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Julien Willig

dimanche 10 mars 2019

Sous des milliers de soleils, I - Ocrit

Verset XXXVIII

« Le Messager vint sur Nephel en porteur de savoir et détenteur de l’autorité suprême. Il offrit à l’Obscurie la race esclave, les misérables Novarii. »


(Le Grand Livre de l’Obscurie, annoté par l’archidiacre Jérimadeth Ie,

IVe Âge de la Création)



Khadel avait une grande maison ; débarrassée de tout son fourbi, elle nous laisse assez d’espace pour bien vivre, Darse et moi. L’Hydre loge dans le salon : la baie vitrée lui accorde un accès direct au parc et à la rivière, et le prêtre avait déjà cloisonné l’ouverture donnant sur la cuisine pour… aucune idée, en fait. Dans la dépendance, la bibliothèque a été convertie en atelier pour bricoler des armes ou du matériel – les vieux bouquins font d’excellents supports. Quant à moi, j’occupe tout l’étage ; les meubles de la chambre accueillent mes quelques fringues, et la penderie tout le reste. Exhumées de mes coffres cabossés voient le jour certaines reliques, au propre comme au figuré. Parmi ces souvenirs gisait un ensemble que je redoutais de contempler à nouveau…

On toque à la porte :

« Abriel ? Je peux entrer ? »

Thalie.

« Seulement si vous voulez admirer les muscles de mon torse.

— Vous n’avez toujours pas fini ?

— Non…

— Hâtez-vous donc, nous vous attendons. »

Je jurerais l’entendre se marrer en douce. C’est malin… j’lui d’mande combien de temps elle met avec sa robe, moi ?[1]

Où j’en suis, d’ailleurs ? Le pantalon est boutonné, c’est bon. La ceinture de cuir, c’est fait. Et les chaussures, nouées jusqu’à mi-mollet. Avec juste ça, j’ai encore l’impression de rester libre. Je m’arrêterais bien là…

« Et maintenant ?

— Navré d’user ainsi de votre patience, damoiselle d’Ormen, soupiré-je. Peut-être devriez-vous descendre vous délasser ?

— Pas encore prêt ?

— Non…

— Que voulez-vous que je fasse, il n’y a plus de salon.

— Ah. Bah allez préparer du thé, alors. »

Son grommellement disparaît dans l’escalier. Je baisse les yeux, soupire un bon coup. Des frissons picotent mon buste sous le triangle de mes poils bouclés – ma peau redoute autant que moi l’entrave qui l’attend, on dirait.

Bon, allez.

La chemise noire, d’abord. Le tissu est devenu un peu rugueux au toucher. J’accuse un nouveau tressaillement alors que je la passe sur les épaules : elle me va aussi bien qu’à l’époque. La veste, à présent. J’ai juste eu à la raccommoder aux aisselles et à la laver pour lui rendre sa jeunesse : le bordeaux demeure profond, épais comme un vin de messe. Je boutonne les deux rangées dorées sur ma poitrine, puis ajuste l’épaulette. Au col, la plaque d’acier, brossée méticuleusement, révèle ses lettres gravées. Et au-dessus, ma grimace dans le miroir.

Courage, mon vieux, le pire est à venir.

Au tour de la casquette. Elle est un peu cabossée, un peu éraflée – jamais autant que ma gueule, de toute manière. L’insigne du soleil dans son cercle de fer, avec les rectangles incurvés sur le côté, tient toujours. Je jette un nouveau regard dans la glace, voilé par l’ombre de ma visière. Il a fallu rafraîchir un peu ma barbe et ma crinière pour me donner l’air crédible… C’était pas grand-chose, mais j’ai eu du mal à me reconnaître au début.

Enfin, je revêts la touche finale. Enfin… façon de parler. Le masque de l’Obscurie. Malgré l’absence des réservoirs de Zélotron-B et de l’oxygène, il paraît encore lourd en main – sûrement un effet psychologique. Rien qu’à voir l’appareil, j’ai l’impression d’étouffer. Je souffle à répétition, j’inspire sans rien avaler…

Calme, calme… Calme, bordel !

Le crachotin de mon oreillette offre une distraction bienvenue :

« Abriel, c’est Darse, tu me reçois ? Abriel, c’est Darse, je ne t’entends pas. Réponds Abriel, c’est Da…

— C’est bon, Darse, t’es pas obligé de te présenter à chaque fois. Et évidemment que tu ne m’entends pas, faut me laisser le temps de répondre… »

Je roule des yeux – c’est tous les jours le même manège. Mémoire génétique, peut-être, mais sélective sûrement.

« Bon, poursuis-je, qu’est-ce que tu veux ?

— Madad’Ormen Thalie elle veut savoir quand tu es prêt.

— Dis-lui bientôt, bordel de la sainte putréciel de ses morts. »

Je coupe la communication alors que l’Hydre répond à ma chère coéquipière – « Il a dit “bientôt, bordel de la sainte… ” » – et gronde en privé. Je chausse mon masque, sangle mon holster et son Oblitorion, ceins les étuis-tactiques et gante mes mains. Ah, et j’allais oublier la montre de cuivre. Voilà. Le reflet du parfait capitaine L.XIV-2 me fait la tronche. La classe, hein ? Monde de merde.

Me vient alors une idée : plus vite je me montre, plus vite je pourrai enlever l’uniforme. Aussi dévalé-je les marches pour gagner le hall de la baraque. Je saute le dernier palier et atterrit souplement sur le carrelage, bras écartés.

« Alors ? »

Un tic tord mon cou : j’avais oublié à quel point ce foutu masque déforme la voix. Plus l’habitude.

« À vos ordres, mon capitaine ! »

Darse se raidit, claque les talons et salue de l’étoile à quatre branches.

« Darse ?

— C’est ce qu’elle faisait maman, lâche-t-il, tout timide.

— Mais j’ai pas donné d’ordre, mon grand.

— C’est pas vrai, t’es capitaine, toi ? »

Je me tourne vers la porte d’entrée : Saren et Kia se tiennent dans l’encadrement. L’artilleuse reste muette, lui goguenard. Derrière le duo, Philandre se dresse sur la pointe des pieds pour y voir quelque chose.

« Quoi, répliqué-je, qu’est-ce que ça peut te faire ?

— Si t’avais pensé à le dire, les Sylvariens auraient peut-être pu te respecter plus facilement.

— Parce qu’ils me respectent pas ? »

Une nouvelle exclamation m’interrompt. Thalie contourne le comptoir de la cuisine et rapplique directement sur moi, les prunelles qui pétillent en admirant mon uniforme.

« Ouah ! Il est comme neuf, je ne pensais pas que vous l’auriez conservé dans cet état.

— On nous inculquait une rigueur de fer sur l’entretien de l’équipement. Pis j’y ai jamais retouché depuis.

— Une chance que vous l’ayez gardé. »

Elle se rapproche. Des doigts, dompte quelques cheveux sauvages derrière mon oreille ou sur ma nuque. Je crois que je l’impressionne vraiment, pour une fois.

« Pas mal, dit-elle. Si je ne vous connaissais pas, je me serais facilement laissée inviter au Palais d’Anthémis.

— Vous voyez, même moi je peux prendre soin de ma… attendez, “si vous ne me connaissiez pas” ? »

Thalie rabat ma casquette sur mon regard d’une tape sur la visière. Le temps de la relever, je la découvre tout sourire, une tasse tendue devant moi.

« Tenez, voici votre thé. »

Mais… c’était pour déconner. Son enthousiasme a grimpé en flèche durant ces derniers halos, surtout depuis la découverte de l’emplacement du Tombeau ; j’accepte la boisson pour ne pas la vexer.

« C’est un mélange d’herbes et de lamiacettes séchées, vous aimez ?

— C’est parfait. »

J’aime pas le thé.

« Vous devriez peut-être enlever votre masque », suggère-t-elle en disposant la théière sur un plateau, avec d’autres tasses.

Je m’exécute avec joie. Libre, je poursuis :

« Tout le monde est prêt pour un dernier récapitulatif ? »

L’assemblée acquiesce.

« Bien. Allons dehors, cette maudite Gargoule n’a pas aménagé cette maison pour recevoir. »

Une massive table de bois végétait dans le salon : nous l’avions tirée sur la terrasse lors de notre aménagement. Bien qu’il y subsiste par endroits quelques incrustations de cire, elle a eu droit à un sacré dépoussiérage. Idem pour les bancs. Des coussins, une nappe, et elle nous accueille tous à présent. À sa surface reposent le service à thé, le cahier du père Lupart, des feuilles vierges et des plumes encrées, ainsi qu’un saladier de gâteaux sablés confectionnés par Théadrine – la préparation de pillage de tombe la plus mondaine à laquelle j’aurai assisté.

J’ai vite tombé ma casquette et ma veste pour le confort de tous. Alors que Philandre fait tourner les sucreries, Thalie me conseille de boire ma tasse avant qu’elle ne refroidisse.

« Hm, raillé-je, c’est bon, on peut démarrer ? »

Je demande à chacun de récapituler son rôle et, en même temps, synthétise les informations sur papier :


Objectifs :

. Infiltrer le château de Béthanie.

. Voler la Médaille du Messager. S’échapper et survivre.


Effectifs :

. Thalie (en robe de réception).

. Abriel (en uniforme de l’Obscurie).

. Darse (en armure de l’Obscurie).

. Kia et Saren (en amphiptère dérobé à l’Obscurie).


« Le rendez-vous diplomatique de demain m’a été confirmé par Béthanie, informe Thalie. Ils viendront me chercher eux-mêmes : la rencontre aura lieu au dixième degré, dans une plaine à cinq kilomètres au nord de la caserne. Elle marque l’entrée du défilé menant au Cimetière des Quadriphants, je crois.

— Ils ne veulent pas de nos transports aux alentours du château ? Parfait, c’est un souci en moins. »

Thalie sourit.

« Vous aviez raison, Neptis semble intéressé pour un accord commercial sur les reliques que nous découvrons. S’il savait que c’était vous… »

Je continue de noter :

« Donc, “Thalie : degré dix”. Ensuite ?

— Bah ensuite, reprend Saren, on te dépose au château. »

Je roule des yeux avant de requérir des précisions. Kia prend le relai :

« On peut se laisser un degré de plus après que Thalie ait été déposée, maximum. L’amphiptère que nous avions volé à l’Obscurie nous servira. C’était il y a six segments, ils devraient moins se méfier de leurs propres véhicules vu que le siège de Lengel les occupe beaucoup. On pourrait même tirer parti des déplacements qui y sont liés.

— Oui, acquiescé-je, très bien. Darse ?

— Je vais utiliser les codes d’identification pour approcher de la forteresse – je les connais encore, maman ne devait les changer que dans trois halos. »

Je poursuis mon griffonnage :


Étapes :

. Thalie amenée au château (10’00).

. Débarquement Abriel et Darse sous couverture obscurienne (11’00).


« Voilà pour la première approche. Ensuite ?

— Selon la procédure, répond Kia, l’amphiptère demeurera à son emplacement jusqu’à nouvel ordre. Saren et moi resterons à bord.

— Jusqu’à ?

— Jusqu’à ce que l’ordre soit transmis de nous déplacer au silo… Douve-Six, c’est ça ?

— Oui. Et, Darse, poursuis-je, ce sera ton boulot. Tu te sens prêt à infiltrer le poste de contrôle ? »


. Darse donne ordre à amphiptère se déplacer silo Douve-6 (entre 11’00 et 12’00).


Alors qu’il opine, Saren intervient :

« Attendez, j’ai pas tout compris. Pourquoi est-ce qu’on devrait aller se poser là ? Les silos sont bien moins pratiques que les plateformes aériennes en cas d’évasion. »

Encore une fois, il m’avait écouté à moitié à la dernière réunion. Je sens tellement monter l’exaspération que j’en bois une gorgée de thé – nul, c’est froid ce truc.

« Parce que, expliqué-je lentement, j’avais déjà découvert plusieurs passages secrets au sein du château lors de mon service. Mais je soupçonnais l’existence d’au moins deux voies supplémentaires. L’une aux environs du couloir de la fresque à la graine, où j’avais perdu la trace du vicaire Neptis – je savais bien qu’il disparaissait dans le coin. L’autre, dans le silo Douve-Six : une paroi semblait pouvoir s’ouvrir de l’intérieur. Je sais juste que des transports s’envolaient parfois sans que personne n’entre dans le hangar. »

Je dessine la forteresse et trace une ligne à l’intérieur.

« Il est fort possible que les deux passages soient liés, ce qui nous donne un itinéraire… assez vertical, en fait. »

Kia tend la main vers ma feuille. Je la lui cède, elle observe et fait passer.

« Le Tombeau est probablement en profondeur, constate-t-elle.

— Dans les entrailles du château. »

Thalie récupère le plan.

« Et vous, Abriel, êtes-vous au point sur votre… c’est quoi, ça ? »

Elle me montre le papier.

« Bah, le récapitulatif de notre infiltration.

— Non, mais ça, là. »

Elle appuie l’index sur l’un de mes dessins, entre les flèches et les listes.

« Quoi, ils vous plaisent pas mes bonhommes-bâtons ?

— C’est moi, ça ? »

Sa voix se gèle peu à peu, elle me rappelle notre première rencontre.

« Oui, vous voyez bien, il y a votre nom au-dessus.

— Abriel, était-ce nécessaire de représenter mes…

— Il fallait bien nous distinguer. Regarder, moi j’ai ma barbe, Saren il a sa crête dégueulasse, là… »

Le pilote se lève pour protester, mais l’exclamation de Thalie l’éclipse tout à fait :

« Mais enfin, Abriel, même Kia vous l’avez représentée par ses cheveux !

— Bah oui, ils sont plus simples à faire que les vôtres, aussi. »

Alors que j’essuie l’ire de la damoiselle d’Ormen, je distingue en coin Kia descendre le regard sur sa poitrine, avant de se tourner vers Saren :

« C’est vrai que ça pourrait être vexant. Les miens sont si petits que ça ? »

Le pilote baisse le menton, rouge. Philandre ne sait plus où se mettre depuis un moment. Les mots de l’artilleuse surgissent lors d’une accalmie, et ils se glissent dans l’oreille de Thalie.

« Mais, réagit celle-ci, ça n’est pas la question ! »

L’esclandre finit par prendre un tournant inattendu alors que les deux filles commencent à s’engueuler, Thalie déplorant le manque de respect à sa dignité, et Kia jalousant Thalie. Celle-ci me traite encore de « piteux paltoquet », d’ailleurs, et la suite est tellement peu glorieuse pour moi que je préfère la taire, mais tout le monde aura retenu les deux gifles qu’elles m’assénèrent et les plates excuses que j’ai dû ânonner…


***

Le Sylvaer avait besoin d’être approvisionné, aussi avons-nous accosté à flanc de montagne, non loin d’un petit village à l’extrême ouest du massif lengelien. Les gens y sont simples et, Philandre me l’expliquait, ils ont coutume de pourvoir le vaisseau en matière première et denrées en tout genre – eau, nourriture, textiles, même de l’électricité tirée des barrages hydrauliques des cols environnants[2].

Coup de chance, nous débarquons alors que les locaux s’apprêtent à fêter la première des Nuits du Messager. La lueur d’Ocrit devient de plus en plus rasante à mesure qu’elle s’éteint. D’ici, on peut d’ordinaire saisir le grondement statique des deux terres-plaques se rapprochant si l’on tend bien l’oreille – il est cependant dissout dans l’effervescence des activités.

Philandre s’occupe des transactions et les Sylvariens se mêlent aux habitants – j’ai droit maintenant à un « mon capitaine » quand les sbires d’Arkon me croisent. Thalie et moi cheminons sur les voies escarpées qui, serpentant le long du village en pente, font office de rue principale. Lanternes, lampions et chandelles donnent aux maisons de pierres des yeux multicolores et des reliefs fantasmés – oserais-je même parler d’auras spectrales ? Des guirlandes rouges et blanches lient chaque demeure. Entre, de nombreux étals dédiés aux festivités : nourriture (des tartines de fromage fort, principalement, et des brochettes de viandes et de fruits), boisson (des jus sucrés pour les enfants – et Thalie – et ils font aussi un vin aux épices à tomber), bougies, poupées et masques en l’honneur des trois déesses et des premiers prophètes.

« Vous avez vu ? demande ma partenaire. Ces masques, comme ils sont beaux. »

Je lui réponds à peine. Elle attrape une effigie de Kosteth, les joues et le front rouges, les lèvres immaculées, et m’annonce :

« Je pense prendre celui-ci. Et vous ?

— Ma mère en portait un similaire…

— Ça ne va pas ? »

Thalie a salué plusieurs artisans depuis que nous avons débarqué. Quelques paysans, aussi, et des gamins de passage. Elle a l’air de connaître le village, et d’être bien ici.

« Ça vous dérange si je me retire un moment ? »

J’ai eu du mal à poser la question ; son sourire commence à se fissurer – ce que je craignais.

« Vous en faites pas, ajouté-je. J’veux juste…

— Souffler un peu ?

— Oui.

— Je comprends, Abriel. Ces derniers halos ont été intenses, vous avez dû vous adapter à une vie qui n’était pas la vôtre. »

Allez, sois pas si sinistre, mon gars.

« Et j’m’en sors, d’après vous ? »

Elle hésite :

« Je ne peux rien vous dire, vous risqueriez de vous en vanter. »

À elle de me faire sourire.

« Partez sans crainte, ajoute-t-elle. Mais profitez de la soirée, d’accord ?

— C’est juste pour un tour. »

Elle me rappelle au bout de quelques pas :

« Abriel ?

— Ouais ?

— Je peux choisir votre masque ?

— Faites-vous plaisir. »

Quelques ruelles plus loin, je contourne les maisons pour arpenter une série de balcons publics. Ils donnent sur des plantations en pente irriguées par le détournement de ruisseaux naturels. Plus bas, les vallons ondulent sous le clair des étoiles. Les vivats et les rires enfantins me parviennent, étouffés ; ils charrient dans leur sillage une odeur de grillade qui me donne déjà envie de rejoindre Thalie.

J’attrape mon oreillette.

« Gaeth ? »

Je me jure de tout faire pour garder mon calme, cette fois.

« Abriel ? Ça faisait longtemps… »

La Vigie masque à peine sa lassitude. Il me faut quelques secondes pour répondre sans gronder :

« J’étais pas mal occupé, si tu veux savoir. Ça aurait pu être plus facile si tu n’avais pas insisté pour que je garde nos correspondances secrètes. Ni même pour que je ne communique pas dans le Sylvaer de peur qu’on nous trace.

— Ça y est, tu as fini de t’amuser avec tes nouveaux amis ? »

Il m’énerve. Je crois que ça va encore tourner court.

« Écoute, arrête de m’emmerder, j’ai peu de temps. On a trouvé l’emplacement du Tombeau du Messager et on y va demain. Après ça, j’aurai plus de temps pour tes chasses au trésor… si ça m’intéresse toujours. »

Silence.

« Gaeth ? »

C’est pas vrai, il va quand-même pas se mettre à bouder ?

« Comment t’as fait ? demande-t-il soudain. Où est-ce qu’il se trouve ?

— Euh, au château de Béthanie.

— Ah ? Intéressant.

— Ouais, j’aurais pensé à plus prestigieux. »

La nuit s’illumine un peu plus – probablement les feux de joie qui s’élèvent. Avec eux, les premiers tambours.

« J’ai pas beaucoup de temps, Gaeth.

— Abriel, ne va pas au château, tu vas te faire prendre.

— On verra, expédié-je.

— Fais pas le con. J’ai besoin de toi pour retrouver Jorus.  »

Hein ? Jamais il ne m’a parlé de ça !

« Jorus ? C’est qui ?

— Tu déconnes ?

— On a trouvé ce nom dans les livres, mais personne ne sait.

— Bon sang. Abriel, n’y va pas. La Médaille…

— Abriel ? »

C’est Thalie. À vingt mètres, elle approche. Merdelle.

« J’dois y aller, lâché-je dans un murmure.

— Si je n’ai plus le temps de te convaincre, alors contacte-moi dès que tu auras trouvé le Tombeau. Tu comprendras. »

Je coupe la communication et range l’oreillette rapidement. La sensation que Gaeth abattait ses dernières cartes me met mal à l’aise, j’ai comme l’impression de trop en savoir sans y comprendre quoi que ce soit…

Une main bleue se pose sur mon épaule, doucement.

« Ça va ?

— Ouais, ouais. J’avais juste besoin de… respirer un bon coup. »

Elle observe le paysage, semble y fouiller ce que je pouvais bien chercher.

« Je ne vous dérange pas, au moins ? »

Je la détaille. Elle a l’air tellement tranquille dans sa blouse de nuit, c’est comme si elle rendait le ciel soudain accessible. Un frisson la secoue et elle rajuste sa capeline blanche. C’est seulement alors qu’elle distingue mes yeux qui l’effleurent.

« J’ai votre masque. Il vous plaît ?

— Parfait. »

Je n’ai pas baissé le regard.


Elle m’entraîne rejoindre les festivités. Les fêtards ont déjà commencé à gesticuler autour des bûchers ; il n’y a pas de place à proprement parler, mais une série d’esplanades en terrasse s’élève en remontant le village. Tout le monde porte le masque d’une déesse ou d’un prophète. Garçon, fille, peu importe : sous les “manteaux du soir” dont ils sont drapés, chacun est libre d’être ce qu’il veut, qui il veut, et de danser avec quiconque acceptera[3].

Sur une scénette érigée sur pilotis, comme une cage ouverte à la vue de tous, un groupe de musiciens joue du tanssi[4]. Nos danses s’adaptent au rythme : tantôt nous défilons en ronde autour du bûcher, tantôt nous attrapons un partenaire pour un face-à-face frénétique, comme un pied de nez à tout le sérieux de nos vies – en gros, on se marre bien.

Sur la terrasse en dessous de la nôtre, seul un anonymat est rompu : une Hydre qui gesticule et tourbillonne dans tous les sens. Les gamins courent après les pans de son vêtement, tandis que les adultes sautent pour éviter sa queue. Les rires nous parviennent entre deux percussions. Je m’arrête pour souffler, regarder un peu. Une Novarienne au masque rouge et blanc ne tarde pas à me rejoindre.

« Je suis contente pour Darse, glisse Thalie. Les villageois l’ont acceptée sans soucis, elle a l’air aux anges.

— L’Obscurie ne doit jamais passer ici. Le coin a l’air paisible.

— Il l’est. J’apprécie de m’y arrêter. »

L’accompagnement change pour une Paire de Foe, une danse en duo lente, parfois sensuelle. Les couples s’improvisent et c’est traditionnellement l’occasion pour les jeunes de tenter des approches, de nouer de nouveaux liens. Les plus audacieux ôteront leur masque…

Elle me tend les doigts.

« Vous dansez ? »

Seules deux étoiles brillent pour moi cette nuit. Une jaune et une bleue.


***




[1] D’ailleurs, si j’avais un peu plus d’honnêteté, je pourrais reconnaître que je traîne un tantinet. [retour]


[2] Pour le carburant, nous avons un marché avec une raffinerie du Secteur 8.9. Vu ce qu’on paye, ils ont tout intérêt à ne pas trahir Arkon, aussi nous sommes tranquilles. [retour]


[3] C’est pour cette raison que les Keroubs boudent ces fêtes. De même, seules quelques Gargoules parmi les plus proches du peuple osent quitter les ombres de leur temple. [retour]


[4] Un style apparenté aux danses populaires, le genre de truc qui sollicite peu les hanches mais beaucoup les jambes… Rassurez-moi, vous le saviez, hein, comme tout le monde ? [retour]


Commentaires

Comment ça flirte... Ce chapitre est un beau moment de calme avant le début de la tempête, j'en suis sûre !
Et Gaeth est super intrigant... on dirait limite qu'il essayait de récupérer des infos sur le Tombeau
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dimanche 10 mars à 11h35
C'était l'idée, oui : la fin se rapproche !

Ah, mais Gaeth ne dira rien de plus. Moins non plus du coup^^
 1
dimanche 10 mars à 12h13
Ce chapitre est beaucoup trop calme. Il n'y a que moi qui sent venir la catastrophe ?
 1
vendredi 19 juillet à 18h32
Hof... est-ce que c'est mon genre après ?
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vendredi 19 juillet à 19h14
Oui oui.. c'est bien ça le problème..
 0
vendredi 19 juillet à 23h10