, un rond clair se dessine sous le cône blanc lâché par un puits creusé dans la roche, quelques années-lumière plus haut – au travers, la toile céleste dérive en silence.

« Veuillez vous avancer au centre du Déposoir. »

Une voix féminine, profonde. Elle vient du centre, je crois. Dans notre dos, deux Sœurs gardent la porte ; elles m’ôtent tout désir de bravade, bien plus que les Sylvariens ou les sbires de Laetere, aussi m’exécuté-je. Darse, perdu, a le bon sens de m’imiter.

« Une invitation exceptionnelle au Concile de la Sororité vous a été accordée ; jurez-vous de garder le secret sur les informations dont vous serez les témoins ici même, et acceptez-vous de vous plier aux règles du Concile lors de cette séance ? »

Je m’éclaircis la gorge – un petit peu serrée, je dois dire.

« Euh, bah… Ouais, je suppose. Mais pour ça, ça serait mieux que vous vous montriez, non ? »

Un grondement, quelque part vers la gauche, est vivement interrompu d’un mouvement de main. La silhouette du centre baisse le front, dépitée, avant de redresser le chef.

« L’on m’avait pourtant informé de votre manque de… solennité. Dans ce cas, passons à la suite du cérémonial. Abriel de Molenravh, Darse l’Hydre affranchie, bienvenue au Concile de la Sororité des Lumineuses. »

Elle se lève. Aussitôt la lumière se fait – sans mauvais jeu de mots. Des rayons jaillissent du plafond et du sol, entre le trône de chaque Lumineuse et devant nous. Les jeux d’ombres sont subtils et conservent le secret des drapés de nos hôtesses[1]. Celles-ci dévoilent une partie du mystère en abaissant leur capuche. Visage et crinières se révèlent, uniques signes distinctifs entre tous ces plis blancs, ces tuniques de cuir courtes et ces pieds dénudés. Deux femmes se démarquent : Thalie, la seule sans manteau, qui siège à gauche de la Sœur centrale, et ladite Sœur. J’ignore délibérément la première et me concentre sur la seconde. L’effort ne vient pas que de moi, à vrai dire, tant celle-ci se montre magnétique.

Deux conclusions s’imposent : cette personne est assurément la Palatine dont on m’a rebattu les oreilles, et je sais à présent où j’ai vu ces tatouages. Sa vêture est semblable à celles des autres Lumineuses, idem pour les marques argentées le long de sa peau. C’est cette dernière qui crève le mystère : à l’image du ciel en surplomb, elle est d’un bleu aussi profond que la nuit. Comme le Messager. Non, surtout, comme ce foutu sabreur mystico-bourrin.

« Vous êtes la sœur de Myriel ?

— C’est exact, Abriel. Sa sœur jumelle, même. »

Aucune surprise ne lui échappe. À moi de poursuivre :

« Sans indiscrétion, j’ai ouï-dire que la prêtresse Inomel avait également cette carnation. “Adélanie”, c’était ça son nom ?

— Tout à fait juste, capitaine, et je suis ravie de constater que votre éducation n’est pas à refaire. La marque ancestrale est un privilège d’une rareté sans égale qu’Adélanie Inomel eut la chance de posséder. Elle s’est transmise de génération en génération jusqu’à échoir aux derniers nés de sa lignée : mon cher frère Myriel ainsi que moi-même. Je suis l’héritière de la prêtresse et, en ma qualité de Palatine, je poursuis sa mission et je dirige la Sororité. Je m’appelle Janel Inomel et je vous accueille en ces lieux. »

Et de se fendre d’un sourire aussi paisible que l’était celui d’Eshana. Or, c’est la simplicité dont cette dernière faisait preuve qui inspirait la confiance – chez Janel, c’est tout autre chose. Son ton n’est pas gonflé d’orgueil, mais suave et doux comme un bain de perles. Les contours de son crâne, rasé, se jouent des caprices de la danse des flammes ; ils mettent en valeur le dessin sculptural de ses oreilles et l’ouvrage fin des boucles d’or qui pendent à ses lobes. Ses yeux discrètement fardés de noir soulignent l’acuité de son regard rubis. Son aura est riche, profonde, elle attire l’attention et les confessions. Tout, dans la Palatine, exulte une grandeur telle qu’elle en devient inaccessible, comme si Lumière même l’avait modelée pour la représenter.

La figure mystique nommée Janel écarte les paumes et embrasse l’assemblée.

« Je vous présente les Consoriales : elles sont les Lumineuses qui siègent au Concile et dirigent la Sororité. »

Toutes inclinent le menton pour saluer. Toutes, sauf Thalie, le visage plombé d’un tourment indéchiffrable.

« Vous êtes ici dans l’antre et le foyer de la Rébellion Néphéline. Savez-vous pourquoi ?

— Parce qu’un flingue m’y a mené ? »

Une grappe de souffles se coupe. Seule Janel demeure impassible – j’ignore si c’est à cause des jeux de lumière, mais je crois la voir esquisser un discret sourire avant de se rassoir. Je m’efforce de ne pas en faire de même, car mon intention diffère.

« Vous méritez bien quelques explications, concède la Palatine généreusement[2].

— J’aimerais, s’il vous plaît. »

La Damoiselle d’Ormen s’agite sur son fauteuil : elle est la seule à vraiment me connaître ici… et ça ne la tranquillise pas. Janel poursuit :

« Cela fait un moment que nous suivons votre progression, Abriel de Molenravh. À vrai dire, vos exploits nous impressionnent et même vos origines nous intriguent. Un capitaine estimé de ses pairs désertant l’Obscurie, l’ennemie jurée des Lumineuses, quelle aubaine ! Nous aimerions beaucoup savoir de quelle manière vous avez contré l’ordination, tout comme vous êtes parvenu à affranchir cette Hydre magnifique à sa génitrice.

— Dois-je en déduire que le temps que je passerai en prison dépend des informations que je vous livrerai ? »

Les Sœurs se piquent encore, mais aucune réaction n’échappe à la Palatine – tranquille, forte.

« Non, assure-t-elle. Vous êtes nos invités et vous serez traités en conséquence. Votre bref séjour en cellule n’est que le fruit d’une incompréhension imputable à la précipitation dans laquelle s’est déroulée l’exfiltration de votre mission ; je vous prie d’accepter nos excuses. »

Jolie langue de politicienne. Méfiance.

Le regard de Thalie s’embue et le jaune comme le bleu s’égarent, jamais loin de nous. Je réponds à Janel par une autre question :

« Avez-vous réservé le même accueil à Kia et Saren ?

— Votre équipage était déjà converti à la cause Néphéline. Nous avons eu un petit entretien privé avant le Concile ; comme ils n’avaient plus d’informations à me communiquer, je leur ai permis de se retirer pour entretenir leur astronef. Vous avez survécu à une sacrée bataille, Abriel, soyez fier de vous. »

J’ai le sentiment qu’elle détourne le propos pour m’amadouer. Testons les limites.

« Ça ne me dit pas ce que je fais là, rétorqué-je. Vous craigniez que je dédaigne votre invitation, pour m’avoir emmené ainsi de force ? »

Des chuchotis nerveux parcourent les Sœurs. Thalie se mord la lèvre et se ratatine sur son siège. J’en ai presque de la peine. Presque. Si je la connaissais autant que je le pensais ce matin même, j’y lirais sa souffrance. À présent rien n’est sûr avec elle.

« Il est vrai que vous avez été particulièrement difficile à approcher. Vous avez choisi votre voie, celle d’un chasseur de trésors autonome – relativement, en tout cas, selon le contrat qui vous lie à Arkon.

— Je me doute bien que vous êtes au courant de ça. »

J’adresse à la Damoiselle d’Ormen un regard perçant – un frisson de plus dans sa peau tremblante.

« Vous avez déjà travaillé pour nous, reprend la Palatine, bien que vous l’ignoriez : la Rébellion Néphéline fut anonymement commanditaire de certaines de vos trouvailles.

— Vraiment ?

— Nous sommes en quête de reliques et de saints artefacts. Le pouvoir des Amants Primaires alimentera notre lutte contre l’Obscurie et l’Imposteur autoproclamé Messager : rien n’est plus efficace pour battre un ennemi que sa propre arme. Notre dernière acquisition fut l’Orbe de Lumière, suite à la bataille d’Ylüne qui eut lieu à Lengel. »

Les victimes civiles surgissent dans mon esprit et, avec elles, les ouailles qui couraient le plus de risques. Ce bon Fibert, cette pauvre Lua. A-t-elle seulement pensé aux dommages collatéraux ?

« Je sais, annoncé-je, je l’ai vécue. Maintenant que j’y pense, c’était maladroit de la part de mon assistante de nous avoir fait infiltrer l’église alors que ses petits copains mitonnaient leur barouf à l’extérieur. »

Janel pose vivement sa main sur celle de Thalie. De l’autre côté de la Damoiselle d’Ormen, la Sœur voisine en fait de même.

« Vous étiez censés en sortir plus tôt », assène la Palatine.

Elle cille, et reprend plus doucement :

« Notre lutte est difficile, Abriel, et comporte son lot de sacrifices.

— Alors répondez sans détour : Darse et moi ferons-nous partie de ces sacrifices ? »

L’air est lourd dans le Déposoir, et lentes sont les secondes à s’écouler.

« Non, appuie Janel. Nous avons d’autres projets pour vous et j’espère, de tout cœur, qu’ils vous plairont. »

Bah voyons.

« Rassurez-vous, Abriel, rien ne va changer dans un premier temps. Ce que nous vous demandons est d’accomplir le même objectif que le Sylvaer vous confiât : retrouver la Médaille du Messager.

— Sérieux ?

— Croyez-le ou non, Abriel, mais elle est la clé de voûte de notre plan de lutte.

— En somme, Janel, vous me demandez de doubler Arkon. C’est pas un peu hypocrite, ça ? Après tout, c’est lui le dernier vrai Néphélin. »

Certaines Sœurs se récrient – j’entends même “il suffit !” à ma droite – avant que la Palatine impose le silence. Elle rajuste les plis de son drapé blanc, puis se compose un nouveau sourire.

« Vous visez juste, capitaine. Néanmoins, vous ignorez sans doute qu’une ébauche d’alliance est en cours entre Arkon et nous depuis des centycles. Si elle était effective, c’est avec l’Alliance Néphéline que vous auriez eu affaire depuis le début.

— Pourquoi l’alliance n’est-elle pas effective ?

— Le Planhigyn n’est plus que l’ombre de lui-même, Abriel. Arkon est trop vieux, il dépérit et son esprit est malade.

— Je ne peux vous contredire sur ce point. »

Mon échine me démange au souvenir des lourdes lianes. La compassion réchauffe mes paroles ; une partie de moi ose espérer que Thalie a saisi la nuance, or je ne cède pas à la tentation de l’observer. Janel joint ses mains devant elle, doigts écartés. Sa gestuelle, toute calculée, monopolise gracieusement l’attention, son regard rubis me fascine et sa voix me guide.

« Laissez-moi à présent vous expliquer les raisons de votre présence, dit-elle. La Rébellion Néphéline n’essaye pas de “doubler” Arkon. En réalité, votre œuvre pour lui découle de notre influence. »

Ce doux parfum de manipulation… J’essaye de garder mon calme, même si la tension jugule mon timbre.

« C’est-à-dire ?

— Le Planhigyn n’est plus que l’ombre de lui-même, comme je vous l’ai dit. Or, depuis quelque temps, le Sylvaer gagne en organisation, en efficacité… et en éthique. »

La Palatine gratifie Thalie d’un regard appuyé ; si son expression demeure sobre, sa pupille s’échauffe d’une rouge chaleur[3]. Je comprends soudain :

« Vous avez placé Thalie dans le Sylvaer.

— C’est exact, Abriel. Elle s’est occupée de convertir les membres importants de l’organisation d’Arkon, tant et si bien que l’Alliance aura lieu, avec ou sans lui. C’est également elle, avec l’aide du chambellan Philandre, qui est à l’origine de nombreuses décisions vous concernant, dont votre nomination en tant que…

— Ainsi, depuis le début on me manipule comme un fils de groc. »

Thalie baisse la tête. Ses crins libres voilent son visage et ses doigts se mettent à caresser, doucement, les phalanges brisées de sa main gauche. Entre elle qui se liquéfie sur place, moi qui la foudroie, et les Lumineuses qui s’animent franchement, Janel commence à perdre pied.

« Non, écoutez-moi.

— C’est vous qui allez m’écouter, Palatine. »

Je dresse mon index, chargé de toute ma rancune.

« C’est votre jeu, ça, de placer les pions, de fantasmer sur les stratégies, les bottes et les coups bas. Qu’est-ce que vous en savez, de la vie des gens ? Vous êtes-vous seulement souciée des victimes de vos conflits ? Vous l’avez vue, la place d’Ylüne ?

— Vous auriez tort de me prendre pour un monstre, capitaine, répond froidement Janel.

— Non, c’est pour une politicienne que je vous prends, et c’est pas plus flatteur. Malgré vos efforts de vous doter d’une belle garde d’élite, de titiller le croquant avec un culte séduisant, vous vous jouez de la vie des gens avec la position que vous octroie le pouvoir. Vous voulez défaire l’Obscurie, hein ? Bien, très bien, même. Et pour quoi ? Qu’est-ce que vous proposez d’autre ? Un culte armé à la place d’un culte armé, la belle affaire ! »

La Palatine bondit sur ses pieds. Elle a beau paraître plus grande que moi, rien n’y fait. Les Sœurs suivent une seconde plus tard, tandis que Thalie meurt à l’intérieur.

« Je ne…

— Non, effectivement, la coupé-je. Vous ne prenez pas en compte l’avis des gens neutres. Vous ne prévenez pas les pions de vos jeux pervers et vous ne protégez pas ceux que vous disposez. En sont-ils seulement informés ?

— Abriel, s’il vous plaît… »

J’identifie trop tard ce filet écrasé comme étant la voix de Thalie. Ma diatribe est lancée et rien ne l’arrêtera : Janel prendra pour Neptis, pour Artaphernas, pour Arkon et pour tout le reste.

« Je l’ai vu à l’œuvre, votre frère. Ça, pour trancher des têtes il est fort, mais votre force à vous est plus subtile encore. Vous avez cajolé Thalie pour qu’elle dupe un vaisseau entier, mes félicitations. Avez-vous fait la même chose avec Ruth, cette fille au Bouchon des Trépassés ? Vous savez ce qu’il lui est arrivé ensuite ? »

Thalie porte les mains à son cœur ; elle brise le mien de ses étoiles embuées, mais dans mon esprit le mal est déjà fait. Je sais, et tout le monde doit savoir :

« Elle a été prise par l’Obscurie, qui était sur mes traces et sur celles de vos sbires. Elle a subi la question et elle est morte en martyre. »

La Damoiselle d’Ormen vire au blanc.

« Mon âme porte à présent le chagrin et la faute de l’avoir menée à son sort, hurlé-je alors que mes yeux me brûlent. En ferez-vous de même, Palatine ? En faites-vous de même pour toutes les vies que vous consumez ?

— Abriel ! clame Janel, vous vous emportez !

— Eh bien, emportez ça : j’en ai plus qu’assez de votre clique de dirigeants de cour et d’encens, vous n’êtes pour moi qu’un ramassis d’hypocrisie puante, une gueule unique bouffeuse d’angelots et des ongles gratteurs de picailles, enfant de margyren nourri au purin et avide de vous rouler dans… »

La Palatine explose :

« Assez ! Sœur Serah, Sœur Laurélise, renvoyez ces importuns en cellule ! »

Je me rends compte, seulement maintenant, de l’attitude de Darse, tendu et la gueule crachant des mots aléatoires à l’encontre de la Sororité : “fais tout comme moi”, lui avais-je dit…

Des étreintes forcées nous interrompent. C’est qu’elles ont de la force, les Lumineuses.

« Bas-les-pattes, bande d’illumi… »

Je sombre avant même d’avoir senti où l’on me frappe.


***




[1] C’est bien mignon les artifices, mais elles en font carrément trop côté mystification. Apporter la lumière face à l’Obscurie je veux bien, mais peut-être pas littéralement non plus… [retour]


[2] Du moins, c’est ce qu’elle espère montrer. Sur les formes elle a peut-être l’air aux antipodes de son frangin, mais je n’escompte pas m’y laisser prendre. [retour]


[3] Couleur sang de dragon, je dirais. [retour]


Commentaires

Alors là, de tout cœur avec Abriel ! Sa tirade fait un bien fou !
 1
mercredi 20 janvier à 15h24
Oh, tant mieux alors :)
 0
mercredi 20 janvier à 18h16