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Julien Willig

lundi 20 février 2017

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset VII

« Dans la douleur, les deux amants Primaires se séparèrent.

Néant était le noyau, le centre du Tout, tandis que Lumière devait traverser l’espace pour y semer les germes de l’existence. »

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Lumière, douce Lumière…

Étrangement, c’est une comptine de mon enfance qui sied le mieux au tableau devant moi. Je me souviens des guirlandes bigarrées, alors que nous célébrions les Nuits du Messager. Des lanternes colorées gravaient leurs motifs de feu dans les ténèbres, tandis que les Novarii grimés dansaient en petits cercles, pieds nus dans le sable. Tout semblait tellement plus simple quand j’étais enfant. Ce n’était pas Lengel : nous vivions dans un petit village, dédié à l’entretien d’une châsse-lebraude[1]. Je me rappelle que ma mère me tenait la main. Je levais les yeux vers elle, histoire de saisir son sourire sous le masque à l’effigie de Kosteth. L’éclat de ses pupilles me fascinait, j’en oubliais même l’oreille de thorée confite que je brandissais au bout d’un bâtonnet. Ses lèvres s’ouvraient et se fermaient pour moi. Malgré les chants et les vivats, je discernais sans mal ce que sa voix suave me susurrait. C’était la même chose que tous les soirs, quand la mort orange du halo me faisait trembler d’angoisse. Cette douce comptine, simple et enfantine :

« Lumière, douce Lumière… »

Oui, je me souviens.

« Abriel ?

— Gaeth ?

— De quelle lumière tu parles ?

— De… rien. »

La scène qui se joue sous mes yeux est tout aussi fascinante. C’est une farandole de lueurs vives et chaudes qui palpite dans le ventre du léviathan. Des serpents de mer fluorescents sillonnent les parois, logés dans les recoins et enroulés sur les colonnades. De véritables bouquets de champignons irradient les endroits improbables où ils ont pu se loger – ils s’entassent même sur le sommet des chapiteaux, tout le long de la nef centrale. Çà et là dérivent des poissons phosphorescents. Et, partout, des sortes de lucioles sous-marines palpitent comme autant de cœurs pour cette bioluminescence improbable et tenace ; visiblement, les entrailles de la bête dégagent assez de ressources pour que la vie s’y développe… encore.

Impressionnant.

Je pourrais même dire que cette faune et cette flore s’étend jusqu’à perte de vue : en fait, elle m’aveugle presque, tellement ce contraste est saisissant avec l’extérieur.

« Tu sais où tu dois aller, au moins ? »

Gaeth et son scepticisme.

« Oui, soufflé-je, j’ai regardé en détail le plan type des léviathans sur la tablette de Saren. J’aimerais bien savoir où il a trouvé ça… »

Pas de réponse. Je continue mon exploration. Le porche fait office de hall d’entrée et de jonction entre la partie arrière, dédiée à la machinerie, et l’avant de l’appareil. La nef centrale s’étend sur trois kilomètres. C’est la pièce la plus imposante du vaisseau, divisée par une série d’arcs brisés sur le plafond vouté, qui descendent en colonnes jusqu’au sol. Derrière ces piliers, les collatéraux accueillent toute une batterie de postes de tir, sur plusieurs niveaux. Il ne subsiste presque rien des sièges d’artilleurs, à la verrière blindée souvent éventrée ; une armature de fer, tout au plus, et quelques reliquats d’appareils de visée.

Il n’y a rien à tirer de tout ça.

Un coup de palme, une pulsion de propulseurs : je m’avance à travers la longue nef, brassée de tout le spectre lumineux. Ma visière s’obscurcit automatiquement afin de protéger mes yeux[2]. Avec toute cette vie autour de moi, je me sens plus que jamais dans les entrailles d’une bête monstrueuse, où colonnes et arcs singent la cage thoracique et ses côtes mises à nue, la poutre centrale comme colonne vertébrale.

Et dire que même les titans tombent.

Lumière, douce lumière…

« Abriel, je te détecte en train d’aller à l’avant de l’appareil, annonce Gaeth, il y a un problème ?

— C’est là que je vais : le Joyau de Pénitence se trouve près de l’éperon.

— Ça n’est pas logique, quel type de dispositif se trouverait si loin du cœur ? Dans la proue, qui plus est.

— J’en sais rien… »

Les farandoles coruscantes de la nef m’absorbent. Dans cet antre de lumière, même le babillage métallique de la Vigie se fait plus harmonieux, plus mélodieux, comme s’il fondait sous la pulsion de l’embrasement.

« À moins que son action soit localisée nécessairement à l’avant du vaisseau.

— Oui…

— Ou alors, il peut causer des interférences… »

Je ne l’écoute même plus, concentré que je suis dans ma traversée. En fait, je darde ma tête de tous côtés, attiré par de nombreux mouvements. Mais, à l’évidence, aucun danger ne se dissimule ici… Enfin, j’atteins le transept barlong. Ses deux bras s’estompent dans la pénombre aqueuse. Je n’ai même pas idée de l’utilité de ces bras tronqués dans le fonctionnement du léviathan. Mais bon, comme on dit, « les ténèbres du Messager sont impénétrables[3]. »

Je lève les yeux vers le haut plafond, duquel se diffuse une raie de lumière, visiblement originaire de la surface. L’ensemble s’élève en coupole, jusqu’à la tour du pont circulaire. Ma curiosité tente de me pousser à y faire un tour – on parle quand même d’astronef équipé d’un observatoire à 360° – mais ça n’est pas ma destination. Je continue à aller de l’avant, à travers le transept, pour arriver à destination : le chœur. Il est tel que le plan de Saren le décrivait : l’autel au centre, et le fond en abside hémisphérique, séparé du déambulatoire par une rangée de colonnes. À l’aplomb de celles-ci, une voûte en cul-de-four, quart de sphère parfait, s’élève jusqu’à rejoindre le plafond. Mais un plan ne décrit pas le décor…

Pour une raison obscure, aucune végétation ne recouvre la scène qui y est dépeinte : si ce n’est l’eau claire dans laquelle le léviathan repose, cette fresque paraîtrait aussi fraîche qu’au premier jour. Et quelle fresque ! C’est sur plusieurs dizaines de mètres que les couleurs chatoyantes, du vert émeraude en passant par les chairs couleur crème, noir ou bleu fumé, sans oublier les lumières dorées, s’épanchent avec art.

Le Messager domine au centre de la composition, juché sur un draconen. Le premier est une silhouette en négatif, tout en bétyle scintillante, tandis que son terrible destrier exhibe ses écailles d’émeraude, ses ailes terminées par des griffes acérées, et ses crocs de marbre incrusté. Cavalier et monture sont nimbés d’un halo d’or ; le point de chute d’un rayon vertical dispensé par le soleil Ocrit, à l’aplomb. Des mains du Messager, levées au ciel, sort un contre-rayon ténébreux, qui fend le trait de lumière en son milieu.

« … Il dit alors : "Enfants de Nephel, la voix de Néant est en Moi, car J’en suis le Messager." "Nous sauverez-vous ?" demanda un humble Keroub. "Oui, répondit-Il, à condition de suivre Ma voie… "[4] »

La terre à leurs pieds se craquelle pour finir en fissure béante, en bas de l’œuvre, d’où s’échappent des langues de feu. La ligne d’horizon, foulée par le reptile, est peuplée de part et d’autre d’une ribambelle de personnages : principalement des Keroubs, des Gargoules et des Rhakyts, en admiration béate devant le Seigneur-guide. Les quarts inférieurs de la fresque sont peuplés de Novarii enchaînés, courbés, dominés. Ils lèvent les mains vers le Messager, comme pour mander sa clémence, ou se protéger des tempêtes de glace et de flammes qui sillonnent les quarts supérieurs.

« …  " Enfants de Nephel, il vous faudra écouter les dires de Néant, car Il est le Tout-Puissant, créateur de l’Univers " , annonça le Messager. " Que devons-nous faire ? " , demanda l’humble Keroub. " Il vous faudra punir Nephel de sa trahison, rétorqua le Messager. Vous devrez occulter son soleil, Ocrit, et vous nourrir de ses forces, car il est le fruit que Néant a fait pousser pour vous…"[5] »

Elle a beau être la plus belle représentation de la Trahison de Nephel que j’ai vue jusqu’à présent, je ne compte pas communier avec « notre » Seigneur-guide pour autant. Je baisse les yeux et les cligne plusieurs fois, surpris : en réalité, ce n’est pas seulement la fresque qui est épargnée par la flore locale, mais tout le chœur !

Abriel, t’es vraiment qu’un…

« Je détecte une vague de radiations devant toi », intervient la Vigie.

Ça doit être à cause de ça, la « propreté » de l’endroit.

« Des radiations, tu dis ?

— Rien de dangereux lors d’une courte exposition, mais ça pourrait expliquer pourquoi le Joyau de Pénitence est placé là. Tu le vois ?

— Pas encore, j’approche de l’autel. On parie qu’il est dedans ? »

Ma voix est pâteuse, comme après un lourd sommeil. Je me sens ramené à mon initiation, où l’on préparait mon Ordination pour la main armée du Messager : les dorures, les prières, les chants sacrés…

« Tu es sûr que ces radiations sont inoffensives ? demandé-je.

— … ui, ell… gissent que sur l’… ctronique.

— Gaeth ? Je te capte mal.

— Ell… doiv… rturb… tes… enseurs.

— Je crois qu’elles perturbent mes senseurs.

— C’… ce que j… is, crét… d’i… rogne.

— Gaeth ? »

Plus rien.

Ne traînons pas ici.

En approchant de l’autel – un gros bloc austère, sûrement recouvert de tout un tas de babioles jadis –, je m’aperçois qu’il est ébréché. La faute, sans doute, à la chute des débris qui l’entourent. De cette faille s’échappe une lueur flavescente : la cause de l’irradiation du chœur ? Me voici devant le meuble. La lumière vient d’une forme qui correspond aux données de la tablette de Saren, comme un œuf grossièrement taillé, gros comme un poing serré. Un cristal jaune foncé, brillant. Mais la fente ne me permet pas d’y passer la main. C’est le moment d’utiliser mon burin à pression. Je déplie ses trois pieds, l’ajuste sur l’autel et règle sa puissance au maximum : le métal est épais. J’actionne la frappe à répétition, et je laisse faire. Le vacarme est assourdi par la masse de l’eau, mais je sens les vagues de pression glisser sur moi. Petit à petit, la paroi cède. J’y suis presque…

Mon oreillette crépite, mais je n’entends que des parasites.

« Gaeth ? Je ne te reçois pas. »

Ça y est, le sommet de l’autel est dégagé ! Je saisis le Joyau de Pénitence et le fourre aussi sec dans le coffret hermétique, à ma ceinture, en compagnie du burin à pression. La lumière radioactive disparaît, tout comme les percussions : c’est un silence obscur qui chante dans le chœur.

Qui… chante ?

« Abriel, elles sont là ! »

Prenez un être bipède et svelte – une femme, pour le galbe et la finesse des formes –, de la taille et de l’allure d’un Novarii, ou d’un Keroub antique. Terminez ses membres grêles par des palmes ondulées, changez ses cheveux par une crinière tentaculaire et ses yeux par deux globes immaculés. Enfin, aiguisez ses dents et ses doigts en pointes douloureusement démesurées. Le tout, bien sûr, doit revêtir une pâleur spectrale et afficher un air de furie démentielle…

Foutreciel !

La première margyren franchit la colonnade pour m’arriver directement sur le râble.

 

***

 



[1] Ces espèces de sarcophages de pierre géants, froids comme des tombeaux, mais dotés de systèmes électroniques sibyllins. Les Hydres veillent à ce qu’on ne foute pas le nez à l’intérieur du coffre, sous peine d’exécution immédiate, et ceux qui posent des questions sont rapidement emmenés à la caserne la plus proche – rares sont ceux à en être revenus. Putain, mais qu’est-ce qu’ils gardent à l’intérieur ? [retour]

 

[2] Ça n’empêche pas une larme ou deux de m’échapper ; après on va croire que je suis sensible, tss ! [retour]

 

[3] J’ai toujours cette sensation bizarre, quand il est question de Lui : un malaise, presque un sentiment de déjà-vu. Ça doit me rappeler le jour où Gaeth m’a libéré, peu avant mon Ordination. Ou d’avant, quelque chose occulté par le voile mental de l’Obscurie. Quelque chose de plus atroce, donc… [retour]

 

[4] Putain de litanies, pourquoi je me souviens encore de ça ? [retour]

 

[5] Bande de tarés. Celui qui a écrit ces prières devait être imbibé de sang de dragon… et je m’y connais ! [retour]

 

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