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Julien Willig

lundi 27 mars 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset VIII

« Pour que la Vie naisse dans l’Univers, Lumière et Néant devaient se séparer, pour toujours.

Blessée par cette déchirure, Lumière laissa échapper des larmes dans son sillage. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Cédalion rajuste son capuchon et son voile. Maudite soit cette ville : lui, commandant de l’Obscurie, obligé de raser les ombres comme un vulgaire carin !

Qu’il doive compter sans son uniforme, passe encore. Laisser son sabre, à la limite – il a pu garder son Oblitorion à sa ceinture. Par contre, fuir les regards et cacher jusqu’à sa nature même le plonge dans une impatience fébrile. L’indignation électrise chaque fibre de ses muscles et fait perler une sueur moite, sous la fraîcheur de cette nuit sans étoiles… Mais il incombe au commandant de retrouver le fugitif, et à personne d’autre.

Honnis soient les mécréants. Quand Lumière reviendra à Néant, ils brûleront dans les limbes pour l’éternité.

En ces degrés tardifs, personne ne traîne dans les rues sombres et crasseuses de Lengel la misérable : le couvre-feu est de vigueur. Si le halo retourne à la nuit, la plupart des serviteurs du Messager ne peuvent pas œuvrer pour lui… aussi n’ont-ils pas à sortir. Mais, en cet instant, ces mesures répressives – non, justes : les sujets sont impurs par leur nature même – handicapent le commandant.

Toutes les patrouilles de l’Obscurie qu’il croise l’arrêtent de force, Devarïm braqué. Cédalion ploie alors les genoux et croise les mains sur sa tête, tandis que le sergent lui somme de « décliner identité et motif de présence ! ». Évidemment, une fois son sésame déclaré, l’attitude de l’escouade change du tout au tout, et leur meneur se confond en excuses. Seulement, au bout de la quatrième fois…

Enfin, il atteint sa destination. La place d’Ylüne, le centre de la ville. Ce n’est qu’un évasement large et oblong, aux pavés mal dégrossis et tout aussi mal alignés. À partir du centre, une volée de quelques marches en pierre, brisée en son milieu par une statue fatiguée, surélève le sol. Mais Cédalion n’a cure de ce décor : un lieu de marchands, un repère d’impies miséreux. Qui sait combien de vauriens ont foulé ces dalles vulgaires ? D’un pas vif, le commandant s’engage sur la place. Il monte l’escalier et contourne la sculpture d’Ylüne, drapée dans sa toge et casquée du croissant retourné. Sa présence austère semble refroidir les lieux.

Les clercs de Lengel ont donc choisi la prophétesse Ylüne comme icone. Connaissent-ils au moins sa vraie nature[1] ?

Le Novarien hasarde un coup d’œil au dos de la figure lithique. Aucune inscription. En scrutant la roche, il finit par y discerner un motif ; des cercles concentriques agrémentés de quelques sphères. Rien d’officiel, juste un vulgaire graffiti clandestin : celui de la constellation d’Ocrit avec l’astre-monde, Nephel la morte et ses lunes jumelles Kosteth et Ylüne, la gazeuse Pitamn au double anneau, avec son satellite Zvat, et la dure Sorkat.

Ainsi, Lengel n’est pas dépourvue de lettrés… mais ceux-ci n’appartiennent pas à l’église. Le venin de la rébellion ou de l’hérésie coule-t-il dans leurs veines ?

C’est une question qui doit attendre : l’ombre de son objectif s’étend toujours sur ses épaules. Cédalion se détourne pour de bon d’Ylüne et traverse la place surélevée jusqu’au parvis de l’église, le seul lieu de culte de toute la ville. Le clocher tordu l’a guidé jusqu’ici. Ses arcades blafardes laissent entrevoir une cloche glauque et atone, figée comme une épiglotte morte, tandis que sa couronne exhibe, sans pudeur aucune, les manques béants de plusieurs ardoises. La tour s’achève en deux pans de toits pour former la façade de l’édifice, aussi abattus que des épaules dénuées à jamais d’espoir. Là où, sur des constructions plus prestigieuses, une rosace orne la maison du Messager, se trouve un triptyque de fenêtres au linteau arrondi et aux vitraux crasseux, aveugles depuis trop de cycles. En dessous, ce temple sinistre au possible s’ouvre sur un portail branlant, au tympan engravé de la représentation la moins inspirée de la Trahison de Nephel que Cédalion n’ait jamais vu.

Comme si l’humeur de l’officier n’était pas assez assombrie, des Guivres dardent leur œil écarlate à l’extrémité de son champ de vision. Les drones sont-ils là pour veiller sur lui, de leur lueur vrombissante… ou pour le surveiller ? D’un mouvement de tête, le commandant Cédalion chasse ces spéculations et franchit les derniers pas qui le séparent de la double porte de bois. Il lève le poing, mais retient sa frappe : la lourde s’ouvre d’elle-même. Ou plutôt, comme il le remarque après une seconde d’hésitation, une Gargoule l’a ouverte de l’intérieur.

« Laetere XIV/1, commandant de la quatorzième…

— Je sais qui vous êtes, officier Cédalion », répond le prêtre sous son ample capuche de bure.

Sa voix est douce, enrichie par l’âge, comme un fleuve de sagesse charriant des fleurs de compassion – rien à voir avec la crécelle de Fremyn. La silhouette courbée, tellement gargouléenne, ne semble plus si insignifiante aux yeux du Novarien.

« Ne restez pas là, entrez, poursuit l’hôte en s’effaçant.

— Merci. Quel est votre nom, mon père ?

— Vous pouvez m’appeler Lupart : tel est le nom qui m’a été donné lors de mon baptême sous les yeux du Messager. »

Le prêtre relève la tête, le visage ouvert d’un sourire sincère, alors qu’un voile laiteux couvre ses pupilles : la Gargoule est aveugle, ou peu s’en faut.

« Suivez-moi, officier Cédalion. N’oubliez pas de vous découvrir dans la maison du Messager. »

Lupart tourne les talons. Le commandant abaisse sa capuche et dévoile son respirateur. Il note que le prêtre ne se découvre pas, lui. Étrange manie des Gargoule, que celle de vouloir se dissimuler aux regards : Cédalion n’a jamais réussi à comprendre la portée dogmatique ou ethnique de ce geste. Il suit Lupart alors que celui-ci remonte la nef vide, plus voûté que jamais, écrasé par « l’immensité » de l’église… ou de Celui qu’elle représente. La longue allée est plongée dans d’épaisses ténèbres : seul un braséro, au centre du chœur, diffuse un semblant de lumière. Sa nitescence peine à posséder l’endroit : quelques spectres orange ondulent sur les dalles érodées, mais les murs et les piliers s’effacent comme pour se ravir aux regards. La marche même des deux hommes n’a que le souffle de murmures poussiéreux.

Le prêtre s’immobilise devant les flammes, sa silhouette projetée au sol comme un sinistre doigt crochu. Le commandant s’arrête derrière lui, et demande doucement :

« Est-ce vous qui devez me guider lors de ma mission ?

— Oh non, l’Obscurie ne m’a pas investi pour traiter avec des figures telles que vous, officier Cédalion ; je suis bien trop misérable. Je guide, certes, mais seulement les pénitents ou les pécheurs.

— Que fais-je là, dans ce cas ?

— Vous avez été conduit dans la maison du Messager afin de rencontrer votre propre guide. »

Une série de pas tue dans l’œuf la question de Cédalion. Quelqu’un remonte l’aile est du transept ; des enjambées lentes, aux échos lugubres. Le Novarien plisse les yeux, scrute le néant tandis que sa paume frôle la crosse de son Oblitorion. Soudain, devant lui les ténèbres dessinent une silhouette vague, sous cape et capuchon. L’inconnu semble revêtu d’une armure, ou plutôt d’une combinaison solide, aussi opaque qu’une flamm’ombre. Rien ne permet de l’identifier davantage : s’agit-il d’une Gargoule ou d’un Novarien ? Pas un Keroub ni un Rhakyt, cela semble évident. À moins que cette créature ne soit rien de tout cela ?

Cédalion adopte une posture défensive :

« Père Lupart ?

— Voici votre guide, officier Cédalion », susurre la Gargoule.

L’ombre s’avance. Sur le cuir de sa jambe bat le fourreau d’une épée droite. À la faveur du jeu des flammes, un reflet scintille et meurt sur la face de l’apparition. Pas une face, non, pas même un visage : c’est un masque d’acier, aussi sombre que sa vêture, qui s’allonge en pointe comme un triangle vers le bas.

« Commandant Cédalion, vibre une voix métallique, bienvenue à Lengel. »

Un timbre indiscernable, lui aussi. C’est tout juste si le Novarien parvient à capter l’inflexion ironique en fin de phrase. S’agit-il d’un appareil respiratoire, comme ceux des sergents novarii ?

« Mais qui êtes-vous ? Êtes-vous mandaté par l’Obscurie ?

— Si la sainte Obscurie a fait de vous sa main, j’en suis ses yeux, ses oreilles… et parfois sa voix, si besoin s’en fait. Auriez-vous des velléités d’opposition à l’encontre des omni-élus ?

— Kosteth me garde de telles impuretés ! répond Cédalion, blessé.

— Alors vous n’avez pas à en savoir plus pour le moment, commandant. »

Le Novarien encaisse et laisse tourner sa réponse en bouche pendant quelques secondes. C’est avec un ton des plus neutres qu’il demande, désireux de ne pas perdre la face :

« Dans ce cas, comment dois-je vous appeler ?

— Pour vous et pour les rares personnes qui connaîtront mon existence, je serai tout simplement l’Agent. »

Cédalion acquiesce. L’aura de l’Agent est tellement imposante que l’officier peine à déglutir – en réalité, sa gorge est sèche. Le nouveau venu tourne son masque vers le prêtre :

« Vous pouvez nous laisser. »

Le père Lupart s’exécute sans mot dire. L’Agent reporte son attention sur le commandant Cédalion :

« Bien, et si vous commenciez par m’exposer ce que vous savez sur votre fugitif ?

— J’ai ouï-dire qu’il utilisait des torpilles Lorne-V, vraisemblablement achetées au marché noir. C’est pour cela que je suis ici.

— Elles viennent du quartier nord, sans l’ombre d’un doute. »

Une voix à fendre les pierres : que devait-être le fil de son épée !

« Vous connaissez l’endroit ?

— Un repaire pour la pire des engeances. C’est la lie ocritienne que vous y trouverez, commandant Cédalion.

— L’Obscurie n’est-elle pas maîtresse des terres d’Ocrit ? »

Silence, pesant au possible. L’Agent incline brièvement la tête sur le côté, comme piqué au vif. Un frisson glacé traverse le Novarien, tandis qu’il sent les ténèbres se resserrer comme un étau : l’ombre a-t-elle interprété sa question comme une critique à l’encontre des omni-élus ? Ou pire, un blasphème ?

Le masque noir émet un sifflement, un chuintement aussi guttural que mécanique. Enfin, il consent à reprendre :

« Malgré toutes ses ressources, malgré la foi de leurs serviteurs en Néant et en son Messager, l’Obscurie ne peut pas réprimer tous les impies, Novarien.

— J’en suis conscient. Que pouvons-nous faire, à présent ?

— Il vous faudra approcher les traîtres de la pègre locale. Vous les contraindrez à vous mener à leur pourvoyeur.

— Fort bien. Et… »

« Et vous ? » aurait voulu sous-entendre le commandant. Le masque de l’Agent soulève son menton par à-coups, comme un tic nerveux… ou un rire muet ?

« Quant à moi, une autre piste m’appelle. Nous verrons bien laquelle sera la plus fructueuse.

— Quelles seront nos libertés d’action ? demande Cédalion.

— Vous pourrez user de force létale autant que vous le voudrez, tant que vous restez discret. Il ne faudrait pas attirer l’attention de votre… ami, avant d’être sûr de pouvoir mettre la main dessus.

Cédalion opine du chef, déterminé.

« Et pour nos patrouilles ?

— Il n’y en a pas dans le quartier nord ; la vermine s’en est arrogé le contrôle. »

Nouveau signe de tête, d’une neutralité prudente. À l’Agent d’avoir le dernier mot :

« Ce sera tout. »

Le battant de la porte d’entrée s’ouvre. Le commandant remercie tout bas le père Lupart, alors que celui-ci le couve d’une aveugle bienveillance. Avant de sortir de l’église, la voix sépulcrale parvient une dernière fois aux oreilles du Novarien, teintée de cette ironie qui lui échappe :

« Alors bonne chasse, commandant Cédalion. »

 

***

 



[1] Par respect pour le Messager, ayant fait don de sa nature insondable pour sauver Ocrit et nos vies à tous, vous devez bien savoir que toute tentative de le représenter charnellement, même motivée par la plus humble des piétés, est formellement prohibée, sous peine de mort pour le pécheur et d’inquisition pour ses proches. L’Obscurie veille à ce que les lois édictées par les omni-élus soient respectées scrupuleusement. Ainsi Néant nous offrit ses prophètes pour le représenter : vénérez-les comme la chair de sa chair et épargnez-les de votre trivialité, vils sujets ! [retour]

 

Commentaires

Rah le cliffhanger du chapitre prédécent avec le changement de point de vue à celui-là, c'est vil !

J'ai beaucoup aimé la comparaison entre les deux fresques, Abriel ayant vu dans le léviathan la plus belle des représentations alors que près de l'église, Cédalion trouve la pire. C'est amusant comme équilibre, et bien trouvé pour décrire les deux environnements et ambiances en une seule image.

Je suis très curieuse de l'Agent également. Je file lire la suite !
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jeudi 4 octobre à 12h29
Eh bien file, border collie !
J'aime bien faire des parallèles... je crois que j'en fais beaucoup d'ailleurs, tu auras l'occasion de le voir^^
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jeudi 4 octobre à 12h35