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Julien Willig

mercredi 23 novembre 2016

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset IV

« Alors Néant se dota d’une bouche, afin qu’en sorte le Verbe.

"Éveille-toi, Lumière, ordonna-t-il, et sois ma source de la vie ! "

 

(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)

 

 

Le Novarien sort un pli de sa poche et l’ouvre sur la table. C’est une très vieille carte, un parchemin en peau de thoriné avec de l’encre de Ganipote : le truc inestimable[1] !

« Il y a plusieurs milliers de millecycles, la fin de la guerre de Nephel a fait rage sur le Secteur 7.22. Les Planhigyn se savaient vaincus, mais ils ont lancé leurs dernières forces dans un ultime baroud d’honneur. Depuis, il n’y a que ruines et déserts sur cette terre-plaque, explique-t-il en montrant la représentation des lieux sur le plan.

— Quel est le rapport avec ma mission ?

— Tu as entendu parler du destin des léviathans ?

— Bien sûr. Ce sont les six croiseurs de combats de l’Obscurie, assemblés lors de l’édification d’Ocrit.

— Lors de la guerre de Nephel, ils ont défendu l’étoiel-sanctuaire contre les Planhigyn et les Ganipotes. L’un d’eux fut détruit en orbite. Un autre, Nahash, a été abattu dans le ciel ocritien.

— Et les quatre autres sillonnent son atmosphère, je sais, réponds-je, agacé. Pour nous protéger des menaces qui planeraient contre le Messager, soi-disant. Bon, qu’est-ce que vous voulez ? »

Saren lève les yeux au ciel :

« Pour un chasseur de trésors aussi talentueux que toi, je m’attendais à un peu plus de curiosité.

— Je fais ça pour le blé. Ou plutôt, pour survivre, vue la gratitude d’Arkon.

— Ce qu’Arkon veut, justement, c’est que tu récupères le Joyau de Pénitence dans l’épave de Nahash.

— C’est quoi, ça ? »

Saren me tend une tablette de données :

« Tout ce que tu as à savoir se trouve là-dedans. »

J’empoche le terminal – guère plus qu’une base de données consultable et mise en réseau.

« Et après, je serai libre ? m’enquiers-je.

— Non. C’est une mission facile. Après celle-ci, une dernière t’attendra.

— Vous faites vraiment chier. »

Ma dernière phrase fait office de salut, car le Rhakyt me fout dehors sans ménagement. En clair, je me retrouve la tête dans la poussière de l’allée, le cul dressé au ciel noir. Journée de merde.

« On dirait que t’as encore du boulot, soupire Gaeth.

— Heureusement que j’ai planqué le coffret. »

Je me ramasse tant bien que mal et je m’époussette. Un pic de douleur réveille ma blessure à l’épaule. Je suis trop las pour jeter un œil à la brûlure ; j’y passerai du baume de margyren une fois rentré…

« Je n’aime pas ça, se plaint la Vigie. Arkon risque de finir par comprendre que tu ne cherches pas que pour lui.

— D’ailleurs, j’aimerais en savoir plus, moi aussi.

— Pas maintenant, ce n’est pas le genre de chose à ébruiter. »

Un accès de colère :

« Toi aussi, tu me prends pour un abruti ? J’ai un entraînement militaire de résistance à la torture, je te ferais dire !

— Qui n’est rien face aux confidences que tu susurres à chaque belle sur ton oreiller. »

Je désactive mon oreillette d’un geste rageur, manquant de jeter mon poing à ma tempe.

J’y peux rien si j’ai pas de charme…

Le froid s’abat sur les pauvres rues de Lengel, autour des quelques lampadaires vert-de-gris encore fonctionnels. Si mon cerveau s’égare entre jérémiades et affliction, mes jambes savent où me porter. Avant même de m’en rendre compte, me voici devant mon point de chute : le Bouchon des Trépassés.

À mes yeux, c’est une enseigne tout à fait respectable. L’une des rares du coin à ne pas sombrer dans la crasse, à l’écart des carins, où la boisson s’avale sans grimace et où la pitance est correcte. Mais ça, c’est à mes yeux…

Des mastards à la gueule mauvaise encadrent l’entrée, me scannent de leurs petits yeux – deux billes grasses sous une arcade sourcilière touffue – quand je pénètre dans l’établissement. C’est ça, l’inconvénient : le quartier nord est sous la coupe d’Arkon. Presque tout ce qui a deux bras et deux jambes bosse pour lui, ou s’écrase, tandis que lui accroît sa richesse sur le dos de Lengel tout entière. Et si l’Obscurie laisse faire, c’est parce qu’il rétribue grassement les dirigeants locaux. Paraîtrait même que le vicaire Neptis touche sa part en silence, depuis le château de Béthanie.

Heureusement, le tenancier du Bouchon des Trépassés a pour politique de toujours rester neutre. C’est un tour de force, ici-bas, mais lui peut se le permettre : Béor, le Rhakyt rebelle. Sa haute silhouette – vivante statue de soufre, taillée en un seul bloc dans ce que la nature fait de plus brut – domine la salle enfumée ; de derrière son bar, il scrute la moindre bavure éthylique de ses yeux livides.

Dès le seuil franchi, des notes rapides et guillerettes me parviennent. Un groupe de troubadours joue au fond du bar, sur une scène à peine surélevée. Leurs instruments fatigués crachent des mélodies éraillées, tandis que les musiciens se déhanchent sur leur rythme entraînant. La clientèle hoche la tête ou hausse la voix pour se faire comprendre. Et moi qui voulais un peu de calme…

Je contourne quelques tables de jeu – principalement dédiées à la thorée-cordière – pour aller directement m’accouder au bar. Le meuble est à l’image de l’établissement : terre crue, pierre et métal – très peu de bois, évidemment. De l’autre côté, il n’y a que le patron, en train d’essuyer un bock vide. Béor, comme à son habitude, n’est ni surpris ni ravi de me voir :

« Abriel. On est dans quel état aujourd’hui ? Le déprimé en quête d’amertume, l’agité en manque de relaxant ?

— Sers-moi un sang de dragon pour cette fois.

— Le petit remontant, alors. J’espère que ça te donnera assez de tonus pour rentrer chez toi tout seul.

— Ça va… »

Il dépose le verre sous mon pif : un liquide épais et granuleux, rouge vif, piqueté de quelques épices jaune-orange. J’en avale une gorgée sans attendre ; elle m’enflamme le palais et me laboure la trachée. La chaleur monte jusqu’en haut de mon crâne. Ça fait du bien !

J’enquille rapidement ce premier verre, puis je demande le petit frère. Le sang de dragon est explosif, mais il faut croire que j’ai besoin de ça. Un troisième suit rapidement. Ma tête commence à tourner. Je m’abîme dans un tourbillon d’oubli, où la criaillerie des soulards et des mélodies se mêlent pour former un duvet ouaté autour de mes oreilles. Mes yeux ne sont pas au mieux, j’ai l’impression que les naseaux d’une Dracène me soufflent leurs braises.

Au bout d’un moment, des éclats de voix percent mon doux chaos. J’égare mes mirettes embuées vers le fond de la salle : deux poivrots « dansant » – mimer l’épilepsie serait plus juste – veulent entraîner une femme avec eux. Elle résiste, je ne la vois que de dos ; je reste bêtement là, à admirer sa silhouette, comme la majorité de la clientèle, en fait… Surprise générale : l’un des soulards se prend une solide dérouillée par ladite demoiselle. Le geste soutire des vivats tonitruants. Le bonhomme s’effondre, et l’autre décampe sans faire le fier. Un détail m’intrigue ; je le suis des yeux jusqu’à sa sortie. C’est lui… Le comparse de Saren.

Mes phalanges me démangent tandis que j’essaye de retrouver mon héroïne du jour. J’ai à peine le temps de saisir sa crinière ivoire qu’elle disparaît par une des portes du fond, réservées au personnel. Je me tourne vers Béor ; il a suivi toute la scène sans sourciller.

« Bah dis donc, elle en a dans le ventre, cette petite. Une nouvelle de chez toi ?

— Je te prierai de garder tes pattes loin des filles qui viennent ici, Abriel. Tes quinquets aussi, d’ailleurs. »

Je l’oublie toujours, mais le Rhakyt ne m’apprécie pas. C’est con parce que moi, les gars honnêtes comme lui, ça me rassure. M’enfin, ça lui fait toujours un point de plus. Et ça ne m’empêche pas de commander un nouveau sang de dragon. Il saisit le verre pour me servir, quand éclatent à nouveau des beuglements au fond de la salle. Pas besoin de tourner la tête pour savoir ce qu’il en est : la rumeur du grabuge, l’appel de la bagarre. Le danseur éconduit se relève et veut en découdre. Béor jure et sort de derrière le bar ; avec sa stature, il est naturellement préposé à la fonction de videur. Ça va cogner sec !

Dans ce brouillard, qui n’appartient qu’à moi, montent une série de tintements, ceux d’un verre manipulé derrière le bar. Ma vue s’élargie, pour inclure au tableau deux menottes graciles et douces, avec des poignets fins. Je remonte mon regard, en caresse ses bras et ses épaules claires – de fines mèches noires s’y échouent joliment. Je continue jusqu’à son cou, puis… Merdelle.

« Salut, Abriel.

— Euh… Ruth. Ça fait longtemps que t’es là ?

— J’ai pris mon service il y a déjà un degré, oui. »

Elle me prépare mon sang de dragon avec une série de gestes secs, sans me quitter des yeux. Trouve quelque chose à dire…

« Ça va ?

— Très bien. »

Ruth claque le verre sur le bar. Une larme rouge en dégouline lentement, jusqu’à sucer la surface du meuble en cercle parfait. La jeune femme me fixe sans sourciller : elle attend que je paye.

« Tu as pu trouver ce que tu cherchais ?

— De quoi ? balbutié-je.

— Dans tes grottes, les catacombes que tu devais visiter.

— Ah, oui. »

Je farfouille dans mon sac, pendant qu’elle vide le sien :

« Parfait. Si tu veux savoir, mon réveil a été particulièrement déplaisant.

— Ah bon ? lâché-je distraitement.

— J’ai eu droit à une visite de carins, et à un mal de tête épouvantable après tout ce que tu m’as fait boire.

— Je sais, je n’entretiens pas vraiment mon chez-moi, déso…

— Tu sais ce qui est le pire, dans tout ça ? »

J’avale difficilement. Où sont ces foutues pièces ?

« C’est la honte, Abriel. La honte. »

Enfin, je trouve ce que je cherchais, dans la doublure de ma veste. Je dépose le tout sans réfléchir dans la main de Ruth. Elle frissonne à mon contact, affiche une moue dégoutée, mais ses yeux s’agrandissent et ses lèvres se décrispent – juste de quoi devenir un peu moins blanches.

« C’est quoi, ça ?

— Des pièces trouvées dans mes fameuses catacombes, annoncé-je fièrement.

— Pourquoi tu me donnes ça ? Tu me prends pour…

— Je te les donne parce que tu le mérites, Ruth. Toi, tu es gentille, tu es douce et tu écoutes les gens. Tu ne dois pas te faire manipuler par des crevards comme moi.

— Tu as trop bu, Abriel. Ne compte pas sur moi pour te ramener. »

Je me passe une main sur mon front, en sueur. Puis souris :

« C’était pas l’idée. C’est pas le genre d’astuce qui marche deux fois de suite. »

Une gifle abat ma légèreté. J’ai soudain envie de caresser la fine arête de son long nez, mais je ne suis pas sûr que l’idée soit bonne.

« Écoute, reprends-je, si tu ne les veux pas pour toi, utilise-les pour ce qui compte. Tes orphelins, par exemple.

— Mes orphelins ?

— À moi aussi, il m’arrive d’écouter. Je sais que tu aides des orphelins pour qu’ils ne tombent ni sous le joug d’Arkon, ni sous la coupe de l’Obscurie. »

Les mirettes de Ruth se mettent à palpiter comme les flaques d’une eau trop claire. C’est l’aveu de sa naïveté : la clarté de son âme trop bonne, mise à nue par sa volonté de faire confiance au premier connard venu… Ou au dernier : moi.

La pauvrette ne sait plus quoi dire. Je paye mes verres avec les quelques pièces de monnaie qui traînaient dans mes poches[2], puis m’esquive sans mot dire.

Le froid me cueille comme une morsure de groc. Mais pas le silence, curieusement. Il est bien tard : je pensais être seul, sous l’éclairage jaunâtre du Bouchon des Trépassés, mais deux sons stridents agressent mes esgourdes. Les cris nasillards d’un Novarien éméché, et les pleurs d’un gamin à terre. Putain…

Moi qui pensais avoir eu mon content d’animation pour la journée… Plusieurs mètres devant moi, l’homme est penché sur le morveux et s’égosille :

« Qu’est-ce que t’as, le mioche ? Tu sais pas que tout ici appartient à Arkon ? T’as sûrement un truc à lui donner, toi ! »

C’est encore lui, le connard de copain de Saren, celui qui m’a frappé aux côtes devant le portail nord. Toujours en quête de défouloir, visiblement. Sa voix suinte la frustration et l’alcool ; c’est limite si j’en perçois les effluves, alors que je m’approche dans son dos. Je lui tapote l’épaule :

« Eh. »

D’une droite, je le mets au tapis. Le bougre s’effondre, les bras en croix. Le petit sort la tête de ses bras, ses pupilles tentent de percer le rideau de larmes. Ceci fait, elles s’écarquillent.

« Ça va, gam… »

Mes poumons expulsent un « iiiin » douloureux alors qu’un étau de pierre me soulève. C’est en voyant mes bottes battre l’air, et manquer de peu la tête de l’enfant, que je comprends avoir quitté le sol. Une paire de bras rhakyt me ceinture et me broie la poitrine. Et ce n’est pas Béor…

« Cette fois, tu vas payer, articule lentement mon agresseur.

— Ça suffit ! »

Là, c’était Béor. Tandis que je sens les vaisseaux sanguins éclatent petit à petit dans mes yeux, je jette mon regard en direction du bar. Son tenancier braque un Devarïm sur nous, pilier de pierre dans la lumière de la porte. Devant notre silence immobile, il poursuit :

« Karam, tu lâches ce type, tu ramasses ton copain et tu te casses. »

Le Rhakyt vindicatif me jette au sol. Alors que je mords à nouveau la poussière à cause de lui, il hisse son pote assommé sur son épaule et lance :

« Béor le chétif ; toujours à faire le malin derrière ton arme. Ta vue me retourne l’estomac, paria ! »

S’il est vrai que le tenancier est plutôt fin pour un membre de son espèce, « chétif » n’est pas le mot qui me viendrait à l’esprit. À y réfléchir, il doit être le seul Rhakyt à savoir utiliser ses doigts plus que ses muscles, à construire des phrases complexes sans donner l’impression de forcer comme on expulse dans les commodités.

Ruth sort du bar. Elle se faufile derrière les Rhakyt et court jusqu’à l’enfant pour le prendre dans ses bras. Karam la couve d’un regard mauvais.

« Dégage ou tu n’auras plus jamais l’occasion d’utiliser ton estomac », menace Béor.

Karam crache un concentré de sel, qui échoue entre la serveuse et moi, et disparaît dans la nuit, le Novarien toujours en train de balloter sur son dos. J’ai la satisfaction de voir un mince filet s’écouler de ses lèvres béantes ; sang ou bave, qu’importe, c’est ma marque. J’inspire un grand coup, me relève en grimaçant.

« Moi ça va, merci. »

 

***

 



[1] Le thoriné est le petit de la thorée, un ruminant domestique tout à fait ennuyant. Les thorées produisent du lait en grande quantité. À ce qu’il paraît, la viande de thoriné est tendre à souhait, mais seuls les Keroubs possèdent le privilège de la manger. On utilise également leur peau pour produire les meilleurs parchemins.

Quant aux Ganipotes, ce sont des créatures douées d’intelligence, vivant dans la ceinture d’astéroïdes du système Ocrit. Ils font froid dans le dos, mais la provenance de l’encre laisse présager du pire : le spécimen dont a été tiré ce fluide a dû expérimenter la pire des souffrances jusqu’à sa mort… [retour]

 

[2] Six picailles au total, si ça vous intéresse. [retour]

 

Commentaires

Ahahah j'ai beaucoup aimé la punchline de fin. Abriel a l'air d'être un beau trou de balle, mais il se décrit comme tel donc ça le sauve un peu. Je me rappelais pas bien de tout ce passage, il est super intéressant. Les conditions de vie sur les Terres plaques s'y dévoilent, avec l'omniprésence de l'Obscurie et les petites frappes qui prennent le contrôle de certains secteurs. Les caractères des personnages se dévoilent et s'ébauchent, et je leur trouve à tous une humanité intéressante, que ce soit dans le lumineux ou dans le plus sombre de ce que fait l'âme humaine. Je continue ma lecture !
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mercredi 26 septembre à 12h49
Très finement observé :)
Après, on pourra dire pour excuser Abriel qu'il n'est clairement pas ici dans son meilleure rôle ^^'
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mercredi 26 septembre à 18h50