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Julien Willig

mardi 11 avril 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset IX

« De ces perles divines, disséminées au gré des galaxies, naquirent les premiers enfants de Néant : la seconde génération des Entités. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Le commandant Cédalion rumine encore sa rencontre en approchant du quartier nord. Quel sinistre personnage que cet « Agent » ! Cédalion n’a jamais entendu parler de ce type ; s’agirait-il d’une unité spéciale, déployée pour les cas extrêmes ?

Abriel a toujours su élever le bordel à son niveau maximum.

Le commandant secoue la tête, inspire à grands coups. Chaque chose en son temps. Dans le silence de la nuit, le scintillement des étoiles teinte le sable d’argent – impossible de compter sur Ces lampadaires alanguis pour voir où poser le pied ! Les poils de Cédalion se hérissent : il ne serait pas surpris d’entendre un tir ou un cri d’alarme, venu de nulle part. Les maisons voutées qui l’entourent ont l’air d’avoir des yeux, des oreilles et même des bouches pour dénoncer son infiltration. Rien ne vaut l’affrontement de face, l’arme au poing !

Il atteint enfin le portique du quartier nord. Personne à l’horizon ; il franchit l’ouverture sans s’attarder. Évidemment, c’est à ce moment-là que les choses se gâtent. Une porte s’ouvre, à droite, pour vomir deux Novariens qui lui tombent dessus. Le plus rapide pointe un Peccamineux juste devant ses yeux.

Grosse erreur.

Entretenus par vingt cycles d’entraînement martial, les muscles de Cédalion s’activent aussitôt. D’une rafale de gestes il tord le poignet de l’agresseur, envoie un coude dans ses côtes, et s’empare de l’arme relâchée par des doigts surpris. Alors que le second gredin saisit son pistolet, le commandant lui décoche deux décharges – une dans l’épaule, l’autre pour lui faire ployer le genou –, puis retourne le canon sur le premier Novarien, le lui glisse entre ses dents…

« ’on, pi’ié ’on… »

Tir. Le malfrat n’a pas le temps d’achever sa supplique que déjà sa cervelle repeint le crépi derrière lui.

« Darek, non ! » hurle l’autre.

Cédalion avance d’un pas vif sur le complice, qui ramasse son arme de sa main valide. Le commandant lui tire dans l’épaule – il tombe à terre dans un bruit de gorge. Puis l’officier s’agenouille au côté du gredin, agite négligemment le flingue au canon fumant. Le blessé suit le mouvement des yeux, pâle comme la mort et haletant comme le moteur d’un bahamut à froid.

« Tu vas me dire ce que je veux savoir, ordonne doucement Cédalion.

— Mon… mon patron…

— C’est Arkon ?

— Il… il va me tuer.

— Ah oui ? »

D’un signe de tête, le commandant désigne le cadavre du premier Novarien, feu Darek. Des grosses gouttes de sueur dévalent les tempes du vaurien blessé. Il s’éclaircit la gorge, commence avec hésitation :

« Que… que voulez-vous ?

— Vos armes, qui vous les fournit ?

— Un… un Ganipote. Il se fait appeler l’Angelot.

— Un Ganipote, hein… Et comment je le trouve ? insiste Cédalion.

— Au carrefour des trois flaques d’or, il est seul. Son entrée est cachée : sifflez comme une rinoptère, il viendra à vous ! »

Une rinoptère… Lengel est vraiment infestée par la vermine !

« Dois-je savoir autre chose ?

— C’est tout, je vous le jure, c’est tout ce qu’il vous faut ! s’affole le malfrat.

— Bien.

— Vous allez me laisser partir ?

— Je t’offre mieux que ça : un accès direct aux pieds du Messager. »

Un craquement sec retentit dans la rue vide. Cédalion lâche la nuque meurtrie, se lève et transporte les deux macchabées dans l’habitation d’où ils sont sortis. Puis il ferme l’huis et poursuit son chemin.

 

***

Le carrefour des trois flaques d’or porte mal son nom. On y trouve bien une fontaine centrale, armée de trois jets d’eau, mais ils ne semblent plus en service depuis longtemps – la construction de cuivre a d’ailleurs été dépouillée de toutes ses sculptures. L’endroit n’est qu’un croisement de ruelles étroites ; le lieu parfait pour quelque échange illicite… ou pour trancher une gorge.

Qu’ils approchent ! Qu’ils viennent et regrettent le jour où ils se sont détournés de la main tendue par l’Obscurie…

Cédalion palpe la crosse de son Oblitorion, bien caché sous sa bure. Mais l’endroit semble désert : pas d’ombre suspecte, ni de vêtement froissé ou de sable crissant sous une botte. Il s’avance jusqu’au point d’eau et s’y adosse négligemment – du moins paraît-il.

Le Novarien observe son environnement durant plusieurs minutes. Pas un mouvement ne trouble les vêpres, lourdes comme une chape de plomb ; le commandant se décide à agir. Il inspire une grosse bouffée d’air, enrichie par son masque du complément moléculaire qui permet à ses poumons de ne pas rejeter l’afflux d’oxygène. Puis il détache l’appareil, et siffle une série de sons stridents au vibrato court. Le Novarien n’attend pas pour remettre son masque en place : sa poitrine commence déjà à le brûler. Respire. Calme. Respire.

Cédalion s’écarte et s’installe à l’ombre d’un mur, prêt à tout. Reste à savoir si cela suffit… Quelques secondes plus tard, un battement d’ailes précipité se répercute contre les murs de terre. Une stridulation retentit, proche de celle émise par le commandant. Enfin, une forme sombre surgit en trombe d’une venelle pour venir tourbillonner autour de la fontaine vert-de-gris. Le vacarme est tel qu’il pourrait déchirer le sommeil ambiant. Le Novarien suit des yeux la créature : une sorte de gros carin plat à poil long, pourvu d’ailes épaisses aux membranes de cuir et de grandes oreilles rondes.

Une rinoptère : elle a dû réagir à mon cri. Mais qui ai-je imité, le mâle ou la femelle ?

La bestiole en rut poursuit son vol frénétique en mitraillant son piaulement. Cédalion jette un regard dans les ruelles, impatient, mais rien ne bouge – quand apparaîtra donc ce fichu vendeur d’armes ? Le commandant s’attarde dans la dernière allée, la plus large, dos au croisement.

Je ne me suis pas trompé, c’est le bon carrefour. Ce gredin n’a pas pu me mentir !

Soudain, le Novarien se fige ; un frisson lui dévale le dos. La rinoptère s’est tue et le silence bourdonne dans ses oreilles. Mais une respiration…

« Triste endroit, n’est-il pas ?

— Par les prophètes ! » jure-t-il dans sa barbe.

En un battement de paupière, Cédalion fléchit les genoux, plonge la main sous son manteau et amorce une rotation éclair. Il se retrouve face à la fontaine, en position de combat, Oblitorion braqué sur…

Sur la rinoptère ?

Le rongeur ailé est maintenant posé au sommet du point d’eau, tête inclinée sur le côté, l’air intrigué, presque… amusé. Le Novarien le garde en joue, mais darde des coups d’œil nerveux dans tous les angles du croisement.

« N’est-ce pas vous qui m’avez appelé ? »

Encore cette voix, claire et sûre d’elle. Cédalion jurerait qu’elle vient de la rinoptère…

« Montrez-vous, ordonne-t-il.

— Il serait plus courtois que vous abaissiez votre arme. »

Le commandant descend – lentement – le canon de son pistolet. Son regard, lui, ne quitte pas la créature. Celle-ci semble satisfaite, puisqu’elle déploie ses ailes et se lance dans un joyeux saut en avant. Le corps tout entier de la rinoptère semble s’obscurcir et rutiler à la fois, comme une flaque d’encre à la lueur des torches. Sa forme ondule, s’étire en excroissances troubles jusqu’à toucher le sol. La mutation s’achève quand la chose atteint le mètre de haut ; une silhouette fluide à la pointe courbée faisant office de tête, un tronc fin et une série de pattes qui… coulent plus qu’elles ne s’articulent.

Voici donc à quoi ressemble un Ganipote[1].

« Êtes-vous celui que l’on appelle l’Angelot ? » demande Cédalion avec circonspection.

La créature-encre s’incline, puis prend la parole :

« Vous l’avez devant vous. Mais je ne vous connais pas ; qui donc vous a recommandé mes services ?

— Darek. Il m’a dit que vous étiez fiable.

— Ah, oui, Darek. Une force de la nature, celui-là. Même si vous aussi semblez doté d’une constitution colossale. »

Pour lui, même un enfant gargoule a plus de consistance…

« Mais si nous continuions cette discussion dans un endroit plus propice ? Les murs ont les oreilles, je suis bien placé pour le savoir. »

De sa démarche « ruisselante », l’Angelot emmène le commandant dans toute une série de venelles crasseuses et étroites, en empruntant parfois des tournants inattendus, voire contreproductifs.

Il cherche à m’embrouiller, à me faire perdre le chemin qui mène à son repaire.

Si Cédalion s’y attendait, il n’avait pas tout prévu : l’extra-terrestre escalade des clôtures, saute des fossés et même des murs de terre. Au bout d’un moment, le Novarien doit admettre avoir perdu ce petit jeu. Il se retrouve incapable de tracer mentalement son itinéraire – ces maudites ruelles se ressemblent toutes ! L’Angelot finit par s’arrêter devant une maison de terre trapue, tout à fait banale, dans une rue en périphérie garnie de maisons de terre trapues et tout à fait banales. Il tend une pointe d’encre sur le pavé numérique et tape le code d’entrée[2]. La porte métallique s’ouvre dans un raclement de sable, puis le Ganipote coule dans l’ouverture obscure : ombre rejoignant les ombres.

« Vous pouvez entrer, annonce la voix courtoise de l’extra-terrestre. Monsieur… comment dois-je vous appeler ? »

Pris au dépourvu alors qu’il se faufile dans le cadre étroit, Cédalion lance :

« Hein ?

— Plaît-il ?

— Humbert. C’est Humbert. »

Soudain, les lumières s’allument. Leur éclat est tel que le commandant s’en trouve aveuglé. Il comprend le piège aussitôt, mais il est trop tard : l’huis se referme dans un sifflement avant même qu’il puisse se retourner.

Le scélérat !

Cédalion s’est-il montré trop confiant, ou le Ganipote l’a-t-il envouté avec les ondulations de sa silhouette insondable ? Naturellement, sa main descend vers sa hanche…

« Ne bougez pas ! »

Ce n’est pas l’Angelot qui lui jette cet ordre, mais bien une voix novarii. Celle d’une femme, précisément. Le cliquetis d’un Devarïm que l’on arme claque dans le chaos immaculé. C’est tout ce que Cédalion peut en déduire, car une supernova flamboie dans ses pupilles, malgré le filtre des larmes noyées par la douleur. Deux bras puissants saisissent ses épaules et le retournent de force. Il sait qu’il pourrait lutter, peut-être même se défaire de son adversaire, mais le plasma cracherait aussitôt. Cédalion se laisse plaquer contre la porte de métal, et palper par une paire de mains, masculines. L’éclairage regagne une intensité normale ; la brûlure des lampes s’estompe pour laisser place à des taches éphémères dans ses yeux.

« Alors, il est armé ? demande la femme.

— Bien sûr qu’il est armé, répond le Novarien qui le fouille. Attends… voilà ! »

Cédalion sent son pistolet sortir de son étui, mais ce n’est pas ce mouvement qui a dicté la marche que son cœur commence à jouer. Cette voix…

« Un Oblitorion, s’étonne la Novarienne, bah dis-donc !

— Vous devez avoir quelques histoires à nous confesser, Monsieur Humbert, susurre l’Angelot.

— Laissez-moi parler », demande calmement le commandant.

La paire de mains le relâche : Cédalion sent l’homme reculer, sûrement pour rejoindre ses complices. L’officier ouvre ses paumes, les met bien en évidence, et se retourne avec lenteur. Le décor de la pièce crasseuse correspond parfaitement à ses attentes : des missiles, des explosifs de toutes sortes, des caisses de munitions – de la mitrailleuse lourde à la plus petite arme de poing – couvrent les murs, les étagères et même le sol.

Et, au milieu, ils sont trois : la frêle silhouette du Ganipote, entourée des deux Novarii. À droite, la femme qui le vise toujours. Elle a le regard dur, la mâchoire crispée et un bandeau sur un œil. La crinière coupée court, quelques centimètres à peine, sûrement pour éviter quelque parasite local. Au creux de ses joues et à la sécheresse de ses bras, Cédalion devine qu’elle doit difficilement trouver de quoi se nourrir. Quant à son comparse…

Le commandant ne peut y croire : un masque de l’Obscurie ! Il est abîmé – ressoudé, même – et semble muni d’un réservoir non conventionnel.

C’était bien ça ; même si elle est altérée par les modifications de l’appareil, c’est bien la voix d’un masque d’officier.

Un rapide coup d’œil sur les mèches grises qui s’échappent de son bandana, sur sa barbe anarchique, ses vêtements rapiécés et les fines cicatrices aux bras – les marques de l’Ordination – confirme à Cédalion ce qu’il soupçonne : déserteur… traître !

Et d’un certain âge, cela dit. A-t-il été l’un des supérieurs du commandant, jadis ? Malgré sa rage, celui-ci se force à montrer une figure amicale. Mais, se présenter comme un fuyard de l’Obscurie… c’était son plan de départ !

« Ce masque, lance Cédalion avec un étonnement feint, vous pouvez vous en servir sans les réserves de l’Obscurie ?

— Est-ce là ce que vous cherchez, Monsieur Humbert ? demande posément l’Angelot.

— Oui, j’ai déserté il y a… »

Un ricanement interrompt son mensonge mal préparé. Puis l’homme au bandana laisse échapper un véritable rire narquois. Au filtre métallique se mêle le grain d’une voix éprouvée par le temps et les épreuves. Et la haine.

À côté, la femme se crispe, tandis que le Ganipote reste imperturbable. Cédalion continue son jeu et entreprend de briser la chape de silence, après de trop longues secondes :

« Excusez-moi ; qu’y a-t-il de drôle ?

— Tu le connais ? lance la femme à son comparse.

— Vous avez devant vous l’un des Novarii les plus estimés au sein de l’élite de l’Obscurie : le commandant Cédalion, de la XIV e légion. »

À ces mots, la femme serre le Devarïm à l’en briser – ses phalanges blanchissent. L’Angelot, quant à lui, va jusqu’à laisser échapper un mouvement de surprise avant de chuchoter :

« Voilà qui est intéressant.

— Qu’est-ce qu’on fait, on le tue ?

— Le très pieux Laetere XIV/1, il faut avouer que c’est une belle prise ! Si nous le faisions cracher quelques infos avant ?

— Il est bien trop dangereux ! explose la femme.

— S’il-vous plaît, écoutez-moi » demande calmement Cédalion.

Dites-moi juste où je peux trouver celui qui vous a acheté ces foutues Lorne-V !

« Ce que je ne comprends pas, dit l’homme au masque directement à Cédalion, c’est ce que vous faites ici personnellement.

— Est-ce à l’initiative du vicaire Neptis ? demande l’Angelot avec un timbre curieusement sinistre.

— Écoutez, répond Cédalion, tout ce que je veux c’est… »

La lumière meurt. Un sifflement dans le dos du commandant : la porte s’ouvre. Ses doigts levés sentent à peine le courant d’air venu de l’extérieur, charriant grains de sables et rayons stellaires, qu’un chuintement similaire se fait entendre depuis l’arrière-boutique. L’homme masqué et la femme au Devarïm jurent ensemble :

« Merde ! »

 

***

 



[1] L’un des rares habitants de la ceinture d’astéroïde Ganipée. Quelles étranges conditions de vie ont pu donner naissance à ces métaformes ? Le bruit court, dans le château de Béthanie, que l’Obscurie utiliserait certains Ganipotes comme espions ou saboteurs – leur constitution tout à fait singulière laisse imaginer tout un tas de possibilités. Des perspectives à donner froid dans le dos… [retour]

 

[2] Toutes les habitations du quartier nord semblent dotées de cette sécurité – la protection minimale, dans un lieu aussi mal famé. [retour]

 

Commentaires

Wow wow wow mais j'étais trop à fond dans ce chapitre ! Encore plus de curiosité, qui sont ces gens ?? Raaaah !

*vole vers le chapitre suivant*

*sent qu'on va retrouver Abriel du coup*

*ne sait pas si elle est heureuse ou déçue...*
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jeudi 4 octobre à 12h52